Dans les discours qu’elle affiche sur elle-même, Multitudes se présente dès sa naissance comme une revue « politique, artistique et philosophique », avide de « traverser les sociétés en diagonale » et de « prendre la politique de revers », mais il n’est fait que discrètement référence à l’écologie, à travers une auto-identification « écoféministe1 ». Sans être une revue spécialisée sur les questions environnementales, comme Écologie et politique, EcoRev ou Terrestres, elle est pourtant porteuse de nombreuses sensibilités écologiques qui reflètent les évolutions plurielles de ce champ de réflexion. Ces sensibilités se sont exprimées dans le no 24 avec le dossier Écopolitique now!, coordonné par Emmanuel Videcoq, alors trésorier de la revue, et décédé en 2005.
Une accélération thématique pluraliste
On peut être rétrospectivement surpris de ne voir les thématiques ouvertement écologiques occuper la première place dans les dossiers préparés par la revue que depuis le mi-temps de son existence, avec plusieurs Mineures consacrées au nucléaire après l’accident de Fukushima (Prométhée contre Areva, no 47, 2011 ; Fukushima, voix de rebelles, no 48, 2012). Ces dossiers avaient été précédés par une Majeure Écopolitique Now! et par une Mineure Nouveaux fronts écologiques (no 36, 2009) où sont discutées des questions devenues incontournables comme la justice environnementale, l’analyse genrée du problème écologique ou l’antispécisme. Une approche plus ontologique, épistémologique et esthétique que directement politique des questions environnementales s’exprime dans les Majeures Parler nature (no 60, 2015) et Matières pensantes (no 65, 2016).
Ce n’est qu’à partir du no 67 consacré aux Écoféminismes (2017) – qui a pris le relais des perspectives émergées dans la Majeure Gouines rouges, viragos vertes (no 42, 2010) – que les dossiers thématiques se multiplient pour couvrir un large spectre de positionnements écologiques, qui présentent l’originalité dans le paysage éditorial actuel de donner la parole à des formes d’écologie trop souvent perçues comme incompatibles entre elles. Les mouvements zadistes ou d’opposition à des projets écocidaires comme la Montagne d’or, Standing Rock ou Sainte-Soline ont été régulièrement discutés dans des « À chaud », donnant voix aux activistes à travers lesquels la nature se défend contre le capitalisme extractiviste. L’articulation des mouvements écologiques à leur spécificités continentales, au sein de la logistique globalisée, a été étudiée dans la Mineure consacrée aux Conflits écologiques dans le sous-continent indien (no 75, 2019) ainsi que dans les Majeures Planétarités (85, 2021) et De la fourchette à la fourche : micro-résistances au système agro-alimentaire mondial (no 92, 2023).
Les différentes perspectives écologiques sont enchevêtrées régulièrement par des enquêtes ou des réflexions théoriques situées à l’intersection de plusieurs courants : ainsi, par exemple, l’écoféminisme a été raconté par ses expressions au sein de mouvements environnementalistes non-occidentaux. Qu’elles soient amérindiennes, kanak ou aborigènes d’Australie, les expériences autochtones ont constitué un repère constant pour tenter de répondre aux questionnements écologiques. Complice engagée de ces expériences, Multitudes a souvent invité l’anthropologie critique à faire sauter les verrous insoutenables de notre univers culturel par le pied de biche d’autres civilisations plus attentives aux environnements non-humains (Tim Ingold, Barbara Glowczeski, Monique Selim, Eduardo Viveiros De Castro…).
La question difficile des infrastructures de grande échelle – dont dépendent nos existences actuelles, même si elles ravagent nos milieux de vie et ceux de nos descendants – a été adressée frontalement dans plusieurs dossiers, qui contribuent tous à faire entrer en dialogue des positionnements accélérationnistes (habituellement disqualifiés comme « technophiles ») avec des radicalités (habituellement disqualifiées comme « technophobes »), des projets ambitieux de restructurations planifiées avec des expériences spontanées d’autogestion locale. Au petit dossier Accélérationnisme du no 56 (2014) et à la Majeure Transformations énergétiques collectives du no 77 (2019) a répondu la Majeure Est-il trop tard pour l’effondrement ? (no 76, 2019), tandis que la Majeure Communs négatifs (no 93, 2023) prenait à bras le corps les problèmes difficiles mais incontournables (et dramatiquement occultés) d’une « écologie du démantèlement » se chargeant de neutraliser et remplacer les infrastructures qui ne nourrissent nos vies présentes qu’en pourrissant nos milieux de vies à venir.
