Résistances en Irak Remarques sur le débat en cours

Je me garderai bien d’intervenir sur la question : y a-t-il ou non résistance du
« peuple irakien » (et à vrai dire je n’ai pas trop envie de parler de « peuple
irakien », car à l’évidence son unité de « peuple » semble franchement problématique
(c’est toujours le cas de cette notion de peuple mais dans ce cas c’est
particulièrement visible).

Je voudrais en revanche dire 2 choses sur cette discussion en cours:

1. Les critiques adressées par Juan Domingo à Jean Paul Exbrayat me paraissent
adressées à un autre texte que celui réellement écrit par JPE.

2. En revanche, il y a bien un désaccord entre eux, mais sur autre chose : sur la
notion même de résistance

Je reprends quelques points de la réponse de Juan Domingo

« Vous estimez que les Irakiens seraient méprisables d’avoir résisté et d’avoir par
là soutenu le dictateur. »

Jean Paul Exbrayat ne dit pas cela. Il dit simplement que, pour autant qu’il le
sache, il n’y a pas eu de « résistance », au sens que l’on donne habituellement à ce
mot.

« Franchement, il faut savoir faire la part des choses: sous quelque régime que ce
soit, les gens n’aiment pas qu’on occupe et détruise leur pays, ils n’adorent pas
être bombardés, tués et mutilés, ils ne sont pas ravis d’être dépossédés des
richesses de leur territoire. Sales manies de gens méprisables, en effet. »

Mëme remarque. Honnêtement, Juan Domingo, comment peux tu dire que JPE affirme que
les irakiens devraient adorer être bombardés et sont méprisable de ne pas adorer cela
?

« Croyez-vous vraiment que les gens sont idiots quand ils résistent en Palestine?
Et je ne parle pas des attentats suicides, mais de la résistance la plus inacceptable
pour Israël, celle qui consiste à maintenir malgré l’agression une vie palestinienne.
Pourquoi le seraient-ils en Irak, quand ils font la même chose? »

Même remarque. Juan Domingo, tu mélanges 2 choses parfaitement distinctes.

1. En Palestine, il y a, indiscutablement, une (des) résistance(s), et nulle part JPE ne
dit que les palestiniens sont « idiots » de résister.

2. En Irak, cela n’a pas l’air si
évident que cela. JPE (à tort ou à raison) fait l’analyse qu’il n’y en pas vraiment,
ou au moins qu’il n’y en a pas encore eu (au sens, encore une fois, classique, du mot
« résistance », celui que l’on emploie quand on parle, par exemple, de « résistance
palestinienne »), et il cherche à se demander pourquoi. Et il pense que lorsqu’une
population est prise en tenailles entre une armée d’envahisseur (Yankee) et un tyran
sanguinaire (Baas : car il s’agit bien d’un tyran sanguinaire, cela est
incontestable, largement aussi sanguinaire que tous les Pinochet de la terre, et l’on
ne peut tout de même pas faire abstraction de cela comme si c’était une broutille,
une autre espèce de « dommage collatéral »), elle n’a pas particulièrement envie de
prendre les armes pour aboutir au résultat que, si l’ennemi américain était vaincu,
le tyran sanguinaire serait réinstallé au pouvoir pour plusieurs décennies, et
pourrait continuer à massacrer tranquillement sa population.
Cela peut se dire autrement : la forme spécifique de résistance adoptée n’a pas été
LA résistance, mais l' »exit » (autre forme de résistance, non frontale, justement).
Fuir la logique de guerre lorsque, dans cette logique, on est à tout coup perdant,
n’est ce pas, justement, une forme très pertinente de résistance ?

« Si la résistance contre l’invasion s’organise à l’intérieur de l’Irak, même après
l’effondrement du régime de Saddam, qu’en penserez-vous? »

Sans vouloir anticiper la réponse de JP Exbrayat, je crois qu’il répondrait quelque
chose comme « que du bien ». Et puis après, bien sûr, il faudrait voir un peu le
contenu de cette (ces) résistance(s), ce qui est encore une autre histoire. En se
méfiant quand même toujours un peu de ceux qui nous parlent, toujours au singulier,
de LA résistance du PEUPLE : ils ont toujours une fâcheuse tendance à vouloir
incarner ce peuple, ce qui n’a pas été sans conséquences dramatiques lorsqu’ils
parviennent à prendre LE pouvoir.

Matheron François

Enseigne la philosophie à Paris. Traducteur de {L'anomalie sauvage} et (en collaboration avec É. Balibar) du {Pouvoir constituant} d'Antonio Negri. A édité une partie de l'œuvre posthume de Louis Althusser. Co-secrétaire de rédaction de {Multitudes}