La “révolution” italienne et la “dévolution” de la gauche

Rien n’était plus prévisible que la victoire de la droite aux dernières élections italiennes. Berlusconi n’est donc pas le seul à avoir gagné : la droite avait déjà gagné avant lui. Nous avions déjà attiré l’attention du petit cercle de nos lecteurs dans un éditorial de l’été 93 : « C’est la droite qui est en train de capitaliser en Italie la crise de 1989, à son seul profit (malgré le fait que le PC ait précipitamment changé de nom et lancé à tous vents la bonne nouvelle à savoir que depuis bien longtemps plus rien de communiste ne subsistait dans sa conscience) ». Mais, et ceci est beaucoup plus important, la droite n’a pas seulement capitalisé la chute du Mur de Berlin : elle a gagné parce qu’elle a su aussi interpréter les modifications profondes du tissu productif italien et comprendre le rôle de la communication dans la société contemporaine. Quand, au cours des derniers mois de la campagne, Berlusconi entre en scène à l’improviste, il met l’industrie de la communication au service du parti des petits et moyens chefs d’entreprise qui sont en train de transformer la révolte antifiscale, antibureaucratique et antiétatique des années précédentes en victoire politique.

Berlusconi peut le faire parce qu’il est un des leurs. Lui aussi a participé à l’aventure qui a permis à de nouvelles énergies de se libérer de toutes les anciennes contraintes dans les districts du Nord, et à l’Italie de devenir – sur la base de la productivité des nouvelles PME – la quatrième ou la cinquième puissance industrielle du monde. Berlusconi est dans le domaine de la communication ce qu’est Benetton dans le domaine du textile : quelqu’un qui est capable d’assembler du travail diffus. Mais la communication, ce n’est pas le textile. Dans le post fordisme, la forme politique du commandement de la production, c’est la communication exactement comme à l’époque du fordisme c’était la grande usine taylorisée, à Mirafiori, dans les grandes industries automobiles, de l’acier, de la chimie. Berlusconi a donc pris la place d’Agnelli, dans les hiérarchies du pouvoir industriel en Italie. C’est ça la nouveauté : Agnelli au Sénat, Berlusconi au gouvernement. Berlusconi fait accéder au gouvernement les nouveaux réseaux de production et avec eux l’incontinence néo-libérale des petits chefs d’entreprise, narcissiques et autoritaires, organiquement insérés dans la culture de la communication productive et désireux d’exploiter frénétiquement ce nouveau territoire.

En rappelant ces éléments très simples, nous évitons ainsi un certain nombre de schématisations et d’images fausses qui circulent en Europe sur le phénomène Berlusconi, parce qu’avant tout Berlusconi n’occupe pas une fonction diabolique dans une effroyable machine de pouvoir télévisuel. Ces images eschatologiques sont une caricature vulgaire de la dénonciation de la « société du spectacle » des situationnistes et ne rendent aucunement compte de la valence et de la violence spécifiques de la nouvelle figure du pouvoir. Non, vraiment, Berlusconi n’est pas un télé-fasciste : Berlusconi est un patron, une figure du capitaliste collectif, une fonction du commandement capitaliste sur la société, parce qu’en lui communication et production sont la même chose. Berlusconi, en second lieu, n’est pas un fasciste : il ne l’est pas, tout comme ne le sont ni Thatcher ni Reagan, ses parrains. Certes, on peut s’amuser à utiliser la métaphore fasciste à propos de Berlusconi comme on l’a souvent fait pour tous les grands patrons de l’industrie et les capitalistes avides de profits. Je dis que nous, vieux subversifs impénitents, nous pouvons nous amuser à le faire – par goût de la provocation – mais comment ceux qui, jusqu’à hier, ont réclamé la modernisation du capitalisme et la possibilité d’embarquer à son bord peuvent-ils se le permettre ? Comment ceux qui ont perdu les élections contre Berlusconi, alliés à Agnelli ou à De Benedetti comme ils l’étaient, peuvent-ils se le permettre ? Mais, dira-t-on, les néofascistes font partie de la majorité de Berlusconi et l’Europe refuse de reconnaître tout ce qui lui rappelle l’époque du totalitarisme … Quelle hypocrisie ! Quel est le régime libéral européen qui n’a pas flirté avec la plèbe métropolitaine en cherchant à l’organiser sur des bases nationales-populistes ? Quel est le libéralisme économique qui n’a pas cherché appui auprès du populisme politique ? Non, Berlusconi est tout simplement un néo-libéral : mais il est par contre amusant d’entendre tous ceux qui, au cours des vingt dernières années, se sont retrouvés à la fois écrasés et/ou fascinés par les ritournelles du néo-libéralisme et nous ont répété à l’unisson que les privatisations étaient nécessaires, que le Welfare était trop coûteux, que la déflation salariale était décisive pour redresser la productivité du système, l’accuser de fascisme… Que de mensonges ! Et maintenant on cherche à les réparer en ayant recours à l’inflation du mot « fasciste ». Attention, il n’est pas dit qu’il faille trop crier au loup quand le loup apparaît pour de bon !