Enfin, depuis quelques années, contre les irréalismes leurrants d’une « transition » soft vers un capitalisme dûment verdi2, la revue a promu un discours de bifurcation inévitablement traumatique, mais bien plus raisonnable que les discours d’une écologie de gouvernement (dopée au business as usual) de plus en plus déconnectée des faits qui s’accumulent : l’Abécédaire des bifurcations publié à l’occasion de la crise Covid (no 80, 2020) a été relayé par la Mineure Déserter pour mieux chercher (no 97, 2024), ainsi que par la Majeure Dettes et bifurcations écologiques (no 99, 2025).
Le temps plus profond des trois écologies
Une telle liste thématique échouerait toutefois à rendre compte du travail qu’essaie de mener Multitudes sur la bifurcation écologique. Pour en prendre la mesure, il faut envisager les implications plus profondes des transformations civilisationnelles qu’il aurait fallu engager il y a plus de vingt-cinq ans, quand la revue faisait paraître son premier numéro, et dont nos gouvernants refusent obstinément d’accepter les implications. Le projet de la revue est en ceci parfaitement aligné sur le mouvement écologique, qui doit lui aussi « traverser les sociétés en diagonale » et « prendre la politique de revers ».
Dès ses premières livraisons, Multitudes a mis au premier plan de ses analyses de politique économique la notion d’externalités, qui est bien au cœur du dérèglement tragique que le « mode de vie impérial3 » continue d’imposer à l’ensemble des vivants. Si, dès Le Printemps silencieux de Rachel Carson (1962), la pensée écologiste s’est préoccupée des externalités négatives (la pollution et les dégâts environnementaux dont les coûts ne sont pas inclus dans le prix des produits), c’est la grande originalité des contributions de Yann Moulier Boutang que d’avoir mis les externalités positives au cœur des réflexions menées dans la revue, à travers la notion de l’économie de pollinisation et de la taxe pollen (no 2, 24, 32, 49, 58, 63, 66). De même, les multiples numéros consacrés à la question des communs (no 41, 45, 68, 93), ou de l’inséparation (no 72, 2018) et de la symbiose (no 95, 2024), touchent-ils au plus profond des questions écologiques.
Davantage qu’un environnementalisme soucieux de « préserver la nature » (ce qui n’est nullement méprisable en soi), Multitudes contribue à une réflexion collective mettant au premier plan les solidarités intimes entre les trois écologies à la fois distinguées et articulées entre elles par Félix Guattari4 : l’écologie biophysique de nos milieux matériels de vie, l’écologie politique de nos rapports sociaux, et l’écologie mentale de nos psychismes apparemment individuels mais en réalité relationnels. Cette ligne d’analyse a été incarnée par de nombreuses contributions spécifiques au fil des années (comme les Mineures Ecodesign dans le no 53, 2013, ou Écopolitiques du documentaire dans le no 61, 2015) dans une optique de « techno-écologie5 » où les problèmes environnementaux sont compris à la lumière de paramètres technologiques, médiatiques et attentionnels. Multitudes – profondément guattarienne en ceci comme dans d’autres domaines – est une revue écologique de part en part : qu’elle parle d’économie ou de médias, de numérique ou d’art, d’universités ou de genre, de race ou de care, de finance ou de handicap, elle s’efforce de frayer des approches diagonales qui nous aident à prendre la mesure des énormes transformations socio-écologiques en cours et à venir – dont le diagnostic général était déjà posé dès les années 1990 (avec un penseur comme André Gorz), mais que le dernier quart de siècle est parvenu à esquiver malgré nos efforts.
Décentrer
Décentrer la compréhension des défis écologiques de certaines perspectives hégémoniques – celles du Nord, souvent complices du système à l’origine des effondrements contemporains – demeure une tâche centrale autant en termes sociaux que géopolitiques. Multitudes l’a assurée de manière impressionniste par de nombreuses touches formant un tableau riche de perspectives politiques. Activistes, auteurs, autrices, artistes autochtones ont pu faire entendre leur voix et exprimer leur art comme moyen de revendication. Il n’est qu’à entendre le cri de la tahitienne Chantal Spitz contre les essais nucléaires ou lire la poésie furigraphique du touareg Hawad (no 70, 2018), écouter la parole libératrice de la poétesse aborigène Romaine Moreton (Majeure Narrations Postcoloniales, no 29, 2007) ou prendre en compte le « trou colonial » dans les collages de l’aborigène Brook Garru Andrew (Icône du no 82, 2021).
La défense de leurs territoires existentiels par les peuples autochtones est de l’écologie cosmopolitique. Pour eux, exister, c’est déjà lutter (Majeure Réseaux autochtones, no 30, 2007). Lutter pour l’accès à l’eau, lutter contre leur déportation hors des terres nourricières lors de la construction de barrages (no 50, 2012), lutter pour récupérer les terres volées au cosmos d’interrelations sensibles avec la terre et l’eau pour les Aborigènes du désert d’Australie. « Or de question » de laisser prospérer l’extractivisme mortifère des orpailleurs industriels de la Montagne d’Or en Guyane ou de laisser les multinationales des mines de nickel transformer la terriorialité kanak en Nouvelle Calédonie (no 68, 2017). D’autres stratégies de résistance passent par la fuite comme le « marronage » érigé en objet philosophique par l’afropéen Dénetém Touam Bona. Les esclaves fugitifs développent l’art de se fondre dans la nature : « être marron, c’est être forêts » (no 70, 2018). Enfin, plus récemment, Multitudes a centré son attention sur les alternatives écologiques des continents indien (Mineure Conflits écologiques dans le sous-continent indien, no 75, 2019) ou américain (Mineure Interzones sud-américaines, no 81, 2020).
Quelles pistes du rêve ces pratiques autochtones nous ouvrent-elles ? La distinction indigène peut-elle offrir au monde une solution possible à la catastrophe imminente qui nous guette ? Pour Ludovic Pierre, du peuple Kali’na, la réponse est positive lorsqu’il propose, « en lieu et place de la Montagne d’Or, de transformer la Guyane en un immense laboratoire d’expérimentation agricole pour une nouvelle agriculture mondiale basée sur les savoirs agronomiques millénaires des Amérindiens alliés aux savoirs créoles » (no 68, 2017). Il rejoint en cela Félix Guattari qui considère « que le rôle du cinquième monde nationalitaire6 ne sera plus à l’avenir uniquement passif et défensif, mais qu’il apportera un renouvellement décisif aux valeurs culturelles, aux pratiques sociales et aux modèles de société de notre époque » (Les années d’hiver, 1986).
Quelles écologies à venir ?
La lenteur, les hypocrisies et les retours en arrière constatés au niveau des différents gouvernements durant les vingt-cinq dernières années ont de quoi décourager les meilleures volontés. Elles poussent certains à renoncer aux processus traditionnellement identifiés à la démocratie parlementaire, jugés incapables d’assurer une transition douce et consensuelle vers une économie soutenable, juste et désirable. Qu’ils prônent le court-circuitage des élections parlementaires par des dispositifs numériques inédits (comme le fait Benjamin Bratton), ou qu’ils prennent acte du fait que seules des actions de désobéissance civile peuvent éviter à nos sociétés une destruction sans retours de nos milieux de vie (comme le font les Soulèvements de la Terre7), dans les deux cas, ce sont d’autres modalités du faire-politique qui se trouvent en jeu.
À l’intérieur des processus électoraux eux-mêmes, les positions les plus convaincantes émanent des voix qui en appellent à une inflexion des programmes écologistes pour mieux prendre en compte les questions de classe. Le cliché d’une écologie des riches et des blancs n’est sans doute pas qu’un cliché, et les apports de puissants livres récents méritent certainement d’être mis au premier plan des débats et des actions – au nom de la justice environnementale, de l’écologisme des pauvres, de l’écologie décoloniale ou de l’écologie pirate8.
