Archives du mot-clé badiou

L’être le plus faible possible
Dans cet entretien, Tristan Garcia revient sur le premier principe de son « ontologie plate » : laisser être toutes choses également, concevoir « quelque chose » comme l’être si faible que rien de plus faible ne peut être conçu. L’intérêt d’une telle ontologie libérale est de permettre la reconstruction de métaphysiques, après la postmodernité, mais d’interdire aux métaphysiques de s’absolutiser et de passer pour des ontologies par défaut. L’ontologie la plus faible est là pour court-circuiter les constructions métaphysiques, en réaffirmant à tous les étages de la construction que n’importe quoi est également quelque chose.

The Being as Weak as Possible
In this interview, Tristan Garcia explains the first principle of his “flat ontology”: let all things equally be, conceive “something” as the being so weak that nothing weaker can be conceived. The interest of such a liberal ontology is to allow the reconstruction of metaphysics, after postmodernity, but to prevent metaphysics to become absolute and to pass for ontologies in the absence of a true one. The weakest ontology is there to short-circuit the metaphysical constructions, by reasserting at every step of the construction that anything is equally something.

Le populisme et le populaire

La dénonciation du populisme est analysée ici comme une manière de structurer le champ politique selon une certaine distribution des capacités et des incapacités, qui dissout a priori l’objet qu’elle prétend mettre en lumière. À cette attitude s’opposent les usages communs du terme « populaire », en particulier dans les textes de Stanley Cavell sur le cinéma hollywoodien, qui se poursuivent aujourd’hui dans certaines études sur les séries télévisées : dans les deux cas, un parti pris de perfectionnisme démocratique fait apparaître l’ordinaire comme un terreau d’intelligence davantage que comme la banalité du vulgaire.

Populism and the Popular

The denunciation of populism is analyzed as a way to structure the field of politics according to a certain distribution of agencies and capabilities which dissolves its very object, the power of the people. Against such an attitude, references to the “popular”, as illustrated in Stanley Cavell’s writ-ings on film and in current studies on TV series, restore a form of popular agency within the per-spective of democratic perfectionism.

À contre-courant, Chris Marker

Quand Chris Marker « filme les autres », comme dans Joli mai et autres documentaires, il adhère à une image émancipatrice du peuple, mais ce n’est pas seulement ou ce n’est surtout pas à une image qu’il se rallie. Son travail de cinéaste porte toujours sur la question : comment se font les images et quand s’il s’agit d’image du peuple, comment celui-ci participe-t-il à ces images ? Et pour cela, il ne filme pas le peuple, mais scrute l’ordinaire de son existence, dont il prélève des fragments, quand ces documents visuels et sonores ne sont pas fabriqués de concert avec les gens.

Counter Current, Chris Marker

In his film Joli Mai, Chris Marker displays his attention to the people, their labors, their daily life, each person appearing in his/her singularity, in the great tradition of portrait photography. His gaze was informed by his participation in popular movements, from behind the camera. It multi-plies its angles and captions, rendering the people’s own expression.

Vers Madrid. Le cinéma de l’approche de Sylvain Georges

Vers Madrid
Le cinéma de l’approche de Sylvain Georges

Cet article propose une lecture du dernier film de Sylvain Georges Vers Madrid, dédié au mouvement des Indignados. Tentant de cerner ce qui fait la particularité de l’objet documentaire, et de l’œil documentaire de Sylvain Georges en particulier, il explore trois façons dont on pourrait en-tendre la proposition suivante : le cinéma documentaire de Sylvain Georges est un cinéma de l’approche. L’approche est alors successivement entendue comme appareillage, comme prise de champ et comme approximation sensible.

Towards Madrid
Sylvain Georges’ Cinema of the Approach

This article offers a reading of the last film by Sylvain Georges, Towards Madrid, dedicated to the move-ment of the Indignados. In its attempt to focus on the specificity of the documentary mode of filming, it explores three possible interpretations of the following proposition: “Sylvain Georges’s documentary films are to be understood as a cinema of the approach”, where the approach is successively described as a matter of apparatus, as a form of distancing and as a sensitive approximation.

À mi-chemin entre l’art et la philosophie, Défaire l’image esthétique de l’art est appréhendé, non pas « d’après » mais après Deleuze et Guattari, sous l’idée de régime, d’agencement ou de « pensée diagrammatique ». Indissociable du déplacement de l’analyse à partir des œuvres et des pratiques (de création et de réception), la recherche donne lieu à une multiplicité d’essais proposant autant d’expériences de pensée par l’art contemporain. La Pensée-Matisse et la Pensée-Duchamp sont ainsi mises en tension d’un champ de forces « rechargé », depuis les années 1960, par les options micropolitiques dont relève la problématisation critique et clinique de l’art. Le mode d’emploi passe par Daniel Buren, Gordon Matta-Clark et Günter Brus, avec la lignée brésilienne de Hélio Oiticica à Ernesto Neto.

Undoing the Image
Of Contemporary Art
Halfway between art and philosophy, this attempt to Undo the aesthetic image of art is less “drawn from” than “taken after” Deleuze and Guattari, in terms of regimes, assemblages and diagrams. Linked to a displacement of works and practices (of creation and reception), this research provides a multiplicity of thought-experiences generated by and through contemporary art. Matisse-thinking and Duchamp-thinking constitute a field of forces recharged, from the 1960s on, with micropolitical options in critical and clinical problematizations of art. A User’s Manual would include Daniel Buren, Gordon Matta-Clark and Günter Brus, along with a Brazilian line of artists going from Hélio Oiticica to Ernesto Neto.

De quoi parlons-nous à travers les références actuellement omniprésentes à « la crise » ? Et surtout : de quoi ne parlons-nous pas quand nous parlons de « la crise » ? Multitudes a ouvert ses pages à des auteurs très divers pour esquisser quelques réponses, qui figurent ici sous la forme d’un abécédaire : une suite d’entrées plus ou moins brèves qui visent à prendre […]

À moins de pouvoir produire une apparence d’infini par votre désordre, vous n’aurez que le désordre sans la magnificence. Edmund Burke Le Québec est traversé depuis quelques mois par un mouvement de contestation sociale d’une ampleur inédite. La séquence historique des événements peut se résumer ainsi : une grève étudiante préparée de longue haleine est […]

Fictions, mythes et hallucinationsStorytelling et autres histoires à consommer debout : les fictions du capital semblent se caractériser par une forclusion du fond nocturne de l’imagination. Testant sur ce point l’idéalisme allemand, j’appelle imagination crépusculaire ce qui préside à la formation des mondes, aux créations mythologiques comme aux œuvres cinématographiques. Si les fictions du capital savent exploiter certains effets de cette imagination, elles ne sont pas en mesure d’en libérer la charge – qu’il nous revient d’endosser, esthétiquement et politiquement, au nom d’une économie psychique de la contribution imaginative laissant une place à la passivité comme au sans-image.

Imagination at Dusk

Fictions, Myths and Hallucinations

Storytelling and other unbelievable stories: the fictions of capital seem to be characterized by a foreclosure of the dark essence of imagination. Rebounding non German idealism, I call twilight imagination that which governs the formation of worlds, mythological creations and cinematographic
works. If the fictions of the capital know how to exploit some of the effects of imagination, they are not able to release its load. e have to aesthetically and politically take responsibility for this load in the name of a psychic economy of imaginative contribution leaving a place to passivity and darkness.

Qu’est-ce aujourd’hui qu’un collectif ? Telle est peut-être la question des questions qui se pose à notre époque. Sociologues et théoriciens de la politique y réfléchissent bien entendu depuis des siècles, mais elle devient de plus en plus urgente au fur et à mesure que nos modes d’interaction et d’interdépendance se complexifient, s’intensifient et se […]

Le défi auquel fait face une organisation comme le Nouveau Parti Anticapitaliste est d’inventer de nouvelles formes d’intelligence collective où il n’y ait plus ceux/celles qui savent et celles/ ceux qui se taisent. La question de la participation de femmes voilées offre un cas exemplaire de la modulation des attachements et des détachements avec lesquels doivent savoir expérimenter les nouvelles formes d’agir-ensemble.

Learning Communism

The major challenge faced by an organization like the New Anticapitalist Party (NPA) consists in inventing new forms of collective intelligence, breaking with the opposition between those who know/ speak and those who mainly listen. The question of the participation of women wearing an “Islamic veil” provides an exemplary case of the modulation between attachments and detachments, with which new forms of collective action must learn to experiment.

Au nom des lois de l’offre et de la demande, un des départements de philosophie les plus actifs et les plus prestigieux du monde anglophone est fermé – comme n’importe quelle entreprise. Même pas pour être délocalisé en Chine, pour produire le même produit à plus bas coût, mais parce que, pour ces « biens […]

Dans cet article, une anthropologue en questionne une autre sur son engagement féministe depuis 1970 et son lien avec son travail de recherche. En prenant l’exemple de quelques uns de ses terrains échelonnés sur 40 ans – le pays basque français, une multinationale au Bangladesh, une cité HLM, l’Ouzbékistan – Monique Selim montre l’indissociabilité d’une implication personnelle, intellectuelle et politique actualisée sur la France et les slogans mystificateurs de parité et de diversité.

Between refusal of the summons and standard genre: Anthropological Perspectives

In this paper, an anthropologist questions another on its commitment to feminism since 1970 and its link with her research work.Using the example of some of her land over 40 years – the French Basque country, a multinational company in Bangladesh, a housing project, or Uzbekistan – Monique Selim shows the interrelatedness of personal involvement, intellectual and political updated on France and mystifying slogans parity and diversity.

Il serait certes tentant d’affirmer que le football représente aujourd’hui ce qu’il y a de pire dans nos sociétés : usages de drogues légales, narcissismes qui tournent à vide, argent facile, ersatz de nationalisme, carburant de violences urbaines et autres formes de racismes, etc. Ce diagnostic explique pourquoi tous nos dirigeants politiques, d’Europe Ecologie à […]

Jean-Claude Paye De Guantanamo à Tarnac : un renversement de l’ordre de droit The way the nine Tarnac proponents of a self-supporting life were arrested and charged testifies not only to a disruption in the order of the law but also to a deeper mutation, in the symbolic order of society. The procedures that were implemented […]

Commander les anciens numéros

Il est possible d’acquérir les précédents numéros de Multitudes jusqu’au n°25 inclus auprès de « Diffusion Populaire » qui gére la vente des anciens numéros. Au dela du n°25 le stock est géré par Belles Lettres Diffusion Distribution.

Par carte de crédit :

_ 1) Accéder au site de Diffusion-Populaire :
http://www.difpop.com
_ 2) Entrer dans la rubrique revues (en haut et à gauche)
_ 3) Afficher la liste des revues
_ 4) Cliquer sur le titre « Multitudes »

Aux tarifs de base indiqués sur le site sera ajouté un prix d’expédition postale variant selon le pays de résidence

Par commande directe adressée à :

Multitudes / DIF’POP’ / 81, rue Romain Rolland – 93260 Les Lilas. Téléphone : 01 43 62 07 08.

Tarifs :
- Jusqu’au numéro 9 inclus compter, par numéro, 15,25 Euros + frais de port,
-15 Euros + frais de port, du N° 9 au N°15,
- 18 Euros+ frais de port du N° 15 au N° 25,
- et 12 Euros + frais de port à partir du N° 25

Tarifs promotionnels pour l’achat des anciens N°en quantité:

- 3 anciens numéros au choix : 32 €
- 5 anciens numéros: 49 €
- 10 anciens numéros : 90 €

Attention, paiement par chèques !

Pour éviter les frais bancaires abusifs liés aux chèques en Euros tirés sur des banques hors France, nous demandons de n’utiliser ce mode de paiement que pour les chèques provenant de banques françaises.

En demandant à votre libraire :

Il est également possible d’obtenir les anciens numéros, a partir du n°26, auprès
de votre libraire qui les commandera aux Belles Lettres Diffusion Distribution qui gère les stocks à partir du n°26.

Les anciens numéros de Multitudes ?

n° 1 / mars 2000

Biopolitique et biopouvoir /
Logiciel libre /
Badiou /
Deleuze /

contributeurs :

Eric Alliez, Yann Moulier Boutang, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Anne Querrien, Michael Hardt, Antonio Negri, Bernard Aspe, Muriel Combes, Maurizio Lazzarato, Paolo Napoli, Peter Sloterdijk, Jacques Rancière, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Starhawk, Matthieu Potte Bonneville, Richard Stallman, Gérard Fromanger, Otto Mühl, Jacques Donguy, Alain Badiou.

n° 2 / mai 2000

Nouvelle économie politique /
Actionnisme viennois /
Spinoza /

contributeurs :

Antonella Corsani, Bernard Paulré, Pascal Jollivet, Christian Marazzi, Michel Aglietta, Anne Querrien & François Rosso, Enzo Rullani, Maurizio Lazzarato, Hubert Klocker, Jérôme Ceccaldi, Antonio Negri, Nicolas Israël.

n° 3 / novembre 2000

Europe et Empire /
Matheron /
Spinoza /
Nouvel esprit du capitalisme /

contributeurs :

Saverio Ansaldi, Luciano Ferrari Bravo, Alain Joxe, Heidrun Friese & Peter Wagner, Antonio Negri, Anne Querrien & François Rosso, Saskia Sassen, Isabelle Stengers, Starhawk, Mariella Pandolfi, Claude Moncorgé, Enki Bilal, Luc Boltanski & Eve Chiapello, Bruno Karsenti, Maurice Matieu, Alexandre Matheron, Ian Clarks, Edward Rackley.

n° 4 / mars 2001

Art
contemporain /
Foucault chez les patrons /

contributeurs :

Éric Alliez, Jean-Clet Martin, Jacques Donguy, Alain Séchas, Renée Green, Pascale Criton, Kirsten Klein, Orlan, Oscar Abril Ascaso, Le Syndicat potentiel, Jean-Philippe Antoine, Renée Green, Birgit Jürgenssen, Klaus Voswinckel, François Weil, Stanislas Breton, Maurizio Lazzarato, Valérie Marange, Tiennot Grumbach, Edward Rackley, Eric Dachy, Mariella Pandolfi.

n° 5 / mai 2001

Propriété intellectuelle /
Logiciels libres /
Des subjectivités de l’internet /

contributeurs :

Aris Papathéodorou, Anne Latournerie, Richard Stallman, Thierry Laronde, Mélanie Clément-Fontaine, Blicero, Severin Tagliante, Alessandro Ludovico, Ariel Kyrou, Luce Libera, Act Up – Paris, François Schuiten, Eben Moglen, Richard Barbrook, Franco Berardi dit « Bifo », Pierre Lévy, Jean-Louis Weissberg, Jean-Christophe Royoux.

n° 6 / septembre 2001

Raison métisse /
Ville et mondialisation /
Politiques de la mémoire /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Luca Casarini, Thomas Berns, Éric Alliez, Michael Hardt, Walter D. Mignolo, Pierre Pasquini, Naoki Sakai, Mikhaël Elbaz, Rachid Khimoune, Thierry Baudouin, Giuseppe Cocco, Stefano Boeri, Michèle Collin, Ilan Halevi, François Matheron, Juan Ugalde, Barbara Cassin, Pascal Houba.

n° 7 / décembre 2001

Après Gênes, après New York /
Tarde intempestif /
Nations meurtrières /

contributeurs :

François Matheron, Toni Negri, Starhawk, Robert Bui, Christian Marazzi, Michael Hardt, Yoshihiko Ichida, Luca Casarini & Giuseppe Caccia, Alain Joxe, Anne Querrien, Paolo Virno, Allan Sekula, Bertrand Ogilvie, Éric Alliez, René Schérer, Jean-Clet Martin, Maurizio Lazzarato, Jean-Philippe Antoine, Isaac Joseph, Gisèle Donnard, Laurent Guilloteau, Charles Wolfe.

n° 8 / mars – avril 2002

Garantir le revenu /
Cultures activistes du réseau /

contributeurs :

Maurizio Lazzarato, Philippe Van Parijs, Yann Moulier Boutang, Bernard Guibert, Daniel Mouchard, Jean-Marie Monnier, Stefan Merten d’Ockonux, Yannick Vanderborght, Laurent Geffroy, Youri Gagarine, Act Up / Paris, Collectif sans ticket, Patrice Riemens, Marc Heim, Robert Castel, Laurent Guilloteau, Bureau d’Études, Raùl Sanchez, Pascal Jollivet, Richard Barbrook, Patrice Riemens, Yoshihiko Ichida, Nicolas Auray.

n° 9 / mai – juin 2002

Philosophie politique des multitudes /
Les trous noirs de la science économique /
Wittgenstein /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Maurizio Lazzarato, Peter Pal Pelbart, Antonio Negri, Yoshihiko Ichida, Bruno Karsenti, Étienne Balibar, Éric Alliez, Jacques Ranciére, Paolo Virno, Miguel Vatter, Nicolas Israel, Laurent Bove, François Matheron, François Zourabichvili, Noortje Marres, Gianni Motti, Ghislain Deleplace, André Orlean, Jacques Sapir, Sandra Laugier, Peter Flechter, Madeleine Hersent, Jean-François Gava, Éric Thébault.

n° 10 / octobre 2002

Capitalisme cognitif /
Gauches en Europe /
L’université israélienne contre la liberté de penser /
Bug /
Eloge du pillage /

contributeurs :

Carlo Vercellone, Naxos, Franco Barchiesi, Nick Dyer-Witheford, Thierry Brugvin, Giuseppe Cocco, Ariel Kyrou, Philippe Meste, Jean-Luc Moulène, Dr Brady, Noëlle Pujol, Jacques-André Boiffard, Ludovic Jecker, Mark Benecke, Nicolas Franceschini, Cercle Ramo Nash, Yann Moulier Boutang, Bernard Dreano, Alain Bertho, Giselle Donnard, Omar Munoz-Cremers, Raúl Sánchez, Andrea Fumagalli, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, Alain Jugnon, Saverio Ansaldi, Ilan Pappé.

n° 11 / décembre 2002

Guerres et paix dans l’Empire /
Nouveaux sens du cinéma /
L’ONU, alliée des femmes ? /
Après le boom de la net-économie /
Indiens /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Philippe Zarifian, Eric Alliez & Antonio Negri, Georges Caffentzis, Paolo Napoli, Mathieu Bietlot, Michel Agier, John Symons, Jean-Claude Paye, Geert Lovink, Edward S. Curtis, Bruno Peinado, Gillian Wearing, Jeremy Deller, Serge Valène, Jean-Luc Verna, Torbjørn Rødland, Andrea Robbins & Max Becher, Glen Baxter, Pascal Houba, Jean-Luc Dardenne, David Lambert, Natalia Skradol, Jules Falquet, Ronda Hauben, Pascal Jollivet.

n° 12 / mars 2003

Epuisé

Féminismes, queer, multitudes /
Devenir-femme du travail et de la politique /
Des biotechnologies au biopouvoir, de la bioéthique aux biopolitiques /
Act Up : laboratoire des devenirs minoritaires /
Border /

contributeurs :

Anne Querrien, Antonella Corsani, Beatriz Preciado, Rosi Braidotti, Maria Puig de la Bellacasa, Cristina Vega, Noortje Marres, Marie-Hélène Bourcier, Rutvica Andrijasevic & Sarah Bracke, Valérie Marange, Michal Heiman, Pierre Joseph, Sean Snyder, Harun Farocki, Graham Gussin, Noëlle Pujol, Luigi Ghirri, Akram Zaatari, Florence Lazar, Vimukhti Jayasundara, Ludovic Burel, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, Judith Revel, Anne Querrien, Sara Ongaro, Betty, Shesquat, A/Matrix, Sconvegno, Collectif des 116, Frédéric Keck, Edward Rackley, Marie Gaille-Nikodimov.

n° 13 / mai 2003

Du côté du Japon : marges et miroir d’Empire /
Machiavel : maintenir le conflit /
République de la multitude /
Coopération et autonomie des femmes de banlieue /
Erwin Wurm / politically incorrect /
Berlin /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida & Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Naoki Sakai, Lisa Yoneyama, Félix Guattari, Brian Holmes, James Keith Vincent, Jon Solomon, Joe Jeong Hwan, Muto Ichiyo, Madeleine Hersent, Erwin Wurm, Eric Alliez, Raphaël Grisey, Thomas Berns, Filippo del Lucchese, Miguel Vatter, Marie Gaille-Nikodimov, Toni Negri, Frédéric Neyrat, Françoise Badelon.

