L’exposition de la chair chez Pasolini

Poursuivant la réflexion de Pasolini dans le poème La crucifixion, Michael Hardt fait de la passion du Christ le modèle de l’offrande de la chair, de l’affirmation païenne de la continuité entre immanence et transcendance. Par l’érotisme de son exposition sur la croix, le Christ nous invite à nous unir comme lui dans la chair. Il fait partager l’expérience de la chair, de sa souffrance et de sa joie à ceux qui le regardent, et arrache ce faisant le pouvoir de la corrompre à ses tortionnaires. Il rayonne de la puissance de l’amour.

La crocifissione

Ma noi predichiamo Cristo crocifisso :
scandalo pe’Giudei, stoltezza
pe’ Gentili

Paolo, Lettera ai Corinti

Tutte le piaghe sono al sole
ed Egli muore sotto gli occhi
di tutti: perfino la madre
sotto il petto, il ventre, i ginocchi,
guarda il Suo corpo patire.
L’alba e il vespro Gli fanno luce
sulle braccia aperte e l’Aprile
intenerisce il Suo esibire
la morte a sguardi che Lo bruciano

Perché Cristo fu ESPOSTO in Croce?
Oh scossa del cuore al nudo
corpo del giovinetto…atroce
offesa al suo pudore crudo…
Il sole e gli sguardi! La voce
estrema chiese a Dio perdono
con un singhiozzo di vergogna
rossa nel cielo senza suono,
tra pupille fresche e annoiate
di Lui : morte, sesso e gogna.

Bisogna esporsi (questo insegna
il povero Cristo inchiodato ?),
la chiarezza del cuore è degna
di ogni scherno, di ogni peccato
di ogni più nuda passione…
(questo vuol dire il Crocifisso ?
sacrificare ogni giorno il dono
rinunciare ogni giorno al perdono
sporgersi ingenui sull’abisso).

Noi staremo offerti sulla croce
alla gogna, tra le pupille
limpide di gioia feroce,
scoprendo all’ironia le stille
del sangue dal petto ai ginocchi,
miti, ridicoli, tremando
d’intelletto e passione nel gioco
del cuore arso dal suo fuoco,
per testimoniare lo scandalo.

La crucifixion

Mais nous proclamons nous un Christ
crucifié : scandale pour les juifs, folie pour
les païens.

Saint Paul, Epître aux Corinthiens.

Toutes les plaies sont au soleil
et Il meurt sous les yeux
de tous : sa mère même
sous sa poitrine, son ventre, ses genoux
regarde son corps souffrir.
L’aurore et le soir jettent une lumière
sur ses bras ouverts et avril
attendrit l’exhibition
de sa mort aux regards qui Le brûlent.

Pourquoi le Christ fut-il EXPOSÉ en Croix ?
Oh ébranlement du cœur devant le corps
nu du jeune homme… atroce
offense à sa pudeur crue…
Le soleil et les regards ! La voix
extrême demanda pardon à Dieu
avec un sanglot de honte
rouge dans le ciel muet,
entre ses pupilles fraîches et ennuyées :
mort, sexe et pilori.

Il faut s’exposer (est-ce l’enseignement
du pauvre Christ cloué ?)
la clarté du cœur est digne
de tout mépris, de tout péché,
de toute passion si nue soit-elle…
(est-ce là ce que veut dire le Crucifié ?
sacrifier chaque jour le don
renoncer chaque jour au pardon
se pencher naïfs sur l’abîme ?)

Nous resterons offerts sur la croix,
au pilori, entre les pupilles
limpides de joie féroce,
découvrant à l’ironie les gouttes
du sang de la poitrine aux genoux,
doux, ridicules, tremblant
d’intelligence et de passion dans le jeu
du cœur brûlant de son feu,
pour témoigner du scandale.

