Retenue capitaliste et spéculation anticapitaliste

Ces quelques remarques veulent réagir directement depuis les  » prises  »
qu’offre La sorcellerie capitaliste1 : le fait de désigner le
capitalisme comme un système sorcier, l’idée qu’il s’entretient et
prospère par les actions multiples de  » petites mains « , celle aussi
que nous serions ensorcelés quand nous ne parvenons à mobiliser contre
lui que des catégories englobantes qui nous font nier justement
l’action de ces (ou nos) petites mains, et que c’est donc ce dont il
s’agirait de se protéger. Réagir depuis ces différentes prises en
insistant peut-être trop lourdement sur leur articulation, au risque de
vouloir ainsi le beurre et l’argent du beurre, de vouloir, pour le dire
brièvement, à la fois le pragmatisme, avec la possibilité qu’il ouvre
de penser dans ce qui pourrait faire la différence, et ce qui appelle
son efficacité, disons son  » fondement « , avec la promesse (et donc la
menace) qu’il s’agit ainsi, à mes yeux nécessairement, de laisser
subsister pour distinguer la spécificité de l’ensorcellement
capitaliste, sachant que pour le reste nous sommes aussi ensorcelés par
exemple par l’amour, ou par le langage, avec chaque fois la même
tension entre des gestes quotidiens et des grands principes… Je ne
ferai ainsi qu’insister, en philosophe, sur des questions qui me
semblent résulter directement de la lecture de ce livre, mais en
sachant que cette insistance risque de produire des déplacements par
rapport aux visées de ses auteurs. En particulier, je voudrais insister
plus radicalement ou de manière plus essentielle sur la difficulté de
faire prise face au capitalisme, la difficulté d’éviter les catégories
englobantes, non pas pour surenchérir dans la difficulté jusqu’à
risquer d’annuler l’élan donné, mais pour aller plus en avant dans les
spécificités de l’anéantissement extrêmement soigné et élaboré de toute
prise qui définit le capitalisme. Il s’agirait ainsi de montrer en
particulier que si notre réel semble être nécessairement celui que le
capitalisme ne cesse de fabriquer de manière pourtant très locale,
c’est aussi parce que, par ses réponses toujours concrètes, par sa
manière de faire suite, il induit la transformation de toute
proposition rivale en pure spéculation.

En 1983, dans Le différend, François Lyotard affirmait, en se réclamant
à ce titre de Marx, que  » la prétention au succès total  » du registre
du capital2 pourrait s’établir par le fait que  » sa supériorité sur le
genre spéculatif réside au moins en ce que le capital ne cherche pas à
avoir le dernier mot, à totaliser après coup toutes les phrases qui ont
eu lieu dans tous les genres de discours (quelle que soit donc leur
finalité), mais à avoir le prochain mot « 3. Ce passage est remarquable
à plus d’un titre. D’une part, si la finalité du capital parvient à
exercer son contrôle sur toute autre finalité, au point de sembler être
 » l’enjeu de tous les enjeux « , au point de pouvoir prétendre de fait à
un succès total et donc à une annulation de la multiplicité tout en
s’en nourrissant, c’est justement en n’amenant que les réponses
suivantes, jamais la réponse totale, en se contentant donc d’un
fonctionnement qui vise sa continuation, sans en appeler à une
quelconque légitimité. D’autre part, en donnant lieu, par sa capacité à
faire suite sans conclure, à l’intégration de ses règles dans les
autres genres de discours malgré leur incommensurabilité, le capital
est désigné précisément comme  » oppression, la seule radicale « ,
puisqu’elle nous met dans l’impossibilité de témoigner contre elle
(sinon sous la forme d’une plainte déjà intégrée et ne pouvant donc
devenir résistance). Et nous sommes ici face à un élément solide qui
empêche toute réfutation définitive de Marx (je me réfère maintenant à
un texte de Lyotard dans lequel il traite justement de son différend
avec le marxisme) : cette oppression, en ce qu’elle signifie
l’impossibilité du différend, on ne peut pas seulement  » la comprendre
[…, il faut aussi la détruire « 4. Il y a ici une exigence qui
dépasse définitivement la philosophie5. Mais surtout, entre ces deux
affirmations fortes et qui doivent être maintenues, il me semble être
supposé que la supériorité du registre du capital sur toutes les autres
réponses, en particulier quand elles se veulent rivales, résulte du
fait que toutes ces dernières ne parviendraient plus pour leur part à
l’affronter que sur le mode spéculatif du dernier mot que pour sa part
il évite en se limitant à la réponse suivante.

Le constat de Lyotard, avec la supériorité du capitalisme qu’il cible
ainsi au sein même de notre relation au capitalisme, peut encore
sembler lucide, mais il laisse de côté cette question qui lui est
pourtant essentielle dès lors qu’il s’agit justement de prendre acte du
développement d’une supériorité de manière à pouvoir y faire face, s’en
protéger, éventuellement même en profiter : pourquoi toute autre
réponse se dessinerait nécessairement sur le mode spéculatif de la
totalisation dès lors qu’elle se frotte au genre du capital ? Pourquoi
serait-il ici plus que partout ailleurs difficile de construire du
différend, ou alors pourquoi le différend serait-il ici pire que tout
autre, pourquoi serait-on inévitablement académique devant le
capitalisme, c’est-à-dire pourquoi entrerait-on dans un registre qui,
avec ses représentations déjà acquises et ses concepts déjà
applicables, annule aussi bien la possibilité du différend vers lequel
il s’agirait d’ouvrir? Pourquoi, pour reprendre un passage fameux de
Marx dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de
Hegel, tout  » tort particulier  » ne pourrait derechef se faire valoir
que comme  » tort en soi « , le prolétariat que comme  » représentant
général  » de la société ? Pourquoi la possibilité de l’hétérogénéité,
de la délibération, de l’agencement serait-elle ici annulée, et ce par
notre faute, alors que nous cherchons à la construire ? Le capital
aurait-il donc  » naturellement  » le dernier mot qui efface la
multiplicité et justifie ainsi qu’il n’y ait que des situations de
différend doublement raté dans lesquelles on se dépouillerait d’office
soi-même des moyens d’argumentation (sauf à représenter un tort
universel) pour devenir une sorte de victime totale qui efface ce qui
pourrait faire de la différence ? A la fois racine et annulation des
différends ?

La question n’est pas de faire une fois de plus le procès de l’idée de
représentation, ni même d’ajouter quelques éléments à son histoire,
mais bien : pourquoi toute opposition à la réponse toujours très
limitée, spécifique, partielle du capital finit-elle par s’arc-bouter
sur le registre de la représentation légitime d’un tout unifié, même et
peut-être a fortiori lorsqu’elle se veut non réconciliante et inscrite
dans l’hétérogène ; comme si le souci lui-même du multiple devait ici
se muer en horizon unifiant, alors que là, la réponse suivante
parviendrait à dessiner une oppression radicale, mais  » sans y toucher
 » ? En quoi consiste cette sorte de  » convenance  » entre les réponses
très spécifiques du capital, et, face ou contre lui, le registre
spéculatif avec les représentations totales qui le nourrissent ? Que
cette relation de convenance ne se réduise à aucun rapport de cause à
effet me semble être aussi ce que l’idée de système sorcier permet de
mettre en évidence. Il s’agit plutôt de montrer que les réponses
spécifiques du capital  » vont avec  » un certain registre spéculatif de
la représentation (autour d’elles, et aussi pour s’opposer à elles).
Nous ne pourrons pas aller très loin ici dans l’analyse de cette
relation de convenance, de  » venir avec « , qui se module de multiples
manières, plusieurs d’entre elles étant très précisément décrites dans
La sorcellerie capitaliste, ce type de relation de convenance
justifiant d’ailleurs de manière essentielle l’importance de l’acte de
 » nommer « , de  » désigner  » ce à quoi on veut échapper. Je voudrais
ajouter ici une couche à cette idée d’une convenance, une couche parmi
d’autres, qui pourrait être esquissée de cette manière : nous
développerions notre relation à ces réponses suivantes qu’apporte
toujours le capital comme s’il s’agissait de pouvoir autoriser (ou ne
pas autoriser) cette réponse suivante du capital, qui pour sa part se
confine dans ce rôle subalterne en n’étant que l’agencement d’une suite
non finie de phrases.

Nous devons donc considérer que le propre du capital, par l’occupation
très élaborée du réel jusque dans ses détails les plus infimes à
laquelle donnent lieu ses réponses suivantes, est de ne laisser être
hors de lui que des paroles totalisantes, voire de donner lieu à la
transformation de toute parole rivale en parole totalisante qui n’aura
plus de prise sur ce à quoi des réponses suivantes sont en effet
toujours apportées et qui pourra alors être d’autant plus efficacement
désamorcée en fonction des contextes nécessaires à ces réponses. Il ne
s’agit pas seulement de dire que l’économie capitaliste est
anticipation, et anticipation de son propre déséquilibre, produite par
lui, mais de considérer que cette pure configuration qu’est le capital
prend place dans un dispositif dont l’anticipation se construit d’abord
par le renvoi nécessaire de toute autre réponse au registre spéculatif
: non seulement soutenu par la multitude des (ou de nos) petites mains,
mais empêchant finalement toujours de les prendre en compte dans leur
multiplicité. Et comme annoncé en note ci-dessus, l’existence même,
hors de nous, d’un registre spécifique du capitalisme ne doit alors
même plus être supposée. L’ensorcellement capitaliste se jouerait avant
tout dans cette dépossession de nos discours auxquels toute prise
serait toujours refusée, non pas parce qu’ils en auraient effectivement
ou  » naturellement  » moins que ceux propres au registre du capital,
mais parce que les réponses du capital consisteraient précisément dans
(ou du moins iraient avec) cette transformation spéculative des
discours rivaux, qui prêteront alors d’autant mieux le flanc à une
réévaluation et à un redécoupage selon les contextes nécessaires aux
réponses suivantes dans le registre du capital. L’exigence et la
manière de faire suite, propres au registre du capital, seraient en
tant que tel le dispositif par lequel toute autre parole spécifique que
la sienne est transformée en parole totalisante, sans avenir. Face à ce
monopole de l’avenir, on peut certes évoquer d’autres mondes, mais pas
les engager.

Il s’agirait donc de creuser plus en avant cette faculté capitaliste
d’avoir à la fois toujours et seulement le prochain mot, d’offrir
toujours la réponse suivante, mais pas plus. Bref prendre le
capitalisme en considération sous l’angle de sa retenue plutôt que sous
celui de sa puissance totalisatrice. Et ce de manière justement à lui
redonner à la fois une positivité spécifique et une finalité auxquelles
faire face : comment cerner ce qui permet au capitalisme d’être
lui-même, d’être toujours local et partiel et de la sorte seulement,
d’autant plus global, bref de gagner et seulement par des petites mains
devant lesquelles on ne ferait qu’agiter des grosses pattes. Si je
parle ici de retenue, cela veut dire aussi que cette capacité à donner
la réponse suivante ne réduit pas le capitalisme à un dispositif
purement réactif : la parole suivante du capitalisme ne serait pas
d’abord celle qui réagit, mais celle qui se retient. Cela n’ôte pas le
fait qu’il puisse prétendre et même croire, par l’agencement d’une
multiplicité de phrases et de registres, dessiner un horizon total qui
résout cette multiplicité. Mais cette prétention, cette croyance, se
joue elle-même entièrement dans la réponse suivante, au nom de cette
capacité à donner la phrase suivante par laquelle un agencement sans
fin se poursuit. Cette retenue vis-à-vis d’une réponse globale serait
en quelque sorte plus forte que l’agencement qu’elle permet, ou alors,
la condition de cet agencement et de sa force résiderait tout entière
dans cette retenue. Et c’est depuis cette retenue que toute parole
rivale serait agie jusqu’à devenir spéculante et impuissante.