Et le vrai loup est là, qui attend le bon moment pour apparaître. La « subversion d’en haut », du capitalisme postfordiste, ne fait que commencer en Italie. L’Italie ne connaît pas encore cette monstrueuse hiérarchie du travail social qui a été déjà expérimentée par les droites européennes. Elle connaît à peine la société à deux vitesses et l’abîme qui les divise ; elle n’a fait jusqu’ici qu’une expérience limitée et caricaturale du postmoderne capitaliste : drogue et craxisme, « compromis historique » et « pensée faible », circenses et corruption, mafia et repentis… Le plus beau ne fait que commencer.

Le vrai loup est là qui attend. Mais ne confondons pas une fois de plus ce qui est fasciste et ce qui ne l’est pas. Rénover la Constitution républicaine de 1948 et superposer à ce système libéral représentatif une machine présidentielle n’est pas du fascisme, ce n’est que du gaullisme. Élargir et approfondir les autonomies régionales et locales n’est pas du fascisme : au maximum cela peut devenir de l’égoïsme. Que la majorité entreprenne au moyen de pressions institutionnelles une offensive réactionnaire contre l’émancipation des mœurs publiques (contre l’avortement, contre l’homosexualité, etc..), ce n’est pas du fascisme, ce n’est que du cléricalisme. Certes, tout ceci va se produire sous le gouvernement Berlusconi : mais ce n’est pas du fascisme, c’est de la droite sociale, économique, culturelle et politique. Berlusconi interprète, construit, innove, exalte une communauté réactionnaire, développe et perfectionne le nouveau capitalisme postmoderne et communicationnel, montrant à la société italienne ce qu’elle est déjà devenue au cours des vingt dernières années : une société banalisée dans laquelle droite et gauche sont devenues impossibles à distinguer, dans laquelle la pensée soit est « faible », soit finit en prison, soit se retrouve de toutes façons neutralisée, dans laquelle le syndicat des conseils s’est transmué en syndicat des corporations, comme cela s’est produit pour tous les contre-pouvoirs sociaux, une société, en somme, dans laquelle l’énorme corruption qui avait impliqué chefs d’entreprises et politiques n’était rien face à celle qui avait investi la pensée et la conscience morale de la multitude.

La « révolution » italienne n’est donc qu’une opération réactionnaire (non pas fasciste mais réactionnaire) dans ses contenus politiques et dans les formes constitutionnelles qu’elle prend, mais une opération réactionnaire menée au niveau du développement actuel du capitalisme et conforme à la transformation de l’organisation de l’industrie et du commandement sur le travail. Berlusconi est le patron d’une industrie de communication ; il est devenu le chef politique d’une société politique (de communication). En ce sens, la révolution réactionnaire est aussi, paradoxalement opération de vérité.

Mais cette vérité, la gauche ne veut pas l’admettre. Battue électoralement, la gauche ne veut pas comprendre les raisons de sa défaite, et n’en veut porter aucune responsabilité, se contentant d’exercices rhétoriques évanescents et de cris d’alerte au fascisme. Pourtant, seule la gauche est responsable de cette défaite :

1) parce qu’elle n’a pas réussi à comprendre les transformations sociales qui se sont opérées en Italie et qu’elle a continué à considérer les corporations comme des instances de représentation ;

2) parce qu’elle n’a ni contrôlé, ni même imaginé, la nouvelle forme productive des rapports communicationnels, qu’elle s’est en conséquence laissée utiliser par les médias, en participant cyniquement et de manière irresponsable à leur opération de banalisation réactionnaire ;

3) parce qu’elle a perdu par conséquent toute capacité de représentation des secteurs productifs (matériels et immatériels) de la société.

Aujourd’hui en Italie, il existe deux sociétés parasitaires : l’une est la mafia, l’autre c’est la gauche, avec son cortège de syndicats et de coopératives… Mais parler ainsi est peut-être excessif : car la gauche n’atteint même pas, en effet, à la dignité du crime que revêt la mafia, elle n’est plus qu’un cadavre ambulant… Comme nous l’avons vu, devant la victoire réactionnaire, sa réponse héroïque a été de hurler au fascisme. En réalité la gauche est comme un boxeur sonné, qui marche en somnambule. De toute évidence, la seule chose utile est de faire trébucher ce zombi.

Mais dérouler le catalogue des limites de la politique de la gauche ne suffit pas. Il faut aussi comprendre ce qui a pu donner à la « révolution » réactionnaire la capacité de rendre aussi radicale, aussi inévitable et irréversible la « dévolution » de la gauche. Déjà avant les élections, nous écrivions :

Avant de discuter des scénarios politiques et législatifs possibles qui pourraient s’ensuivre de la victoire électorale de l’un ou l’autre camp, il faut examiner ce que la droite a déjà conquis, et qui lui permettra de dicter ses conditions y compris en cas de succès du camp opposé. Nous entendons par là les instruments, les modalités, les langages dont l’affirmation désormais évidente et généralisée permet aujourd’hui à la droite d’aspirer de manière crédible au rôle de protagoniste de la « seconde république », et qui imposent dès maintenant au pôle progressiste d’avoir d’une certaine manière un caractère subalterne.

Il ne s’agit pas davantage ici de discuter la question sans intérêt de la légitimité de la droite à se considérer comme un phénomène nouveau par rapport aux quarante ans de démocratie chrétienne. De toute évidence, elle le peut, et elle peut aussi de manière tout aussi évidente recueillir l’héritage des années 80 et, plus généralement, le fruit des sédimentations de pouvoir de la « première république ». Le fait que le cavalier Berlusconi ait construit son empire commercial et médiatique sous l’aile de Craxi et du pentapartito est un argument futile et qui n’a pas cours. Du reste Eltsine lui-même est né et a grandi parmi les fonctionnaires du Pcus.

La vérité déplaisante, c’est que la droite a habilement confisqué en les pervertissant les exigences de changement, les besoins et les aspirations largement présents dans le corps social auxquels la gauche tourne le dos par vieille habitude, conjuguant immobilisme politique et rhétorique historique (les « équilibres historiques et les profondes faiblesses de l’Italie » évoqués dans le programme du PDS), fermeture à l’égard de toute exigence d’innovation et disponibilité au compromis, y compris pour l’avenir avec les pouvoirs établis, qui offrent des transformations « sans bouleversements traumatisants » et « sans ruptures déchirantes du tissu social », bref, la continuité. Le mot d’ordre du changement radical a été entièrement laissé à l’adversaire, libre à lui d’en faire ce qu’il voulait.

Qu’elle gagne ou pas la compétition électorale, la droite dicte dès aujourd’hui les règles du jeu à tous les adversaires en présence qu’il s’agisse des langages, de la représentation, des tonalités ou des techniques d’argumentation. Vrai ou faux, la droite s’est accréditée comme étant « le nouveau », le garant d’une discontinuité. Ce n’est certes pas par le contenu de ses programmes, qui vont des vieilles lunes néo-libérales à une réédition ridicule de l’éthique du travail, du culte craxien de l’efficacité à une xénophobie rationalisée sur le mode de la méritocratie et de l’utilitarisme, de l’économisme plus que vulgaire à l’entreprise paternaliste, mais dans la façon de les gérer, en les orientant dans le sens d’une restriction de la démocratie et d’un renforcement des hiérarchies sociales.

Fable pour fable, quand le magnat de l’éther promet des millions de postes de travail, il finit pourtant par apparaître plus crédible que ses adversaires de gauche, qui pour ne pas mentir, auraient dû rendre plus claire pour tout le monde l’équation banale de la postmodernité : plus d’investissements = moins d’emplois. Ne l’ayant pas fait, ils se trouvent aujourd’hui obligés de contrer des rééditions plus ou moins sophistiquées des « ateliers sociaux » ou de la mythologie creuse du « nouveau » miracle italien.

Il faut encore souligner que la droite réactionnaire a réussi, en Italie, à construire son hégémonie en absorbant les formes politiques les plus originales et, en l’absence de toute réaction de la gauche, à mystifier non seulement les langages mais aussi les mouvements.

A travers la Ligue, et sous une forme encore plus inédite, à travers « Forza Italia », la droite a pris une dimension tout à fait mouvementiste tant dans ses aspects les plus extérieurs que dans les plus substantiels. Cette dimension de mouvement lui avait été pendant longtemps refusée, exception faite pour les franges les plus extrêmes et numériquement limitées. Les différentes « majorités silencieuses » qui sont apparues successivement sur la scène politique italienne sont toujours restées des masses de manœuvre occasionnelles (généralement mises en jeu de manière réactive contre les mouvements de gauche), sans jamais parvenir au niveau de « participation » et de continuité propres à un mouvement. Elles n’ont jamais développé, même dans les phases d’expansion maximum, leur propre folklore, leur propre iconographie, des modules de comportement spécifiques, leur propre univers symbolique.

Les mouvements sont bien autre chose qu’une masse de manœuvre. Ils ont la prétention d’être politiques, et d’agir politiquement, au moment même où ils nient les règles de la politique en vigueur, ou vice versa, la politique soumise aux règles en vigueur. En ceci, à la différence des lobbies et des majorités silencieuses, ils présentent toujours une composante « antisystémique », même quand leur horizon idéologique n’envisage aucune issue hors de l’ordre constitué et ne dénonce franchement que l’aggravation de ses caractères politiciens. Ils occupent par définition un espace qui n’est pas donné dans le cadre de la politique institutionnelle.

Donc, les règles en vigueur sont aujourd’hui en Italie les règles de la démocratie représentative, les règles du marché, les règles de l’organisation de l’usine. Mais s’il existe un mouvement de droite qui attaque les règles de la démocratie représentative (en exploitant sa crise verticale macroscopique), il n’existe aucun mouvement qui, à l’inverse, attaque les règles du marché et de l’organisation industrielle. Au cours des vingt dernières années, la gauche s’est caractérisée par une imperméabilité quasi totale aux conflits sociaux, anciens comme nouveaux et à leur caractère d’urgence, endiguant et désamorçant ou ritualisant la dimension mouvementiste même, allant jusqu’à l’expulser de son propre sein et de ses propres perspectives. Les vicissitudes syndicales sont de ce point de vue exemplaires avec le passage du mouvement des conseils à une institution spécifiquement destinée à la répression des mouvements, institution destinée à reconduire dans le giron des règles politiques en vigueur cet espace vital qui, précisément par sa nature même, l’excède.

La démocratie représentative connaît aujourd’hui une crise qui a miné les racines de l’identité productive des citoyens (travailleur productif = sujet de droit) sur laquelle s’appuyait tout le mécanisme de la représentation. Cette constatation, aussi évidente qu’irréversible, ouvre la voie à deux cheminements possibles: soit on remet en question la société soumise à la loi du travail salarié et on libère donc l’idée de démocratie de la représentation du travail, en allant en somme au-delà de la « démocratie industrielle » et en attaquant en même temps la loi du marché et celle de l’organisation industrielle (qui est précisément ce que la gauche ne fait pas), soit on identifie démocratie représentative et démocratie tout court, en prenant la première pour cible avec ses dysfonctionnements évidents pour frapper la seconde (ce qui est la voie que la droite est en train d’emprunter avec le succès que l’on connaît). En d’autres termes, la droite se sert de la critique de la démocratie représentative (partitocratie, consociativismo, clientélisme, autoréférentialité) pour faire place nette en éliminant la démocratie en tant que telle, au nom de la culture industrielle (« entreprise Italie ») imposée comme principe général d’organisation de la société, culture à laquelle la gauche se révèle, du reste, largement subordonnée.

