Archives du mot-clé désillusion

L’écoféminisme ou comment faire de la politique autrement
Né de la rencontre entre aspirations féministes et luttes écologiques, liant la critique de la domination de la nature et celle de la domination des femmes, refusant de séparer production et reproduction (biologique et sociale), l’écoféminisme se développe en une diversité de mouvements, aux États-Unis, mais également dans différents pays du Sud, qui ont en commun de ne pas mettre la politique au service de la nature, mais de faire de la nature, vue comme une communauté de vie, une politique nouvelle.

Ecofeminism or How to do Politics Differently
Ecofeminism resulted from the encounter between feminist aspirations and ecological struggles, tying together a critique of domination upon nature and upon women, refusing to separate production from reproduction (biological and social). It has developed into a rich diversity of movements, in the USA but also in various countries from the South. These movements share a common refusal to put politics in the service of nature, as well as a common attempt to find in nature, considered as a community of life, the source of a new politics.

Art et valuation
Fabrication, diffusion et mesure de la valeur
Les pratiques artistiques proposent moins des objets (œuvres) que des enquêtes de « valuation », pour reprendre un terme inspiré par John Dewey. Cet article essaie de comprendre en quoi ces jeux artistiques de valuation nous montrent l’envers à la fois des modes de valorisation issus du marché et des pratiques d’évaluation imposées aujourd’hui au nom d’une certaine « gouvernance ».

Art and Valuation
Making, Publishing and Measuring Value
Art practices provide us less with “works” than with inquiries of “valuation” (a term inherited from John Dewey). This article attempts to understand how artistic contraptions of valuation reveal the hidden side of the modes of valorization generated by market forces, as well as of the measures of evaluation imposed in the name of good governance.

Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions
Une poésie comptable 
Tant que l’art fera partie du luxe, c’est-à-dire tant qu’il organisera sa rareté par l’effet de sa spéculation intellectuelle, il vivra une croissance infinie. Pour cela, il ne faut pas qu’il y ait d’inflation, c’est-à-dire qu’il faut respecter un certain numerus clausus d’artistes et d’œuvres. Le Wall Street de nos désirs et nos désillusions, c’est justement l’organisation de cette inflation, c’est – dans la continuité de Beuys – affirmer que chacun d’entre nous est capable d’être un artiste. Nous allons bombarder le réel qui nous est fait de tous les réels qui vivent logés en nous pour en faire Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions, une bourse de nos valeurs inscrites dans une symbolique, jouée à la hausse et à la baisse dans un jeu qui va faire monter votre désir et donc armer une révolution dans le sens des saisons.

The Wall Street of our desires and disillusions
Accounting Poetry
As long as art belongs to luxury, organizing its scarcity through intellectual speculation, it will enjoy endless growth. Doing so requires to prevent inflation, to respect a certain numerus clausus of works and artists. The Wall Street of our Desires and Disillusions attempts to organize this inflation, calling for everyone to be an artist. We will bomb the reality made for us with all the realities that live within us, The Wall Street of our Desires and Disillusions will provide a stock exchange where our symbolic values, climbing and falling in turns, will raise your desires and arm a revolution.

Dans un texte dédié à Thoreau, Emerson, Stanley Cavell et Terrence Malick, Sandra Laugier décrit un romantisme de la démocratie, nouveau et sceptique, par lequel l’éloignement du monde se résout dans l’appropriation du commun. Voilà qui exige de renoncer au romantisme « européen » de l’exaltation du moi et de l’affect.

A Romanticism of Democracy 
From Thoreau to Malick
In an essay devoted to Thoreau, Emerson, Stanley Cavell, and Terrence Malick, Sandra Laugier describes a new and skeptical Romanticism of Democracy that transforms the distance from the world into the appropriation of the common. Such transformation requires giving up with the “European” Romanticism, its exaltation of the Ego and of the affect.

De l’exploitation à l’exploit

Dans leur livre The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway et Eugene Thacker montrent en quoi les protocoles consistent un nouveau paradigme de contrôle et d’exploitation à l’âge de la biopolitique. Pour contrer les effets d’homogénéisation et de soumission induits par cette nouvelle forme de pouvoir, ils invitent à développer des interventions relevant de « l’exploit » : exploiter les failles des protocoles pour y insérer des virus ou pour y cultiver des formes de non-existence déjouant les dispositifs qui permettent aux réseaux de nous exploiter. Alicia Amilec présente leur cadre de pensée, en explicite les enjeux et en tire des raisons de préférer les perspectives de liberté aux lamentations sur les déconvenues d’Internet.

From Exploitation to the Exploit
In the 2007 book The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway and Eugene Thacker show how protocols bring about a new paradigm of control and exploitation in the age of biopolitics. Against such tendencies, they invite us to develop “exploits” : to exploit the flaws in existing protocols, to invent forms of nonexistence which, like viruses, counter-exploit the protocols that allow capitalism and the military-entertainment industry to exploit us. Alicia Amilec presents their arguments, sheds light on their broader stakes and invites us to consider perspectives of empowerment rather than laments over the commercialization of Internet.

Cet article fait le point sur quelques nouvelles formes d’exploitation rendues possibles par Internet. Des travailleurs intellectuels sont mis en concurrence directe depuis les quatre coins de la terre ; le travail gratuit fourni par des fans ou des bloggeurs se trouve récupéré dans des entreprises commerciales ; l’internaute auquel on fournit un service gratuit se trouve devenir lui-même la marchandise dont des multinationales tirent leurs profits. À l’horizon de ces nouvelles exploitations apparaît la reconfiguration générale induite par le déploiement d’une économie de l’attention.

The Attention Economy and the New Forms of Digital Exploitation
This article offers a survey of various new forms of exploitation made possible by Internet. Crowdsourcing enlarges competition among intellectual workers ; free labor is re-appropriated by corporations ; we become the product when services are provided “for free”. The attention economy lurks at the horizon of such new developments, requiring new concepts and new tools in order to understand how it upsets traditional views of exploitation.

La Blackness a été et est toujours en vogue au début du xixe siècle, non seulement dans la culture populaire, mais aussi dans les arts, qui reproduisent de façon synchronique des stéréotypes classiques sur le corps Noir. Cet article vise à explorer les difficultés et les subtilités d’un art « post-black », introduit comme concept curatorial en 2001. Le « Post-black » est intrinsèquement lié à l’Expérience Noire, qui n’est pas seulement limitée à des revendications politiques mais offre une perspective élargie des pratiques esthétiques qui n’ont pas été prises en compte dans la vision dominante et étriquée sur l’art des artistes Noirs. Le « Post-black » décrirait donc un autre genre de blackness que celle qui était représentée auparavant, une différente performance de la différence au sein d’une « multiplicité de multiplicités ». Nana Adusei propose ainsi d’envisager la création d’une différence différente qui a toujours fait partie de la discussion sur la blackness depuis les origines de la réflexion intellectuelle Noire.

“Rooted in, but not restricted by”
Contemporary Black Artists and the Changing Conditions of Representation

Blackness was and is still en vogue in the beginning of the 21st century, not only in popular culture but also in the arts, which synchronically reproduces classical stereotypes about the Black body and challenges Black artists and scholars not to fall into already established counter-discourses but rather expand the repertoires of representations. This article thus aims to explore the difficulties and intricacies of the idea of post-black art and its curatorial legacy, which was introduced as a curatorial concept in 2001. Additionally, it examines the option of opening up the debate into a wider discourse of identity politics, their various meanings, limitations and promises for the contemporary. The article is framed by a series of questions that are fundamental to understanding the complexity of the idea of post-black. Nana Adusei-Poku foregrounds the discussion with the general considerations “What is post-black art?” and “What is meant by ’black’in post-black art?”

La dette est une affaire de mots avant d’être une affaire de chiffres. La rengaine qui nous enjoint de rembourser nos dettes nous berce d’illusions, que cet article essaie de déboulonner. La dette est un appareil de capture des revenus du travail, son remboursement fait l’objet de conflits sociaux et non de calculs économiques. Surtout, la vraie dette, écologique, ne saurait être remboursée, mais entretenue.

Freedom from reimbursement !
Private and public “debts” are a matter of words, as much as a matter of numbers. The chorus currently exhorting us to re-pay our debts sings a delusional tune, which this article attempts to debunk. The reference to our debts works as a predatory machine. The real debts which obscure our future, the social and the ecological debt, can not be “paid back”: they need to be “maintained”, in order for us to survive and prosper.

Que se passe-t-il si l’on considère le mythe de Prométhée à partir de la notion de «mythe interrompu» de Jean-Luc Nancy ? Si les mythes sont habituellement racontés autour du feu, ce mythe à propos du vol du feu expliquerait les origines de sa propre narration – n’expliquant rien d’autre que lui-même. Dès lors, comme Kafka le savait déjà, le mythe serait interrompu par la matérialité allégorique du roc sur lequel Prométhée est attaché, et autour duquel émergent de nouvelles conceptualisations de l’humain, de la communauté et du care.

Literary Prometheus – From Prometheus to Pandora

What happens if we reconsider the myth of Prometheus from the perspective of Jean-Luc Nancy’s essay “Myth Interrupted”? If myths are usually told around the fire, this myth about the stealing of the fire would explain the origins of its own telling: it would explain nothing but itself. At this point, as Franz Kafka already knew, the myth would be interrupted into the allegorical materiality of the rock to which Prometheus is tied, and around which new conceptualizations of the human, community, and care emerge.

La fonction intermédiatrice du récitCet article s’appuie sur l’hypothèse qu’il est possible de « faire politique » (faire politique culturelle, faire politique sociale ou faire politique urbaine) par le bas, latéralement, à partir d’un maillage d’expériences et d’expérimentations. Dans ce cadre, le « récit » fonctionne comme un intercesseur ; il est susceptible de s’intercaler entre les expériences et de permettre le passage de l’une à l’autre. Cette « fabrique politique » n’opère pas sur le mode d’une montée en généralité des situations singulières, mais plutôt sur le mode de leur expansion transversale, par l’intermédiaire de leur mise en récit (politique).

Lateralizing Politics Storytelling as Intermediation

This article explores how (cultural, social, urban) politics can be performed from the “lateral” texturing of experiences and experimentation. Within such a frame, storytelling functions as an intermediation, investing the gaps between experiences and building bridges from one to another. This manufacturing of the political fabric does not rest on elevating singular situations to a higher level of generality, but rather on linking them through transversal expansions.

Le scénario du film Avatar peut se présenter comme une caricature de ce qu’on reproche aux théoriciens des multitudes : la foi en un spontanéisme naïf selon lequel l’agencement des singularités se ferait de façon immanente, sans besoin d’aucun travail d’organisation ou de médiation. Si le film représente bien un renversement idéologique d’une conception simpliste de l’agir politique des multitudes, son succès commercial suggère que de nouveaux modes de médiation sont à l’œuvre et demandent à être analysés de plus près.

Avatar: A Caricature of Multitude

The script of the movie Avatar reads like a caricature of a simplistic misunderstanding of the political theory of multitudes: a naïve faith in spontaneity, as if singularities could form a political movement without any work of organization and mediation. While the movie offers a typically ideological inversion of the political agency of the multitudes, its commercial success suggests that new modes of mediation are at work, which beg for sharper analyses.

Un ancien député portugais qui s’était beaucoup investi dans la lutte pour le changement de législation au Portugal, livre les clés de la réussite du « cas portugais » : une situation de départ insoutenable, un discours très sélectif, une conjoncture politique propice, et un lobby très efficace qui permirent de
mettre en place une loi bonne et praticable. Aujourd’hui toutes les institutions en place travaillent de conserve : Commissions pour la Dissuasion de la
Toxicodépendance, tribunaux, hôpitaux et autres établissements de traitement du réseau public ou privé conventionné, institutions pour le contrôle et minimisation des risques et des dommages, institutions pour
la prévention et la réinsertion, etc. et sont garantes de la réussite de cette expérience.

The Portuguese Situation : Drugs and Drugdependence

An old Portuguese deputy who had invested in the fight for the modification of legislation in Portugal, explain the reason to the success of the “Portuguese case”. Today all the institutions in place are working together: Commissions
for the Deterrence of drug addiction, courts, hospitals and other institutions for the treatment in public or private institution with agreement, institutions
for the controle and minimizing risks and damages, institutions for prevention and rehabilitation, etc.. and are guarantors of the success of this experiment.

Non-mixité, créativité sémantique, déstabilisation du sexisme ordinaire par l’humour et l’auto-dérision, action publique médiatique… certaines pratiques évoquées dans cet entretien semblent s’inscrire dans la droite ligne de la gerbe déposée à la femme du soldat inconnu en 1970. Mais l’accent porté en 2010 sur l’articulation entre féminisme, anti-racisme, anti-capitalisme, homo, trans’ et puto phobies renvoie à des problématiques actuelles qui articulent queer, anar, punk ou post-co dans des coalitions politiques qui s’assument en rupture avec « le féminisme de l’égalité ». Les enjeux du ou plutôt des féminismes aujourd’hui se nouent, se clivent ou se déplacent autour de deux questions brûlantes : leS sexualitéS et la place des femmes voilées dans les discours et les pratiques féministes.

TumulTueuses, angry, twisted, trans’, teuff … feminists today.Five feminist activists in the battle

No-mix, creativity semantic, destabilization of ordinary sexism with humor and self-derision, activism … some practices mentioned in this interview seem to be in line with the flower for the unknown soldier’s wife1970. But the accent in 2010 on the relationship between feminism and anti-racism, anti-capitalism, gay, trans’ and puto phobies is articulated also with queer, anarchist, punk or post-co in political coalitions which are « taking a break » with the feminism of equality. Issues of feminism, or rather today are tied, cleave or move around two burning questions: sexualities and place of veiled women in the feminist discourse and practice.

EntretienLe texte d’ouverture de ce dossier est un entretien d’Antonio Morales Riveira, réalisé par Pascale Molinier. C’est l’occasion pour Morales Riveira de dessiner le paysage politique d’une Colombie entravée par, d’un côté, une droite réactionnaire et puissante et de l’autre, par l’éclatement d’un mouvement social qui connaît bien des difficultés malgré d’importantes initiatives des minorités. Il permet ainsi au lecteur de saisir les enjeux occultés d’une société qui étouffe d’être polarisée par les problèmes de milices ou de narco-traficants.

From opposition to resistance
Faceing a dictatorship that does not speak its name

The opening text is an interview of Antonio Morales Riveira, directed by Pascale Molinier. This is an opportunity for Morales Riveira to draw the political landscape of a Colombia destabilized by a powerful and reactionary right on the one hand and, on the other, by a social movement that encounters huge difficulties, despite significant minority initiatives. It allows the reader to grasp the hidden challenges of a society that is polarized by milicies or narco-traffickers.