Pier Paolo Pasolini, Poésies, 1943-1970, traduit de l’italien par René de Ceccaty, Paris, Gallimard, 1990, p.90

Pour Giorgio Agamben

L’incarnation
De([[Ce texte de Michaël Hardt a été initialement publié en anglais sous le titre « Exposure : Pasolini in the Flesh », in Canadian Review of Comparative Literature, Volume XXIV, n° 3, septembre 1997, p. 579-587) sa cellule de prison Paul a écrit aux Philippins : « Adoptez l’un envers l’autre, dans vos relations mutuelles, la même attitude que celle trouvée dans le Christ. Bien qu’il fût de la forme de Dieu, il n’a pas considéré cette égalité divine comme une chose précieuse à exploiter. Au contraire, il s’est dépouillé en prenant la forme d’un esclave et en naissant comme les autres êtres humains. Et en prenant la forme humaine, il s’est abaissé et est devenu obéissant jusqu’à la mort, et même la mort sur la croix. »
Laisse-moi ! L’incarnation est total abandon – abandon à la chair. Paul écrit qu’en devenant chair le Christ a abandonné la forme de Dieu ; il s’est dépouillé en endossant la limite de la matière. Ce dépouillement de soi est l’exposition de la chair. C’est une sorte d’esclavage qui est apparu à Paul en prison comme libération. Qu’est-ce que le Christ a abandonné exactement quand il s’est dépouillé ? Il n’a certainement pas abandonné la divinité en tant que telle ; il s’est plutôt dépouillé de sa forme transcendantale et a fait entrer la divinité dans la matière. D’un côté cet être abandonné peut sembler précaire, sans fondation, lancé sur l’abîme, mais en réalité cet abandon témoigne au contraire de l’ampleur des surfaces de l’être. Le dépouillement ou la passion du Christ, l’évacuation du transcendantal, est l’affirmation de la plénitude de la matière, de l’ampleur de la chair.
L’incarnation est avant tout une thèse métaphysique selon laquelle l’essence et l’existence de l’être sont une seule et même chose. Il n’y a pas d’essence ontologique qui réside derrière le monde. Aucun être, ni Dieu, ni la nature ne reste en dehors de l’existence, au contraire chacun est complètement réalisé, complètement exprimé, sans résidu, dans la chair. L’incarnation signifie que la singularité absolue de tous les êtres, infinis et éternels, coïncide complètement avec le constant devenir-différent des modalités de l’existence. La figure du Christ a souvent été comprise comme une médiation dans la relation externe entre l’essence divine et l’existence dans le monde. Mais l’incarnation, le dépouillement du Christ, dénie toute possibilité d’extériorité et donc tout besoin de médiation. Toute substance transcendante imaginable, séparée du monde, est simplement une coquille vide, une forme dépouillée de tout être. Mieux, le transcendant est compris de manière plus appropriée comme résident à l’intérieur de la matière, immanente, qui devient son lieu d’habitat potentiel.([[« Le transcendant n’est pas une entité suprême surplombant toutes les choses ; le pur transcendant est le fait que chaque chose prenne place » (Agamben , 1991) .) La transcendance, la condition de possibilité de l’être, ne devrait pas être imaginée comme au-dessus ou en dessous de la matière – elle habite, plutôt, précisément à sa surface même. L’incarnation est l’affirmation qu’il n’y a ni opposition ni médiation nécessaire entre le transcendant et l’immanent, mais une complémentarité intime. Cette transcendance immanente est l’extériorité la plus proche de l’être, la potentialité de la chair.
L’incarnation est aussi une proposition théologique : la plénitude de la matière, l’ampleur de l’existence est divine. Pourquoi même parlerions-nous de divinité ici, alors que la forme de Dieu a été complètement dépouillée, abandonnée ? Parce que la divinité exprime la vitalité essentielle de l’existence. Les surfaces du monde sont chargées d’une intensité puissante. La divinité réside précisément sur les frontières ou les seuils entre les choses, à leurs limites, passionnées et exposées, comme si elles étaient entourées par un halo. L’incarnation abandonne toute idée d’un Dieu caché, toute notion transcendantale d’une divinité qui reste « pure » en dehors de l’exposition de la matière. Ceci est la bonne nouvelle qui nous est murmurée par l’ « ange impur » qu’aime Pasolini. Dans l’incarnation le divin se fait chair avec une vitalité électrique ; et en retour nos membres innocents deviennent divins, « con le carni brucianti/ di splendidi sorrisi » (« les chairs brûlantes de sourires étincelants » Pasolini, Poésies, 1943-1970, « Chair et ciel », p.69).
Finalement, l’incarnation est une injonction éthique : dépouille-toi, deviens chair ! C’est la leçon que le pauvre Christ cloué nous apprend. (À quel point nous avons peu réalisé que nous étions chair ! Nous ne savons même pas de quoi la chair est capable !) ; l’incarnation est un choix de joie et d’amour. Et la forme ultime de l’amour est précisément la croyance dans ce monde, tel qu’il est.([[« Seule la croyance au monde peut relier l’homme à ce qu’il voit et entend. Il faut que le cinéma filme, non pas le monde, mais la croyance à ce monde, notre seul lien… Chrétiens ou athées, dans notre universelle schizophrénie nous avons besoin de raisons de croire en ce monde » .( Deleuze, 1985, 223)) Ainsi soit-il (que pouvait vouloir dire d’autre Spinoza par amour de Dieu ?). Notre croyance ne peut finalement avoir d’autre objet que la chair. Devenir chair sera notre joie.

La vie du Christ dans la chair joue ce drame jusqu’au bout. Le dépouillement métaphysique qui s’accomplit dans l’incarnation au début de la vie du Christ est parfaitement balancé par la reconnaissance à la fin de sa vie de son abandon sur la croix. Ou plutôt, la naissance du Christ est seulement une incarnation formelle, un abandon nominal à ce monde. L’incarnation réelle s’accomplit sur le Calvaire. Ce n’est qu’appendu à la croix que le Christ se fait chair. Quand le corps nu exposé sur la croix crie dans un dernier soupir : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », la question ne peut être que rhétorique. L’abandon a pris place longtemps avant ; l’incarnation à la naissance était le symbole de ce dépouillement complet de tout recours possible. Ce qui est arrivé sur la croix, c’est que le Christ a accompli complètement cet abandon à la chair. Le Christ a été abandonné à la divinité de la chair, dans l’amour et la joie.

L’exposition
Prends moi maintenant ! Pasolini est fasciné par l’offre sans pudeur du corps du Christ sur la croix. Ses blessures sont ouvertes. Tout son corps – poitrine, ventre, sexe et genoux – est brûlant sous les yeux de la foule et l’attaque des éléments. Au moment de la mort, le Christ est entièrement corps, une pièce de chair ouverte, abandonnée, donnée. Voici que dans sa divinité dépouillée, ses surfaces rayonnantes brillent avec plus encore d’intensité.
L’exposition de la chair est érotique. La charge divine qui court sur les surfaces de l’être crée cette intensité, cette excitation. L’érotisme, comme le dit Georges Bataille, est approbation de la vie jusque dans la mort. L’incarnation du Christ est cette pure approbation de la vie, jusque dans la mort sur la croix. La mort fonctionne ici cependant non comme point de fascination ni comme instinct ou conduite de vie, mais plutôt comme une limite négative qui illumine par contraste l’affirmation de vie. Elle brise ou dissout la séparation, l’égoïsme, la discontinuité qui existe parmi les entités et les choses individuelles. Elle les dénude, les dépouille et les met en commun. L’érotisme est donc un état de communication qui témoigne de notre tension vers une possible continuité de l’être, par delà la prison du moi.([[« Le passage de l’état normal à celui de désir érotique suppose en nous la dissolution relative de l’être constitué dans l’ordre discontinu… C’est un état de communication, qui révèle la quête d’une continuité possible de l’être au-delà du repli sur soi » (Bataille, 1987, 23)) Les limites ou les frontières des entités individuelles deviennent des seuils de sensation des plaisirs – la montée et le retrait – des flux et des intensités.
L’exposition érotique, paradoxalement, n’implique pas vraiment de voir et d’être vu. En fait, l’exposition subvertit un certain régime de vision. La chair exposée ne révèle pas un moi secret qui aurait été caché, mais dissout plutôt tout moi assignable. Nous n’avons non seulement rien qui reste à cacher, mais nous ne présentons plus aucune chose séparée que les yeux pourraient attraper. Nous devenons imperceptibles. Dans l’érotisation nous nous perdons nous-mêmes, ou plutôt nous abandonnons notre discontinuité dans une divine et nue communion.
Le corps crucifié du Christ est exemplaire de cet érotisme. Pour Pasolini, cependant, en opposition à Bataille, l’érotisme n’est chargé d’aucune sorte de transgression. La transgression fonctionne toujours en relation (ou en complicité) avec une norme ou un tabou, nie les dictats de la norme et par là paradoxalement renforce les effets de la norme. L’acte transgressif ne refuse pas simplement la norme, mais plutôt la nie, la transcende et la complète. Il excède une limite, mais dans cet excès accrédite la limite elle-même. La transgression opère toujours à travers une dialectique négative. Si la norme était détruite, la transgression elle-même perdrait toute valeur. L’érotisme de Pasolini dépend non de la transgression mais du don. Aucune norme ou tabou ne forme une fondation négative et aucune synthèse ne transcende l’opposition. L’exposition opère plutôt par une logique d’émanation purement positive. Elle implique de se débarrasser, ou plus exactement de se dépouiller complètement de tout ce qui est externe à l’existence matérielle, et ensuite d’intensifier cette matérialité. Ce qui est exposé est la chair nue, l’immanence absolue, une pure affirmation.
La chair exposée n’est pas transgression mais scandale. En d’autres mots, l’exposition s’oppose franchement aux normes de propriété et les nie, mais son effet ne dépend pas de cette opposition, n’est pas étayée par elle. La violation de la norme n’est pas première par rapport à l’exposition ; la négation est secondaire, un constat, un accident. Elle retourne l’exposition à la norme – c’est cela sa grande offense. L’exposition opère dans l’ignorance de la norme, et mène donc, de la seule manière possible, à sa totale destruction. Le corps du Christ atteste le scandale, le scandale de la croix.

La crucifixion
Dans l’acte d’incarnation le Christ prend la forme d’un esclave et renonce à toute séparation divine, non dans une démonstration de refus ascétique mais plutôt dans une recherche de continuité avec la vie et la communauté. Cet être en commun est une échappée de la prison. Sacrifier un objet donné est une option de joie. L’exposition par la prise de la forme d’un esclave, forme que nous partageons tous, charrie cependant avec elle toujours et nécessairement la possibilité des plus horribles tourments, jusqu’au point de la torture sur la croix.
L’effet de la torture est toujours la séparation et la discontinuité même dans les situations d’extrême proximité et intimité. Souvent nous ne pouvons même pas reconnaître nos tortionnaires comme humains ; ils sont irrémédiablement autres pour nous (nous avons tendance à les penser comme des chiens ou des bêtes, alors qu’en réalité ces animaux ne se séparent jamais eux-mêmes de la sorte). Et en même temps la torture rend impossible de reconnaître la continuité de nos propres vies. Ce n’est pas moi qu’il encule, ce n’est pas moi qu’ils brûlent au fer rouge – ils peuvent seulement toucher mon corps. La torture nous force hors de la chair, elle nous force à nous séparer de nos corps, à nous faire nous-mêmes autres. L’expérience de la torture est une forme d’exil, aux niveaux les plus intimes de l’être – un exil hors du vivant. La torture rend impossible l’exposition de la chair, même quand paradoxalement nos tortionnaires essaient de nous mettre à nu.
Le miracle du Christ est de reprendre la chair aux soldats de l’Empire qui l’ont cloué sur la croix. Même dans son tourment le Christ vit la chair dans toute son intensité. La critique de la torture ne devrait pas demander que nous vivions à l’abri de toute violence et de toute souffrance – ce serait une vie sans intensité, toujours séparée d’avance de la violence de l’expérience. Nous devrions plutôt refuser la séparation de la chair que la torture entraîne : vivre la violence de l’expérience dans la chair, faire de notre souffrance un mode d’intensité et de joie. C’est le miracle que Pasolini voit dans la crucifixion. La souffrance de la crucifixion ne retombe pas dans le langage privé d’une individualité isolée, mais ouvre plutôt à un langage commun. C’est dans la mesure où la souffrance et la violence créent ce langage commun et cette expérience partagée de la chair qu’elles peuvent précisément être érotiques, car l’érotisation n’est rien d’autre qu’une expérience partagée intensément, cette charge électrique commune courant à travers notre chair.
Considérez par exemple comment des auteurs tels que le Marquis de Sade et Leopold von Sacher-Masoch construisent une sorte de violence rituelle à travers diverses institutions et contrats et s’efforcent d’inventer des langages communs de la chair. Leurs mises en scènes rituelles et imaginaires d’un bourreau et d’une victime cherchent à dépasser ou à vaincre la séparation qui caractérise notre torture quotidienne. Cette violence pointe donc en direction d’une continuité érotique, d’une affirmation de la vie. La notion d’exposition chez Pasolini partage ce projet de découvrir un antidote à la torture et la séparation, mais elle ne crée pas un plan imaginaire ou un théâtre de la représentation. La représentation implique encore trop de séparation. L’exposition, alors, ne recrée pas la scène de torture mais cherche plutôt à dissoudre ses frontières et ses effets de discontinuité. La violence de la chair exposée ne se sépare pas en rôles actifs et passifs, mais tend à l’unité en une affirmation érotique. À travers l’exposition la violence redevient notre comme langage commun, un pouvoir vital de création, une force de vie.