n° 14 / octobre 2003

Europe constituante ? /
Le monde enseignant en prise avec ses vieux démons /
L’Argentine, pour l’exemple /
Entretien : Lula/Guattari /
Xeros /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Daniel Cohn-Bendit, Bifo, Giuseppe Bronzini, Toni Negri, Yves Citton, Michael Hardt, Brian Holmes, Jon Solomon, Heidrun Friese & Peter Wagner, Frédéric Neyrat, Rosi Braidotti, Antonella Corsani, Carol Bove, Page Sucker, Bernard Bazile, Monica Bonvicini, Marnie Weber, Jeff Burton, Johnny Jensen, Del LaGrace Volcano, Bertrand Plane, Collectif Situaciones, Maristella Svampa, Graciela Hopstein, Rubén Espinosa, Jean-Yves Mondon, Mick Miel.

n° 15 / janvier 2004

Art contemporain : la recherche du dehors /
Etudes littéraires et multitudes : les conséquences de Diderot /
La créativité au travail /
Aux origines de l’apartheid /

contributeurs :

Eric Alliez, Brian Holmes, Maurizio Lazzarato, Suely Rolnik, Flora Loyau, The Yes Men, Jordan Crandall, Ursula Biemann, Olivier Nottelet, Antonia Birnbaum, Bureau d’Etudes, Marko Peljhan, Yves Citton, Romana Schuler, André Gorz, Marion von Osten, Anne Querrien, Yann Moulier Boutang, Thierry Secretan, The Atlas Group, Thomas Feuerstein, Joël Bartoloméo, Page Sucker, David Goldblatt, Jean-Luc Moulène, Dorothee Golz.

n° 16 / mars 2004

Philosophie de la biologie /
Jazz : puissance de l’improvisation collective /
L’état d’exception : forme de gouvernement de l’Empire /
Stopub /
Henri-François Imbert / No Pasarán /

contributeurs :

Olivier Blondeau & Aris Papathéodorou, Charles T. Wolfe, John Symons, Alexandre Métraux, Mathieu Aury, Bernard Andrieu, Jean-Jacques Kupiec, Timo Kaitaro, André Gattolin & Thierry Lefebvre, Henri-François Imbert, Yves Citton, Labrasserie Descatins, Tim Berne, Jim Black, Amy Denio, Ellery Eskelin, Gerry Hemingway, Ken Vandermark, Benoît Delbecq, Christophe Degoutin & Yves Citton, Jean-Claude Paye, Yoshihiko Ichida, Saverio Ansaldi.

n° 17 / juin 2004

L’intermittence dans tous ses états /
Villes : fractures et mouvements /
Entretien : Peter Friedl/Jean-Pierre Rehm /
Mayotte /
Toni Negri : Spinoza /
Four or Five Roses / Playgrounds /

contributeurs :

Peter Friedl, Raúl Sánchez, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, CIP-Idf, Pascal Nicolas-Le Strat, Thierry Baudouin, Arnaud Le Marchand, Philippe Zarifian, Frank Beau, Precarias a la deriva, Laurent Guilloteau, Yann Moulier Boutang, Maurizio Lazzarato, Matso, Pierre Caminade, Peter Friedl, Michel Agier, Boris Grésillon, Philippe Gervais-Lambony, Sylvaine Bulle, Thierry Lulle, Jean-Pierre Rehm, Toni Negri, Union générale des étudiants de Palestine.

n° 18 / septembre 2004

Politiques de l’individuation : penser avec Simondon /
Pasolini à la sauce piquante /
Quel Etat palestinien ? /
Negri/Hardt : Multitude, la suite d’Empire /
Latrive : du bon usage de la piraterie /
Anne Frémy /

contributeurs :

Anne Frémy, Stéphane Spoiden, Olivier Blondeau, Yann Moulier Boutang, Didier Debaise, Yves Citton, Paolo Virno, Jacques Roux, Isabelle Stengers, Bernard Aspe & Muriel Combes, Alberto Toscano, Emilia M.O Marty, Olivier Blondeau, Didier Debaise, Michael Hardt & Toni Negri, Brian Holmes, Pascal Houba, Alain Naze, Michael Hardt, Pierre-Olivier Capéran, René Schérer, Sari Hanafi, Florent Latrive, Philippe Zarifian.

n° 19 / décembre 2004

Migrations en Europe : les frontières de la liberté /
Internet : la fin des intermédiaires ? /
Warschawski : impasse en Palestine/Israël /
Pragmatique du voile /
Sloterdijk/né de l’écume /
Bushit /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Thomas Atzert, Sandro Mezzadra, Manuela Bojadzijev, Serhat Karakayali, Vassilis Tsianos, Violène Carrère, Isabelle Saint-Saëns, Enrica Rigo, Noëlle Vincenzini, Alessandra Corrado, Furio Ferraresi, Sandro Mezzadra, Martin Collette, Brian Holmes, François Debruyne, Hervé Le Crosnier, Michel Valensi, Nicolas Auray, Michel Warschawski, Peter Sloterdijk, Giselle Donnard, Laurence Allard.

n° 20 / mars 2005

Architroubles : pragmatiques architecturales /
Expertises : politiques des savoirs /
Le mariage gay, les queers et l’Etat /
Yacoub/Lasserre /
Entretien avec Maurizio Lazzarato /
Un pour cent critique /

contributeurs :

Berdaguer, Péjus, Giselle Donnard, Anne Querrien, John Rajchman, Eric Alliez & Jean-Claude Bonne, Beatriz Preciado, Philippe Morel, Benoît Durandin, Constantin Petcou & Doina Petrescu, Michèle Collin & Thierry Baudouin, Hervé Beurel, Paola Yacoub & Michel Lasserre, Isabelle Stengers, Frank Beau & Jérôme Tisserand, Commission des mots de la CIP-Idf, Permanence CAP de la CIP-Idf, Beatriz Preciado, Tom Reucher, Felice Varini, Chantal Nadeau, Maurizio Lazzarato, Simon Boudvin.

n° 21 / mai 2005

Subjectivation du Net /
Sur le matérialisme aléatoire /
Un inédit d’Althusser /
Notation en danse /
Numérique et biopouvoir : entretien avec La Cause Freudienne /
What’s the score now ? /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Emmanuel Videcoq, Anne Querrien, Brian Holmes, Bifo, Emmanuel Videcoq & Bernard Prince, Biella Coleman, Jean-Louis Weissberg, Julien Laflaquière, Aris Papathéodorou, Laurence Allard, Olivier Blondeau, Matteo Pasquinelli, Myriam Van Imschoot, Antonia Baehr, Jérôme Bel, Jonathan Burrows, Matteo Fargion, Vincent Dunoyer, William Forsythe, Myriam Gourfink, Thomas Lehmen, Lisa Nelson, Jean-Claude Bourdin, Vittorio & Luca Pinzolo, Yoshihiko Ichida & François Matheron, Louis Althusser, Gilles Châtenay, Eric Laurent, Jacques-Alain Miller.

n° 22 / septembre 2005

Philosophie politique des multitudes (2) /
Créoles /
Toni Negri : réponse à Pierre Macherey /
François Cusset : french theory et cybernétique /
Peter Weibel/Boris Groys/Hans Belting /

contributeurs :

Peter Weibel, Yann Moulier Boutang, François Matheron, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Laurent Bove, Sandra Laugier, Yoshihiko Ichida, Didier Debaise, Toni Negri, Eric Alliez, Boris Groys, Hans Belting, Jean-Yves Mondon, Raphaël Confiant, Alexandre Alaric, Yves Citton, Madison Smartt Bell, François Cusset, Giselle Donnard.

n° 23 / décembre 2005

Emeutes : la république mise à nu /
Racisme institutionnel /
Expérimentations politiques /
Mayotte : entrée interdite /
Clarisse Hahn/Bruno Serralongue /

contributeurs :

Clarisse Hahn, Yann Moulier Boutang, Anne Querrien, Patrick Simon, Jean-Marc Salmon, Teun A. Van Dijk, Giuseppe Cocco & Antonio Negri, Raúl Sánchez, Bruno Serralongue, Matso, Didier Debaise, Maurizio Lazzarato, Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, Brian Massumi, Sandra Laugier, Nathalie Trussart, Stany Grelet & Aude Lalande, Giovanna Zapperi, Giuseppina Mecchia, Saverio Ansaldi, Alexandre & Daniel Costanzo.

n° 24 / avril 2006

Un deuxième âge de l’écologie politique ? /
Deligny, le lieu du commun /
John Giorno : Welcoming the flowers /
Entretien Robin/Guattari /
Rada Ivekovic : boomerang colonial /

contributeurs :

John Giorno, Aris Papathéodorou, Yann Moulier Boutang, Frédéric Neyrat, Emmanuel Videcoq, Serge Moscovici & Erwan Lecoeur, Eduardo Viveiros de Castro, Raphaël Bessis, Raphaël Larrère, Catherine Larrère, Bernard Stiegler, André Gattolin, Félix Guattari & Jacques Robin, Bernard Heidsieck, Anne Querrien, Graziella Vella, Béatrice Han (kia-ki), Doina Petrescu, Jean-Louis Comolli, Rada Ivekovic.

n° 25 / juin 2006

CPE : sur une crise /
Masoch/Deleuze /
Deleuze : article de 1961 /
Activistes du hoax : Yes Men/Luther Blissett/Serpica Naro etc. /
Antoni Muntadas/Marc Augé/Raymond Bellour /
Neyrat : surexposition /

contributeurs :

Antoni Muntadas, Yann Moulier Boutang & Anne Querrien, Eric Alliez, Gilles Deleuze, Christian Kerslake, Régis Michel, François Zourabichvili, Frédéric Neyrat, Raymond Bellour, Marc Augé, André Gattolin, Erwan Lecoeur & Alexandre Pessar, Andrea Natella, Luther Blissett, Francis Mizio, Stéphane Lléres, Thomas Berns.

n° 26 / septembre 2006

Castro-Gómez/Grosfoguel : Empire et colonialité du pouvoir /
Postcolonial et politique de l’histoire /
Mezzadra/Bhabha/McClintock /
Perspectives pour Internet /
Kinkaleri : touche-moi /

contributeurs :

Kinkaleri, Jérôme Ceccaldi & Anne Querrien, Yann Moulier Boutang & Jérôme Vidal, Santiago Castro-Gómez, Ramón Grosfoguel, Sandro Mezzadra, Homi Bhabha, Anne McClintock, Eric Fassin, Warren Montag, Olivier Le Cour Grandmaison, Jocelyne Dakhlia, Bifo, Giovanna Zapperi, Pergia Gkouskou-Giannakou, Giselle Donnard, Dominique Dou, Frédéric Saint-Cricq.

n° 27 / décembre 2006

Revenu garanti /
Banlieues, sans-papiers et nouvelle citoyenneté /
Re-présentation de Birgit Jürgenssen /
Spinoza-Leibniz / Spinoza-Machiavel /

contributeurs :

Birgit Jürgenssen, Judith Revel, Antonella Corsani, Jérôme Ceccaldi, Christian Marazzi, Christian Marazzi & Antonella Corsani, Valérie Marange, Evelyne Perrin & Jérôme Tisserand, Carlo Vercellone & Jean-Marie Monnier, Andrea Fumagalli & Stefano Lucarelli, Yann Moulier Boutang, Jean Zin, Christophe Degoutin, Eric Alliez & Giovanna Zapperi, Peter Weibel, Edith Futscher, Marc Hatzfeld, Ariel Kyrou, Monique Selim, Yves Citton, Saverio Ansaldi.

