Séismes

La chute du mur de Berlin est déjà bien loin et les prévisions optimistes que certains ont pu faire à ce moment-là sont bien oubliées. Le capitalisme occidental domine effectivement le monde, mais il est toujours à la recherche d’un équilibre qui se dérobe sans cesse sous ses pas. La mondialisation balaie bien des situations établies, sème l’instabilité un peu partout et ébranle les réputations les mieux établies. N’est-il pas significatif de voir que le géant mondial de l’électronique IBM est depuis un an soumis à un traitement de choc pour faire face à la concurrence de Compaq ou d’Apple ? La firme qui employait 400 000 personnes en 1985/86 ne comptera bientôt plus que 225 000 salariés et son principal dirigeant, Louis Gerstner, ne prévoit pas de bénéfices avant deux ans. Dans beaucoup de domaines, les stratégies internationales des grandes firmes transnationales deviennent de plus en plus agressives et on peut s’attendre à ce que certaines ne survivent pas au terme de durs affrontements.

Par rapport aux années soixante et soixante-dix, les performances économiques du monde capitaliste sont devenues en fait beaucoup plus contrastées et divergentes. Les pays de l’Asie du Sud-Est et les États-Unis affichent des taux de croissance plus qu’honorables, alors que les pays d’Europe de l’Ouest connaissent eux la récession. Si l’on fait exception pour les États nationaux géants comme les États-Unis, la Chine et le Japon, on constate que les politiques nationales sont de plus en plus en porte-à-faux par rapport aux grands courants économiques internationaux. A l’heure actuelle, il n’y a plus de véritables régulations économiques nationales, mais il n’y a pas non plus de régulation internationale digne de ce nom. On est à présent dans une ère où la seule certitude est celle de l’incertitude, où le capitalisme se présente comme un capitalisme de séismes. Pour le Nord ni la croissance, ni la prospérité n’apparaissent assurées sur le moyen terme. Pour le Sud, les catastrophes succèdent aux catastrophes.

Faut-il en conclure pour autant que le capitalisme est menacé et qu’en produisant du chaos il prépare sa propre perte ? La réponse doit être clairement négative pour le moment. Les séismes qui ont lieu un peu partout (crises économiques, poussées de chômage, crises politiques majeures, etc.), font partie de la normalité du capitalisme d’aujourd’hui, des méthodes qu’il emploie pour se réorganiser et lancer l’accumulation du Capital sur de nouvelles voies. Il importe peu que cela fasse de nombreuses victimes, que le monde connaisse toujours des famines, la malnutrition, des épidémies meurtrières, puisque les hommes, tout au moins l’immense majorité d’entre eux, ne représentent que des matériaux pour le capital. Aussi longtemps que les capitalistes disposent de la force de travail formée dont ils ont besoin, ils ont en effet peu de raisons de s’inquiéter.

Il ne faut pas oublier non plus que le capitalisme des séismes est aussi un capitalisme de la fantasmagorie pour reprendre la terminologie de Walter Benjamin, c’est-à-dire un capitalisme qui fait du monde de la marchandise et de la technologie un monde de la fascination, un monde reproduit à l’infini par les médias. Il y a des catastrophes et des cauchemars quotidiens, mais il y a aussi des rêves éveillés que l’on fait quotidiennement en absorbant les narrations des médias de l’image et du son. A côté de la prose de la réalité, il y a l’imaginaire de l’hyper-réalité électronique, dont on dénonce trop facilement l’uniformité, alors que les usines de l’image et du son sont capables de parler de multiples langages en frayant avec beaucoup de cultures (qu’il s’agisse de cultures occidentales ou extra-occidentales). Certes, cette variété est illusoire dans la mesure où elle est variation sur des thèmes limités et récurrents, mais en même temps elle répond à des interrogations ou à des inquiétudes avec beaucoup de souplesse et de sens de l’opportunité.

Le capitalisme des séismes n’est pas immobile, il change le monde en profondeur. Il est, en ce sens, séisme pour les idéologies passéistes qui veulent se raccrocher aux représentations d’un univers disparu, celui de l’État-providence, et des gestions social-démocrates ou veulent se raccrocher à des politiques de concession au capital en se berçant de l’illusion de défendre l’essentiel (la protection sociale, l’emploi, etc.). Il bouscule également les idéologies postmodernes qui croient pouvoir s’en remettre à un pluralisme authentique des narrations capitalistes, et donc à une véritable diversité culturelle et démocratique. La raison du Capital n’a que faire des jugements des hommes, des accommodements qu’ils recherchent avec leur environnement, elle est plus que jamais cynique. Elle signifie aux uns et aux autres que se laisser aller à la marche des choses ne peut suffire, mais qu’il faut soi-même devenir cynique pour en profiter en anticipant les mouvements qui vont se produire. Les idées ne sont intéressantes que si elles portent du profit et du pouvoir, et cela même si elles ont partie liée avec la barbarie.

