La politique de la démocratie, à propos de “Frontières de la démocratie” d’Etienne Balibar

La bonne question – celle dont l’usage suscite la réflexion philosophique et la révèle à elle-même comme constitutivement politique – est-elle vraiment “qu’est-ce que la démocratie” ? Le mot, c’est un fait, a depuis longtemps excédé le problème théorico-politique du mode de commandement, pour s’étendre à tout type de relation sociale et se surcharger d’un sens qui se dilue dans la pluralité incontrôlée de ses emplois. Dès lors, il est sans doute nécessaire de s’interroger sur la légitimité de l’extension – l’envisager selon les champs particuliers dans lesquels elle a lieu, revenir à l’origine grecque, rappeler le socle rousseauiste et révolutionnaire, cela afin de déterminer la torsion que de telles références subissent sous nos yeux, les relectures ou pseudo-lectures qui s’y trouvent engagées et les confusions ainsi produites. Mais ces rappels à l’ordre de type “définitionnel”, même lorsqu’ils sont conduits comme de véritables diagnostics sur la manière actuelle dont les phénomènes sociaux et politiques sont appréhendés ne peuvent suffire. Car, à ne pas considérer aussi pour elle-même la façon dont fonctionne ce qu’on appelle et qui s’appelle la démocratie, on risque de ne jamais manifester que l’impuissance dans laquelle nous sommes à juguler un flux sémantique dont les effets pratiques ne sont pas moins appréciables. Ce qui a lieu effectivement, c’est une certaine forme de régulation globale – globale au sens où toutes les dimensions du social s’y trouvent impliquées – déterminée par le concept de démocratie. La démocratie est à ce titre, comme on l’a dit très justement[[J.F. Kervegan, “De la démocratie à la représentation”, in Philosophie, n° 13, 1986., un concept normatif : il dispose et organise, légifère sans être légitime – et ne parvient sans doute à légiférer que du fait même de son illégitimité théorique.

Cependant, le caractère normatif du concept indique à lui seul la possibilité d’un autre point de départ : celui qui consiste à prendre le discours démocratique au pied de la lettre en considérant la réalité politique dans laquelle il s’enracine et dont il prétend être l’expression adéquate. La question n’est plus alors “qu’est-ce que la démocratie ?” au sens où l’on viserait une essence qu’il serait possible de délimiter conceptuellement, mais plutôt “que fait la démocratie ?”, c’est-à-dire comment fonctionne-t-elle et jusqu’où ? A quoi les différents processus qui la manifestent nous destinent-ils ? Quelles sont les conditions actuelles de son exercice, et dans quelle mesure celui-ci ne développe-t-il pas des contradictions qui ne laissent pas d’être inquiétantes, à la fois par elles-mêmes et par l’avenir qu’elles augurent ? De telles questions semblent enferrées dans l’empirie et n’engager qu’un point de vue “de conjoncture”, incapable en tant que tel d’élaborer un discours théorique véritablement conséquent. Pourtant, la démarche qui consiste à partir de la forme politique existante n’est nullement exclusive de toute évaluation conceptuelle. Simplement, il faut comprendre que le repère a changé ; on ne juge, ni la forme à l’aune du concept, ni le concept à l’aune de la forme, mais on suit de l’intérieur de la forme réelle le développement non moins réel du concept, insistant sur le rapport qui lie indissolublement les deux pôles et les détermine dans son mouvement.

La perspective – sinon la méthode – est certainement dialectique. Elle l’est tout particulièrement au sens où elle vise la traduction d’une structure dynamique par laquelle les concepts politiques sont envisagés comme des productions théoriques, et peuvent ainsi être rapportés à la réalité historique dans laquelle ils s’inscrivent. Elle l’est surtout au sens» où elle anime une réflexion politique qui prend appui sur les contradictions réelles de la société pour oeuvrer à sa transformation. Que ce soit justement là le propre d’une pensée de gauche, il est bon de se l’entendre rappeler[[Etienne Balibar, Les frontières de la démocratie, La Découverte, 1992, p. 71., à l’heure où la 11è thèse sur Feuerbach fait figure d’énoncé démoniaque, y compris pour une grande partie de la gauche elle-même.