Au sein de traditions politiques fermement ancrées dans une culture de divisions internes, la leçon principale à tirer des vingt-cinq années de réflexion écologique menée dans Multitudes est peut-être que nulle solution ne viendra d’un seul des courants entre lesquels se morcellent les revendications écologistes. Même si la politique est souvent confrontée à des choix binaires – construire une autoroute ou non ? – ceux-ci ne prennent sens qu’à partir d’espaces de débats capables d’accueillir de multiples perspectives, parfois incompatibles mais qu’il faut impérativement savoir rendre complémentaires entre elles. Cette convergence des forces écologistes constitue la condition préalable à sa capacité décisive : à savoir, de littéralement prendre des décisions collectives significatives et durables, en imposant un rapport de force gagnant aux pouvoirs réactionnaires (capitalistes et éco-sceptiques) qui prolifèrent en ce moment.
Le retour de la désobéissance civile comme paradigme d’action politique démocratique, porté explicitement par la revue depuis le début du siècle (no 24, 2006 ; no 41, 2010 ; no 96, 2024) a pu récemment faire la jonction avec l’activisme environnementaliste face aux insuffisances de l’institutionnalisation des préoccupations écologiques. Dans la lutte pour sauvegarder le climat, les mouvements citoyens, les ONG, les associations et les collectifs se mobilisent en France et en Grande-Bretagne notamment, en recourant à cette forme particulière d’action, dès lors que les moyens politiques et juridiques sont épuisés ou inutiles, et face aux velléités gouvernementales de criminalisation des actions écologistes, révélée par les actions engagées contre le mouvement des Soulèvements de la Terre en 2023.
L’étude menée sur dix ans par trois spécialistes des relations internationales sur cinq terrains marqués par des conflits de l’eau (dégénérant parfois en guerre) est porteuse de trois leçons que nous gagnerions à mettre au cœur de nos réflexions à venir9. D’abord, contrairement à ce qui fonde un écologisme malthusien, le problème écologique n’est jamais causé par un manque absolu de ressources : il y a assez d’eau pour satisfaire les besoins vitaux. Le problème vient de son injuste distribution : les observateurs de la nature croient que l’eau suit simplement les pentes descendantes, mais dans nos réalités sociales, l’eau remonte systématiquement vers les détenteurs de richesse et de pouvoir politique. Ensuite, et par conséquent, les problèmes écologiques sont avant tout des problèmes politiques. Enfin, nous persistons à défendre des principes de justice, d’égalité et de démocratie, les problèmes politiques dont relève l’écologie ne peuvent être confrontés qu’en améliorant nos capacités et nos pratiques de communication, c’est-à-dire de mise en commun de nos besoins, de nos perspectives, de nos savoirs, de nos moyens et de nos incomplétudes10. C’est bien ce que s’efforce de faire Multitudes depuis 25 ans.
1Voir la présentation sur la plateforme Cairn, https://shs.cairn.info/revue-multitudes?lang=fr&tab=a-propos
2Voir sur ce point le livre désormais classique de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Paris, Seuil, 2023.
3Voir Markus Wissen & Ulrich Brand, Le mode de vie impérial – Vie quotidienne et crise écologique du capitalisme, Montréal, Lux, 2022.
4Félix Guattari, Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989.
5Susanna Lindenberg, « La question de la techno-écologie ». Multitudes no 65, 2016, p. 167-177. Voir aussi : Erich Hörl, « Le nouveau paradigme écologique : Pour une écologie générale des médias et des techniques ». Multitudes no 51, 2012, p. 74-85.
6La « nébuleuse aux contours indéfinissables » des minorités nationales et des peuples autochtones.
7Benjamin Bratton, Terraformation, Dijon, Les presses du réel, 2021 ; Soulèvements De La Terre, Premières secousses, Paris, La fabrique, 2024.
8Voir Joan Martinez Alier, L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Paris, Les petits matins, 2014 ; Malcolm Ferdinand, Une écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019 ; Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate, Paris, La Découverte, 2023.
9Jan Selby, Gabrielle Daoust & Clemens Hoffmann, Divided Environments. An International Political Ecology of Climate Change, Water and Security, Cambridge University Press, 2022.
10Stefano Harney & Fred Moten, All incomplete. Alternatives au capitalisme logistique, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2025.