Nous publions ici la communication donnée par Juliane Rebentisch à l’occasion d’une conférence internationale intitulée « Aesthetics and Contemporary Art » (13-14 mars 2008), organisée par le Centre for Research in Modern European Philosophy (CRMEP) de l’université Middlesex en collaboration avec le centre de recherche « Aesthetic Experience and the Dissolution of Artistic Limits » […]

Éloge intempestif de Mai 68 Mai 68[1]. Enfin un chiffre rond. Quarantième anniversaire. Le spectre de la jeunesse enfin conjuré dans un pays de plus en plus vieux. L’art d’être grand-père fait florès, même si l’on n’a pas le talent de Victor Hugo, pour raconter ce qu’était Mai 68. À quarante ans de distance, on […]

Re-présentation de Birgit Jürgenssen (-)

Partir d’un peu loin, c’est-à-dire au plus près de nous. (Et d’elle, qui notait dans son Journal, à la toute dernière page, des mots d’Empire dans la toute récente traduction allemande.) Pour ce faire, voler dans la Préface de Logiques des mondes, second volet de l’Opus Magnum d’Alain Badiou, à son corps défendant donc, cet […]

Multitudes : ses déclinaisons éditoriales et numériques

UNE REVUE TRIMESTRIELLE, DEUX SITES, UNE COLLECTION DE LIVRES, UNE LISTE… Multitudes est, à l’origine, une revue politique, artistique et philosophique… Fondée en mars 2000, elle est devenue le support d’un projet éditorial et numérique transnational qui modére une liste électronique : (« Multitudes-Infos »), actualise ce site, en développe un autre dédié à la création artistique […]

En nous faisant reconnaître notre moment historique comme relevant de la « surexposition » – entendue à la fois au sens des vaines images qui nous aveuglent de leur excès de brillance et au sens des corps exposés sans protection aux risques de radiations hostiles – Frédéric Neyrat nous invite à « supporter le vide […]

Pour un intellectuel, aller à la télévision, c’est prendre le risque de dire des bêtises à toute allure

Charlie-hebdo, 7 mars 2007, entretien avec Stéphane Bou,Dans « Philosophes dans la tourmente » (Fayard, 2005), Elisabeth
Roudinesco rendait hommage à six grands maîtres (Canguilhem, Sartre,
Foucault, Althusser, Deleuze et Derrida) qui illustraient, chacun à leur
manière, une figure exemplaire de l’« intellectuel engagé ». Dans
« Pourquoi tant de haine? » Anatomie du Livre noir de la psychanalyse
(Navarin, 2005), consternée qu’un hebdomadaire comme Le Nouvel
Observateur puisse faire la promotion d’un ouvrage dans lequel Freud
n’était guère mieux traité qu’un vulgaire astrologue, l’historienne
s’interrogeait notamment sur la manière avec laquelle les médias réduisent la
complexité des débats qui agitent la vie intellectuelle.

Nous lui avons demandé ce que lui inspirent ces sempiternels dossier
des médias sur les intellectuels.

« L’engagement d’un intellectuel, ce n’est pas le bulletin de vote mais
le travail sur toutes sortes de grands problèmes politiques. Autrefois,
on n’interviewait pas les « intellectuels engagés » pour leur demander
pour qui ils votaient ! La question ne se posait pas du tout comme ça.
Cette liste d’intellectuels et d’écrivains qui figure sur la couverture
du Nouvel Observateur, c’est un peu tout et n’importe quoi. Cela
ressemble , comme vous le dites, à la couverture de septembre 2005 où
l’on faisait l’apologie de ce livre inepte (Le livre noir de la psychanalyse)
et où l’on accusait Freud d’être un escroc et les psychanalystes d’être
les responsables d’un goulag, tout cela au nom de « la science » et sans
la moindre preuve. C’est la même confusion. Les médias « manichéïsent »
le débat. Alors que les affrontements intellectuels sont compliqués, les
médias obligent à un simplisme. »

- Le problème, selon vous, ne tient pas tant à l’état du débat
intellectuel qu’à son traitement par les médias ?

 » Aujourd’hui on est arrivé à ce paradoxe : le travail intellectuel
existe, mais périodiquement, l’opinion pense et dit qu’il n’y a plus
d’intellectuels (sous entendu comme avant), qu’ils ne prennent pas de position. C’est
faux. Mais le fait est, il y a une sorte de dichotomie entre l’image et
le rôle à quoi la presse les réduit, auxquels ils peuvent parfois se
complaire, et ce qu’ils sont en réalité. Contrairement à ce qu’on a
tendance à raconter, il y a des intellectuels qui travaillent, même si
l’on a l’impression que les grandes figures du siècle passé, de Sartre à
Bourdieu et Derrida, n’ont pas été remplacées. Mais tous ces
intellectuels ont été consacrés à une époque où il n’y avait pas la
télévision et donc où ils avaient beaucoup moins de risques de dire des
bêtises à toute allure. Je me rappelle du moment où il y avait une
génération de maîtres qui ne voulaient pas aller à la télévision et le
moment où, pour la génération suivante, il a fallu y aller. Or, si l’on
prend cette habitude, on peut finir par dire n’importe quoi, autrement
dit ce que la télévision veut qu’on dise. Il y a encore en France un «
pouvoir intellectuel » mais, aujourd’hui, le grand pouvoir c’est la
presse où il faut que les intellectuels puissent s’exprimer sans être
contraints à trop de simplification.  »

– Si on prend les personnages de votre livre « Philosophes dans la
tourmente » leur dénominateur commun, c’est la radicalité et la critique
du système ou du monde comme il va.

« . C’est le devoir de tout intellectuel. La définition même d’un
intellectuel c’est la radicalité mais pas le fanatisme. S’il n’y a pas
de radicalité, il n’y a plus d’intellectuel. »

- Mais cette figure existe encore ?

« De Balibar à Badiou en passant par Rancière, Elisabeth de Fontenay,
Françoise Héritier et bien d’autres encore, si vous considérez les
intellectuels importants, c’est-à-dire qui travaillent, vous retrouvez
exactement les mêmes engagements, les mêmes débats. La question de la
radicalité – l’exigence de maintenir une éthique du sujet contre une
politique ambiante qui vise à transformer les gens en objet de
consommation – est sans cesse posée. »

– A quoi alors tient ce sentiment de crise, avec les médias qui
remettent régulièrement sur le tapis la question de l’héritage de mai
68, d’une faillite de l’engagement, d’une droitisation des intellectuels
?

« Mais c’est vrai que l’on vit une époque de régression ! On est dans une
période de restauration et de reniement qui ressemble un peu à celle de
la Monarchie de juillet, où régnait une détestation de la Révolution
française. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’il faut détester mai 68 et
partir à la recherche d’un conservatisme. Il y a la haine d’une pensée
qui a été rebelle et, du coup, on voit fleurir dans de nombreux discours
un anti-intellectualisme détestable aux allures populistes. Cela tient à
l’échec du communisme réel qui a produit la fascination pour ce nouveau
fléau qu’est l’économie de marché obligatoire posée comme seul horizon
possible de la modernité. C’est un nouveau fléau parce qu’il est sans
limite. Il va provoquer des effets aussi désastreux que la dérive
stalinienne de l’idée communiste. Au fond, quand un système a échoué, on
en essaie un autre de manière fanatique. Mais la contestation viendra
des Etats-Unis, comme c’est déjà le cas. Dans ce contexte, soit on peut
rêver de la perpétuation d’un vieux schéma révolutionnaire qui ne marche
pas. Soit on peut au contraire, comme Derrida par exemple, dire que
l’idée de rébellion n’est pas terminée, que nous devons en inventer les
nouvelles formes et résister à ce climat ambiant qui est l’acceptation
de l’ordre du monde dans tout ce qu’il a de plus horrible.  »

- Cette période de restauration ou de reniement, quand commence-t-elle
selon vous ?

 » Souvenez-vous comment on a bizarrement célébré le bicentenaire de la
Révolution française sous le signe de la contre Révolution. En nous
expliquant qu’après 1789, il fallait surtout se souvenir 1793. Mais ce
n’était pas évident que 1789 donne 1793 ! Et puis, à supposer même que ce soit
vrai, ce qui reste à démontrer, est-ce que ce n’est pas une loi de
l’histoire
que l’on passe par 1793, qui a en effet été une période meurtrière, pour
que puisse naître un nouveau siècle ? On a peur de la violence dans
l’histoire aujourd’hui. On souhaiterait que tous les évènements majeurs aient lieu
dans le calme. Mais on oublie que la violence est quotidienne sous nos
yeux : violence de la misère économique, de la folie, du racisme, de la
haine des autres et de soi, etc. Vous savez, on est dans une période
mémorielle et les périodes mémorielles sont toujours très dangereuses.
Je préfère l’idée que la vraie fidélité à un héritage c’est d’y être
infidèle. »

- Pourquoi ?