“Que fait la démocratie ?”, Les frontières de la démocratie, le dernier livre d’Étienne Balibar, a non seulement le mérite de poser ce que Foucault appelait “la petite question empirique”, mais surtout de lui donner une ampleur remarquable. Non pas en en généralisant la portée par son élaboration progressive en forme de principe, mais simplement en la faisant circuler à des niveaux différents, en variant ses applications au rythme de considérations locales dont la disparité, si elle ne se laisse pas sérier selon un procès argumentatif linéaire, produit cependant un phénomène d’écho qui confère à l’ensemble sa véritable unité.

Ce que fait la démocratie en France, c’est qu’elle donne libre cours à l’avancée du racisme, à son expression à la fois sociale et politique, à sa prise du pouvoir. D’ores et déjà – mais peut-il en être autrement ? -, le racisme est au pouvoir dans la démocratie. Le constat étant fait, encore faut-il déterminer de quel racisme il s’agit, quelles sont les conditions réelles de son émergence, et quelle est la fonction politique qu’il remplit. Agir “face au racisme”, pour reprendre le titre du collectif paru récemment et dirigé par P.A. Taguieff, ne suppose pas seulement qu’on décrypte le discours raciste contemporain en montrant la forme spécifique qu’il est amené à prendre lorsque, ne reposant plus sur des données pseudo-biologiques, il s'”humanise” en utilisant des thématiques culturalistes et différentialistes[[P.A. Taguieff est précisément l’un de ceux qui ont montré cette évolution sémantique et sémiotique avec le plus de rigueur. Cf. La force du préjugé, La Découverte, 1987.. Cela suppose aussi et surtout qu’on comprenne la nécessité fonctionnelle des phénomènes d’exclusion dans le contexte socio-politique qui leur est propre. La restitution de cette contextualité se produit d’elle-même si l’on veut bien considérer que le “racisme anti-immigré” n’est nullement l’expression d’une haine aveugle et ancestrale, pour ainsi dire anhistorique, qui ne ferait que varier de mode de manifestation et de pôle d’application au fil du temps. “A la limite, dans l’expression de “racisme anti-immigrés”, il faut changer l’ordre de la détermination”[[Les frontières de la démocratie, p. 11. ; comprendre que c’est en fonction des caractères spécifiques de son objet – et principalement de la place stratégique qu’il occupe dans le champ social – que se détermine le néoracisme. Bref, si elle veut être pertinente et efficace sur le plan pratique, l’analyse ne peut faire l’économie de considérations en termes de classes et de conflit de classes.

Mais l’objection à laquelle la démarche s’expose alors est impitoyable, – si forte qu’elle n’a cessé de trouver sa confirmation, sinon dans la politique même du parti communiste depuis le début des années quatre-vingts, du moins dans l’incapacité où celui-ci a été de constituer un rempart contre les poussées xénophobes : à vouloir dissoudre l’immigration dans les caractéristiques générales de la classe ouvrière, on est irrémédiablement amené à perdre de vue les aspects fondamentaux qui la distinguent et font d’elle l’objet privilégié de violences de plus en plus marquées. De cela, Balibar a une conscience très aiguë, et on est saisi de voir, non seulement qu’elle ne date pas d’hier, mais que c’est précisément elle qui a motivé son expulsion du parti communiste en 1981[[Cf. le premier des articles qui composent le recueil, pp. 19-41..

