Dray, Negri, « Dany », et Machiavel pour le Oui

Libération du lundi 16 mai 2005.

« Ce soir, on est en famille… ». Dans la salle des fêtes de Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), qui aurait besoin de quelques crédits européens, Julien Dray est bien chez lui, au centre de sa circonscription de l’Essonne. Mais la «famille», en l’occurrence, vise les orateurs. Julien Dray lui-même, député et porte-parole du PS, qui fut un jeune militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dans les années 70. Daniel Cohn-Bendit, dont le parcours de leader de Mai 68 est entré dans l’histoire, et surtout Toni Negri, 71 ans, présenté comme «philosophe altermondialiste», mais qui fut surtout le théoricien de l’«autonomie ouvrière» lors des «années de plomb» en Italie.

Nique. « Cette réunion a un parfum de jeunesse », plaisante « Juju », qui ne cache pas, en privé, le but poursuivi : faire la nique aux « gauchistes », montrer donc qu’un oui est compatible avec la pensée de gauche radicale. Les «gauchistes» ou encore les «autonomes», que les organisateurs redoutent de voir perturber le meeting, d’où la présence de la police et d’un service d’ordre bien visible. Mais vendredi soir, les gêneurs sont restés à la maison…

« Ce soir, on ne discutera pas de tel ou tel article du traité », avait prévenu Julien Dray. En effet. Toni Negri est venu pourfendre « l’Etat-nation, la forme d’organisation des élites capitalistes » ou encore « le lieu d’organisation du marché ». Adopter la Constitution, c’est commencer à « bloquer la capacité du grand capital de s’organiser au niveau financier, militaire, communicationnel », et c’est surtout trouver le niveau de « puissance continentale » indispensable pour « s’opposer au processus de guerre» voulu par l’empire américain. Toni Negri s’emporte. Il s’écrie : « Mort à la patrie ! » Puis s’interroge : « Comment peut-on se dire communiste sans tenir compte du rapport de force mondial ? » Il propose à une salle interloquée de saisir une « occasion machiavélienne ». Explication : comme Machiavel, à la Renaissance, appelait de ses voeux un « Prince » pour faire l’unité de l’Italie au détriment de la République de Florence, Toni Negri «pense que l’Europe doit aujourd’hui, pour se construire, payer le prix au libéralisme». La partie III du traité contient effectivement «les lois que les patrons ont faites entre eux ». Mais la dialectique reprend le dessus : « Le prolétariat a intérêt à s’allier à des capitalistes locaux pour contrer le capitalisme global. »

Métaphore. Daniel Cohn-Bendit choisit, lui, de développer une métaphore : l’Europe vue par l’historien en 2040. D’où il ressort, selon lui, que « le traité constitutionnel ne garantit rien, il ouvre des possibilités. Cet espace ouvert sera conquis par les forces de protestation ». Et d’assurer que « le premier geste du Parlement européen, sitôt la Constitution adoptée, sera de déposer un amendement pour l’Europe sociale ».

Trois heures après, l’assistance se sépare. Conquise par le niveau intellectuel des débatteurs. Mais un brin sceptique. « L’Europe grain de sable du capitalisme, résume un jeune homme, je ne voyais pas cela comme ça… ».