« Les devoirs de mémoire sont souvent une manière de reconstruire le
passé de façon non critique et de brosser une légende noire ou une
légende dorée. Regardez le débat sur la colonisation. La colonisation,
avec toutes ses horreurs, ce n’est pas toute la France. Un nombre
important de Français et d’intellectuels a été anti-colonialistes, à
commencer par Sartre ou Vidal-Naquet. Or, aujourd’hui, tout un mouvement
de révision du passé se forme qui consiste à dire que la France a été
abjecte et n’a été que ça. Le débat sur les lois mémorielles est là. On
veut soit des lois qui prétendent que la colonisation est un crime
contre l’humanité. Soit des lois qui, au contraire, disent qu’elle a été
positive. Ce n’est ni l’un ni l’autre. »

- A ce propos, et dans ce contexte d’une crise permanente entre les
différents devoirs de mémoire, les phénomènes de réécriture font de
l’antisémitisme
un problème central.

« C’est vrai qu’on a pu traiter Deleuze d’antisémite, Badiou
d’antisémite ou Bourdieu d’antisémite et on a dit que Derrida avait logiquement été
récupéré par des antisémites. Tout cela ne tient pas debout. Le débat se
crispe avec cette tragédie qu’est le conflit israélo-palestinien. Et je
dis bien tragédie parce que les deux partis ont raison. Vidal Naquet dit
fort bien : « je ne suis pas sioniste, je pense que la vraie judéité,
celle des Juifs sans dieu, c’est la diaspora et pas un territoire ou une
nation mais je ne pourrais pas supporter que l’on détruise l’état
d’Israël
» C’est une position pourtant simple. C’est la mienne : je m’y
reconnais pleinement, c’était celle de Freud qui fut hostile, en 1930,
au projet sioniste de création d’un état pour les Juifs mais qui en même
temps se sentait solidaire des Juifs de Palestine. On a un conflit qui
est celui des Grecs et des Troyens, un conflit ancestral, avec des
peuples qui voudraient chacun que l’autre n’existe pas et qui vont aux
extrêmes. Notamment, bien sûr, depuis le 11 septembre.

Évidemment, ce conflit a modifié la vision que l’on a aujourd’hui de
l’antisémitisme et, du coup, on effectue une révision du passé en fonction de la
situation présente et l’on accuse rétrospectivement des penseurs qui ont
défendu les droits des Palestiniens d’être des antisémites : ainsi on a
accusé Gilles Deleuze d’être antisémite. Mais demain on dira la même
chose de Foucault et de Sartre. [Souvenez vous du débat complètement
ridicule sur Foucault à propos de la révolution islamiste à Téhéran.
Foucault s’interroge. Il constate que c’est la première fois que l’on
est interpellé par une révolution spirituelle. Je n’ai pas vu qu’il
prenait parti pour l’Ayatollah Khomeiny. Je n’ai pas lu de texte dans
lequel il encourage à devenir islamiste Mais cela est montré
aujourd’hui comme une faute majeure qu’il se soit intéressé à ce phénomène qui est
devenu l’horizon politique d’aujourd’hui. Cela s’appelle du réductionnisme. On a quand même écrit que, peut-être, si Althusser avait
étranglé sa femme, c’est parce qu’elle était juive. Toutes ces accusations sans fondement profitent aux vrais antisémites. Il y a aussi, même chez des penseurs incontestables comme Milner, des dérapages. Comme les politiques, les intellectuels sont, dans le débat médiatique, toujours sous haute surveillance au moindre lapsus.  »

- Un dérapage, ou un lapsus, comme celui de Jean Claude Milner qui a
récemment dit que Les Héritiers de Bourdieu et Passeron était un livre
antisémite est quand même symptomatique !

« Mais Milner a regretté, dans une controverse avec moi, à l’Université
populaire du Musée Branly, cette parole contre le livre en question. Ne
nous transformons pas en policiers de l’inconscient. A cet égard, je
trouve beaucoup plus scandaleux les propos récents de Raymond Barre à
propos de Papon et d’un prétendu « lobby juif » lié à la gauche qui
aurait instrumentalisé l’attentat de la rue Copernic. Un tel lobby
n’existe pas et cet attentat est une horreur. Quant à Papon, il n’est pas un «
bouc émissaire » mais le complice de Vichy dans la déportation des
Juifs. Il a été en outre, comme préfet, le responsable d’une sanglante
« ratonnade » en 1961. Il a eu droit à un procès équitable, comme
Barbie. C’est la grandeur de la République. Mais il était d’autant plus
coupable qu’il n’a jamais eu le moindre remords. Il est mort dans son
lit, tant mieux pour lui et pour nous. Pas de vengeance, de grâce,
oublions Papon avec ou sans sa légion d’honneur.

La question juive a ressurgi par la déferlante d’un
antisémitisme islamique. Aujourd’hui, certains intellectuels qui
détestent ce qu’ils appellent à tort la « pensée 68″ laissent entendre
que l’antisémitisme de l’extrême-droite n’existerait plus et que c’est
« à gauche » qu’on le trouverait, notamment chez les héritiers
d’Althusser, de Derrida, de Bourdieu, de Deleuze, de Foucault, etc. Mais cela est
absurde. Le discours antisémite est une structure. Qu’il soit tenu par
les islamistes et certains de leurs alliés alter-mondialistes (fascinés
par Tariq Ramadan) ou par l’extrême-droite, il est de même nature : il
s’agit toujours d’attribuer aux Juifs les trois grands pouvoirs propres à
l’humanité
– l’intellect, le sexe, l’argent – et d’expliquer ainsi qu’ils
fomentent un complot perpétuel contre l’humanité en général. A cet
égard, d’ailleurs, l’antisémitisme est éternel et l’on n’en viendra
jamais à bout puisqu’il retourne les persécutions dont les Juifs ont
toujours été les victimes en un prétendu complot criminel projeté par
les Juifs eux-mêmes. D’où la vigilance qui s’impose et qui doit
s’accompagner d’une rigueur dans les analyses. Et cette rigueur s’impose aussi face à
tous ceux qui voudraient nous faire croire qu’il y aurait une «
exception juive » ou une « supériorité » des Juifs sur les non-Juifs.
N’oublions pas que le discours antisémite existe chez les Juifs eux-mêmes, soit
sous la forme de la haine de soi juive, soit quand des Juifs traitent
d’autres Juifs de « mauvais » Juifs ou « d’alter-Juifs » parce qu’ils ne pensent
pas comme eux politiquement. »

- Pourquoi cette situation?

 » Parce qu’il existe aujourd’hui une radicalisation absurde du débat
intellectuel fondée d’ailleurs sur la haine de l’intellect et qui
conduit à la guerre de tous contre tous. Ainsi, on accuse certains
d’être antisémites alors qu’ils ne le sont pas mais du même coup on ne sait
plus analyser correctement la place qu’occupe l’antisémitisme chez
certains écrivains ou penseurs dont les oeuvres ne se réduisent pas à
l’antisémitisme. Je pense ainsi à la manière dont on traite aujourd’hui Jean Genet,
écrivain aussi radical et transgressif que le fut Sade en son temps.
Doit-on cesser de le lire parce qu’il était pervers au point d’être
fasciné par l’abjection nazie? Doit-on l’accuser d’être antisémite parce
qu’il a défendu fanatiquement les Palestiniens? Doit-on réduire toute
son oeuvre à cela? Certainement pas. Il existe aujourd’hui une approche
de la littérature qui est l’équivalent de ce jdanovisme des années 1950
et qui consiste en un détestable manichéisme. Même chose à propos de
l’oeuvre de Heidegger. »

– C’est pourtant un vieux débat, qui dure depuis 50 ans.

« Oui, mais aujourd’hui la question revient sous une forme barbare.
Heidegger a été nazi sans le moindre doute, il a même été plus nazi
qu’on ne le pensait en 1945 et certains heideggériens français, dont Jean
Bauffret, ont contribué à masquer la période nazie d’Heidegger au point
de finir par soutenir Faurisson. Cette affaire est archi-connue. J’ai
moi-même étudié les relations entre Lacan et Heidegger. Mais
aujourd’hui, la thèse reprise dans les médias consiste à affirmer que tous les
commentateurs français de l’oeuvre heideggérienne ont été, sans le
savoir, les complices d’un complot fomenté par Heidegger contre la
pensée occidentale de la deuxième moitié du XXe siècle, lequel visait à
introduire le nazisme dans la philosophie. En conséquence, les adeptes
de cette thèse du « complot » réclament que l’enseignement de la pensée
de Heidegger soit interdite à l’école et à l’Université : c’est la
position d’Emmanuel Faye dans son dernier livre : Heidegger.
L’introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel, 2005). La question
d’aujourd’hui n’est donc plus de savoir si oui ou non Heidegger a bien été nazi – il
l’a été et son oeuvre en porte la trace – mais d’inventer un complot qui n’a
pas eu lieu afin de traiter de complicité de nazisme une bonne partie
des philosophes français qui ont été marqués par la pensée
heideggérienne : de Sartre à Derrida en passant par Foucault et Levinas.

Ce que l’on peut donc voir à l’oeuvre dans ces débats manichéistes,
c’est bien la haine de la pensée dans ce qu’elle a de plus complexe, c’est la
volonté de remplacer cette complexité par une accusation de criminalité
qui permettrait d’évaluer partout, en termes de bilan chiffré et de
sondage, l’axe du bien et du mal, comme on le fait pour les programmes
politiques. Que le paradigme de l’antisémitisme soit au coeur de cette
nouvelle guerre contre la raison que des intellectuels livrent à
d’autres intellectuels désignés comme « criminels », n’a rien d’étonnant.  »

La question de la formation de la subjectivité joue un rôle central dans les discussions actuelles sur la fonction politique des singularités actives dans les sociétés fondées sur la communication. Dans ce contexte, la réflexion sur un cours universitaire tenu sur ces thèmes à l’Université de Pittsburgh au printemps 2004 se propose d’identifier des stratégies […]

Multitudes is a political, cultural and artistic journal published quarterly. Established in March, 2000, it is the backbone of a transnational editorial collective that runs an electronic list-serve (Multitudes-Infos), places back issues on line one year after publication, and edits one book serie through Éditions Amsterdam (Multitudes-interventions). For Multitudes, politics lies outside the walls of […]

La France est une exception psycho-politique, une bulle préservée

Liberation Samedi 5 août 2006 . Entretien avec Antoine De Baecque Peter SloterdiJk, figure allemande de la philosophie contemporaine, conçoit des formes, au premier rang desquelles la sphère, susceptibles d’interpréter le sens de la vie des hommes en société. Il explique sa démarche philosophique, qu’il applique à notre propre nation.
L’originalité de votre pensée est de concevoir philosophiquement des formes, susceptibles d’interpréter le sens de la vie des hommes en société. C’est le cas, notamment, de la sphère, à laquelle vous avez consacré trois volumes. Pourquoi pensez-vous ainsi par formes?