Et en effet, il semble bien qu’il y ait là quelque chose de difficile à digérer ; ce n’est pas seulement que la question de l’immigration occupe une place particulière dans la classe des dominés, c’est que ses caractéristiques essentielles la rendent quasiment inclassable et requièrent pour leur compréhension la prise en compte de données historiques qui, continuant d’être opératoires, remettent fortement en cause le schème classique d’intelligibilité que constitue la lutte des classes. Au point que la conclusion rejaillit sur les prémisses : facteur de décomposition de l’unité de classe, le prolétaire-immigré est comme “l’indice qu’en France du moins, il n’y a pas (et il n’y a jamais eu) de purs rapports de classe”[[Ibid., p. 51..

Mais on peut aller plus loin encore, jusqu’à renverser les perspectives : si les immigrés peuvent jouer ce rôle de révélateur, imposant aussi bien de considérer la complexité des conflits de classes tels qu’ils se manifestent actuellement, que de refonder nos principes traditionnels d’interprétation, c’est que leur situation caractéristique constitue justement le prisme à la lumière duquel apparaît avec le plus de violence et de netteté la réalité même de l’exploitation, réalité que la démocratie libérale et la mythologie progressiste qu’elle véhicule s’évertuent péniblement à masquer. Loin qu’il y ait un “problème” de l’immigration, il y a le phénomène de l’immigration qui pose avec acuité le problème. Voilà l’écho qu’on ne peut pas suivre et ne pas entendre : la question de l’immigration nous plonge au cœur même de l’interrogation sur la démocratie, sur ce qu’elle fait, sur ce qu’elle est ou veut être lorsqu’elle pratique une politique inégalitaire et met en oeuvre une législation oppressive à l’égard d’une partie de la population.

Le problème de la démocratie réside donc avant tout dans la contradiction qu’elle laisse subsister entre formes égalitaires et mécanismes inégalitaires, entre “citoyenneté et sujétion”. Il est d’ailleurs fort douteux qu’il ne s’agisse là que d’un élément résiduel. Au contraire, le fil de l’analyse nous conduit plutôt à envisager le racisme dans sa dimension constitutive : fonction politique d’ordre étatique, procès discriminatoire inscrit dans les structures institutionnelles de l’État, médiateur tout à fait central dans le rapport des masses aux institutions. Dans une perspective “métapsychologique” – à contre-courant des explications “intersubjectives” selon lesquelles le racisme serait une perversion irrépressible du rapport moi-autrui -, Balibar montre ainsi que la thématique de la communauté nationale qui sous-tend l’idéologie raciste est en réalité structurée au plan politique par la constitution nécessaire d’une classe d’inférieurs méprisables dont l’existence doit permettre de supporter l’assujettissement d’État[[Ibid., pp. 90-91. On peut voir aussi à ce sujet un article d’Étienne Balibar qui n’a pas été repris dans ce recueil : “Le racisme, encore un universalisme”, in Mots, mars 1989..

Dans ces conditions, il est clair que tant que la discussion reste exclusivement centrée sur la question de la nationalité, la contradiction interne au fonctionnement de la démocratie d’État, loi d’être résolue, se trouve exacerbée et révèle de plus en plus ses tensions. C’est bien plutôt en envisageant le lieu problématique que constitue le concept de citoyenneté et en procédant à sa complète reformulation – afin de débusquer les mécanismes d’exclusion qui y demeurent inscrits, les “frontières intérieures” qui subsistent tant qu’on fixe la citoyenneté comme un “statut” – que la démocratie peut espérer sortir de l’impasse dans laquelle sa double version nationaliste et libérale l’a elle-même enfermée. La lecture que propose Balibar de la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen” oeuvre dans ce sens, dans la mesure où elle cherche à fonder conceptuellement l’identité intégrale des droits de l’homme et des droits politiques, en insistant sur la portée décisive de la proposition insurrectionnelle. Ce que l’équation révolutionnaire affirme avec force – qui n’a cessé d’être étouffé par l’idéologie dominante et qu’il faut sans doute entendre aujourd’hui comme un ultime recours à la crise – c’est le droit universel à la politique. L’extension du droit de vote aux immigrés fait figure à cet égard d’enjeu politique global : il soulève à la fois la question d’une restauration nécessaire de l’égalité démocratique, et celle d’une issue possible à la dialectique rigide entre citoyenneté et nationalité.

