La théologie politique japonaise

Traumatisé par la « bévue » nationale de la Guerre du Golfe, le gouvernement japonais tente maintenant de franchir un seuil historique : la contribution à la guerre pour le « nouvel ordre mondial » ne doit plus être limitée aux finances, mais élargie à la coopération militaire, qui est formellement interdite par la Constitution. Une révision de celle ci est pourtant impensable, car la tension politique qui serait alors créée rendrait la nouvelle Constitution en retard sur la conjoncture. D’où le grand effort actuel pour faire coexister pacifisme juridique et « devoir » militaire, pour nier et affirmer en même temps la Constitution actuelle. Tentative « théologique » qui invente des solutions comiques.”Show the flag !” Le mot de M. Armitage, vice-Secrétaire d’État américain, erre maintenant dans les médias japonais, détaché du contexte où il a été prononcé. Mais, pour ceux qui le reprennent, peu importe ce qu’il signifie exactement, car, de toute façon, personne ne connaît la teneur exacte de la conférence téléphonique tenue entre les autorités diplomatiques nippo-américaines. Le mot erre simplement par sa puissance d’évocation d’un cauchemar national : celui de la guerre du Golfe, ou plutôt du discrédit jeté par l’ensemble de la “communauté internationale” sur la “contribution japonaise” à la guerre, strictement limitée aux finances. Un cauchemar : nous avons été totalement méprisés, bien que chacun ait payé plus de cent dollars, ou à cause de cela ! “Now let’s show the flag”, enfin une chance de nous réhabiliter, il faut envoyer nos “forces de défense” dans l’océan Indien, sinon nous tombons dans la merde la plus grande… Et donc, le 21 septembre, quelques navires d’escorte, arborant le drapeau du Soleil levant, ont quitté Yokosuka avec le porte-avions américain Kitty Hawk. L’image télévisée était éloquente : “nous avons répondu à l’appel”. C’était quelques jours après la menace supposée réelle.
Étrangement, pourtant, la coopération militaire n’a pas encore commencé dans le discours gouvernemental. Officiellement, les vaisseaux n’ont été envoyés que pour raison d'”enquête”, et seulement par rapport aux intérêts japonais : ce n’est pas la coopération. Dans le cadre actuel des lois nationales, selon leur interprétation courante, celle-ci est en effet strictement interdite, sauf pour défendre le Japon, et seulement le Japon. Au niveau juridique, c’est donc, “par hasard” que les navires japonais sont partis en même temps que le Kitty Hawk.
De nombreux japonais ont accepté cet opportunisme un peu comique, inventé par des cadres militaires et des diplomates qui voulaient “éviter le débat théologique avec les juristes du gouvernement”. Traumatisés par la “bévue” nationale de la guerre du Golfe, ils considèrent comme un choix inévitable la liquidation partielle ou totale du pacifisme absolu de la Constitution, pour s’intégrer dans la communauté internationale. Pour eux, les lois apparaissent maintenant comme une contrainte étouffante, état d’esprit largement partagé dans les média libéraux. Appuyé sur cette fuite en avant, le gouvernement a désormais la voie libre pour mettre à l’ordre de jour une loi nouvelle qui doit donner en fait au Japon, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le droit de mener une guerre pour d’autres pays que lui. Un seuil historique est franchi en dix jours.
Cette vitesse angoissante produit en contrepartie une conjonction massive du légalisme et du pacifisme ressuscité. Jour après jour apparaissent nouvelles pétitions, nouveaux appels, nouveaux débats publics, nouvelles manifestations ; même parmi les députés de droite, pro-américains, on peut entendre des voix défavorables au projet de loi. On voit ainsi se superposer une série d’oppositions : la guerre versus la paix, la politique ou la diplomatie versus la procédure légale, l’opération militaire versus la négociation diplomatique, et, en ce qui concerne la nature de l’attentat, la “guerre sainte” qui justifie une contre-attaque globale, versus le “crime” qui doit être traité selon des règles “judiciaires”. Dans un tel processus, il n’y aurait donc rien de surprenant, rien de particulier. La chose semble se faire comme partout dans le monde, avec tout juste une certaine particularité liée aux débordements du mot : “c’est la guerre” au fond de nos sentiments historiquement mélangés pour le pays père de notre Constitution, les Etats Unis : “nous ne sommes plus des enfants”.
Mais l’effet de ces oppositions a sans doute un caractère très local, et donc une portée globale dans ce monde qui ignore les frontières. Nous pouvons en fait prévoir aisément que même si la nouvelle loi est votée, et si les “forces de défense” sont dotées du droit de combattre avec l’armée américaine pour la liberté et la démocratie, la Constitution, qui interdit formellement la guerre, ne sera pas modifiée. La tension politique rend impossible toute tentative réaliste de modification : attaquer le problème de front retarderait notre marche en avant dans une situation extrêmement mouvante, et la nouvelle Constitution serait en retard sur une conjoncture qui a besoin d’elle. D’où ce grand effort pour faire coexister pacifisme absolu et isolationniste d’un côté, et “devoir” militaire et international de l’autre, pour créer une logique qui efface (et non dépasse : l'”Aufhebung” demande la mise en corps de l’esprit, c’est-à-dire nouvelle loi fondamentale ) la contradiction comiquement réalisée dans ce drapeau des navires d’escorte. Curieusement, on parle maintenant peu de la réforme constitutionnelle, l’un des vœux les plus chers aux nationalistes. Au lieu de cela, on assiste à un tour de magie, à cette discussion “théologique” sur les articles éventuels de la loi à venir, qui a tant irrité, avant d’être lancée, militaires et diplomates. Si honnie soit-elle, cette théologie est pourtant produite par la conjoncture elle-même, par la superposition dont nous avons parlé. Et si minutieuse et diverse qu’apparaisse la discussion, on reconnaît bien son problème central : comment nier et affirmer en même temps la Constitution actuelle ? Qui est comme celui de la théologie tout court : comment démontrer l’existence de ce qui n’existe pas ?

La théologie politique naissante ne peut pas être proprement japonaise. Car si elle est venue au monde, c’est d’abord poussée par l'”état d’exception” de ce monde : elle est le produit de l’urgence mondiale, et sa tâche semble consister à annuler l’opposition qui a invariablement dominée le Japon pendant un demi siècle : Constitution autonome ou non. Ce fait vérifie la thèse de Carl Schmitt, sa version renouvelée par Negri-Hardt : est souverain l'”état d’exception” lui-même. De plus, la théologie politique japonaise me semble même anticiper l’avenir de l’Empire, si jusqu’au 11 septembre l'”omni-crise” qui définit l’Empire a été l’ensemble de “petites crises mal définies” ou le “réseau changeant de microconflits”. Qui a pu prévoir en fait l’Apocalypse New York ? L’événement va nécessairement changer la modalité de l’omni-crise. La distance maintenue entre chaque “crise” et l'”ordre mondial”, l’écart entre concret du monde (conflits locaux, mouvements sociaux, terrorismes…) et machine abstraite, va se resserrer et s’approcher de zéro, là où l’omni-crise existe comme une crise changeante. En essayant de créer une logique qui efface la différence de la guerre et de la non guerre au niveau de l’action concrète, la théologie politique japonaise vise déjà ce degré zéro, cet “un”. Ce n’est pas seulement une contribution à la ” Justice Infinie “, mais surtout à la non différence à laquelle l’Empire aspire dès maintenant pour sa survie.

Kobé, le 29 septembre 2001.

Ichida Yoshihiko

Philosophe, professeur à l'Université de Kobé, Japon, auteur notamment de Penser la lutte (en japonais, Heibon-sha, 1992) et traducteur en japonais de Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, II tomes (Stock/Imec, 1994-1995). Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes.