« La Russie a peut-être plus besoin de la guerre en Tchétchénie que de la Tchétchénie elle-même »

À propos du livre « Tchétchénie : une affaire intérieure ? »Cet ouvrage d’Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey et Silvia Serrano resitue le conflit tchétchène dans la continuité de la colonisation russe (avec ses préjugés ethniques), dans celle d’une soviétisation sur laquelle s’est appuyé le mouvement nationaliste lui-même, dans les besoins immanents au nouvel appareil d’État poutinien et dans la complexité des échanges qui se produisent entre Islam, résistance, solidarité, identité et crainte d’extermination. Il met particulièrement en lumière le rôle des femmes dans ce conflit, y compris celui de ces femmes «kamikazes» qui illustrent tragiquement le changement de nature de la résistance. Le livre paraît à un moment où il est urgent que l’Europe cesse de reproduire en Tchétchénie son inconséquence notoire dans les guerres de l’ex-Yougoslavie.

This book by Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey and Silvia Serrano reinscribes the Chechen conflict within the continuity of Russian colonization (and its ethnic prejudices), within that of a Sovietization out of which the nationalist movement originally grew, within the immanent needs of the Putinian regime and within the complexity of the interactions between Islam, resistance, solidarity, identity and the fear of extermination. It focuses in particular on the role of women, including of the “kamikaze” women who tragically illustrate the change in nature of the resistance. The book is published at a moment when it is urgent for Europe not to repeat in Chechnya the inconsequent reflexes it adopted during the wars in the ex-Yugoslavia.
Avec Tchétchénie : une affaire intérieure ? (Paris 2005 éd. Autrement) Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey et Silvia Serrano nous offrent un complément indispensable à l’excellent petit livre paru aux éditions La Découverte Tchétchénie, 10 clés pour comprendre (2003 et 2005) auquel elles avaient d’ailleurs collaboré. Partant du constat que « le discours académique [est majoritairement vu de Russie », il s’agissait pour elles « de compenser un déséquilibre » et leur travail est le fruit de nombreuses missions sur le terrain (menées en dépit de toutes les difficultés) et d’entretiens avec la population tchétchène. Elles y déploient toutes les nuances de la longue histoire qui sous-tend le conflit actuel en s’attachant à ses multiples facettes, loin de la lecture spectaculaire médiatique en termes de terrorisme international, plaquée sur une Tchétchénie mal connue.
« Une affaire intérieure », c’est l’argument qu’oppose la Russie à toute médiation internationale, et c’est hélas aussi celui dont se satisfait cette communauté internationale, y compris l’Union Européenne, pour laisser se poursuivre « le pire du pire » selon tous les témoins journalistes ou humanitaires qui ont réussi à y séjourner. Sans doute plus qu’un argument, tant les enjeux intérieurs et la place géostratégique de la Russie dans la reconfiguration mondiale tiennent le rôle clé, au risque d’ailleurs d’une évolution inquiétante de celle qui reste la grande puissance d’Europe de l’Est, cette Russie qui « a peut-être plus besoin de la guerre en Tchétchénie que de la Tchétchénie elle-même ».
L’un des grands mérites de l’ouvrage est de dire clairement que le cadre de ce face à face mortel pour les Tchétchènes et à dangereux effet boomerang pour la Russie, c’est la décolonisation de l’empire russe dont la domination soviétique avait pris le relais. Tout en s’interrogeant sur un mouvement indépendantiste tchétchène paradoxal, il n’hésite pas à mettre en évidence ce qui devrait aujourd’hui empêcher de dormir ou procurer des cauchemars à maint/e dirigeant/e ou citoyen/ne européen/ne : le problème de la survie d’un peuple qui a perdu 1/5 de sa population en moins de 10 ans (sur un total d’environ 1 million de personnes). Les Tchétchènes hantés par la déportation de 44 (pendant laquelle 1/3 de la population disparut) sont pour beaucoup convaincus d’être les victimes d’un « génocide du XXIème siècle » face auquel le silence international pèse lourd. Pour nous aussi, qui ne pouvons nous contenter d’être des commentateurs, l’urgence est là.
Tout un chapitre est consacré aux composantes ambivalentes du mouvement indépendantiste tchétchène. Quand Doudaev proclame l’indépendance en 1991, l’effet « glassnost » a fait surgir des revendications contre la gestion coloniale particulièrement lourde sur la population tchétchène après son retour de déportation, revendications formalisées au Congrès National du peuple tchétchène en 1990. Pourtant la Tchétchénie a connu, elle aussi, une vraie soviétisation avec une capitale majoritairement slave, des jeunes qui ne parlent que le russe, des mariages mixtes…. et on peut même dire que l’héritage soviétique a fourni « le premier proptype d’étaticité tchétchène » qui « sert de substrat au discours indépendantiste » ; « les élites tchétchènes sont … le produit de la politique soviétique », sont dans une double culture. Mais il faut compter avec la singularité d’une population réputée ne jamais se soumettre, qui tire fierté de 400 ans de résistance mythique à la colonisation russe, le rôle fondamental du traumatisme de la déportation, l’omniprésence de la valeur liberté (« marcho » ) éléments qui constituent un « réservoir de symboles pour la révolution de Doudaev » qui a pu s’appuyer sur la réelle vivacité de l’organisation traditionnelle de la société en familles élargies et en confréries.
C’est ainsi que la Tchétchénie est la seule république du Caucase du Nord qui a maintenu envers et contre tout sa volonté d’indépendance vis à vis de la Fédération de Russie. Les autres ont accepté de négocier des statuts hybrides, y compris les Tatars en 1994. Mais aux singularités de l’histoire tchétchène s’est conjuguée l’intransigeance du Kremlin. C’est que la Tchétchénie tient une place particulière dans l’imaginaire russe avec des stéréotypes forgés au cours de la conquête du Caucase à la fois de fierté irréductible et de barbarie, auxquels s’ajoute celui de « peuple traître » de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, la figure du « terrorisme » a pris la relève et la Tchétchénie est devenue un « bouc émissaire idéal ». Cette place singulière rejoue dans le contexte de l’effondrement de l’URSS, pour une Russie qui s’y était identifiée et dont les marges mêmes, territoires et républiques autonomes, sont des zones de conquêtes, « une URSS miniature ». Mauvais endroit, mauvais moment, la Tchétchénie se trouve prise au piège de la lutte anti-terroriste internationale reprise par une Russie qui s’interroge désormais sur son territoire même et « s’obnubile sur la reformulation de nouvelles options stratégiques » pour redevenir une puissance mondiale. La Russie ne veut pas penser sa décolonisation, la Tchétchénie est devenue un enjeu emblématique d’autant que l’armée veut venger son humiliation de la première guerre.