Les conditions de cette force de la retenue ou de la modération
résident sans aucun doute – et ici les derniers textes politiques de
Foucault sont déterminants – dans la relation du capitalisme et de
l’État ou des institutions, dont la règle partagée est de ne pas trop
en faire tout en agissant partout d’une emprise qui est d’autant plus
forte qu’elle serait d’abord  » seulement  » environnementale. Rien donc
de plus organisé, de plus construit, de plus entretenu que cette double
retenue par laquelle seulement un environnement et seulement des
réponses sont tour à tour donnés. Et cette emprise est d’autant plus
forte aussi que cet environnement peut alors même s’organiser selon les
normes générales d’une improbable réponse spécifique du capital, vers
des lieux dans lesquels celui-ci n’apportera de toute façon aucune
réponse : qu’il s’agisse d’évaluer la valeur de la couche d’ozone,
celle de la garde des enfants, ou de chaque parcelle de l’enseignement
universitaire, aucune réponse du capital n’est à attendre. Et pourtant
même là, le champ est  » spontanément  » labouré, divisé, parcellisé en
fonction de cette réponse qui ne sera pas donnée (non pas qu’on résiste
à cette réponse, mais, platement, il n’y a rien à gagner de ce côté)
et qui est pourtant entrée dans l’ordre du possible. Le secret d’une
telle emprise qu’on n’a pas fini de comprendre résiderait donc
précisément dans le fait qu’elle est entretenue grâce à cette relation
 » libérale  » de distinction ou d’éloignement et de renforcement du
capital et des institutions, une relation à laquelle on ne parvient
plus à échapper parce qu’elle affirme elle-même le principe d’une
opposition au capital, aussi bien, réciproquement, qu’à l’État. Dès
lors, tout rétrécissement d’un des deux pôles au profit de l’autre peut
toujours finir par ne plus signifier que son intensification, et non sa
mise en danger. Un tel dispositif, qui se révèle toujours plus
pleinement dans les projets de réguler ou d’organiser une économie
globale, signifiera alors que le geste souverain prescrivant le réel
qui est pris en compte dans les réponses comptables suivantes est
d’autant plus prégnant qu’il se met ensuite en retrait (au même titre
que le marché peut planer sur des champs entiers de nos vies dans
lesquelles pourtant il n’a aucun intérêt à entrer)6. L’instance
souveraine reste en effet nécessaire tout autour de ces réponses du
capital de manière à : 1) définir, redéfinir, maintenir le temps, le
cadre et les termes dans lesquels les exigences sont posées, pour
structurer, définir, découper le réel qui doit compter, pour prêter
ainsi le réel au marché de manière à ce qu’il donne ses éventuelles
réponses ; 2) faire régner l’impératif de consensus au nom duquel la
réponse suivante pourra toujours être donnée ; 3) garantir (et imposer)
le droit comme ce qui seul peut assurer de l’effectivité aux réalités
les plus spécifiques, mais dans la mesure où aucune parole spécifique
n’aurait eu droit de cité : c’est ce qui assure la grandeur de l’État
aussi bien que l’exclusivité de la réponse spécifique suivante pour le
capital.

Le propre de ces réponses suivantes qu’apportera toujours et seulement
le capital serait d’avoir été préparées comme les seules réponses
possibles (même et peut-être a fortiori quand elles sont tout à fait
brouillonnes, tout à fait improvisées7), c’est-à-dire de n’être en rien
des décisions puisqu’elles ne découlent d’aucune hypothèse, d’aucune
question, avec le moment d’indécision que celles-ci supposent ; elles
s’imposent au contraire depuis une absence de question, depuis une
construction (une culture) qui permet d’ouvrir exclusivement sur la
réponse pourtant brutale à donner (elle seule suit)8. De la sorte,
toute autre réponse peut être renvoyée à de la pure spéculation9 : sans
avenir puisque sans prise sur le réel (un réel déjà défini et qui ne
peut que se vérifier ou justifier les actions entreprises) et devant
donc faire comme si le réel était rationnel, devant l’englober, ou
encore devant à la fois poser la question et donner la réponse ; donner
à la fois le commun et ce qu’il veut (c’est-à-dire lui-même). Tels sont
en effet bien trop nos appels à un commun qui serait déjà là dans la
diversité, une multitude déjà donnée, déjà composée des différences,
déjà résistante, et qui peut se vouloir elle-même sans qu’il ne faille
plus composer avec quoi que ce soit, mais dès lors sans non plus qu’on
ne puisse ni doive faire l’effort de la représenter dans sa différence
puisque cette dernière serait déjà manifeste. La question serait donc
de savoir comment se protéger contre cette transformation de toute
parole hétérogène en une spéculation depuis une hétérogénéité
manifeste.

C’est avec ce danger d’une pure et inoffensive spéculation
anticapitaliste que veulent rompre, chez Isabelle Stengers et Philippe
Pignarre, les exigences de s’arrêter sur les questions, d’évaluer dans
la seule construction de celles-ci ce qui peut faire de la différence,
d’en tracer les conséquences : il s’agit ainsi de dénouer un jeu de
question/réponse qui fonctionne d’autant mieux dans le temps qu’on ne
pourrait chercher à s’y opposer qu’en donnant à la fois (et donc hors
du temps) l’autre question et l’autre réponse, la réponse et son
autorisation préalable, bref en répétant le fait que chaque exigence de
différenciation ne peut que s’embourber dans une équivalence déjà
donnée comme si le point de départ de toute question politique était
donné par une situation de chaos (un degré zéro) qui nous permettrait
de nous passer de l’expérience de penser. A l’opposé, un arrêt sur les
questions signifie alors qu’on tentera de les construire depuis (et
dans) ce qui nous attache différemment à elles, depuis l’usage qu’on a
des choses en ce que l’usage peut être de fait minoritaire dès lors
qu’il a refusé tout surplomb objectif. Toute expérimentation politique
ne se conçoit alors que comme une négociation de nous-mêmes et dans nos
environnements spécifiques, une négociation pour laquelle aucune
réponse définitive ne peut encore être convoquée.

1 Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste,
Editions de la Découverte, 2005. Surtout, cette réaction est  » prise  »
dans le contexte de la mise sur pied de la Majeure  » Expérimentations
politiques  » du n° 23 de la revue Multitudes, en compagnie de Nathalie
Trussart et de Didier Debaise. Participant de manière un peu extérieure
à la coordination de cette Majeure, j’ai voulu profiter des écarts
qu’elle me forçait à produire, et tenté de resituer les possibilités
qu’elle ouvrait au sein de mes propres habitudes philosophiques. Enfin,
ce texte a aussi bénéficié de quelques remarques très ciblées d’Yves
Citton.

2 Et c’est l’existence même de ce registre spécifique du capital qui
est ainsi questionnée.

3 Ed. de Minuit, 1983, p. 201.

4 J.-Fr. Lyotard,  » Mémorial pour un marxisme : à Pierre Souyri « , in
Pérégrinations, Galilée, 1990, p. 132-133 (publié d’abord dans Esprit,
1982, n°1).

5 C’est face à cette exigence que Marx a pu faire de la différence,
mais en ce que cette différence prend son sens depuis ce différend au
sein même du registre qui s’est imposé comme universel (celui du
capitalisme), et que cette différence devait donc se construire
entièrement par une pratique (une classe) qui comme pratique seulement
pouvait dessiner une résistance au concept de ce registre universel.
6 Notons que cette belle machinerie pourrait aussi s’effriter de
l’intérieur si on devait assister à la généralisation d’une certaine
tendance des entrepreneurs à vouloir s’occuper directement et tout
seuls de notre bonheur à coup de codes de conduite et de responsabilité
sociale de l’entreprise.

7 En fait, il s’agit peut-être même globalement d’une sorte
d’organisation de l’improvisé.

8 Parallèlement, on peut dire aussi qu’on se trouve ainsi face au
paroxysme d’une souveraineté  » réussie « , si on entend par souveraineté
la possibilité de définir notre nature, ce qui compte effectivement
dans la nature.

9 Nous serions donc condamnés à spéculer, à trouver le monde en nous,
avec le doute qui habite ce mot même dans son étymologie : à la fois
réflexion objective comme celle du miroir (speculum) et contemplation
réflexive (speculatio).

Berns Thomas

Enseigne la philosophie politique et l’éthique à l’Université Libre de Bruxelles, où il dirige le PHI-Centre de recherche en philosophie. Parmi les nombreux ouvrages qu’il a rédigés ou co-dirigés, on trouve Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique (PUF, 2009), Du courage. Une histoire philosophique (Encre marine, 2010) et Noms du peuple (Tumultes no 40, juin 2013, éditions Kimé). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.