Revue des revues

Cette nouvelle rubrique parue pour la première fois dans le numéro 1994/5-6 (n° 25-26) veut contribuer à faciliter la connaissance d’initiatives éditoriales et tenter de raccourcir le temps qui sépare souvent l’usage d’un travail de réflexion du moment de sa production faciliter son appropriation scientifique

Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 105, décembre 1994, « Stratégies de reproduction et transmission des pouvoirs » (54, boulevard Raspail, 75006 Paris).

Diogène, n° 168, octobre-décembre 1994, « La responsabilité sociale de l’historien », (UNESCO, 1, rue Miollis, 75006 Paris).

Vingtième siècle, n° 45, janvier-mars 1995 (Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques, 44, rue du Four, 75006 Paris).

Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 41, n°4, octobre-décembre 1994 (44, rue du Four, 75006 Paris).

Cahiers des Sciences humaines, vol. 30, n°3, 1994, « Incertitudes identitaires » (Éditions de PORSTOM, 72, route d’Aulnay, 93143 Bondy).

De prime abord, tout semble séparer les revues que nous avons choisies d’évoquer dans cette livraison, tant du point de vue de leur appartenance disciplinaire que de leurs objets apparents, de la manière de les traiter et des terrains investis. Cependant, les unes témoignent des stratégies de formation d’une relation de domination et de leur reproduction alors que d’autres mettent l’accent sur leurs effets structurants chez les populations qui les subissent.

Comment le monde social peut-il persévérer dans son être ? Comment sa structure peut-elle se reproduire – et évoluer – d’une génération à l’autre ? Actes de la Recherche en Sciences Sociales consacre sa dernière livraison à l’examen de cette question. Rompant avec la vision strictement structuraliste, Pierre Bourdieu analyse et classe les différents modes de domination à partir des relations entre « la structure de la distribution du capital et (…) les mécanismes qui tendent à en assurer la reproduction » d’une part et les dispositions à la reproduction de l’autre. L’accent mis sur les stratégies de reproduction permet « de prendre acte des contraintes structurelles qui pèsent sur les agents (contre certaines formes d’individualismes méthodologiques) en même temps que de la possibilité de réponses actives à ces contraintes (contre certaines versions mécanistes du structuralisme) ». Ainsi dégage-t-il les grandes classes de stratégies de reproduction définies en relation avec des mécanismes de reproduction, institutionnalisés ou non, qui lui permettent d’inscrire son analyse dans une perspective ethnologique.

En effet, cette livraison d’Actes de la recherche en sciences sociales passe en revue un ensemble de stratégies de reproduction de groupes sociaux d’autant plus différenciés qu’ils participent d’univers sociaux très différents dans l’espace et dans le temps. Cette succession de contributions a l’avantage de mettre en évidence à quel point les stratégies de reproduction peuvent être structurées et sembler pérennes. En même temps, elles sont susceptibles de prendre des formes inédites en fonction des configurations sociales et des calculs des acteurs en produisant des habilitations, des déchéances et des réhabilitations d’habitus, en tout ou partie. Dans le même mouvement, ce numéro montre comment une même démarche sociologique, dès lors qu’elle s’attache aux propriétés sociales et d’action des acteurs, peut rendre compte de stratégies concernant des groupes sociaux très différents, du rôle des comices dans la Rome antique aux princes-évêques de la Renaissance en Allemagne, des ruraux de l’Oisans à l’évolution qu’enregistre le roman proustien des transactions de groupes sociaux comme celui de la bourgeoisie et de l’aristocratie françaises à la charnière des XIXème et XXème siècles.

Dans « Repenser le politique dans la République romaine », Egon Flaig s’intéresse à l’élection des magistrats romains par le peuple. Face à la projection d’une vision démocratique sur une conjoncture antique, l’auteur démontre que laisser le soin aux citoyens romains de sélectionner les sénateurs par une procédure électorale permettait avant tout à l’aristocratie romaine d’éviter les rivalités intestines immanquablement liées à la cooptation. Avec Hervé Joly, nous pénétrons dans l’univers des grandes entreprises chimiques allemandes et de leurs règles singulières de succession managériale. Nous avons ici affaire à un système de production d’élites dirigeantes dont les axes sont la possession du diplôme universitaire et la fidélité à l’entreprise comme éléments de sélection. Contrairement au modèle français, il n’est pas nécessaire que ces dernières soient propriétaires du capital ou issues de grandes écoles ni même qu’elles s’investissent dans une activité relationnelle intense. En dehors de leur période d’occupation des postes directeurs, les dirigeants allemands sont pour l’essentiel des anonymes, avant comme après le bref exercice de leur fonction à la tête de la puissante industrie chimique allemande. Contrairement aux représentations liées au secteur industriel, ces « organisations peuvent donc apparaître proches du modèle bureaucratique par leur permanence qui dépasse celle des personnalités qui les dirigent. »

À la lecture des intentions de Catherine Bidou-Zachariasen, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’une gageure. En effet, elle nous invite à faire des personnages du roman proustien des personnages « réels », leurs relations et modes de vie romancés l’expression d’une théorie proustienne des rapports sociaux. Son usage des personnages, de la duchesse de Guermantes et de Sidonie Verdurin, comme représentants d’espaces sociaux autonomes dont les relations et rapports de force se transforment montre tout le bénéfice qu’un sociologue peut tirer de l’analyse d’une oeuvre littéraire. Proust lui-même se révèle être un observateur averti sinon un théoricien des phénomènes de croyance structurant le regard et les rapports sociaux. Et de nous renvoyer à cette phrase de Proust : « C’est un tort des gens du monde de ne pas comprendre que, s’ils veulent que nous croyions en eux, il faudrait d’abord qu’ils crussent en eux-mêmes, ou du moins qu’ils respectassent les éléments de notre croyance… »

Les lignes de force théoriques qui inspirent habituellement Actes de la Recherche en Sciences Sociales révèlent dans ce numéro leur heuristicité, ne serait-ce que par la variété des sujets abordés. Les frontières académiques entre l’histoire (dans toutes ses variantes et spécialités), la sociologie, la littérature, l’ethnologie, etc., sont ici disqualifiées en même temps que leur pertinence. Les limites fétichisées, temporelles, géographiques, institutionnelles qui constituent les éléments de visibilité d’un grand nombre de disciplines académiques sont ici abordées – dans les deux sens du terme – transversalement par un axe de recherche ambitieux et suffisamment cohérent pour embrasser les sujets les plus divers.

Comme répondant à l’interrogation d’Actes de la Recherche en Sciences Sociales à propos du conatus du monde social, la revue Diogène nous propose dans sa livraison d’octobre-décembre une réflexion sur la « responsabilité sociale de l’historien ». L’histoire se présente comme une activité sociale orientée vers la mise en place et la préservation de « valeurs sociales partagées », vers la création d’« un rapport de parenté entre les ascendants proches et lointains, (d’)un sentiment de continuité à l’intérieur du groupe, du peuple ou de la nation ».

Malgré une réflexion sur la responsabilité de l’historien, l’évocation de diverses méthodes et l’invocation même, par certains auteurs dont Christian Meier, de la « science historique », le sens même du terme “histoire” demeure vague. Sont successivement invoqués, surgis du panthéon de la discipline, Chateaubriand, Tocqueville, Augustin Thierry et Marc Bloch, Michel de Certeau, Paul Veyne et François Furet. À l’évocation de ces noms prestigieux, aux démarches et aux conceptions du métier d’historien si diverses – dans une vision consensuelle, les historiens les qualifieraient de complémentaires, comment ne pas penser l’histoire comme un espace de luttes pour la fabrication et le contrôle de la mémoire sociale ? Sa démarche, à la fois enjeu et instrument de cette lutte, ne constituerait plus, contrairement par exemple à la psychanalyse et à la sociologie, l’élément qui structurerait l’identité de la discipline. Dans ce cas, son unité ne résiderait plus que dans l’intérêt collectif de ses membres envers toutes les formes d’un passé constamment refaçonné en fonction des enjeux du présent. C’est, semble-t-il, ce que traduit ce numéro par sa thématique de la responsabilité sociale de la profession ? Encore faut-il s’interroger sur les enjeux de la réactivation d’un tel débat, à la fois dans Diogène et dans Vingtième siècle, qui ne laisse pas d’être récurrent ?

En effet, la revue Vingtième siècle publie un texte, « Tristesse de l’historien », précédemment publié dans Esprit le premier avril 1939 par Henri-Irénée Marrou sous son pseudonyme d’Henri Davenson. À partir de l’Introduction à la philosophie de l’histoire écrit par son condisciple de la rue d’Ulm, Raymond Aron, l’historien de saint Augustin s’attaque sans concession, sous une forme alerte et caustique, aux prétentions scientifiques de ses collègues. Hasard ou préoccupation actuelle des historiens ? Est-ce seulement une coïncidence que l’auteur de la présentation du numéro de Diogène soit membre du comité de rédaction de Vingtième siècle ? Les historiens douteraient-ils de leur praxis ?

Un élément de réponse est donné par François Bédarida dans sa présentation du numéro de Diogène. Ce débat constituerait une des conséquences des liens transdisciplinaires croissants qu’entretiendraient certains possesseurs du label “historien” avec les représentants des sciences sociales, notamment les sociologues. Cette défense et illustration du discours historique classique et par-là même des historiens qui le formulent réagit à l’offensive de ces « déconstructions postmodernistes ». « Quelle responsabilité resterait-il à l’historien si l’histoire n’était plus que représentation et discours et si, comme le soutenait Nietzsche, il n’y avait pas de vérité, mais seulement des interprétations ? » Voici donc le sacrilège nommé et dénoncé dans le même mouvement ! Le passé que les historiens sont censés exhumer et exposer à leurs concitoyens ne serait qu’illusion. Les historiens trébucheraient sous le coup d’une accusation de « naïveté », sous les coups de ces « déconstructeurs post-modernistes ». Entre l’approche épistémologique qui fonde la démarche historique et l’approche littéraire qui assure son audience, le divorce serait-il consommé ?

À l’interrogation pessimiste d’Henri-Irénée Marrou – l’« histoire a-t-elle suffisamment reconnu son échec, son incapacité à atteindre la vérité positive ? » – succède l’invocation par François Bédarida de « l’exigence de vérité, dont l’historien, au lieu de tenter de la minimiser, doit proclamer bien haut qu’elle est l’étoile qui le guide. Étoile lointaine, fugace, parfois voilée de nuées, mais sans elle sur quelle assise pourrait reposer la notion de responsabilité ? » Cette « exigence de vérité » revendiquée par François Bédarida suppose que, pour lui, elle n’est pas remplie par les sciences sociales. Déjà en 1939, Marrou avait absous les historiens en arguant de cet amour narcissique qui consiste à se projeter dans le corps réincarné d’autrui. Les faits, si difficilement amassés, les interprétations si difficilcnent dégagées, suffiraient à produire un effet de connaissance en même temps que le plaisir de l’historien. Aujourd’hui encore, cette magie serait toujours nécessaire mais insuffisante à fonder en raison la démarche historique. D’où la stratégie qui semble se dégager de ce numéro de Diogène, fondée sur le renforcement de la réflexion épistémologique à propos de la démarche positiviste de l’historien et la promotion de sa responsabilité sociale. Dans cette logique, Paul Ricoeur prend à contre-pied ceux qui séparent arbitrairement explication et récit en mettant en valeur « les ressources d’organisation structurale du récit » et en montrant que tout discours, aussi élaboré soit-il, positiviste ou non, porte en lui-même les limites de sa pertinence. Aussi revendique-t-il pour les historiens le droit d’user de ce discours sous la condition, bien sûr, qu’ils soient conscients des tenants et des aboutissants de leur démarche.

L’article que Robert O. Paxton, l’auteur de La France de Vichy, publie dans Vingtième siècle devient l’illustration du lien prôné entre la responsabilité sociale de l’historien et l’exigence de méthode. Il s’insurge contre le nominalisme ou la myopie de certains historiens qui refusent de considérer les similitudes entre le nazisme allemand et le fascisme italien. L’histoire comparée devient un instrument heuristique qui, appliqué aux diverses formes de fascisme, permet d’en révéler les fonctions, de le définir comme « un système d’autorité et d’encadrement qui promet de renforcer l’unité, l’énergie et la pureté d’une communauté moderne, c’est-à-dire déjà consciente d’elle-même en face d’autres communautés ». Dans cette veine et en s’appuyant sur d’autres fondements méthodologiques, Judith Wishnia aborde la question du fondement de l’identité nationale à partir du problème posé après la première guerre mondiale par les enfants des femmes françaises violées par des soldats allemands. Ces enfants sont-ils français ? Doit-on, à l’encontre des dogmes catholiques, autoriser les avortements ou privilégier d’autres options comme l’abandon et la prise en charge de ces enfants par l’Assistance publique en protégeant le nom et la réputation des mères ? De son côté, la contribution de Serge Barcellini portant « Sur deux journées nationales commémorant la déportation et les persécutions des “années noires” » rend compte des luttes et des enjeux de la construction et de l’appropriation des lieux de mémoire comme de leurs effets sur la formation de l’identité républicaine française après la seconde guerre mondiale.

Dans cette même livraison, Vingtième siècle publie un article de Yehoshua Mathias consacré à Paul Bourget, figure de proue du « roman à thèse » à la charnière des XIXème et XXème siècles. La démarche de cet historien est comparable à celle qui anime Martin Babelon dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine. Auteur d’une thèse sur « Balzac et la représentation ou les contradictions du mimétisme », il fait des romans de Balzac une oeuvre mobilisable par le sociologue et l’historien pour identifier les usages et les collusions parmi les diverses élites française au moment de la Restauration mais aussi les images et les stigmatisations d’autres milieux sociaux par celles-ci. Yehoshua Mathias le démontre de manière tout aussi convaincante à propos de l’œuvre de Paul Bourget quelques années plus tard. C’est précisément à l’époque de Balzac que s’invente le roman moderne, que se met en place progressivement son marché et sa production.

Signalons dans ce même numéro de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, un article stimulant de Hans Erich Bödeker consacré à la transformation de l’organisation spatiale et au changement des structures de l’habitat dans le Nord-Ouest de l’Allemagne vers 1800, liée à l’émergence des marchands et à leurs besoins sociaux. L’auteur y relève que la « vie unissant hommes et espaces est de plus en plus liée au pouvoir de domination, à l’expression des rôles sociaux, au besoin de se mettre en valeur, à la solidarité de groupes et à l’identification des couches sociales ». Inspiré des travaux de Jürgen Habermas à propos de l’espace public, Hans Erich Bödeker observe l’émergence d’une nouvelle structure d’habitat, différenciée et spécialisée, qui transforme « la maison marchande, à l’origine construction utilitaire, en un lieu d’habitation et de représentation ». Mais il a aussi l’heureux réflexe de penser à partir de ce constat la transformation des comportements sociaux en faisant de la structure de l’habitat un élément constitutif du processus de socialisation.

L’intérêt de l’article de Jacques-Guy Petit consacré à Benjamin Appert (1797-1873) réside dans la mise en valeur durant la Restauration de l’importance et de la force de ces réseaux philanthropiques qui concourent à structurer l’opposition libérale tant au niveau organisationnel qu’au niveau « programmatique ». « Les travaux récents de J.- Cl. Vimont ont montré combien la répression politique, à partir de 1822, contribua au développement des réseaux de solidarité dans l’opposition et à l’approfondissement de la réflexion et des projets de réforme des libéraux ». Ils concourent à populariser et à rendre public les problèmes liés à la question sociale (natalité, éducation, santé, paupérisme, délinquance, prison, etc.) avant la Révolution de Juillet et la révolte des canuts de 1831. En filigrane, nous relevons dès cette époque l’importance de la référence aux masses, de son omniprésence dans la mise en valeur d’une activité d’opposition au régime. Il semble que les réseaux philanthropiques soient une médiation essentielle dans cette conjoncture. Ce n’est pas un des moindres intérêts de cet article que de le laisser entrevoir. Après la Révolution de Juillet, Benjamin Appert deviendra un personnage important à la Cour. Vers 1835, il connaîtra la disgrâce et perdra progressivement le soutien de ses amis philanthropes qui continueront à peupler les postes ministériels et administratifs. Dans le même temps, les travaux sur le monde carcéral d’Alexis de Tocqueville et Beaumont supplanteront ceux de Benjamin Appert dans une « opinion publique » définie et relayée par le journal Le Constitutionnel.

Les Cahiers des Sciences humaines, publication trimestrielle de l’Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération, abordent la thématique devenue classique dans les revues, des « incertitudes identitaires » par le biais de la notion d’« événement ». Cette revue montre et démontre au gré d’articles souvent de valeur que la confrontation avec l’État et ses institutions est toujours à la source des incertitudes identitaires répertoriées voire de stratégies d’acculturation perçues comme la conséquence d’un travail de définition par l’État des contours identitaires. Chez tous les groupes étudiés, de la Nouvelle Zélande au Mexique, de la Thaïlande à la Bolivie, la crise d’identité trahit une obligation de négocier ce que l’on est avec l’autre, incarné par l’État, devenu le partenaire obligé de cette relation. Toutes les populations concernées par ces incertitudes identitaires ont pour particularité d’être situées aux antipodes sociaux de l’État et des groupes qui le contrôlent, les rendant très sensibles à ses effets normatifs.

La relation entre les incertitudes identitaires et l’État est curieusement toujours abordée du côté de l’événement/crise d’identité et de ses conséquences pour ceux qui le vivent. Cependant, le rôle de (re)construction et de gestion des identités par l’État n’apparaît au mieux qu’a contrario, comme s’il allait de soi que sa présence et son rôle soient la cause et le vecteur des crises identitaires répertoriées. Ainsi, la tentative de définir le caractère authentique du patrimoine culturel des Indiens du Nord-Est du Mexique, analysée par Anath Ariel de Vidas, met en relief l’aspect « ressource » qu’il constitue pour l’État mexicain, conséquence de son rôle accru dans la gestion des échanges marchands et de l’élargissement des marchés dans le cadre de l’ALENA. Cette marchandisation et représentation croissante des liens sociaux qui en résultent figent l’identité comme un produit et méconnaît le travail d’actualisation que ses porteurs, collectivement ou individuellement – voir ici l’article de Michel Agier sur les stratégies identitaires d’une prêtrise annoncée au Brésil – effectuent « spontanément », lequel travail est répudié par l’État. « La culture “millénaire” qui, pour ces derniers, n’est qu’un reflet partiel et temporel de leur identité sert en effet de psyché collective à la société nationale ». La ressource culturelle et symbolique ainsi produite est le moyen pour l’État mexicain de montrer son caractère démocratique et pluraliste, condition sine qua non de l’accès à des financements internationaux, comme le montre entre autres points intéressants l’affaire du barrage San Juan Tetelcingo retracée par Aline Hémond. Pour l’avoir oublié et face aux réactivations identitaires des victimes indiennes, l’État mexicain perd à cette occasion le soutien financier d’organisations internationales.

L’article de Bertrand F. Gérard consacré à la notion de « frontière » aux États Unis d’Amérique a l’avantage de relater l’usage de cette thématique comme facteur de construction d’identité de la part d’une population en rupture de ban avec le Vieux Continent. Contrainte de s’affirmer face à des populations autochtones, elle les stigmatisera comme figure de la sauvagerie et du désordre. Chaque pionnier deviendra le porteur d’une limite au-delà de laquelle l’abîme est présent. Dès lors, chacun d’eux incarnera un destin providentiel qui lui imposera de consacrer son existence à en reculer les limites. L’auteur décrit comment cette thématique issue des pionniers a concouru à structurer l’identité d’une politique blanche à l’intérieur des États Unis (Noirs, droits civiques, Indiens, politique d’intégration, etc.). À l’extérieur, face à l’expansion du communisme en Europe et en Asie, cette conception a amené les Américains à percevoir le Viêt-cong comme le nouvel Indien et justifié l’usage de l’Indien intégré et américain comme soldat d’élite particulièrement compétent dans la lutte contre celui-ci pendant la guerre du Vietnam. Le concept américain de « frontière » qui structure l’individualité conquérante américaine ne relève donc pas d’une définition géographique. Il justifie l’action de l’Américain partout où il est présent, où il pense identifier près de lui un abîme du désordre et de la sauvagerie. « Il apparaît ainsi que comme source et comme projet la Frontière ne peut s’achever. »

Pour clore cette revue des revues et à la suite des articles de Diogène, Vingtième siècle, la Revue d’histoire moderne et contemporaine et les Cahiers des sciences humaines, soulignons le problème constitué par l’usage tel quel de la catégorie « événement » forgée en dehors d’un espace proprement scientifique. Sont ainsi laissés dans l’ombre les propriétés sociales et les intérêts de ceux qui se sont investis dans la définition de l’« événement » dans la logique de luttes sociales qui ne peuvent être identifiées strictement aux exigences du travail scientifique.