Après la période chaotique de l’indépendance de fait qui a suivi les accords de 1997 pour laquelle les auteures sont sans complaisance, montrant que « les Tchétchènes ont été les principales victimes de la généralisation de la violence, de la montée en puissance des groupes criminels et de la multiplications des prises d’otages », les désillusions se sont aggravées depuis 2003 avec la « tchétchénisation du conflit », et la deuxième guerre se déroule dans une société bouleversée en profondeur et destructurée, où le discours sur « l’héroïsme et la résistance militaire… rencontre de moins en moins d’échos ». Dans la situation terrible que vit aujourd’hui la population, ce qui l’unit surtout ce sont « les souffrances partagées ». L’ouvrage ne revient pas sur ces vécus inhumains abondamment décrits dans les rapports d’Amnesty International, les articles des excellentes correspondantes du journal Le Monde, comme des journalistes russes courageuses, sans oublier les films de Mylène Sauloy… ce n’est pas son objectif.
C’est donc de cette société de la deuxième guerre qu’il est surtout question, avec une attention particulière pour les femmes, ce qui n’est pas fréquent. Tués, disparus ou combattants réfugiés dans les montagnes, les hommes n’assument plus les responsabilités familiales et, de l’avis unanime des observateurs, la « survie collective dépend de plus en plus » des femmes. Les auteures n’ont pas reculé devant la figure des femmes dites « kamikazes », les « chahidki » et ce qu’elle révèle de souffrances et de bouleversements de la société. Soucieuses de ne pas les abandonner aux clichés médiatiques du terrorisme islamique, elles regardent de près les parcours de ces femmes qui sont passées à l’acte, des femmes « modernes », le plus souvent brisées, sans doute « des exceptions », mais des femmes qui ont peut-être cherché aussi un destin individuel. Plutôt que la thèse facile de la manipulation religieuse, elles y voient une confirmation du « changement de nature de la résistance » où la désespérance exalte le sacrifice.
Que certains groupes islamistes soient porteurs de cette « opportunité » les amène à aborder la composante de l’Islam dans la résistance tchétchène. Là encore, l’ouvrage nous apporte une analyse dégagée des clichés paranoïaques d’une résistance embrigadée dans une internationale fondamentaliste wahhabite. Et c’est l’un de ses points forts.
Sans oublier de rappeler aux obsédés de la « filière tchétchène » qu’on n’a jamais trouvé le moindre tchétchène en Afghanistan, ni de liens avérés avec les groupes d’Al Quaïda, le rôle de l’islamisme dans la résistance de la deuxième guerre n’est pas minoré mais intégré à la complexité de la configuration. Les auteures tiennent à tisser ensemble les trois données principales qu’elles dégagent, la première étant que l’Islam « constitue un élément-clé de la résistance identitaire … politique et militaire, tant durant la période tsariste que durant la période soviétique ». Cet Islam est un Islam soufi structuré en confréries qui intègrent l’ensemble de la population, mais qui sont en crise et sont devenues un « nouvel islam officiel ». La deuxième donnée, c’est la mobilisation de la référence religieuse « dans le cadre d’un discours politico-identitaire nationaliste » par les leaders de l’indépendance, et la troisième, à travers le renouveau des contacts avec le monde musulman, est l’apparition d’un « islam nouveau », « islamiste », surtout le fait de jeunes étrangers ou tchétchènes revenus de l’étranger.
Vis à vis de cet islamisme la société tchétchène manifeste des réactions qui peuvent osciller de la méfiance et du rejet (souvent parce que lié à des « Arabes », terme qui désignent tous les étrangers) à une réislamisation par pans entiers de la société, en particulier des jeunes générations. La conviction des auteures, à travers une longue analyse, est qu’il s’agit « d’une idéologie religieuse servant un discours national inchangé », « l’important » étant que les islamistes « luttent aussi contre la Russie ». « Les Tchétchènes [ne se voient [pas comme un front d’une guerre mondiale de l’Islam contre l’Occident » – il n’y a eu aucune cible hors de la Russie -, mais restent « dans la crainte d’une extermination, en raison de l’appartenance ethnique et non de l’appartenace musulmane ». Et c’est une analyse qui nous change heureusement de celles qui plaquent sur la Tchétchénie certains scénarios du Moyen-Orient.
« La Tchétchénie, déplore l’ouvrage, compte bien peu sur la scène internationale », qui se préoccuppe surtout « de la place de la Russie dans le nouvel ordre mondial » et lui laisse entièrement le champ libre au Nord du Caucase, quitte à s’intéresser au Sud, tout ceci sur fond de coopération grandissante dans la lutte contre le terrorisme international.
Il est devenu clair que la Russie « n’envisage plus les relations avec la Tchétchénie que sous l’angle de la soumission », la brutalité de la deuxième guerre en témoigne, alors qu’un vivre ensemble russo-tchétchène est de plus en plus inenvisageable. Le gouvernement Mashkadov avait proposé des plans de négociation sous garantie internationale qui ont toujours été rejetés par Moscou et ignorés tant par l’ONU que par l’UE. La Russie a décidé de jouer la « tchétchénisation du conflit », et fait état d’une « normalisation », démentie par l’assassinat du pro-russe Kadyrov et par la poursuite des attentats, dont celui de Beslan, que n’a pas arrêté le meurtre du Président Mashkadov survenu après la parution de cet ouvrage. La Russie a voulu provoquer un pourrissement de la situation en Tchétchénie qui n’a rien à envier aux affrontements ethniques suscités il y a quinze ans dans les Balkans.
Pour les auteures, la Tchétchénie est devenue pour la Russie un « abcès de fixation » et « c’est bien en Russie que se trouve nœud principal du conflit ». Sans aller jusqu’à l’hypothèse radicale de la Tchétchénie « comme laboratoire de fabrication d’un nouveau régime », elles estiment que les logiques des « processus en cours en Russie » vont de pair avec « la brutalité et l’impunité des militaires en Tchétchénie »: renforcement de l’autoritarisme du régime, légitimation des crimes et de la violence sur la société civile héritée de la période soviétique, atteintes aux libertés publiques en particulier de la presse, généralisation des pratiques « ouvertement discriminatoires ou racistes » contre les ressortissants du Caucase mais aussi Turcs, Roms, africains… Dans cette deuxième guerre État et société semblent se renforcer mutuellement dans cette évolution : dans les enquêtes d’opinion le rétablissement des « structures de force » est plutôt approuvé et le stalinisme et même la personne de Staline sont réévalués à la hausse.