Si l’on veut être conséquent, il n’est donc pas possible de passer de compromis avec cette pensée du capital qui est une pensée cynique des séismes et de l’indifférence devant ce qui attend l’humanité. Or au cynisme des uns, répondent le découragement et le scepticisme des autres. On remplace volontiers la pensée critique par des considérations morales et par une sorte de délectation morbide dans l’impuissance et dans l’autoflagellation. Après l’effondrement des idéologies « marxistes-léninistes » et le déclin des idéologies social-démocrates, beaucoup d’intellectuels battent en effet leur coulpe et pensent qu’il n’y a rien de plus urgent que de se repentir et défaire pénitence pour les crimes et les fautes du « socialisme réel ». Il ne faut pas avoir peur de le dire, il y a là une véritable démission et un véritable refus de penser qui se cache derrière un prétendu travail de deuil. Les intellectuels repentis, lorsqu’ils soutenaient l’URSS ou les États de l’Est européen, voulaient être des justes. Aujourd’hui, ils n’ont pas beaucoup changé : en brûlant ce qu’ils ont adoré, ils se croient toujours des justes.

Combien préférable apparaît la réaction d’anciens paladins de la guerre froide qui osent avouer qu’ils ne se retrouvent pas dans le monde des séismes. Dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 5 février 1994, Leszek Kolakowski écrit ainsi : « Le paysage est devenu sombre et chaotique. On ne peut encore comprendre le sens du désarroi actuel: tout ce que nous pouvons dire est douteux. La crainte du communisme avait une force qui donnait du sens. Aujourd’hui nous ne craignons plus le communisme, nous avons peur de quelque chose d’indéterminé – ou bien de tout -, car nous nous sommes dépouillés du fondement spirituel, sur lequel repose la confiance dans la vie. La confiance dans la vie que l’on a perdue est remplacée malheureusement par une peur cachée qui n’est pas claire pour elle-même. Notre vie prospère, tombe dans le non-sens et l’effondrement du communisme ne fait qu’accélérer cette chute ». En d’autres termes, le philosophe Kolakowski dit tout crûment que le capitalisme des séismes peut s’occuper des affaires courantes, que son cynisme ne produit toutefois pas du sens, mais au contraire beaucoup de non-sens derrière un trop-plein d’agitation, de nouveautés clinquantes et de satisfactions passagères.

Il est vrai que Kolakowski s’arrête en chemin. Il ne montre pas que le non-sens apparaît parce que les relations sociales dominées par les échanges marchands et les rapports Capital-travail ne peuvent produire spontanément du sens. Elles produisent le plus souvent du vide dans les relations intersubjectives, de la discordance dans les relations de communication et mettent des obstacles aux réseaux d’interaction. Le trop-plein des fantasmagories de la marchandise et des médias ne peut suffire à combler ces failles en toute occasion et en tout lieu. Dans le capitalisme des séismes, les individus et les groupes sociaux connaissent des réveils brusques parce qu’ils se heurtent à des barrières, à des pratiques qui leur sont hostiles, à des champs d’action trop étroits, à des formes de soumission aux mécanismes économiques très contraignantes. Le cynisme du capital peut ainsi devenir provocation pour eux, c’est-à-dire incitation à agir autrement. La pensée critique n’est pas du tout suspendue en l’air, elle peut en permanence s’affirmer à partir de ces ruptures, si partielles soient-elles. Le Capital n’est jamais le tout de la société.

Il faut le dire hautement, la pensée critique n’est pas dépassée, elle peut même devenir d’une très grande actualité. Mais, pour cela, elle ne doit pas perdre la mémoire et faire comme si elle commençait à zéro. Quelques mois avant sa mort, Friedrich Dürrenmatt avait eu ces paroles significatives devant un auditoire de la bourgeoisie cultivée : « Marx est mort ! Quel dommage ! » N’a-t-il pas raison sur le fond ? La tradition marxiste peut et doit être considérée pour l’essentiel comme négative, mais on n’a pas le droit d’accepter que les auteurs les plus critiques de cette tradition soient purement et simplement rayés de l’histoire de la pensée, que Marx en particulier soit traité en chien mort. La théorie qui perd la mémoire est une théorie qui s’affaiblit, parce qu’elle ignore ses propres présupposés et ce qu’elle doit dépasser pour pouvoir progresser. L’analyse du Capital ne part pas de zéro, elle doit faire ses comptes avec l’édifice inachevé qu’est la critique de l’économie politique des Manuscrits de 1844 au Capital.

A sa façon, la raison cynique ne l’ignore pas, puisqu’elle ne veut connaître que le présent, en écartant le passé et l’avenir. Le capitalisme des séismes ne doit plus être qu’une réalité immédiate. Comme le dit très bien Fredric Jameson, le capitalisme de la post-modernité est un messianisme inversé. Il prétend ne rien devoir au passé et ne rien attendre du futur, parce qu’il est richesse au présent, défilé de l’éphémère, éternel recommencement des changements de la mode. Il est par là acceptation des séismes, des catastrophes, c’est-à-dire acceptation d’une continuité catastrophique de l’histoire (Benjamin). La pensée critique, au contraire, essaye de saisir les séismes dans leur nécessité (comprendre leur origine), mais aussi dans leur contingence (à quelles conditions on peut les éviter). Elle fait tout pour que la mémoire du passé soit assumée collectivement, afin qu’elle ne barre pas l’avenir des vivants.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger