Savoir et subjectivation

L’échange, très amical, qui s’est esquissé lors du séminaire de mardi dernier, montre, à mon avis,
qu’il n’est pas identique de mettre au centre du capitalisme actuel (comme de son dépassement)
l’enjeu de la captation de la subjectivité, comme je le soutiens, et l’enjeu de l’appropriation du
savoir (comme Patrick l’a soutenu).
Je voudrais indiquer quelles sont mes réticences au sujet de la théorie du capitalisme cognitif, qui
donne, au « savoir », une place centrale ( par exemple dans l’accumulation et la production du
capital, comme, si j’ai bien compris, dans les virtualités de dépassement du capitalisme).

1) D’abord, le savoir, en tant que tel, est un produit. C’est le résultat d’un processus (un
processus de production de ce ou de ces savoirs). Mettre l’accent sur le savoir, c’est d’entrée de
jeu privilégier le produit par rapport au processus. Certes, ce (ou ces) savoir peut être tacite ou
explicite. La distinction à ce sujet est ultra-connue, mais on peut remarquer que cette distinction
n’annule pas la vision du « savoir » comme « produit »: on examine, dans différentes théorisations à ce
sujet, comment le « savoir implicite » peut se transformer en « savoir explicite ». Or poser le « savoir »
(nécessairement comme produit : on ne peut le poser autrement), c’est déjà faire un grand pas qui
reproduit la démarche d’objectivation qui a tellement marqué l’histoire du « travail ». La grande
invention de Smith ne réside pas dans la division du travail, mais dans l’invention du « travail »,
comme réalité objectivable, analysable, rationalisable, de manière coupée et opposée à celui qui va
réaliser ce « travail », à savoir le « travailleur » (l’ouvrier). Cette séparation entre travail et
travailleur a eu une importance énorme, dont nous subissons encore les effets (dans les systèmes de
classification, etc.).
Or en posant le « savoir » en soi, on ouvre la porte à une nouvelle modalité d’objectivation et de
séparation : il est parfaitement possible d’objectiver, de formuler, d’analyser, d’ordonner des
catégories de savoirs, en les séparant et opposant à ceux, à la fois qui les produisent et qui les
utilisent. Non seulement c’est possible, mais c’est ce qui actuellement se réalise. La réification
du (des) savoir est pleinement à l’oeuvre. Quelle ne puisse couvrir la totalité des savoirs n’a rien
de nouveau : on sait que le « travail réel » a tou,jours débordé le « travail prescrit », objectivé,
mais cela ne change rien à la séparation de fond et au caractère directeur du savoir formalisé
(auquel le « savoir réel implicite » est obligé de se rapporter).
A mon avis, il faut rompre radicalement avec cette problématique de la séparation/objectivation.
Derrière le savoir, il y a sa production, autrement dit des processus, que l’on peut qualifier, soit
d’intellectualisation, soit de conceptualisation, soit, tout simplement, de production de savoir; Ce
sont sur ces processus, et non pas sur le savoir,qu’il convient de se centrer.

2) Une fois qu’on s’intéresse aux processus (aux procès), on peut se poser la question : comment s’
opère l’intellectualisation? comment la production permanente de savoirs se réalise? Ici vient un
second point d’interrogation et de divergence. Je pense qu’il est tout à fait impossible de cerner
une production de savoirs à l’état pur. Cela n’enveloppe aucune réalité. Tout engendrement de
savoirs est d’ores et déjà enveloppé dans une expression d’affects et dans l’adoption d’une
orientation, d’une perspective sur le monde. On peut certes tenter de séparer « savoir rationnel » et
« affects », ou encore faire valoir la théorie spinoziste des trois genres de connaissances
(remarquons que Spinoza parle de « connaissances » et non de « savoir »), mais cela ne change rien à ce
phénomène essentiel : c’est à l’intérieur d’un processus de subjectivation, exprimant la puissance
de pensée (et d’action possible) d’un sujet, que savoirs et affects se déploient, tout savoir étant
déjà porté par la manière dont le sujet est affecté et affecte autrui à son tour. Le processus de
subjectivation est beaucoup plus engobant et riche que la simple « production de savoirs ». Or,
l’enjeu, dans le capitalisme actuel, n’est pas dans les savoirs, mais dans le contrôle des processus
de subjectivation. C’est par rapport à ces processus que se pose à la fois la liberté des
individualités à développer cette puissance de subjectivation et la tentative (partielle) de son
contrôle, pouvant aller jusqu’à sa destruction, en cas de conflictualité trop forte et inexprimable
en conflit collectif ouvert.

3) La subjectivation est toujours « orientée » ; elle exprime toujours une prise de parti sur les
enjeux du monde. Derrière la soit-disant « neutralité » des savoirs, il existe des batailles sur les
prises de parti qui orientent la production et le contenu de ces savoirs. Autrement dit, aucun
savoir n’existe en soi : il est toujours déjà pris dans une orientation qui détermine ses critères
de validité (attend-on d’un savoir qu’il soit « vrai », ou  » fonctionnellement utile » ou « libérateur »,
ou « instrumenté dans une volonté de domination »etc…). Le « savoir », tout court, n’existe pas, même
si l’on peut admettre que la prétention « à dire le vrai », comme l’indique Habermas reste toujours
présente. Or je n’ai vu, dans aucun des écrits sur le capitalisme cognitif, de questionnement sur
l’orientation et la validatité des savoirs.

4) Faut-il, pour exister, qu’une société soit structurée par des « codes » objectivables et
mesurables? Si l’on pense que oui, il est normal qu’on cherche, dans la notion de « savoir », une
nouvelle source de codification qui soit alternative au « travail ». Mais rien ne permet de dire que
cette question soit centrale. Elle l’est pour le capitalisme, mais non pas pour sa critique. Le
capitalisme, impuissant à « capturer » complèment les « âmes », a besoin de pouvoir objectiver et
accumuler ce qu’il capte en tant que capital apte à se valoriser « objectivement ».
Mais je ne vois aucune raison pour suivre cette approche fonctionnelle, froide et systémique. Les
processus de subjectivation :
– s’ancre dans des rapports sociaux « matériels », à partir desquels se constitue la production
sociale de notre existence (de notre vivre). Les processus de subjectivation en sont l’expression
directe, avec une « vraie » puissance de production (d’action), qui s’accumule dans la mémoire et le
langage, vecteurs désormais essentiels de ce qu’on appelle « accumulation ».
– se fonde sur des mouvements affectivo-émotionnels (pour reprendre Simondon) de nature
transubjective, qui pré-socialise les individualités (le « pré-individuel » de Deleuze). C’est à
partir de ce fond transubjectif que les processus individualisés de subjectivation sont toujours
déjà en potentialité de se composer ensemble et de former une puissance de penser (et d’action)
supérieure. On constate d’ailleurs qu’aujourd’hui, le « commun » préexiste au « collectif ». Le « commun »
préexiste à la capacité que nous avons d’en prendre conscience et d’agir collectivement en
conséquence. Or ce commun est déjà présent dans les processus de subjectivation et totalement
irréductible à un « savoir » rationalisé.

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.