In memoriam de l’indépendance de la livre sterling !   Lorsque la crise financière s’est déclenchée dans la foulée de celle des subprimes en août septembre 2007 (deux ans déjà), que la Banque Centrale Européenne est intervenue massivement, Jean-Claude Trichet son gouverneur a été rapidement perçu comme le véritable patron de la barque. The Economist, l’hebdomadaire […]

Ilan Manouach

Les pages qui suivent constituent le premier numéro d’un cahier sur la bande dessinée contemporaine, à paraître au sein de Multitudes tous les trois numéros. Aujourd’hui, une part minoritaire mais bien réelle des auteurs de bande dessinée cherchent à inscrire leur pratique dans un cadre différent de la logique plastique et narrative qui a jusqu’alors […]

Je n’étais jamais allée en banlieue et je n’avais jamais eu de contact avec une population ouvrière auparavant. J’étais dans une position de découverte complète, sociale et imaginaire. J’avais vingt cinq ans et les femmes que j’interviewais avaient trente cinq à quarante ans. C’était un type de rapport social que je n’avais jamais connu. On […]

Malgré la décolonisation formelle, une colonialité globale perdure sous des formes multiples et imbriquées : les dominations fondées sur le genre, la race, les pratiques sexuelles, la langue, la spiritualité, etc. La décolonisation du monde appelle une politique nouvelle, qui, au-delà des affirmations identitaires (cultural studies) et des relations de travail (marxisme), donne toute leur […]

 » L’associational revolution « 

Partout dans le monde, les années 1990 auront vu le tiers-secteur gagner en popularité. À suivre Lester M. Salomon, un des plus grands spécialistes en la matière, cette dernière décennie aurait été celle de l’associational revolution,le tiers-secteur acquérant à la fin du xxème siècle un rôle aussi important que celui joué autrefois par les États-Nations.

Si l’on regarde le cas de l’Italie, il apparaît très clairement que ce phénomène, loin d’être nouveau, s’inscrit dans le prolongement d’une tradition de mutualisme et de philanthropie qui, prenant naissance au xIxème siècle, s’enracine dans la culture ouvrière et syndicale ainsi que dans la doctrine de l’église. Encore aujourd’hui ce sont ces deux piliers qui soutiennent pour une large part l’essor de « l’associationnisme ». Pour le monde catholique qui fait face à une diminution des vocations religieuses et qui cherche à valoriser les fidèles laïques, il s’agit d’un moyen efficace d’intégration de ces derniers dans les activités ecclésiastiques. Pour la gauche, le recours au volontariat est conçu comme un moyen de contrebalancer la baisse sensible de la participation et de l’adhésion politique. L’implication sociale des jeunes ne s’exprime plus sous la forme de la conflictualité radicale qui caractérisait les années 1970 mais s’oriente plutôt vers des formes d’action circonscrites à des problèmes très spécifiques qui, justement pour ce motif, sont conçues comme douées d’une efficacité concrète. Dans ce choeur de louange adressé au tiers-secteur, la voix des courants conservateurs n’est pas la moins audible. S’inspirant de la tradition libérale, ils sont les premiers à vouloir déléguer les fonctions et les activités collectives au privé pour limiter le rôle de l’État à ses prérogatives minimum, et à voir dans la promotion

de la liberté d’action individuelle dans le champ du social le complément nécessaire au principe de la liberté d’action privée dans la sphère de l’économie. Soutenant le développement des associations, les différentes droites ne font ainsi que continuer leur bataille pour une transformation du Welfare State qui passerait par la privatisation d’un certain nombre de services sociaux, à commencer par celui de l’éducation. De droite à gauche en passant par le centre, le tiers-secteur apparaît ainsi de plus en plus clairement comme l’instrument idéal capable de dépasser le modèle socio-économique dominant. La forme juridique de l’association, de la fondation ou encore de la coopérative est porteuse d’expérimentation de nouveaux modèles d’agrégation sociale. Cet écheveau de nouvelles formes juridiques recèle en effet des potentialités de transformation de la relation entre peuples et culture, comme des moyens de valoriser le concept de « développement économique et social ». Le Commerce Égal et Solidaire comme la Banque Éthique en sont une illustration probante, au même titre que la tendance de certains « centres sociaux historiques », comme Leoncavallo de Milan, à se constituer en association afin de développer leurs activités « alternatives » tout en restant à l’intérieur d’un « cadre légal » et socialement acceptable.

Du point de vue de la recherche théorique, le tiers-secteur constitue également un laboratoire intéressant. Beaucoup y voient une opportunité d’orienter nos sociétés développées vers des formes d’économie du don où le principe de la réciprocité, pour utiliser les catégories de K. Polanyi, viendrait empiéter sur celui de l’échange marchand et de la redistribution étatique. D’autres y voient le prodrome d’un mouvement conduisant au « travail libéré » et à une modification du rapport entre le temps de vie et le temps de travail qui pourrait à terme modifier substantiellement la vie de l’homme en société.

Ceci explique le consensus général autour du tiers-secteur et, parallèlement, la croissance exponentielle des attentes que la collectivité place en celui-ci. Pour jauger cette dernière, il suffit de voir combien est grande aujourd’hui la volonté de confier à ce qu’étaient autrefois les seules « oeuvres de charité » les magnifiques débouchés et progrès de l’actuelle société capitaliste.

Afin de mieux cerner les modalités optimales qui permettraient d’accroître le monde, autrefois bridé ou immergé, de « l’associationnisme », l’Italie a fini par se tourner du côté des États-Unis où le tiers-secteur est un des plus développé au monde. Le modèle américain offre cependant un cadre très différent de celui que les Européens peuvent imaginer. Outre-Atlantique, les plus grandes organisations du tiers-secteur ressemblent en effet étrangement aux grandes entreprises commerciales d’une façon à laquelle le vieux continent n’est pas habitué. Elles possèdent des patrimoines conséquents, dégagent chacune un chiffre d’affaires de plusieurs centaines de milliers de dollars, spéculent en bourse et proposent des plans de donations qui s’apparentent davantage à des plans d’investissement financier à haut profit qu’à des attributions réellement généreuses et désintéressées.

En ceci, on remarquera qu’il n’y a rien de contradictoire avec la définition du tiers-secteur qui n’exclut pas la recherche du profit mais interdit simplement que ces profits soient redistribués aux actionnaires. De surcroît, si l’on suit la majorité des études américaines, la capacité à dégager des profits serait progressivement devenue l’un des critères fondamentaux d’une organisation « saine ». Si d’un point de vue théorique rien n’interdit que le but de l’association soit le même que celui du secteur marchand, les logiques propres à ces organisations, leurs stratégies de long terme, leurs critères d’évaluation des résultats, et le type d’activités développées, peuvent être parfaitement identiques à ceux d’une entreprise traditionnelle, exception faite bien sûr de la distribution des bénéfices.

Aux États-Unis, les hôpitaux et les universités publiques et privés, à but lucratif ou non, coexistent, développant des activités voisines avec des résultats similaires. Il n’y a donc pas à s’émerveiller de la résistance faite en Europe, où le concept de tiers-secteur est radicalement différent et où les institutions du Welfare State sont plus développées, à l’adoption d’un modèle à l’américaine. C’est pour ce motif que la loi italienne, bien qu’accordant à l’instar de l’Internal Revenue Code américain un traitement de faveur au tiers-secteur, procède avec beaucoup de prudence, et appose des règles très strictes au fonctionnement des organisations dans le but de limiter les fraudes et les abus. Pour autant, loin d’être figé, le cadre juridique italien est en train d’évoluer sensiblement. Dans une certaine mesure, cette évolution procède d’un glissement silencieux de la vieille association d’origine catholique ou ouvrière vers « l’entreprise non-marchande » à l’américaine. L’adoption récente en Italie du terme anglo-saxon no profit peut faire figure d’indice de ce changement radical de perspective : ce qui autrefois renvoyait à la « charité » est redéfini non pas de façon autonome mais en négatif, comme une non-chose, et cette chose est le profit, la caractéristique par excellence des organisations qui oeuvrent dans une réalité capitaliste. Le profit est donc le critère fondamental, et l’entreprise commerciale la référence, auxquels peuvent être rapportées toutes les réalités d’une société comme la nôtre, y compris celles qui, originairement, étaient restées extérieures à la logique du rendement. En Italie, l’associational revolutionne se caractérise pas seulement par la croissance quantitative d’un phénomène préexistant, mais aussi par sa modification qualitative, qui tend à transformer le tiers-secteur en un appendice du monde de l’entreprise. C’est sans doute ce qui en permet le développement dans une société capitaliste comme l’actuelle. C’est cet aspect qui distingue le no profit des années 1990 de la « charité » d’autrefois.

La dérive vers un tiers-secteur « entrepreneurial » à l’américaine est encore plus flagrante au regard de la terminologie adoptée par la loi. Si la loi italienne (on se réfère ici essentiellement aux textes 460/1997) ne réussit que résiduellement à définir le monde du mutualisme et de la philanthropie, le rapportant en négatif à celui de l’entreprise (la « société commerciale » dans le droit italien) surtout, elle ne distingue les organisations commerciales de celles à but non-lucratif qu’à partir de critères quantitatifs qui paraissent pour le moins arbitraires.

Ces critères ne répondent en effet nullement à un principe logique qui établirait une différence qualitative fondamentale entre les unes et les autres : un tel principe n’existe ni dans la théorie économique, politique, sociologique ni même dans la jurisprudence. À défaut d’une telle distinction, le seul critère retenu par la loi pour délimiter ce qui renvoie au tiers-secteur est la proportion du chiffre d’affaires dégagé par une organisation de ses activités commerciales. Or, il n’y a aucune raison pour qu’un musée soit considéré comme une société commerciale si les ventes des livres et des posters du magasin de souvenirs représentent 67 % du chiffre d’affaires global, et qu’il ne soit pas une entreprise commerciale si cette activité ne dépasse pas la barre des 65 %. En principe, rien n’interdit qu’un tel seuil soit modifié par des mesures législatives successives qui, induites par des changements historiques, pourraient conduire, en théorie, jusqu’à l’absence totale de critères discriminants. Ainsi, rien n’interdit que malgré la prudence du droit italien et européen en la matière, on n’en vienne pas tôt ou tard à se rapprocher de la quasi-indétermination propre au modèle américain.

Le problème n’est pas tant l’existence d’abus possibles, à commencer par le travestissement d’entreprises en associations dans le but de bénéficier de l’image positive propre au tiers-secteur et plus encore de profiter des dégrèvements fiscaux. Les législations européennes se sont assez bien équipées pour affronter ce type de situation. Le problème de fond, qui reste à ce jour irrésolu, est que le tiers-secteur, dans sa structure comme dans son mode de fonctionnement est en train de verser dans le monde de l’entreprise et du marché. Imitant sans le vouloir l’exemple américain, il porte en germe le risque de trahir les espoirs de tous ceux qui voient encore en lui un outil de reconstruction des relations économiques et sociales sur des bases diverses.

Cette dérive que j’ai soulignée est aujourd’hui davantage potentielle que réelle. Pour de nombreuses organisations, la question financière est encore loin d’être une priorité, et beaucoup d’individus opérant dans le tiers-secteur sont encore tentés comme par le passé de privilégier les objectifs humains et sociaux sans prêter trop attention aux contraintes économiques. Cependant dans cette période où les ressources disponibles font l’objet d’une contraction généralisée, où les donateurs deviennent plus attentifs aux modalités d’utilisation de leurs fonds, et où la demande de services à la personne et à la collectivité croît et se diversifie, le risque est réel pour les organisations du tiers-secteur de devoir se soumettre aux exigences financières qui progressivement tendent à rendre les activités de moins en moins « soutenables » économiquement : travailler à perte de manière structurelle semble en effet impliquer tôt ou tard l’obligation de déposer le bilan. Au seuil du troisième millénaire, les organisations du tiers-secteur font alors face à un dilemme de taille : ou bien elles s’approprient les logiques de l’entreprise sociale à l’américaine, avec le risque cependant de trahir leur principe premier ou bien, pour conserver intact ce dernier, elles courent le risque de devoir renoncer intégralement à l’activité qui les intéresse, une fois étranglées par cet aspect financier qu’elles auraient sous-estimé.

En réalité l’adoption intégrale du modèle américain ne saurait permettre de résoudre les principales questions qui se posent aujourd’hui en Italie et en Europe, où le poids du secteur privé croît au côté de celui du public dans la gestion du social. Le fait qu’une part des services à la personne et à la collectivité soit désormais confiée à des organisations privées laisse ouverte la question de la relation existant entre ces dernières et les institutions étatiques. Sur ce dernier point, les États-Unis présentent un cadre complexe et contradictoire qui n’offre aucune solution définitive à ce problème : contrairement à l’idée reçue, une part importante des fonds dont dispose le tiers-secteur provient d’allocations publiques. Ce financement étatique n’est pas sans créer de problèmes. D’un côté, il tend à transformer l’organisation sans but lucratif en une de ces multiples entreprises contractuelles travaillant pour le compte de l’État, cette mutation renforçant la dérive entrepreneuriale déjà évoquée. D’un autre côté, la dépendance du tiers-secteur vis-à-vis des institutions tend à fragiliser économiquement celui-ci (notamment lorsque comme aujourd’hui aux États-Unis de nombreuses organisations ont dû faire face à une réduction des subventions publiques) mais aussi à réduire son autonomie décisionnelle en le liant plus fortement aux vicissitudes et aux cycles politiques. Un autre point de vue pourrait soutenir l’idée que le maintien du contrôle étatique sur les services sociaux désormais confiés aux organisations privées est susceptible de sauvegarder le principe de la couverture universelle de l’offre de ces services. Dans le cas américain, où les organisations financées par les citoyens sont plus nombreuses qu’en Europe, il est cependant évident que leur activité rime surtout avec le particularisme, la spécialisation et la discrétionnalité. Il est aussi évident que cette réalité concourt à barrer l’accès d’une large frange de la population américaine à la couverture médicale, à l’éducation et à d’autres prestations vitales.

Le problème est que cette situation n’est que trop rarement reconnue dans sa complexité, y compris par les experts et les personnes travaillant dans le secteur concerné. La dérive vers le modèle entrepreneurial a pour corollaire l’intérêt croissant des économistes, entrepreneurs, consultants, et autres opérateurs bancaires et financiers à l’égard des organisations mutualistes et philanthropiques. Loin de permettre la reconnaissance de cette transformation en acte, ce nouvel intérêt a surtout déplacé le coeur du débat vers des questions de gestion de fiscalité, de comptabilité. Au-delà de ces aspects techniques et pratiques, la réflexion théorique tend principalement à se centrer sur les seules opportunités du tiers-secteur, passant sous silence les limites afférentes à ce critique peut s’expliquer par la peur de tuer dans l’oeuf une réalité qui seulement aujourd’hui semble prendre son envol. Pourtant, et parce qu’il se trouve dans cette phase d’essor rapide, le tiers-secteur doit plus que jamais ressentir l’urgence qu’il y aurait à s’interroger sur ses propres limites, sur sa capacité réelle à satisfaire les besoins exprimés par la société, sur la possibilité concrète qu’il peut avoir, ou non, de transformer la réalité. Il est plus que jamais nécessaire d’acquérir une conscience critique et de ne pas se fier aveuglément aux promesses que l’actuelle emphase sur le tiers-secteur semble porter et qui pourraient tôt ou tard faire l’objet d’une profonde désillusion.

Mort de Naguib Mahfouz : passeur Orient-Occident

( Mercredi, 29 août 2006 )Il s’est éteint mercredi 29 août 2006 dans un hôpital public du Caire à l’âge de 94 ans, alors que son état de santé s’était détérioré depuis plusieurs semaines.
Lauréat du Nobel de littérature en 1988, Mahfouz était considéré comme le maître du roman moderne arabe. Il a été l’un des rares intellectuels égyptiens et arabes à avoir approuvé les accords de paix de 1979 entre l’Egypte et Israël, tout en se déclarant totalement solidaire des Palestiniens.

En 1994, un intégriste l’avait poignardé au cou, le blessant grièvement. Mahfouz avait miraculeusement survécu à l’attaque mais sa main droite était irrémédiablement paralysée.
L’oeuvre de Naguib Mahfouz n’a été reconnue que dans les années 50 après la parution de sa grande « Trilogie » dans laquelle il décrit les espoirs et les désillusions politiques d’une famille bourgeoise cairote sur trois générations.
Auteur prolifique, Naguib Mahfouz a signé une cinquantaine de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre. Cet apôtre de la tolérance sera inhumé jeudi 31 août à midi dans la mosquée Al-Rashdan, dans le quartier de Madinet-Nasr au Caire. Il avait 94 ans.

Né en 1911 dans une famille de la petite bourgeoisie cairote, il fait des études de philosophie à l’université du Caire (alors université Fouad Ier) .Il commence à écrire à l’age de 17 ans et publie ses premiers essais d’écriture dans les revues littéraires des années 1930.Il publie sa première nouvelle en 1939. Sa licence en poche, il obtient un poste de fonctionnaire et décide de se consacrer à la réécriture romanesque de l’histoire de l’Égypte. Le relatif échec des premiers romans, situés dans l’Égypte pharaonique, et peut-être l’urgence du contexte (l’Égypte est durement affectée par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale) l’amènent à renoncer à ce projet pour plonger dans l’histoire immédiate. Désormais, ses romans ont pour cadre Le Caire contemporain, dont il décrit les bouleversements sociaux dans une veine réaliste (Passage des miracles, 1947 ; Vienne la nuit, 1949).

Mais le succès public et la reconnaissance critique tardent à venir. En 1952, après avoir achevé l’énorme roman de plus de quinze cents pages qui deviendra la Trilogie (Impasse des deux palais, Le Palais du désir, Le Jardin du passé), Mahfouz délaisse l’écriture romanesque pour le scénario ­ forme d’écriture moins noble mais mieux rémunérée. La publication de la Trilogie en 1956-1957 lèvera ses doutes. A quarante-cinq ans, il est enfin reconnu. Avec cette saga familiale doublée d’une fresque historique de l’Égypte, de la révolution de 1919 aux dernières années de la monarchie, Mahfouz est en phase avec la nouvelle donne politique issue du changement de régime de 1952 et avec un mouvement littéraire et artistique qui privilégie le réalisme sous toutes ses formes.

Il s’en détourne pourtant avec son roman suivant, Awlad haretna (1959, trad. française Les fils de la médina), tournant dans sa carrière et dans l’histoire du roman arabe. Il y renoue en effet avec la riche tradition de la fiction allégorique pour développer une critique des dérives autoritaires du régime de Nasser et, au-delà, une réflexion pessimiste sur le pouvoir. Publié en feuilleton dans le quotidien Al-Ahram, ce roman est attaqué par les oulémas qui le jugent blasphématoire, puis frappé d’une interdiction officieuse de publication en Égypte (il sera publié à Beyrouth en 1967). En même temps, le scandale contribue à asseoir sa réputation et n’affecte pas sa carrière (il occupe alors, jusqu’à sa retraite en 1971, des fonctions de direction dans les appareils culturels étatiques). Il publie beaucoup : des nouvelles dans la presse, reprises en recueils, et près d’un roman par an, revenant au plus près d’un réalisme critique (Dérives sur le Nil, 1966 ; Miramar, 1967) ou dissimulant son message dans des textes à clés (Le Voleur et les chiens, 1961 ; La Quête, 1965). Ses grands romans réalistes sont adaptés au cinéma l’un après l’autre, ce qui lui donne accès à un public incomparablement plus vaste que celui de l’écrit.

Proche des jeunes écrivains en colère qui émergent dans les années d’effervescence qui suivent la catastrophe de 1967 ­ les Gamal Ghitany, Sonallah Ibrahim, Baha Taher, Ibrahim Aslan, Mohammed El Bisatie, etc. ­ Mahfouz reprendra volontiers à son compte, dans ses romans ultérieurs, leurs innovations esthétiques. Mais c’est lorsqu’il renoue avec sa source d’inspiration favorite, le vieux Caire de son enfance (Récits de notre quartier, 1975 ; La Chanson des gueux, 1977), qu’il est au sommet de son art.

Demeuré fidèle tant à ses convictions politiques libérales qu’à sa conception de la littérature, il fait figure dans les années 1980 de maître respecté pour ses qualités morales et son apport massif au roman arabe, mais souvent contesté pour ses options politiques (notamment son soutien à la paix égypto-israélienne). Le prix Nobel qui lui est décerné en octobre 1988 va bousculer sa routine de retraité, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : ce prix, le premier attribué à un écrivain arabe, lui donne accès au marché mondial (ses traductions se comptent aujourd’hui par centaines, dans plusieurs dizaines de langues). Le pire : dans un contexte d’affrontement violent entre le pouvoir et la fraction radicale de l’opposition islamiste, mais aussi de raidissement moral et religieux qui touche peu ou prou toutes les couches de la société égyptienne, la polémique autour de « Les Fils de la Medina » Awlad haretna refait surface et Naguib Mahfouz survit miraculeusement à une tentative d’assassinat à l’arme blanche (octobre 1994) perpétrée par deux jeunes fanatiques islamistes. Depuis, il était paralysé de la main droite et avait cessé d’écrire, contraint de dicter ses textes.

Bibliographie

Au cours de sa carrière qui s’étend sur près de soixante ans, il a publié plus de 50 romans et recueils de nouvelles.

‘Abath al-aqdâr, roman 1939 (trad. française La Malédiction de Râ, 1998)

Radôbîs, roman 1943 (trad. française L’Amante du pharaon, 2005)

Kifâh Tîba (Le combat de Thèbes), roman 1944

Al-Qâhira al-jadîda, roman 1945 (trad. française La Belle du Caire, 2000)

Khân al-Khalîlî, roman 1946 (trad. française Le Cortège des vivants : Khan al-Khalili, 1999)

Zuqâq al-midaqq, roman 1947 (trad. française Passage des Miracles, 1970)

Hams al-junûn (Le murmure de la folie), nouvelles, 1947

Al-Sarâb, roman 1948 (trad. française Chimères, 1992)

Bidâya wa-nihâya, roman 1949 (trad. française Vienne la Nuit, 1996)

La Trilogie du Caire :

. Volume I : Bayn al-Qasrayn, roman 1956 (trad. française Impasse des Deux-Palais, 1987)

. Volume II : Qasr al-Chawq, roman 1957 (trad. française Le Palais du désir, 1987)

. Volume III : Al-Sukkariyya, roman 1957 (trad. française Le Jardin du passé, 1989)

Awlâd hâratinâ, roman 1959 (trad. française Les Fils de la médina, 1991)

Al-Liss wa-l-kilâb, roman 1961 (trad. française Le voleur et les chiens, 1985)

Al-Simmân wa-l-Kharîf (Les cailles et l’automne), roman 1962

Dunya Allâh, nouvelles 1962 (trad. française Le Monde de Dieu, 2000)

Al-Tarîq, roman 1964 (trad. française La Quête, 1997)

Bayt sayyi’ al-sum’a (Une maison mal famée), nouvelles 1965

Al-Chahhâdh, roman 1965(trad. française Le Mendiant, 1997)

Tharthara fawq al-Nîl, roman 1966 (trad. française Dérives sur le Nil, 1989)

Mîrâmâr, roman 1968 (trad. française Miramar, 1990)

Khammârat al-Qitt al-Aswad (Le cabaret du Chat Noir), nouvelles 1969

Tahta al-Midhalla (Sous l’abri), nouvelles 1969

Hikâya bi-lâ bidâya wa-lâ nihâya (Histoire sans commencement ni fin), nouvelles 1971

Chahr al-’asal (La lune de miel), nouvelles 1971

Al-Marâyâ, roman 1972 (trad. française Miroirs, 2001)

Al-Hubb taht al-matar (L’Amour sous la pluie), nouvelles 1973

Al-Jarîma (Le Crime), nouvelles 1973

Al-Karnak (Karnak), nouvelles 1974

Hikayât hârati-nâ, récits 1975 (trad. française Récits de notre quartier, 1988)

Qalb al-Layl (Au cœur de la nuit), nouvelles 1975

Hadrat al-muhtaram (Son Excellence), roman 1975

Malhamat al-harafîch, roman 1977 (trad. française La Chanson des gueux, 1989)

Al-Hubb fawq hadabat al-haram, nouvelles 1979 (trad. française L’Amour au pied des pyramides, 1997), 1979

Al-Chaytan ya’izh (Satan prêche), 1979

‘Asr al-hubb (Le temps de l’amour), 1980

Afrah al-Qubba (Les noces de Qobba), 1981

Layâli Alf Layla (trad. française Les Mille et Une Nuits, 1997), 1982

Ra’aytu fi-mâ yarâ al-nâ’im (J’ai vu dans mon sommeil), nouvelles 1982

Al-Bâqi min al-zaman Sâ’a (Heure H-1), nouvelles 1982

Amâm al-’arch (Devant le trône), roman 1983

Rihlat Ibn Fattouma (Le voyage d’Ibn Fattouma), roman 1983

Al-Tanzhîm al-sirrî (L’organisation secrète), nouvelles 1984

Al-’A’ich fî l-haqîqa, roman 1985 (trad. française Akhénaton le Renégat, 1998)

Yawma qutil al-za’îm, roman 1985 (trad. française Le Jour de l’assassinat du leader, 1989)

Hadîth al-sabâh wa-l-masâ’, roman 1987 (trad. française Propos du matin et du soir, 2002),

Sabâh al-ward, roman 1987 (trad. française Matin de roses, 1998)

Quchtumar, roman 1988

Al-Fajr al-kâdhib (L’Aube trompeuse), nouvelles 1989

Asdâ’ al-sîra al-dhâtiyya, récits 1996 (trad. française Echos d’une autobiographie, 2004)

Les quartiers populaires français ne sont pas un « désert politique »

mercredi 30 novembre 2005

Le soulèvement des banlieues a une histoire

Le jeudi 28 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la mort de Zyad Benna et Bouna Traoré, jeunes enfants français d’ouvriers immigrés, a provoqué les émeutes en banlieues populaires les plus importantes (tant géographiquement que symboliquement) de l’histoire de France. Leur mort, ainsi que le gazage de la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois, ont été l’étincelle qui a fait explosé le baril de poudre accumulée depuis deux décennies dans les banlieues populaires des grandes villes françaises. Les violences policières ne sont malheureusement pas exceptionnelles dans ces quartiers, habitués aux contrôles d’identité en série, aux arrestations au faciès et musclées et aux garde-à-vue où règne l’impunité (autant d’expériences quotidiennes qui expliquent la fuite des deux jeunes de Clichy-sous-Bois). Depuis les premières émeutes des Minguettes à Vénissieux (Rhône) en 1981, les révoltes s’étaient toujours cantonnées à un quartier particulier, celui de la (les) victime(s), mais les événements récents montrent que c’est la première fois de l’histoire de France qu’une « bavure » policière provoque une telle flambée de violences urbaines. Les responsabilités du ministère de l’Intérieur sont conjoncturelles, mais les responsabilités structurelles reviennent à vingt années de gouvernement, de « gauche » comme de droite, qui ont abouti à la faillite des banlieues françaises.

Les causes de cette fureur populaire sont sociales et politiques, et non pas ethniques ou religieuses. Il ne s’agit pas d’un « défaut d’intégration », mot qui n’a plus aucun sens aujourd’hui, tant il tend à privilégier la dangereuse grille d’explication culturaliste (s’ils ne s’intègrent pas, c’est à cause de leur « différence culturelle »). Ce soulèvement n’a pu se développer que dans le nid des inégalités économiques, sociales, politiques et spatiales, engendrées par la crise du capitalisme postindustriel et des politiques publiques antisociales. Dans le « pays des droits de l’homme » où on se targue de l’efficacité du « modèle français d’intégration » (par opposition factice au modèle « communautariste » étasunien ou britannique), les banlieues populaires sont en voie de ghettoïsation (phénomène symétrique à la ghettoïsation des banlieues riches, dont on parle moins…). Mais le feu n’aurait pas pris avec une telle ampleur sans les provocations de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, qui n’hésite pas à stigmatiser les jeunes habitants des banlieues populaires par des mots ou expressions (« racaille » à « nettoyer au karcher ») qui, si elles étaient prononcées par le leader du Front National, serait dénoncer pour appel à la haine et au nettoyage ethnique. L’attitude du ministre pendant les événements de Clichy-sous-Bois est aussi en cause, puisqu’il a prétendu, d’une part, que Zyad Benna et Bouna Traoré étaient impliqués dans le cambriolage et, d’autre part, que les gaz lacrymogènes n’avaient pas été jetés par les policiers, mais par les jeunes eux-mêmes. Il s’agissait d’une « dotation » de la police utilisée par les « racailles » à nettoyer… Mais Sarkozy n’est pas le seul à avoir du mépris pour les banlieues populaires. Lorsque certains leaders de « gauche » utilisent les termes « sauvageons » ou « petits Le Pen de banlieue », ils entrent dans la même logique de construction de classes dangereuses.

Certes les causes sociales et politiques des émeutes ont largement été évoquées par les médias français (qui ont, une fois n’est pas coutume, évité pour la plupart l’amalgame avec la « menace intégriste », contrairement à Sarkosy), mais quelques sociologues et/ou journalistes de gauche ont aussi souligné le « vide » ou le « désert » politique des banlieues populaires, où vivent une majorité des héritier(e)s de l’immigration postcoloniale, Français(e)s ou étranger(e)s. Ils affirment que la France a été le théâtre de « jacqueries », du type de celle du XIXème siècle, menées par le « lumpen du sous-prolériat », « sans conscience de classe ». Sous-entendu : s’il existait une force politique organisant cette révolte, tout son potentiel subversif serait orientable dans une logique révolutionnaire. Ils n’hésitent pas, de leur position confortable de journalistes et/ou d’universitaires, à déplorer l’« handicap » des émeutiers qui, contrairement aux ouvriers conscients de leur appartenance à la classe ouvrière, ne rentrent finalement pas dans les cadres de la pensée marxiste. Mais pour expliquer l’absence de représentation politique, ils ne reviennent pas sur la question de l’incapacité de la gauche française à devenir un horizon politique probable pour les habitants des banlieues populaires, en particulier sur le destin des militants immigrés ou issus de l’immigration postcoloniale.

Les quartiers populaires français ne sont pas un « désert politique », mais en voie de désertification, dans les décombres du mouvement autonome de l’immigration qui, depuis la fin des années 1960, a du affronter des obstacles rendant improbable son autonomisation : répression, récupération et instrumentalisation ont été mises en œuvre pour empêcher cette dynamique. Ce n’est qu’en revenant sur la révolte avortée des immigrés et de leurs enfants que l’ont peut comprendre le vide actuel dans les quartiers populaires. Du Mouvement des travailleurs arabes (MTA, 1970-1976) au Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB, créé en 1995), en passant par Divercité et les associations musulmanes de gauche (comme l’Union des jeunes musulmans, UJM), nombreuses ont été les tentatives d’organiser politiquement l’immigration postcoloniale en France. Le militantisme immigré ou issu de l’immigration s’est formulé par une série de figures politiques, qui correspondaient aux transformations économiques, politiques et urbaines de la société française : le « damné de la Terre » anticolonialiste avant 1962, le « travailleur immigré », le « sans-papiers », le « beur », le « muslim », etc. Contrairement aux visions misérabilistes véhiculées par certaines sociologues, le soulèvement des banlieues a une histoire, riche de plus de vingt d’expériences politiques.

Répression

Parmi les associations de quartiers et/ou de l’immigration postcoloniale, toutes n’ont pas un discours politique subversif. Il existe en effet un clivage entre, d’une part, les associations d’entraide sociale et/ou religieuse, d’alphabétisation, d’aide aux devoirs, etc., qui dépendent étroitement des subventions municipales et, d’autre part, les associations aux objectifs politiques clairement affichés, généralement de gauche radicale, anticolonialiste et antisioniste. Les premières ont été privilégiées par les pouvoirs publics pour leur rôle évident d’« aseptisation » de la révolte des quartiers. Les secondes ont toujours été réprimées par le gouvernement français et les mairies, avec des méthodes qui varient en fonction des contextes politiques. C’est ainsi que le MTA – organisation de centaines de membres en France proches des maoïstes de la Gauche Prolétarienne, fortement implantés dans les quartiers « arabes » de Paris et dans la région marseillaise, farouchement antisioniste et précurseur des luttes de l’immigration (sans-papiers, foyer Sonacotra, etc.) – a été littéralement décimé par la politique répressive du ministère de l’Intérieur du gouvernement de M. Valery Giscard d’Estaing (1974-1981). Capable d’organiser une « grève générale contre le racisme » en septembre 1973, le MTA était perçu comme une menace à l’ordre public et ses militants étrangers ont systématiquement été inquiétés, expulsés du territoire ou emprisonnés, notamment pour leur soutien à la cause palestinienne et l’organisation de grèves de sans-papiers.

Les luttes des foyers Sonacotra (1974-1980) ont du faire face à une alliance objective entre le gouvernement français et les amicales des pays d’origine (Algérie, Maroc, Sénégal, etc.), les syndicats (CGT, CFDT, etc.) et la Sonacotra, pour demander une amélioration des conditions de vie dans cette institution d’encadrement social et politique directement héritière de la colonisation française en Algérie. Cette alliance a permis l’expulsion manu militari de centaines de militants travailleurs immigrés. Les mobilisations contres les crimes racistes et/ou policiers ont particulièrement subi la répression policière, après le meurtre de Djilali Ben Ali à la Goutte d’Or (Paris, 1971), Mohammed Diab à Versailles (1972), Thomas Claudio à Vaulx-en-Velin (Rhône, 1990), Youssef Khaïf au Val Fourré (Yvelines, 1991), Abdelkader Bouziane à Dammarie-lès-Lys (Seine-et-Marne, 1997), etc. Toutes ces actions contre l’impunité raciste et policière, très peu relayées par les médias dominants, ont été attaquées sous le couvert de plainte en diffamation, de trouble à l’ordre public, et généralement sous la forme de quadrillage de fourgons de CRS ou d’opérations du GIGN. Après le 11 septembre et la psychose islamophobe, certaines associations musulmanes lyonnaises ont connu une autre forme de répression : retrait des subventions suite à une note des Renseignements généraux, impossibilité de souscrire une assurance, de trouver une banque, etc. La répression contre toutes ces dynamiques politiques ont joué un rôle prédominant dans la précarisation des militants de l’immigration.

Récupération

Le deuxième phénomène facteur de dépolitisation est la récupération politique, et l’exemple le plus significatif est celui de la Marche pour l’égalité de 1983. Suite à l’hospitalisation de Toumi Djaïdja à cause d’une balle tirée par un policier aux Minguettes, une nouvelle association, SOS Avenir Minguettes, décide d’organiser une marche pacifique sur le modèle des marches de Gandhi, avec le soutien d’une partie de l’Église catholique de Lyon, incarnée par le père Christian Delorme, et les réseaux associatifs du Parti socialiste (PS). La revendication, simple et humaniste, est le droit à la vie : « Arrêtez de nous tirer comme des lapins », demandent les marcheurs. Partie d’une trentaine de personnes le 15 octobre 1983 de Marseille, la marche défile à Paris le 3 décembre avec plus de cent mille manifestants. Du jamais vu dans le mouvement antiraciste. Le mouvement suscite une considérable dynamique politique dans les banlieues populaires, mais rapidement les militants issus de l’immigration postcoloniale, qui se sont organisés en « collectifs Jeunes » pour accueillir la marche, se rendent compte de l’instrumentalisation de la marche par le gouvernement socialiste. Ils se rendent compte que si les slogans généraux et œcuméniques sont bien entendus par la gauche française, elle fait la sourde oreille lorsque son pouvoir politique est remis en cause et qu’on soulève la question palestinienne. Le summum de l’instrumentalisation du « mouvement beur » survient lors de la deuxième marche pour l’égalité, Convergence 84, qui est submergée par le flot des petites mains jaunes « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme.

La génération des militants des années 1980 est prise en étau entre d’un côté les possibilités d’ascension sociale et les opportunités politiques offertes par le gouvernement socialiste et, de l’autre côté, la volonté d’autonomie qui passe par un refus des compromissions avec le pouvoir en place et de la « folklorisation » des luttes de l’immigration. Suite aux mobilisations et aux émeutes des années 1980, les municipalités des banlieues populaires commencent à prendre au sérieux les revendications de cette jeunesse politisée mais un irrémédiable divorce (1) avec la gauche s’opère dans les quartiers. De nombreux militants issus de l’immigration postcoloniale ont tenté d’entrer dans des partis politiques non gouvernementaux (Verts, Ligue communiste révolutionnaire, etc.), mais cette expérience est rapidement devenue une impasse : les contradictions entre les discours politiques et la pratique militante les ont conduit à déserter ces partis. C’est par exemple le cas de Sakina Bakha, élue au conseil régional de Rhône-Alpes, et qui a pu constater les pratiques xénophobes et/ou paternalistes de certains élus soi-disant de gauche. Les organisations d’extrême gauche ont beau déploré l’absence, ou la présence minime, de militants issus de l’immigration postcoloniale et des banlieues populaires dans leurs rangs, la récente histoire politique de l’immigration montre qu’elles faisaient plus partie du problème que de la solution de la faible politisation des quartiers populaires. La gauche politique et syndicale a abandonné les quartiers populaires et le mouvement altermondialiste n’y a jamais mis les pieds. L’affaire du voile et la vague islamophobe qui s’en est suivie ont contribué à construire un consensus anti-banlieues, empêchant un réel élargissement de leur base militante.