Dans tout ceci, la position de la droite consiste à endosser avec désinvolture et sans aucun scrupule, les vêtements de l’« impolitique » qui revendique sa dimension politique. Et ce faisant, elle englobe et pervertit une grande partie des aspirations au changement qui parcourent de manière diffuse tout le corps social. En politique le vide n’existe pas. Quelqu’un construit toujours un jour ou l’autre sur les terrains laissés en friche.

En somme, dans la propagande et dans les mots d’ordre de la droite, transparaissent, dans une épouvantable transfiguration, les aspirations et les idées de tous ceux qui se sont battus contre l’ordre des choses existant. Mais cela ne suffit encore pas.

Au cours des vingt dernières années l’entreprise capitaliste a progressivement réabsorbé une grande partie des techniques, des capacités, des prérogatives propres à la politique. Elle a maintenu un dialogue direct avec le peuple des « consommateurs », elle a détourné à son profit les processus de transformation qui investissent le corps social, en les déterminant et en se laissant déterminer par eux. Elle a transformé en marchandises ou proposé sous forme de marchandises, désirs, aspirations, subjectivités qui appartenaient à la vie concrète des individus. Elle est devenue quasi-absolument maîtresse du champ de la communication et des langages, en en faisant, finalement, la principale force productive.

Ainsi l’« agir communicationnel », prérogative classique de la politique, s’est transformé en « agir instrumental », ou l’inverse mettant en déroute la célèbre dichotomie habermassienne. Le discours ne survit plus que comme force productive et technique commerciale…

Il ne faut donc pas s’étonner si, parvenue au terme de ce processus axé autour de la grande transformation productive des vingt dernières années, la technique commerciale se présente aujourd’hui comme un agir politique, et tout bonnement comme forme inédite d’organisation politique, celle précisément qui permet et soutient l’expansion extrêmement rapide de « Forza Italia ».

Le principe d’organisation qui sous=tend les brigades tricolores de Silvio Berlusconi, c’est précisément une technique commerciale: celle du franchising. La maison mère offre à un chef d’entreprise, incarnation de terrain du fameux « esprit d’initiative », sa marque et sa marchandise une aura, une identité, un moyen de produire du revenu. Le commerçant ne sera plus dans sa ville un « Dupont habillement » anonyme, mais Stefanel, Benetton. En échange, il prendra seulement ou principalement cette marchandise, il s’en tiendra à des règles précises de style et de comportement, il s’ingéniera à faire honneur au nom qu’il porte, parce que c’est ce nom, avec son énorme potentiel communicationnel, fort de milliards d’investissements, et non pas bien sûr quelques ballots de vêtements de couleurs vives, qui représente la véritable force productive, la véritable source de richesse, le véritable principe d’identité.

La même chose vaut avec des variantes minimes pour le notable de province, pour le chef de bureau entreprenant, pour le président de cercle sportif qui entend se mettre à la tête d’un club « Forza Italia »: toute son identité sociale, son prestige, sa valeur sur le marché politique, ne dépendront de rien d’autre que de ce nom (en l’absence de tout autre principe de légitimation, d’enracinement social, ou de représentation), mais ce nom lui garantira à son tour une chance d’ascension sociale et quelques dividendes de charisme local. De même que le négociant en franchising vendra la marchandise de la maison mère, mais la vendra à son propre profit, de même le fondateur du club « Forza Italia » fera la politique de la Fininvest, mais la fera à son propre profit.

Voici admirablement conjuguées l’initiative individuelle et l’absoluité du commandement, le simulacre de l’autonomie et les solides chaînes de la dépendance. Voilà le rapport proposé par la « toute nouvelle » droite entre pouvoir fort et individus grégaires, entre commettants et travailleurs autonomes. Voici, enfin, une forme d’organisation politique non représentative, ni démocratique, entièrement tirée du management de l’entreprise et de son univers communicationnel. « Forza Italia » représente la première force politique italienne réalisée minutieusement sur la base du modèle de l’entreprise, de ses techniques et de ses enjeux.

C’est une nouveauté absolue, totalement impensable avant la grande transformation productive des vingt dernières années, et totalement indéchiffrable si l’on n’a pas saisi la nature et la portée de celle-ci.

Nous voici donc au point crucial de notre analyse, au point où l’imbrication de la « révolution » de la droite et la « dévolution » de la gauche fait finalement apparaître le danger fasciste, non pas son fantasme sempiternellement agité dans la gauche par ceux qui ont perdu la capacité de juger du réel, qui veulent faire peur aux nigauds et exercer un chantage (selon les techniques staliniennes les plus éprouvées) pour les contraindre à une unité sans principes, mais le vrai péril fasciste – celui qui est lié aujourd’hui à la discipline de l’entreprise, à la violence de l’ordre méritocratique fondé sur le travail, à la haine raciste contre celui qui ne peut pas ou ne veut pas s’assujettir à cet ordre.

Dans la propagande de la droite le travail, le « labeur », la figure du producteur continuent à occuper une place centrale et à constituer la mesure principale de la hiérarchie du mérite. Ce seraient les gaspillages, les incompétences, l’assistantialisme, le drainage fiscal des ressources, la mortification de l’initiative privée qui empêcheraient la progression de l’emploi et le plein épanouissement de la vocation « laborieuse » des citoyens.

La gauche se révèle incapable de démasquer les fausses promesses, outrageusement fausses, d’une augmentation de l’emploi par le biais d’investissements plus importants, parce qu’elle ne veut pas reconnaître le caractère irréversible de la contraction du volume de travail nécessaire à la production des richesses. Parler d’« un modèle différent de développement », en prétendant que la position et le poids du travail (sinon quantitativement, du moins comme principe d’identification sociale) resteront inaltérés (encore que « socialement utiles », « au service de l’environnement » ou artificiellement reconduits à une « intensité » prétechnologique) et parviendront à fournir la base de la représentation politique, signifie s’accrocher à des mirages. C’est ainsi que la gauche italienne reste plantée au milieu du gué, avançant à tâtons entre économie du don et du travail intérimaire, entre idéalisme du volontariat et utilitarisme de l’entreprise.

La droite se présente, non pas en tant qu’idéologie politique du bon gouvernement, ni comme avant-garde, et moins encore, à la différence du passé, comme interprète d’un « destin historique », mais comme société civile, laborieuse et entreprenante, qui revendique ses droits non reconnus par une sphère politique, séparée, lointaine, corrompue par les lois mêmes de son autoconservation (« le pouvoir corrompt »). Cette société civile entendrait désormais s’autogouverner et s’autogouverner sur la base des rapports de force, de commandement et de dépendance, qui y ont cours. Ce sont les rapports établis au cours des années 80 et que l’on peut résumer sommairement par la formule de la « centralité de l’entreprise ».

La gauche est d’accord sur tout ça. Le voilà donc le nouveau fascisme, la droite le propose, le zombi de gauche hurle au scandale pour partager en toute impunité la chaleur du lit. C’est bien pire que dans une comédie à la Boccace !

Que faire ? Ce n’est pas ici le lieu de commencer ou de recommencer à en discuter. Il suffit d’avoir éclairci ici un certain nombre d’aspects de ce qui arrive en Italie – possible laboratoire de nouvelles expériences de domination fasciste, sans tomber dans de fausses références historiques, en découvrant le danger réel… Et sa nouveauté : les contenus idéologiques sont nouveaux, les formes de communication et de mobilisation sont nouvelles, le projet de domination est nouveau. Du fascisme postmoderne.

Traduit de l’italien par Giselle DONNARD