Sous ce jour, le concept de citoyenneté apparaît donc essentiellement comme un concept stratégique par lequel la démocratie peut être reconduite à une certaine radicalité révolutionnaire. Point à partir duquel s’universalise l’exercice des droits politiques, le concept acquiert du même coup une charge anti-étatique qui n’est pas autre chose que la possibilité constamment réaffirmée du contrôle et de la mise en question des mécanismes institutionnels et des dispositifs qui leur sont liés. Par conséquent, on comprend que la citoyenneté “s’inscrit dans un procès dialectique ouvert, dépendant des transformations de l’État, mais aussi de la “puissance” réelle des citoyens, à travers des institutions et des mouvements sociaux, selon les conjonctures”[[Ibid., p. 112.. Construction politique de la puissance réelle des sujets dans le rapport de force qui les lie au pouvoir d’État : tel est l’enjeu fondamental du débat sur la citoyenneté et de la reformulation qui nous est aujourd’hui imposée par une démocratie en quête de son propre sens.

Car au fond, le véritable problème est là. Il manque à la démocratie son sens, c’est-à-dire sa politique, une politique qui soit la sienne et non celle de sa déclamation réitérée qui n’a d’autre vertu que d’auto-persuasion. Politique de la démocratie : la formule ne se décline pas seulement dans le sens qu’on vient d’indiquer d’une démocratisation de la politique, mais aussi dans celui plus aporétique encore d’une politisation réelle de la démocratie. L’essai conclusif du’ recueil de Balibar, intitulé “Qu’est-ce qu’une politique des droits de l’homme ?” ne vise pas à fournir une réponse arrêtée à la question posée, mais voudrait plutôt montrer combien la question elle-même, dans son apparente simplicité, nous trouble par la lumière inquiétante qu’elle projette au plan pratique comme au plan théorique. Aux difficultés intrinsèques du concept d’une politique des droits de l’homme correspondent ainsi certains aspects de l’histoire récente, dans laquelle les “droits de l’homme” ont cru précisément trouver leur digne expression: histoire pour nous principalement marquée par le retour de la guerre, la mort de dizaines de milliers d’hommes sous le feu d’une gigantesque opération de police internationale, le déchaînement de conflits communautaires dans l’Europe de la “transition démocratique”. Que dire alors de la démocratie, dans ce qu’elle fait, dans la politique qu’elle exerce effectivement, sinon qu’elle rencontre là ses limites, et se joue elle-même sur la ligne qui la borde ? Elle se joue, c’est-à-dire se découvre, s’expose et menace de se perdre dans son institution et l’illimitation essentielle qui caractérise son concept[[Ibid., p. 245.. Aussi est-il nécessaire, dans une perspective critique, de considérer l’envers de la limite, l’ouverture qu’elle dessine et les transformations juridiques et politiques qu’elle impose dans le procès d’une affirmation véritable de la démocratie. Car une zone frontalière – celle-là même à laquelle les textes de Balibar, à des niveaux différents, ne cessent de nous porter – est un lieu incertain, risqué, lieu où il devient cependant possible de “penser autrement”, c’est-à-dire, selon la définition qu’en donnait Foucault, de procéder à cet exercice sur soi de la pensée qui réfléchit sa propre histoire tout en cherchant à s’en déprendre. Une autre démocratie est sans doute à ce prix.

Karsenti Bruno

Enseigne la philosophie à Paris I. Il travaille au croisement de la philosophie politique et des sciences sociales. Ses études ont porté sur Durkheim, Mauss, Lévy-Bruhl, Tarde, ainsi que sur les sciences sociales contemporaines dans leur rapport au paradigme structural, à la phénoménologie ou encore au pragmatisme. Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes }