Kou s’na kirtassi ? Andra Bahari ni !

« Tu n’as pas de papiers ? Fous le camp dans la mer ! ».Pour toi Bendoi, instituteur, gentilhomme de Sima, lecteur de Montaigne et de La Fontaine,
Mort en mer avec ton fils en juin 2002.

« – Tsi dzwala ni venze, be ni si yengue
Andra moroni bassi, ivo ou venzao lazimou, ou venze wawo walio moroni oho »

« – Je suis née pour avoir part, non à la haine, mais à l’amour.
Va donc dans l’autre monde, et puisqu’il faut que tu aimes, aime ceux qui demeurent là bas »

Sophocle, Antigone.

Nous, gens de Nzwani, qui avons vécu, qui vivons encore, qui vivrons bientôt à Mayotte « clandestinement » nous savons bien désormais que notre vie n’est, pour les représentants du gouvernement français, rien dont on puisse parler sérieusement.

Nos sœurs, nos frères, nos enfants sont morts en mer, noyés et dévorés par les requins depuis l’instauration du « visa » qui a fait de nous des hors la loi dans notre propre archipel. Le « visa » est quelque chose qui a été inventé loin de chez nous spécialement pour nous. Il nous faut du temps pour comprendre ce que c’est : c’est quelque chose que vous devez avoir pour être là où vous êtes, parce que vous êtes ce que vous êtes, mais que vous ne pouvez justement pas avoir parce que vous êtes ce que vous êtes.

Nous les gens de Nzwani nous sommes souvent noirs comme du charbon et souvent nous ne parlons pas bien le français.

Ah si nous avions suffisamment de voix, suffisamment de force, pour dire au monde QUI nous a tué et comment on continue de nous faire mourir – si nous pouvions faire qu’arrivent à ceux qui veulent des papiers les noms de ceux qui sont morts. Chaque nom, et le visage de chacun d’eux.
Est-ce que cela ferait quelque chose ?

Le poète Zbigniew Herbert dit :

Nziro ya hanguia madzina
Ya wantrou wawo wafa
Wa ko wana ikondro ya zizo zako hidjiri
Ne zilio amba kaza koma hou hidjiri
Zi kirtassi ka zina roho
Zi zimi wawo wafa
Hawousikitifou
(…)
Nahika ou dala wawo walatsiha
Idounia imegneha

Comme il est difficile d’établir les noms
De tous ceux qui ont péri
Dans leur lutte contre une puissance inhumaine
Les statistiques officielles
Réduisent leur nombre
En redoublant de cruauté
Elles déciment ceux qui sont morts de mort violente
(…)
L’ignorance de ceux qui ont disparu
Sape la réalité du monde.

Mais qu’est-ce que cela leur ferait à eux ?

Ils se diraient peut-être entre eux : ces nègres ne sont pas comme nous, ils vivent avec la mort, avec la violence, avec la maladie… ils ne peuvent pas ressentir ce que nous ressentirions, nous, si on nous faisait cela. La réalité de leur monde de charbon n’est pas menacée par tout cela, parce qu’elle est faite de tout cela. Ils ne savent même pas compter.

Un préfet ne va pas dans un Kwassa-Kwassa, ses enfants ne peuvent pas se noyer dans l’océan, et lui ne peut pas vouloir qu’ils soient soignés pour des maladies qu’ils n’auront jamais. Et un ministre sait-il même à quoi ressemble un Kwassa-Kwassa ?

Pourquoi d’ailleurs ces français s’intéresseraient-ils à nous ?
Ils se moquent bien de savoir que si beaucoup d’entre nous vivent dans cette île c’est parce qu’ils s’y sentent tout simplement chez eux. Mais les français ont le formidable pouvoir de rendre ce sentiment incongru et malséant dans celui qui l’éprouve : est-ce que je suis vraiment chez moi ici à Mayotte ? Apparemment selon le premier gendarme venu ici pour la première fois de sa vie : « Non ! » Que je m’en aille, et que je crève en mer si je m’avise de revenir. C’est comme ça que lui gagne sa vie, ici, chez lui – avec sa peau rouge et son odeur d’aisselles.

Les Wazungus ne parlent pas notre langue, mais, à la différence de nous, ils sont quand même chez eux ici. C’est dans leur langue à eux qu’ils habitent cette île – le préfet, les gendarmes, la police ne savent rien de nous, des liens familiaux qui nous unissent depuis une époque où leur France elle-même n’existait pas, mais quand même : ils sont ici chez eux (pour la durée de leur mutation, pour quatre années), après ils repartent les poches pleines, oublieux des morts et des vivants, et nous, qui n’irons jamais nulle part ailleurs que sur ces îles, nous n’y sommes pas chez nous – nous sommes, nous, les étrangers et nous allons vivre comme nous pourrons avec les morts qu’on nous aura laissés.

Comment comprendraient-ils, à supposer qu’ils le veuillent, puisqu’ils ne peuvent même pas parler avec nous et nous écoutent bredouiller du haut de leur bon et beau français (les anciens disaient : « il ne faut jamais dire non à un m’zungu, on pourrait le vexer, lui il parle dans sa langue maternelle et il faut le laisser »).

Pourtant beaucoup d’entre nous travaillent ici : nous construisons les maisons des français à peau noire. Des maisons dont vous ne devez avoir aucune idée. Elles pourraient loger 150 personnes. Nous travaillons aussi dans les champs des français à peau noire. C’est comme cela que nous gagnons ou ne gagnons pas notre vie. Il arrive qu’après avoir construit les maisons, nous n’ayons pas eu le temps de récupérer notre salaire parce que le propriétaire avait justement invité la gendarmerie ce jour là. Nous avons été raccompagnés à la frontière sans un sou, tels que nous étions. On nous prend même dans les rivières, et on nous traîne tels qu’on nous trouve, avec notre serviette de bain autour des reins.
Nous travaillons aussi (clandestinement) dans des sociétés du bâtiment, dans des garages, chez les gens qui nous font nettoyer leur maison… Nous travaillons jusqu’à ce qu’on nous mette dehors.

Il est vrai aussi que certains d’entre nous volent.
Nous volons les français, blancs ou noirs, et nous nous retrouvons dans une prison faite pour nous.
Nous volons.
Ne nous excusez pas.
Nous ne demandons pas d’excuses.
Après tout la France a volé, pillé même, tant de pays et tué tant de gens…..

Que pouvons nous attendre de gens qui n’ont aucune honte d’appartenir à une
nation qui a forcé des peuples entiers au travail servile, qui a envoyé dans ses batailles nos propres grands parents, qui a bu le sang de la plupart des peuples de l’océan Indien ?

Matso

Vit de temps en temps à Mayotte et aime à circuler dans le Nioumakélé (l'arrière pays anjouanais). Il a enseigné naguère le français dans la commune de Sima (Anjouan) et a composé quelques chansons. Il a acquis son surnom (qui signifie : « les yeux ») à Mayotte. Ses amis ont tenu à ce que son texte soit signé : « Matso ya na makyo », « les yeux et les oreilles ».