Puissances et multitude

Chez Spinoza, la référence à des puissances (puissances des individualités, puissance de la
multitude) garde un caractère assez mystérieux, que l’on ne peut comprendre qu’à partir de son
ontologie globale. Qu’est-ce qui fonde ces puissances ? De quoi sont-elles l’expression ? Il faut
alors penser la Substance, la Nature, un Dieu immanent. Or, on peut tenter une autre voix : partir
des rapports (le complexe des rapports sociaux, le rapport humains-nature), des tensions qui se font
jour dans ces rapports, des individualités qui s’y forment et en surgissent. Partir de Marx en
quelque sorte, mais en réintégrant tout l’apport de Spinoza (et toute la rupture d’avec un ordre
préalable que Hobbes a si remarquablement opérée). On peut voir un peuple-monde (ou la multitude)
comme une composition de singularités humaines, issues des rapports sociaux où elles se forment et
se développent, dans des initiatives et des luttes multiples, car au sein de tensions permanentes.
Composition de singularités et non directement, à l’inverse de Spinoza, de puissances. Nous
proposons de voir un peuple-monde comme une composition de foyers, de centres irradiants dans leurs
actes, chacun totalement unique et singulier, mais formant un ensemble, un peuple et un monde
intersubjectif, comme une lumière composée de mille faisceaux. C’est à partir et à travers ces
foyers que les puissances prennent source et s’expriment. On découvre alors que les résistances,
dans les luttes, sur divers front, précédent toute oppression. C’est contre elles que les
oppressions se font jour et que le pouvoir d’Etat ne cesse de se réorganiser.
Luttes qui n’arrivent que difficilement à se nommer, car elles ne sont pas fondamentalement « contre »
un pouvoir ou une police. Elles sont d’abord à la recherche de leurs propres foyers (la lutte des
enseignants du printemps 2003 en France, la lutte des intermittents, les luttes qui secouent
périodiquement notre monde, sans objectif assignable, sans téléologie, mais avec force). Trouver les
foyers, les identifier, en comprendre et saisir ce qui en surgit, affermir leur composition, la
capacité des individualités humaines ainsi engagées à former un peuple libre.

Un exemple : le mouvement des enseignants du printemps 2003 a surgi, sans que personne ne
comprenne bien ce qui se passait (les motifs que les enseignants se sont donnés étaient confus et ne
disaient rien d’essentiel). Il a surgi comme événement.
Quelque chose est passé du virtuel à l’actuel, dans le monde social. Et a commencé à s’en dégager un
sens : celui de mondes possibles, d’autres manières de prendre l’enseignement. La manière
d’enseigner, de lui redonner sens sur fond de crise de l’institution scolaire, est venue au centre
des débats, des craintes, mais aussi des espoirs. Mais si les mondes possibles sont la manière dont
on peut commencer à donner sens à un conflit, il ne faut pas s’y limiter. On risque vite de basculer
dans l’irréel, ou dans le pur langagier, dans le discours ou dans le pur intersubjectif (le débat
d’individus à individus), dans des relations pauvres, déjà épuisées parce que sans fondement, sans
base. Et c’est bien ce qu’on constate souvent dans un conflit : sa richesse première, son actualité,
sa force, sa face d’actualisation, s’épuisent dans des énoncés, des débats militants, des discours
d’observateurs, qui progressivement se vident de sens, au lieu de le former, de l’impulser. Dans
l’événement d’une lutte qui, au départ, nous saisit, nous prend, il faut trouver le réel qui
s’actualise, c’est-à-dire, dans ce cas, une autre manière de vivre la question de l’enseignement. Il
faut comprendre le réel qui nous pousse et avec lui les rapports sociaux dans lesquels nous nous
exprimons. Et c’est en tant que ce réel nous pousse que nous pouvons en produire des possibles, en
former du sens. Dans une lutte, l’important n’est pas dans l’objectif affirmé, qui ne peut être que
réducteur et souvent défensif, mais dans les actes actuels à partir desquels des possibles se
forment. Et c’est quand on perd le sens de cette actualité, que la lutte commence à dériver. Et on
ne lutte pas principalement contre (contre un gouvernement, contre des dominants, des puissants,
etc.). On lutte principalement pour exprimer l’événement qui nous a saisi, de manière
pré-individuelle, transubjective, à partir d’un rapport social. Le virtuel n’est pas encore un
possible. Ce n’est pas encore une autre manière d’enseigner possible. C’est ce qui fait que nous
pensons et agissons dans un plan « autre » de réalité que les dominants ( le ministre de l’éducation,
voulant imposer sa réforme), dans des rapports sociaux, des subjectivations, des désirs, des
manières de faire et de penser qui s’actualisent au présent du conflit. C’est ce qui fait que nous
nous engageons dans une lutte. Et ces « manières » parlent déjà d’elles-mêmes, sans avoir besoin de se
figer sur l’obsession des dominants et des puissants. En passant du virtuel au possible, du poussé
au désiré, en imaginant des mondes possibles et en débattant, on exprime alors, individuellement et
collectivement (dans des collectifs qui se forment dans l’actualité du conflit), le mouvement même
du réel, ce que Marx appelait… le communisme. Mais à l’inverse, c’est lorsqu’on commence à oublier
le mouvement du réel, quand on commence à oublier de s’en saisir pour imaginer des possibles, quand
on cesse d’associer le « poussé » et le « tiré », l’actuel et le futur, lorsque la rhétorique s’installe
et que l’on ne pense plus qu’en termes d’objectifs, que l’on commence à perdre.
L’affrontement aux « puissants » est, en réalité, à notre avis, le plus facile : il faut surtout
développer une bonne compréhension des corrélations de forces et de la stratégie. Si on ne peut
gagner un jour, on pourra gagner dans une conjoncture plus favorable. Mais c’est surtout de
l’intérieur qu’un conflit s’affaiblit, s’épuise ou dérape. Perdre pied, c’est à la fois oublier le
réel de l’événement et se perdre dans des débats et des querelles sans fin, oublier de former un
peuple et de « peupler » cette composition d’individualités des ressorts qui s’actualisent en elle.
Ce qu’il faut penser, c’est l’événement du conflit lui-même, toujours dans son actualité, tendu
entre le passé et le futur, en anticipation, mais sans « programme ». Parler de l’événement, agir en
fonction de son déploiement, comprendre ce qu’il actualise. C’est à partir de là que l’on peut
construire, émettre, partager des désirs de possibles, devenir collectivement fort. Constituer un
peuple-monde donc et tracer des perspectives communes.

(extrait de « L’échelle du monde », éditions La Dispute, octobre 2004)

site personnel :
http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.