La modernité fait l’expérience des formes dans la pensée, c’est-à-dire du mouvement, ce qui me semble au fondement de l’explication du monde. C’est là le contraire de la pensée platonicienne, qui s’appuyait sur un désir d’immobilité, sur la volonté d’arrêter le cours vital des idées. Nous avons désormais, nous Occidentaux, un savoir-vivre qui repose sur la mobilité, comme si nos systèmes immunitaires symboliques avaient absorbé le changement. Depuis le XIXe siècle, nous voulons épouser l’histoire, donc le mouvement. Avec Vico, Herder, Hegel bien sûr, l’histoire fait irruption dans la pensée : toute philosophie, en Occident, se conçoit selon ce modèle d’interprétation dynamique. Les révolutionnaires russes avaient fait de ce dynamisme une profession de foi : le temps aurait toujours raison. C’est la révolution. Je ne vais pas aussi loin (rires), j’épouse juste le mouvement de mon époque, imprégné par la pensée d’Adorno, mon maître: on peut juger de la teneur de vérité d’une pensée à sa capacité à pénétrer au coeur de son temps. La forme, le mouvement, représentent la manière de comprendre son époque.

Qu’est-ce qu’un philosophe moderne ? 

La philosophie est mourante, elle est devenue généralement un exercice de mortification. Pour moi, être philosophe, c’est au contraire se condamner à inventer, pour rester vivant. Ou alors il faut se résigner et accepter une position d’épigone, qui répète et commente les textes déjà écrits. Mon travail consiste à tirer les conséquences de l’agonie de la philosophie. Donc à trouver le moyen de sauver la vie et le mouvement dans la philosophie : créer une forme hybride, mélangeant discours théorique, politique, esthétique, littéraire, comme s’il s’agissait de traduire l’aventure de la pensée philosophique dans le domaine de la critique d’art, de la poésie. Un philosophe, aujourd’hui, c’est un commissaire d’exposition. Il faut penser avec l’art contemporain, pas comme s’il s’agissait d’une illustration, mais un discours à part entière. C’est pour cela que je m’intéresse à la pensée formelle : la langue philosophique se doit de passer par l’image, de s’ouvrir à ce vaste domaine de l’image et de l’imaginaire. Ce n’est pas seulement promouvoir une esthétique comme certains philosophes l’ont fait depuis le XVIIIe siècle, mais forger une pensée formelle du monde. Et la forme, c’est le terrain de la littérature et de l’art. Les questions de fond ne sont que des questions de forme pour l’artiste. Et donc désormais pour le philosophe. Je viens de là, et je vais par là.
Etes-vous plusieurs à aller «par là» ? 
Il y a peu d’exemples d’un usage conséquent des formes dans la philosophie. Deleuze, Derrida, Rancière, Badiou, ou Slavoj Zizek récemment. A chaque reprise, chez eux, les formes (cinématographiques, visuelles, architecturales, poétiques) s’incarnent en des théorèmes philosophiques qui n’appartiennent qu’à leur façon de porter des diagnostics sur le temps présent.

Pourquoi avez-vous choisi la sphère, la forme par excellence selon vous de la pensée du monde ? 

Je donnais des cours à l’école des beaux-arts de Vienne, en 1988 ? il y a dix-huit ans que je pense à l’aide de sphères ! ?, et j’ai cherché des exemples afin d’expliquer aux jeunes artistes ma conception du monde. C’est à ce moment que j’ai compris combien il était important de trouver une approche artistique aux questions de la philosophie. Je travaillais en fait sur le contraste, dans la pensée occidentale, entre ce que signifie la sphère et ce que signifie la flèche. J’ai peu à peu laissé tomber la flèche, qui m’était moins nécessaire! La vie est un mouvement circulaire, irréversible: la faculté de se répéter, propre à la sphère, est plus mystérieuse et stimulante que le mouvement unidimensionnel de la flèche, introduction flagrante de l’événement. La philosophie est un éloge de la répétition: c’est la capacité à penser la géométrisation jubilatoire de l’être, sans tomber dans le piège d’une pensée clôturée, circulant en boucle.
Le présent de la société vous influence-t-il ? 
C’est essentiel. J’ai été par exemple très marqué par mes années au sein du mouvement étudiant allemand, avec sa psychologie radicale. La génération 68, la mienne, était ainsi sous le coup d’une double volonté : une politisation et une psychologisation totale du monde. C’est la primauté du couple, du binôme, par rapport à l’individu: l’idée fixe, chez moi, celle qui soutient mes ouvrages sur les sphères, est que nous ne sommes plus dans une monologie, mais une dialogie. C’est une nécessité psychique, une manière de toujours chercher un complément pour devenir un individu plus accompli. C’est l’épopée du couple, et de son champ psychique: il est pluripolaire, pourvu d’une pluralité des alliances.

Vous êtes un philosophe de la génération 68 ?

J’ai été formé par une idée importante qui mérite approfondissement : ce besoin de réfuter l’idéologie de la solitude de l’homme, conception à la base de l’existentialisme d’autrefois, ou encore du libéralisme consumériste d’aujourd’hui. La génération 68, au contraire, a prôné une «existence accompagnée», une existence orientée vers les autres.
Comment définiriez-vous les générations plus contemporaines ? 
Je dirais que nous étions une génération sans souci, et que désormais la nouvelle génération est très soucieuse. Entre-temps, nous avons vécu la découverte de l’argent: révélation d’un univers structuré par l’omnipuissance du pouvoir d’achat. Aujourd’hui, on critique le pouvoir, pas le pouvoir d’achat. En revanche, nous étions sûrement plus paranoïaques. Notre pensée a été structurée par l’idée que tout pouvoir livre l’explication d’un moment, c’est une herméneutique du soupçon social et politique, et Foucault a été le maître à penser de cette logique paranoïaque. Chez lui, il n’y a pas d’endroit neutre, innocent, où la déformation par le pouvoir n’aurait pas lieu. La souveraineté du pouvoir est là, dans les délices de cette pensée paranoïaque. Aujourd’hui, je vois à la fois plus de candeur et plus d’ironie, alors que nous étions d’un sérieux éternel.
Mais les nouvelles générations savent aussi se mobiliser selon des axes très politiques, lors de la récente crise du CPE par exemple… 
J’ai une francophilie absurde et inconditionnelle, mais je dois dire que, quand j’ai appris les causes de la mobilisation des jeunes contre le CPE, la France m’a paru de plus en plus mystérieuse. La France est très hermétique au monde environnant, qui a d’ailleurs jugé sévèrement cette demande de tout-Etat, cette impossibilité à réformer. En lisant les journaux français de ce printemps, j’ai eu l’impression d’être replongé dans les années 50 ou 60. La France est devenue le pays le plus hermétique du monde, même le Tibet est d’une totale transparence par rapport à votre Hexagone…
Cela vous choque ? 
Au contraire… C’est un laboratoire qui n’est pas du tout inintéressant : les Français, depuis les années 80, ont élaboré un «laboratoire de luxe social partagé». Ils ne forment plus des tribus primitives, sujet pour un anthropologue, mais des tribus de luxe, évoluant dans une serre sociale bien tempérée, protégée. Ce que vous demandez aux gouvernements, je le nommerais une «thermo-politique sociale»  : éviter le froid social.
Mais à l’extérieur de la serre, le froid est terrible… La précarité et la misère touchent certaines populations de plus en plus violemment… 
Je dirais surtout: comment se fait-il qu’une des populations les plus protégées au monde tienne effectivement ce discours de la catastrophe politique et sociale sur elle-même. J’ai une réponse à la Schopenhauer : le pessimisme est devenu un luxe que seuls les nantis peuvent se permettre. Mais en même temps il est vrai que la France possède des caractéristiques très anciennes, archaïques, primitives, qui se traduisent par des programmes pour créer des emplois moins efficaces qu’ailleurs et un chômage stable depuis au moins trente ans. De même, autre faute inhérente au système hérité en France: on protège trop les plus âgés et pas assez les jeunes. Enfin, l’imaginaire français, y compris des jeunes générations, reste ancien: la foule mythique retrouvée, la manifestation comme exutoire, espoir, défouloir, contre-pouvoir, ou encore ces invocations de la vérité incarnée par le peuple. L’imaginaire de la France reste révolutionnaire, mythe fondateur de l’intellectuel de gauche, alors que son modèle social est très protégé, tout sauf romantique ou libéral.

Est-ce un pays devenu ingouvernable? 

C’est le problème de l’homme d’Etat isolé face à la mentalité défaitiste française, le syndrome Clemenceau, voire de Gaulle. Mais Villepin n’est pas Clemenceau, malgré ses effets de manches ! Il est pourtant très seul face à une nation à remotiver, qui fonctionne selon un protectionnisme fondamental, celui qui doit protéger contre toute agression extérieure. Le grand problème de l’homme d’Etat français est qu’il est condamné à gouverner un peuple qui aurait surtout besoin d’un éducateur. La nation veut un éducateur, comme si elle désirait fondamentalement rester mineure, dépendante, et l’homme politique ne peut plus lui apporter ça.
On pourrait aussi dire que la France est restée elle-même alors que le monde a évolué… 
Ce n’est pas faux. Je pense que l’année charnière est 1979. C’est l’année clé où le monde bascule, sauf la France… Trois événements sont concomitants: le retour de Khomeiny en Iran, qui marque le début de la révolution islamiste dans le monde musulman; l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, dont les jeunes gens ont peut-être oublié le nom mais qui est sans doute le personnage symbole de cette époque avec son libéralisme sans culpabilité; et l’invasion de l’Afghanistan par les Russes, décision fatale au régime soviétique puisqu’il se révélera incapable de battre quelques rebelles afghans. La simultanéité de ces événements est majeure, le tournant de notre époque: montée de l’islamisme, apogée du libéralisme, déclin de la mythologie de gauche. C’est cela qui permet un travail de sape, au niveau international, contre l’idée de l’Etat social, puisque le libéralisme n’est rien d’autre que l’abaissement drastique du prix à payer pour acheter la paix sociale. Seule la France ne participe pas à ce changement de climat planétaire, on s’en rend compte avec le recul. Soit parce qu’elle ne le veut pas, soit qu’elle ne le peut pas. Les deux raisons s’additionnant sans doute. La France a produit une sorte d’exception psycho-politique en tentant de créer un espace protégé où les courants d’air du marché du travail et les eaux glacées du libéralisme seraient comme régulés et réchauffées. Une sorte de microclimat propre, une bulle préservée. C’est une illusion, et en même temps c’est une belle illusion. Ce que je nomme la sphère par excellence, celle où la patrie, les institutions et l’Etat règnent grâce à une maternisation éternelle des citoyens.

MAJEURE : Philosophie politique des multitudes Pouvoir sur la vie, puissance de la vie by PETER PAL PELBART Parting from Kafka’s text on the Chinese Empire and the nomads, we draw the outlines of the «schizo» logic of the multitude confronted with the new forms of control. The economical expropriation of the networks of life […]

Multitudes : September

MAJEURE : Raison métisse La Res publica subvertie : Exposition de l’universel aux revendications partielles by THOMAS BERNS To what extend can the universal be exposed to sped struggles and partial claimings ? Taking into account the fragmentation of the political fabric, without dropping the emancipation ideal, induces to begin a positive deconstruction of the […]

Multitudes : March

MAJEURE : Biopolitics and biopower Foucault warned us about modern power taking care, managing life rather than forbidding and killing. Multitudes has asked some friends and philosophers to adress the consequences of this biopower for political subjectivity. 1° Biopolitical production by Michael Hardt, Toni Negri In global control society work is no longer organised through […]

« L’Image du Capital (V) : humains, non-humains, post-humains etc »

Séminaire organisé par Frédéric Neyrat au Collège international de philosophie« L’Image du Capital (V) : humains, non-humains, post-humains etc. »
séminaire organisé par Frédéric Neyrat au Collège international de philosophie
1 rue Descartes, 75005 Paris
Frédéric est Membre du Comité de rédaction de Multitudes

Argument

Au cours de ce séminaire, nous avons plusieurs fois rencontré ce problème :
quelle est la place – le rôle, la charge, la responsabilité – de l’« humanisme
» dans le dispositif éco-technique, dans le court-circuit hyperspectaculaire,
dans la bio-politique des catastrophes ? L’« humanisme » doit-il être considéré
comme ce qui obstrue la possibilité d’une cosmo-politique, d’une écologie
vraiment politique, d’une réponse pratique appropriée au tort mondial ?
Sommes-nous encore bien trop humains ?
Tout dépend de ce qu’on entend par « humanisme », et rien n’est moins évident.
Nous faut-il penser l’humanisme à partir du XVème, du XIXème siècle (l’«
humanisme théorique »), ou au long cours à partir de Rome et sa reprise de la
paideia (Heidegger) ? Nous faudrait-il replacer l’humanisme dans le processus
général d’hominisation, et commencer notre enquête au Paléolithique ? Le sens
de ce qu’on a pu nommer au XXème siècle du nom d’« anti-humanisme » devrait
sans nul doute être éclairé à l’aune de ces variables. Ce sont bien les «
anti-humanismes », de Heidegger à Badiou, ou plutôt les composantes «
anti-humanistes » de ces philosophies que nous voudrions étudier. Et mettre à
l’épreuve de notre époque : sont-elles capables de penser l’homme pris dans la
mondialisation, dans cette phase particulière de l’hominisation que Michel
Serres nomme « hominescence » ou « auto-hominisation », dans une «
anthropotechnique » généralisée (Sloterdijk) ? Suffit-il d’évider le sujet, de
le décentrer pour faire un monde ? L’anti-humanisme ne poursuit-il pas, sur les
bords mêmes du trou qu’il a creusé, un certain schème « humaniste » consistant à
refouler, à dénier l’univers des non-humains, à mépriser la facture
relationnelle de l’humanité ?
C’est à partir de ces questions que nous mesurerons la portée de
l’anti-humanisme propre à la deep ecology, ainsi que son symétrique «
post-humaniste », assurant la promotion de sujets-cyborgs, d’agencements
hommes-machines ayant la noosphère pour nouvelle terre. Nous faudrait-il
construire quelque chose comme un post-humanisme dégrisé ?

Interventions

Jeudi 23 février (Amphi Stourdzé 18h-20h) : F. Neyrat : « Humanisme,
anti-humanisme, post-humanisme »

Jeudi 9 mars (Amphi A 18h-20h) : Raphaël Bessis : « Pourquoi les poupées ont-elles
une âme ? Quelques pas vers une cybernétique des hommes et une anthropologie des machines »

Jeudi 23 mars (Amphi A 18h-20h) : Frédéric Neyrat : « Sur la formule de Nietzsche: « le Surhomme est le sens de la terre » »

Jeudi 6 avril (Amphi A 18h-20h) : Raphaël Bessis : « Les subjectivités borderline
dans l’espace liminaire de la mondialisation »

Jeudi 27 avril (Amphi A 18h-20h) : Diogo Sardinha : « Foucault et l’humanité sans
concept »

Jeudi 11 mai (Amphi A 18h-20h) : Laurent Desutter : « La représentation politique
des non-humains »

Jeudis 1er juin (Amphi Stourdzé 18h30-20h30) : F. Neyrat: Deep community – sur l’écologie radicale

[Quand ce séminaire se tient dans l’Amphi A, vous devez donner votre nom et
présenter votre pièce d’identité au vacataire du Collège, à l’accueil du
Ministère

Alain Badiou et les inquisiteurs

LE MONDE DES LIVRES | 26.01.06 | La chronique de Roger-Pol Droit (« Le Monde des livres » du 25 novembre 2005) et l’article de Frédéric Nef intitulé « Le « nom des juifs » selon Alain Badiou » dans lesquels était violemment contesté le contenu de l’ouvrage Circonstances, 3. Portées du mot « juif » d’Alain Badiou (éd. Lignes, « Le Monde des livres » du 23 décembre) nous ont valu un important courrier. La majorité des textes que nous avons reçus allait dans le sens des thèses défendues par Roger-Pol Droit et Frédéric Nef. Nous avons cependant décidé de publier un texte du philosophe dans lequel ce dernier prend la défense d’Alain Badiou.Dans un style Place Beauvau fort prisé en ces temps d’urgence et d’exception, Frédéric Nef publie dans « Le Monde des livres » du 23 décembre 2005 une critique à coups de marteau du dernier livre d’Alain Badiou.

Féru de métaphysique, M. Nef s’étonne que le livre ait pu « paraître en toute impunité » (fallait-il donc l’interdire et brûler l’éditeur ?). Il l’accuse de défendre « d’une manière préméditée » une pensée « autrement pernicieuse » que celle émise par Alain Finkielkraut dans un entretien qui fit quelque bruit ? « Préméditée », la pensée deviendrait criminelle : mieux vaudrait donc penser sans préméditation, par instinct et par réflexe ? Curieuse métaphysique.

Plus sérieusement, Frédéric Nef reproche à Badiou de prétendre que le prédicat « juif » est désormais marqué par l’usage qu’en ont fait les nazis. Que Hitler ait investi le nom « juif », et que le génocide l’ait irréversiblement marqué, est pourtant indéniable. Que sa glorification identitaire puisse apparaître désormais comme le retournement de ce stigmate et la reproduction de ce marquage semble peu discutable. Mais le dire reviendrait à lier indissolublement, par un rapport spéculaire, victimes et bourreaux ?

On peut discuter l’interprétation que fait Badiou de ce prédicat retourné ou sa critique de « la mise en exception radicale du signifiant « juif » ». Mais s’en offusquer ? Il faudrait alors s’insurger tout autant contre Sartre, pour qui « la situation juive résulterait exclusivement de l’opinion des non-juifs » (Aron). Pour Hannah Arendt, se revendiquer juive, c’était reconnaître – pas même une histoire – mais « un présent politique, à travers lequel son appartenance à ce groupe avait tranché la question de l’identité personnelle dans le sens de l’anonymat ». Elle affirmait qu’après le génocide cette déclaration identitaire pourrait passer pour « une pose », et que l’on « pourrait aisément faire remarquer que ceux qui réagissent ainsi, loin de faire faire un pas à l’humanité, sont tombés dans le piège tendu par Hitler et ont succombé ainsi, à leur manière, à l’esprit de l’hitlérisme ». Sans le nier, elle reconnaissait cependant qu’un tel piège n’était guère contournable : « On ne peut se défendre que dans les termes de l’attaque » !

Succomber à l’esprit de l’hitlérisme ! C’était pire que du Badiou. Et ce fut publié en toute impunité. Et même de manière préméditée ! Alors : Sartre, Arendt, Badiou, tous coupables ? La seule riposte à cette capture par le regard de l’autre résiderait pour les nouveaux théologiens de « l’être juif » dans l’archéologie des origines et dans l’absoluité ontologique d’une essence juive inaltérable, hors du temps et de l’histoire. Ainsi, Frédéric Nef s’indigne-t-il encore de lire sous la plume de Badiou que le nom juif est devenu « un nom sacré » avec la transfiguration de la destruction des juifs d’Europe en événement théologique, comme s’il n’était pas sacré « avant », de tout temps, dès l’élection originelle.

Frédéric Nef devient carrément abject, lorsqu’il lance à la cantonade un avertissement prophétique : « Amis israéliens, quand Badiou veut votre mort en souhaitant la fin de l’Etat juif, c’est pour votre bien. » Vouloir la fin de l’Etat juif en tant qu’Etat ethnique et théocratique, fondé sur le droit du sang et sur la négation du Palestinien, ce serait donc vouloir la mort des Juifs en tant que juifs. Idée génocidaire en somme. Qui permet à M. Nef de disqualifier la critique politique du sionisme identifiée à l’antisémitisme racial, tout comme s’y emploient systématiquement Pierre-André Taguieff, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut ! Ce dernier accuse bien « en toute impunité » un « antisémitisme juif » de vouloir « liquider les juifs, les faire disparaître, les tuer ».

Crime avec préméditation ? Comme si exiger la fin de l’Etat chrétien ou de l’Etat musulman revenait à réclamer un massacre des chrétiens ou des musulmans !

Portée par l’air fétide du temps, la rhétorique de Frédéric Nef est celle du soupçon généralisé et du procès d’intention : on ne combat plus une idée pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle est censée cacher. Quand il prend ses distances envers « l’antisémitisme des anti-impérialistes et des altermondialistes » (formule qui tient pour établi une sorte d’antisémitisme globalisé), Badiou devient ainsi « un demi-habile », dont le propos viserait seulement à masquer les pensées de derrière ; même quand, déclarant à Haaretz que l’Etat sioniste « doit devenir le moins racial, le moins religieux, le moins nationaliste des Etats », il n’en conteste pas l’existence.

Frédéric Nef distingue trois modes d’antijudaïsme : un antijudaïsme chrétien, un antijudaïsme universaliste et laïque, un antijudaïsme arabo-musulman. Le premier, traditionnel, imputerait aux juifs la mort du Christ. « L’ultra-gauche » (? ? ?) se serait approprié le troisième « pour des raisons compliquées » (mystérieuse complication) « avec la reviviscence des thèmes nazis, dont l’anticapitalisme populiste » (l’anticapitalisme devient nécessairement populiste, donc nazi, CQFD…). Quant à Badiou, il réactiverait la seconde variante, celle de l’antisémitisme universaliste, tout en cherchant sournoisement à « se blanchir » (sic) par une condamnation « du bout des lèvres » de la variante dite « arabo-musulmane ».

Verdict du petit inquisiteur métaphysicien sur la pensée d’Alain Badiou : « Les plus indulgents la jugeront plus folle qu’elle n’est médiocre ; les plus lucides condamneront l’insoutenable perfidie. » Disons que les plus indulgents jugeront le procès instruit par M. Nef aussi philosophiquement indigent que politiquement médiocre. Les plus lucides y verront une insoutenable infamie policière.

Le dernier cours?

Magazine littéraire n° 257 Septembre 1988 Le cours du mardi que donnait Deleuze était un exercice de philosophie pratique. Un « parler avec » qui se moquait du prêcher. 

« Pour quelle raison Deleuze est-il, plus encore qu’il y a dix ans, notre contemporain ? Et cependant, toujours intempestif, suffisamment pour être cette rareté, un contemporain d’avenir ? » Alain Badiou (in ML, février 2002)

Mardi 2 juin 1987, dans le bâtiment préfabriqué à côté de Paris VIII-Vincennes à Saint-Denis, il y avait même des caméras pour filmer l’événement. Et des curieux, des revenants, plus l’habituelle ethnie à tentation nomade – les Brésiliens, les Africains, les USA et les Chiliens, les Japonais, les Arabes et les Italiens, l’Indien et la Russe… (pas beaucoup de Parisiens). Tous là, à attendre la réplique de Deleuze car, on le sait, un événement est la chose la plus délicate du monde, on ne le filme pas comme ça. Il lui suffit de soupirer par sa voix, petit air – une modulation, mais de fermeté – qu’il y avaitmalentendu, car les derniers cours, on les fait toujours mais pas au moment qu’on le croit, et on ne cesse pas de les rater : « Aujourd’hui c’est tout à fait autre chose… Je souhaitais qu’on se retrouve ensemble pour lancer de nouvelles directions de recherche, et que certains d’entre vous parlent et moi je ne parle pas, et moi je pose des questions, c’est pour ça que vous pouvez mettre les « lumières », et ce sera du cinéma muet… »
Ça partait toujours ainsi, un « parler avec » qui se moque de prêcher, vraiment la quête d’un ton pour une sorte de concert, où le thème en solo est inséparable de l’accompagnement des autres. Et ce matin-là, le thème aurait été explicitement la variation même. Il avait passé l’année sur Leibniz en rodant le problème de l’harmonie, l’harmonie des âmes entre elles, des âmes et des corps, jusqu’à dégager l’élaboration d’un concept philosophiquement nouveau, l’accord de l’âme et du corps : n’y aurait-il pas de résonance avec le renouvellement musical de la notion d’harmonie dans la musique baroque, définie par une théorie des accords et un traitement inédit des dissonances (Monteverdi, Peri, Caccini), plutôt que par une théorie du contrepoint mélodique ? Aux « musiciens » du séminaire de démêler cette histoire de transformation de la notion d’harmonie ; Deleuze lui aurait fait écho avec certains concepts de Leibniz afin d’en produire une lecture esthétique qui réagisse sur la musique et qui enchaîne avec sa compréhension plus proprement conceptuelle. Le cours du mardi a toujours fonctionné comme cela, une production-laboratoire autour de l’opérateur Deleuze avec sa tâche : faire une lecture des philosophes qui dégage leur orignalité, doubler celle-ci d’une création conceptuelle qui puisse servir d’exemple à ce qui de nouveau surgit dans d’autres domaines, dans les sciences, au cinéma, en littérature, en peinture, ou en musique… C’est pourquoi son public a toujours été composé de « philosophes » et de non philosophes, car cette tension du nouveau, de l’inattendu, n’implique pas du tout un simple jeu conceptuel, mais une urgence, un affect préphilosophique à préserver, et qui est la grâce du philosophe même. En effet, s’il y a une réponse de Deleuze aux théorisations très en vogue sur le sens de la philosophie, elle a l’allure d’une question-ritournelle : d’où vient cette étrange affinité qui nous traverse comme un coup de fouet, avec tel philsoophe, tel peintre, tel musicien, quel type de concept nous convient en suscitant en nous pas nécessairement un devenir philosophe, mais un devenir tout autre qui prend quelque chose de la philosophie pour qu’on s’en serve autrement ? Le fonds commun d’une rencontre, et l’on repère les problèmes pour les travailler ensemble, c’est-à-dire chacun avec sa propre recherche solitaire. Cette sympathie-choc, sans complaisance, on la sentait se glisser par intemittences entre les gens, une sorte de pathos incorporel des séances.
Bien sûr, il y avait la « scène » aussi, scandée au fil du temps : la frénésie de Vincennes aux beaux jours militants del’Anti-Œdipe, le climat plus studieux, moins porté sur les happenings de Saint-Denis. Il y avait les savants, les intellos psy, anti-psy, tiers-mondistes, avec leurs interventions acharnées, certaines fois pour ramener des données, spécifier (et ça allait), d’autres fois pour polémiquer, répartir les torts et les raisons, suivant le plus vieux tribunal du jugement (et ça n’allait plus du tout) ; il y avait pas mal de fous, et les névrosés de toutes sortes, les agaçants et les attachants, tous à la demande infinie, en manque, aux aguets du moindre signe du Maître. Gignol’s band, tantôt fatigant, tantôt gai, à gérer avec beaucoup de patience et d’humour, le charme même de Deleuze. Une plongée instantanée d’humeur, une remontée chantonnante, et il se tirait aussi loin du regard critique de l’entendement que des tentatives réitérées de psychodrame : toujours faire filer le subreprésentatif qui ouvre la formalisation, soit dans le champ du concept que dans celui du vécu vivant, agencer l’un à l’autre. On le lit, chez Deleuze, écrit par un style dur et ému à la fois, secoué par ce qu’Artaud appelle « le dehors subexterne plus inoui que tout intérieur », l’impensé même d’une vie non organique ; mais on le voit aussi, quand le style et le charme, devenus indiscernables jusqu’à disparaître, vont rendre dans la salle l’extériorité sereine de cette voix-silhouette qui embarque tout le monde et même sa fragilité de santé. Il raconte par exemple suivant la conceptualisation la plus minutieuse, comment la logique de Whitehead compose une véritable philosophie de l’événement apte à rendre compte de ce qui se passe dans les sciences, les arts, dans la vie même, non seulement dans la pensée pure. Puis, et ça recommence d’un coup, très concerté et improvisé à la fois : « Mais ça veut dire quoi, penser et vivre en termes d’événements ? Ce sont des choses qui se font toutes seules et pourtant… Etes-vous sûrs d’être individués comme des personnes, en termes de moi et de sujets, ou non plutôt et à la lettre, comme un vent, un courant d’air ?… Ce n’est pas le même monde celui où l’on dit « non seulement il y a des événements mais même cette table est un événement », et celui où l’on dit « il y a des choses et les événements se posent sur les choses comme je pose le papier sur la table. »
Quand on réussit à vous happer avec des mots si ordinaires, cela fait beaucoup d’innocence ; mais ce n’est pas si naïf que l’on croit, c’est au contraire la pratique du concept le plus extrême. Elle destitue toute philosophie réflexive avec ses principes (idées objectives, raison subjective), sa quête des origines, même perdues ou raturées, son explication des phénomènes toujours au nom de l’Universel, du Général. La logique deleuzienne (cartographie), elle, ne concerne que les processus de consolidation immanents à l’ensemble flou de l’expérience ; ce qui demande d’autant plus de rigueur car ce sont leurs vitesses, leurs lenteurs plus que leurs formes qu’il faut penser, leurs intensités plus que leurs sujets.
D’où le symptôme courant d’air, justement l’extériorité propre de toute relation-processus qui charrie les termes – sujets avec leurs mouvements changeants… le Maître et les élèves aussi. Et l’on comprend qu’il n’y ait plus de séminaire du mardi.
On ne le répétera jamais assez : rien n’agace davantage Deleuze que ceux qui pensent « je suis ceci, je suis cela », et qui donc aimeraient bien faire partie d’une école de plus, en identifiant le professeur public en tant que maître. Mais les seuls maîtres, dit Nietzsche, ce sont les intempestifs, ceux qui créent et qui arrivent à attraper sous les événements bruyants, les petits événements silencieux (à la fois trop tôt – trop tard, déjà là, pas encore) annonçant la composition de nouvelles forces… Et pourquoi pas le 2 juin 87 ?
En effet la philosophie pratique que Deleuze ne cesse d’expérimenter au hasard d’autres rencontres, dans d’autres lieux, reste inséparable pour ceux qui l’ont suivi, et non seulement à Paris VIII, de l’exercice le moins facile à continuer non nécessairement par le matériau philosophique. Car c’est à même le réel qu’on peut tout vivre en événement, en faire une production d’existence nouvelle, une relation si petite soit-elle entre tous les devenirs minoritaires du monde. Sans doute une « politique » aussi ; dès lors l’agencement-sympathie fonctionne davantage, davantage, d’autant plus imperceptible, soyez-en sûrs.