La chair
L’abandon à la chair est une forme de liberté. Exposées les passions de la chair sont délivrées de toutes les structures normatives ou fonctions organiques. C’est l’appel continuel de Pasolini en faveur de l’utopie de la jeunesse : « Allora la carne era senza freni » (« La chair alors était sans retenue » Poésies 1943-1970, « La religion de mon temps » p. 267). Devenir chair est une forme d’oubli – l’oubli du moi, de la propriété, de la discontinuité. L’impure sensualité, ou plutôt l’exposition divine de la chair met en œuvre sa propre logique de passions. Cet abandon est la joie que Pasolini voit dans l’exemple du Christ.

In un debole lezzo di macello
vedo l’immagine del mio corpo :
seminudo, ignorato, quasi morto.
E’cosi che mi volevo crocifisso,
con una vampa di tenero orrore,
da bambino, gia automa
del mio amore.

Dans un fade remugle d’abattoir
je vois l’image de mon corps :
à moitié-nu, ignoré, presque mort.
C’est ainsi que je me voulais crucifié,
Avec une flamme de tendre horreur,
Encore enfant, déjà automate
de mon amour.
(Poésies, 1943-1970 « L’ancienne vie », p.102)

Le corps abandonné est rendu libre – libéré des prisons de la séparation, immergé dans l’impureté de ce monde, ou plutôt dans l’amour maniaque de ce monde, dans la forme d’un esclave, d’un automate amoureux.
Même le terme « corps » semble souvent insuffisant à Pasolini. Il est trop pris déjà dans la discontinuité et la hiérarchie des fonctions des divers organes, trop détaché des autres corps et choses, trop impliqué dans la dialectique de l’accouplement avec la conscience. Tous les résidus du dualisme esprit/corps sont complètement déplacés ici. Se référer à nous-mêmes comme incorporés semble même trop lié à ces paradigmes, comme si nous pouvions imaginer quelque esprit ou âme potentiellement séparé de la corporéité, ce qui nous ferait insister sur son unité avec la matière.
Pasolini préfère parler de membres ou simplement de chair. La chair est la matérialité vitale de l’existence. La chair renvoie évidemment à la matière, à une matière passionnément chargée, intense, mais toujours également intellectuelle. Elle ne s’oppose pas à la pensée et à la conscience et n’en est pas exclue. Au contraire, les chemins de la pensée et de l’existence sont tous tracés sur la chair.([[« Il y a des cris intellectuels, des cris qui proviennent de la finesse des moelles. C’est cela, moi, que j’appelle la Chair. Je ne sépare pas ma pensée de ma vie. Je refais à chacune des vibrations de ma langue tous les chemins de ma pensée dans ma chair ». (Artaud, « Positions de la chair », 1970, 351)) La chair sous-tend l’existence ; c’est son vrai potentiel.
La chair est la condition de possibilité des qualités du monde, mais elle n’est jamais contenue dans ou définie par ces qualités. En ce sens elle est à la fois une fondation superficielle et une transcendance immanente – étrangère à toute dialectique entre réalité et apparence, profondeur et surface. Elle confond toutes ces antinomies. La chair est la profondeur superficielle, l’apparence réelle de l’existence. Ce qu’est le monde, comment il est, comme il est précisément, est exposé parfaitement et définitivement dans la chair (est-ce cela que voulait dire Spinoza quand il disait que la réalité et la perfection était la même chose ?). L’exposition de la chair est de fait le mystère de la vie, ou plutôt le miracle du monde.
Comment nous aimons-nous dans la chair ? Qu’est-ce que le désir de la chair ? Dans l’exposition érotique les frontières et les discontinuités entre l’un et l’autre sont abattues et dissoutes pour ouvrir une sorte de communication ou communion. Cet amour ne peut pas être vraiment conçu comme une rencontre avec l’autre car le moi a déjà été complètement dépouillé, abandonné. De même, le désir ne peut pas être réellement conçu comme un devenir-autre du moi, car cela aussi dépend trop de discontinuités fondamentalement stables, et implique à la fin un retour au moi. Nous sommes capables d’aimer seulement dans un abandon de nous-mêmes à la chair.([[« Je suis devenu capable d’aimer … en abandonnant l’amour et le moi » (Deleuze et Guattari, 1980, 244)) Dans la chair j’abandonne le sens de ce qui est ton bras et mon bras, ta jambe et la mienne, un mélange de membres et de corps. Prends moi ! L’exposition est anonyme. Elle apporte à la fois une intensification de l’expérience et une indifférenciation de la matière. Elle met en branle une prolifération sauvage de zones érogènes et de modes d’intensité à travers les surfaces de la chair (la chaleur de tes lèvres, la subtile vibration de ma langue), et en même temps pousse à l’union ou à la communion. Vient l’extase de l’exposition.

Traduit de l’anglais (américain) par Anne Querrien

Ouvrages cités :
Agamben G., La communauté qui vient, Paris 1991.
Artaud A., Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1970.
Bataille G., L’érotisme, Volume 10, Oeuvres complètes, Pairs, Gallimard, 1987.
Deleuze G., Cinéla 2 : L’image-temps, Paris, Minuit, 1985.
Deleuze G. et Guattari F., Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980.
Pasolini, Pier Paolo, Bestemmiq : tutte le poesie, Milan, Garzanti, 1993 ; Poésies 1943-1970, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, René de Ceccaty, José Guidi et Jean Charles Vegliante, Paris, Gallimard, 1990.

Hardt Michael

Né a Washington DC en janvier 1960 il a fait des études d'ingénieur au Swarthmore College en Pennsylvanie Pour son premier emploi il fabriquera des panneaux solaires en Italie….. En 1983 il passe un Phd en littérature comparée à Seattle, puis se rend en France où il effectue une thése sur « Les années 70 en Italie » sous la direction de Toni Negri , qui est alors réfugié en France et dont il traduit en anglais l'ouvrage sur Spinoza : « L'anomalie sauvage ». Pendant le même période Michael Hardt s'implique dans « la sale guerre » que ménent les USA en Amérique centrale . Il travaille au Guatemala et au Salvador notamment pour un mouvement chrétien (« Sanctuary Movement ») qui apporte l'appui de l'église aux réfugiés illégaux aux USA ,victimes de la CIA. Professeur associé de littérature comparée à la Duke University, est l'auteur de { "Gilles Deleuze : An Apprenticeship in Philosopy "} (1993) et co-auteur avec Toni Negri du {"Labor of Dionysus"}(1994 ), d' {"Empire"} (2000).et de { "Multitude : Guerre et démocratie à l'époque de l'Empire"} Pinguin /La Découverte,(2004) Il est également co-auteur avec Paolo Virno de { « Radical Thought in Italy. Potential Politics »}, Minnesota University Press, 1996. et l'auteur du {"The Jameson reader}",Blackwell Reader 2000. Aprés avoir longtemps collaboré à "Futur Antérieur ", il est membre du comité éditorial international de Multitudes.