Tchétchénie : une affaire intérieure ? nous dresse donc un constat sans pitié de la décomposition politique produite en Russie par une guerre coloniale qui s’éternise, tandis que la population tchétchène exsangue, brisée, continue de résister aujourd’hui pour sa survie et vit amèrement son abandon. N’y a-t-il donc d’autre solution que l’exil ? L’Europe semble malheureusement reproduire en Tchétchénie son inconséquence notoire dans les guerres de l’ex-Yougoslavie, alors que récemment elle avait su faire preuve d’une réelle efficacité dans le changement en Ukraine, par l’action concertée, notamment avec les nouveaux entrants de l’Est. La panne de la construction européenne intervient dramatiquement à un moment où une vraie volonté politique et une vision stratégique lucide sur cette décolonisation qui ne peut pas laisser intacte l’Europe orientale sont indispensables. S’il n’y a pas eu, pour l’instant, d’effet domino dans le Caucase du Nord, les mouvements qui s’enchaînent actuellement dans les ex-républiques soviétiques contre des gouvernements soutenus par la Russie ne seront pas sans répercussions, le chaos des affrontements ethniques n’est pas à exclure. Des mouvements citoyens tirent depuis longtemps le signal d’alarme, les guerres existent sur le continent européen, le droit à la paix est un droit intangible et devrait être une des préoccupations essentielles pour l’Europe. Cet ouvrage pourrait peut-être en rendre l’urgence plus présente.

Donnard Giselle

Professeur d'histoire . Participe au mouvement féministe en France depuis ses débuts . A été co-animatrice du CINEL avec Félix Guattari. fait partie des Femmes en noir. Elle travaille sur « le viol comme arme de guerre » et  particulièrement sur la construction des chemins de paix.Membre du comité de rédaction de Multitudes. Traductrice de nombreux articles de Toni Negri.