La marche du temps

La représentation politique en question: parité ou mixité?

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La crise de légitimité des représentants installés dans les institutions politiques se révèle à la faveur d’une désaffection à l’égard de la politique traditionnelle ; elle rend possible la mise en cause de ce qui était jusqu’alors considéré comme le seul système démocratique possible : la démocratie représentative. La béance entre les principes proclamés et l’exercice de la citoyenneté apparaît de plus en plus flagrante. Et l’absence des femmes, si faiblement représentées, au regard de leur place dans la société, devient un révélateur puissant du dysfonctionnement du système politique dont les fondements peuvent être, alors, interrogés.

Nous sommes, en France, les héritiers et les héritières des droits et des institutions mis en oeuvre depuis 1789. Or, l’exclusion des femmes, constitutive de la démocratie représentative, a servi à légitimer l’accaparement de la représentation par une minorité d’hommes appartenant à « l’élite économique, politique et intellectuelle » qui a confisqué, à son profit, les principes universels républicains. L’exclusion des femmes fut la condition et le symptôme d’une reconstitution homogène du corps politique nécessaire à l’Etat moderne pour réduire à l’UN, la multiplicité humaine dont les femmes sont le signe visible et donc incontournable.

Des règles ont été éditées, des codes ont été forgés, des modèles ont été façonnés en un système si bien verrouillé que, malgré les principes inscrits dans la Constitution, à l’encontre des lois égalitaires votées, tous les partis, quelle que soit leur appartenance politique, reproduisent un modèle de pouvoir qui est dressé comme un obstacle à l’entrée des femmes en politique. Ces pratiques de pouvoir se sont instituées en harmonie avec la constitution des genres qui assignait à chacun une fonction fondée sur une identité sociale particulière. Héritage historique si fortement ancré qu’il a déterminé l’appartenance des femmes, dans leur ensemble, à un groupe dominé et discriminé et fait apparaître l’humanité comme étant composée de deux catégories socialement distinctes : hommes et femmes. C’est pourquoi, le mouvement en faveur d’une égalité réelle de la représentation politique nous semble inaugurer une ère nouvelle vers une démocratie plus authentique, vers la réalisation de la démocratie.

Cependant, les femmes, pas plus que les hommes ne constituent en elles-mêmes une catégorie sociale homogène. L’humanité est multiple et les antagonismes sociaux ne le sont pas moins. Dans ces conditions, demander, par des dispositions législatives, en l’absence d’une mobilisation sociale, la réalisation de la parité politique entre hommes et femmes, c’est introduire une ambiguïté voire entretenir l’illusion d’une représentation réelle. Ce qui, comme slogan, peut paraître comme un point de départ, une simple mesure de justice, risque de devenir une impasse. Exiger la parité dans le cadre des règles et des codes qui ont exclu les femmes, et qui ont servi non pas les hommes mais des hommes, c’est prendre le risque d’avaliser la différence sociale et politique des sexes, historiquement construite ; c’est accepter la séparation du corps politique en deux sexes socialement distincts et occulter une fois de plus les différences entre les femmes elles-mêmes et la multiplicité de leurs positions ; c’est enfin laisser croire que les femmes ne peuvent accéder au politique qu’en tant que membre d’un groupe homogène, en bref, c’est reproduire le modèle libéral masculin sans introduire la moindre rupture dans ce qui, précisément, a conduit la démocratie dans l’impasse. Vu ainsi, le potentiel des contributions singulières des individus aux affaires de la cité, condition fondamentale de la citoyenneté démocratique, demeurerait encore une fois bloqué.

De surcroît l’idée de parité dont la force symbolique n’échappe à personne se pose hors d’une réalité : dans l’état des rapports sociaux actuels, un homme et une femme ne sont pas équivalents en terme de rapports de pouvoir et cinquante hommes peuvent user des rouages du système au point de rendre inefficient l’intervention de cinquante femmes. L’absence de mouvement social laisse libre cours aux ambitions individuelles, aux calculs politiques de tous ordres, aux propositions démagogiques et, quelles que soient les motivations d’hommes politiques en mal de légitimité, l’idée de parité pensée comme un recours à un juste droit est en cours d’instrumentalisation. Dans l’état présent du monde politique, cette idée entretient: l’illusion d’un changement de rapports de force entre les hommes et les femmes en laissant croire, de fait, aux transformations des antagonismes par le simple vote d’une loi.

Malgré une des plus vieilles idées du féminisme historique, nous sommes bien placées pour savoir que « le mépris des droits des femmes » n’est pas l’unique cause de la « corruption de gouverne ment », pas plus que le faible nombre des élues n’est « une des causes fondamentales de la crise du politique ». Elle n’est que symptôme de l’échec d’un modèle politique fondé sur la reproduction d’une souveraineté une et indivisible, incapable d’intégrer des êtres humains concrets, sexuellement différenciés.

Et, si nous prenons en considération la « Déclaration d’Athènes » du 3 novembre 1992, élaborée par les femmes installées dans des postes de décisions au cours du premier sommet européen « Femmes au pouvoir », il est clair que les femmes présentes, données comme figures emblématiques de l’universel, ne représentaient et ne représenteront que l’état des rapports de force existant socialement, c’est-à-dire qu’elles étaient et resteront loin, bien loin de l’ensemble des femmes. Dans ce mode de penser l’universalité – dans l’aplanissement des différences =- la notion de parité postule l’idée d’égalité elle ne permet pas d’en interroger la nature et, du coup, le mouvement engendré par l’idée de parité laisse supposer que, dès le vote de la loi, les inégalités de sexes cesseront d’être.

Aussi il nous semble que l’idée de mixité dans l’égale représentation de tous et de toutes, parce qu’elle peut devenir « un instrument de transformation des rapports de pouvoir », permet de ne pas reproduire le modèle du citoyen représentant aux capacités définies selon les besoins de la minorité dominante et d’introduire l’égalité en même temps que les différences dans toutes les instances de pouvoir où règne, sans partage, la logique du pouvoir masculin quel que soit l’individu en fonction.

Au moment où ce modèle est en crise manifeste, le mouvement en faveur d’une égalité réelle de la représentation politique pourrait constituer un puissant point de départ pour la remise en cause de ce modèle, sans laquelle la réalisation de la démocratie nous paraît impossible.