C’est dans ce contexte d’une grandissante désillusion vis-à-vis de la gauche que naissent dans les quartiers populaires, à la fin des années 1980, de multiples associations de confession musulmane, dont certaines occultent complètement les questions politiques pour se consacrer au cultuel, alors que d’autres, plus rares comme l’UJM à Lyon (créée en 1987), tiennent un discours politique revendicatif. Cependant, si les associations musulmanes sont implantées dans certaines cités, le mouvement de conversion à l’islam est marginal, et la grande majorité des habitants n’est pas touchée par ce mouvement de politisation par la religion.

Le troisième obstacle à la politisation est ce qu’on peut appeler l’échappée culturelle des militants issus de l’immigration. De la fin des années 1970 à nos jours, les « médias de l’immigration » se sont multipliés dans le paysage médiatique français. Des premières radios libres (Radio Soleil à Paris, Radio Gazelle à Marseille) à l’agence Im’média dirigée par Mogniss H. Abdallah, ils sont conçus au départ comme une offensive contre l’autisme des médias français sur les questions liées à l’immigration. Alors que la plupart de ces médias, créés par des militants (du MTA, du mouvement « beur », etc.), étaient conçus comme des outils politiques véhiculant la contestation des quartiers populaires, on observe leur lente autonomisation de la sphère du politique, pour devenir des médias « comme les autres ». La contestation portée par le hip hop, qui a été (et reste) un vecteur de politisation essentiel dans les banlieues françaises, a connu le même mouvement d’aseptisation politique par la volonté de certaines radios, en particulier Skyrock, et de maisons de disque de financer les groupes conformes à l’idéologie dominante du profit et du sexisme. Le hip hop commercial calibré dispose de moyens de production et de diffusion sans commune mesure avec les quelques rares groupes, tel La Rumeur, qui ont su conserver l’esprit contestataire des origines.

Classe-moyennisation

Le quatrième élément explicatif de la désertification réside dans un paradoxe : la conscience politique des militants de quartier émerge avec l’accumulation de capitaux scolaire et culturel (niveau d’étude plus élevé que la moyenne, connaissance plus fine de la société française, etc.) qui les prédisposent à s’écarter des quartiers populaires. Les conditions de la politisation la défavorisent en même temps. Alors que l’école des années 1980 rendait plus probable des trajectoires d’ascension sociale, le délabrement de l’enseignement public, les retraits des subventions des associations des années 1990 et les politiques publiques antisociales contribuent au non renouvellement de la politisation d’une minorité de jeunes habitants des cités. La précarisation croissante de la société française touche avec plus de vigueur les quartiers populaires, et même les militants potentiels. Après un engagement de jeunesse dans le mouvement associatif souvent synonyme de « sacrifice individuel », beaucoup décident de « se ranger », à cause de l’instabilité sociale du statut de « militant professionnel » et de l’absence de perspectives politiques tangibles. Il n’est donc pas rare de les retrouver dans les postes de chargé de mission ou d’éducateur dans les conseils généraux et les mairies, ou tout autre métier où ils peuvent « faire valoir » leur expérience et leur connaissance des quartiers. La plupart d’entre eux n’habitent plus dans les cités délabrées, mais dans les quartiers mieux lotis qui les entourent.

Le phénomène de « classe-moyennisation » touche aussi les cadres des associations musulmanes revendicatives, surnommés avec ironie « bo-bar » (bourgeois barbus…). La politique d’encadrement social et politique du culte musulman par le gouvernement français a permis un véritable appel d’air pour certains militants musulmans, qui se sont coupés des dynamiques d’ouverture au mouvement social engagées par le réseau du Collectif des musulmans de France. Là encore, l’incapacité d’une partie du mouvement altermondialiste à ne pas céder aux sirènes de l’intégrisme islamiste (cristallisée par l’affaire Ramadan au Forum social européen de 2003) a fortement compromis l’intégration de ces militants dans la scène politique légitime, ce qui constitue un véritable contentieux pour les luttes à venir.

A la lumière des phénomènes politiques et sociaux qui ont déstructuré l’espace politique des banlieues françaises, il n’est pas étonnant que l’encadrement politique des jeunes habitants des cités soit quasiment inexistant. Les émeutes de 2005 le démontrent amplement, et nous assistons à une véritable régression politique avec l’appel aux « grands frères ». Alors que les municipalités arrachent toutes les possibilités d’engagement dans les banlieues par une politique budgétaire restrictive, elles appellent ces nouveaux « pompiers ethniques » pour calmer ou apaiser les esprits. Or les émeutes ont bien montré les difficulté des « grands frères » à avoir une influence sur les jeunes adolescents des cités : certains militants, religieux ou non, ont même été menacés physiquement au plus fort des incendies. La rupture intergénérationnelle entre les militants issus des quartiers et la jeunesse populaire ne doit donc pas être escamotée. Liée au jugement négatif des plus jeunes de leurs aînés en galère et à l’absence de reconnaissance dans les mouvements de l’immigration, elle est un obstacle majeur à la construction d’une force politique dans les banlieues françaises.

Les voies du politique

Cette situation catastrophique est un véritable défi pour la gauche radicale qui, consciente de son handicap en termes de représentativité, cherche des « courroies de transmission » dans les cités, mais aussi pour le mouvement autonome de l’immigration, en plein questionnement sur son histoire et son projet politique. Toute nouvelle initiative politique majeure pour combler le gouffre politique avec les banlieues populaires ne sera couronnée de succès qu’à condition de revenir sur vingt ans de contentieux entre la gauche et les cités. Un retour critique sur l’histoire des luttes de l’immigration et des banlieues est aussi une condition indispensable pour se projeter dans l’avenir, mais aussi pour éviter la reproduction des mêmes erreurs politiques. Les émeutes sont un appel à la responsabilité historique des militants de l’immigration et des banlieues, sans qui tout projet alternatif résolument à gauche n’est pas possible.

Malgré ce constat accablant, les voies de la politisation ne sont pas bouchées. De manière inattendue, les émeutes de 2005 ont été portées en majorité par de jeunes habitants des cités sans histoire avec la police ou la justice, qui ont ressenti le besoin de s’exprimer violemment contre l’injustice et l’impunité policière. Contrairement aux mensonges délibérés de Sarkozy (à qui les Renseignements généraux ont donné tous les chiffres), il ne s’agit pas d’une lutte contre la criminalité dans les banlieues populaires. L’état d’urgence a été décrété pour réprimer une contestation devenue de plus en plus politique, qui remettait littéralement en cause le monopole de violence physique de l’État. Ce n’est pas la République, la nation ou la démocratie qui étaient contestées, mais l’État comme institution de répression et d’assujettissement des opprimés de ce pays.

Il serait intéressant d’effectuer un travail de reconstitution des parcours individuels de tous les émeutiers. On serait surpris de voir que les « dépolitisés », des « inadaptés », des « misérables » dont on parle souvent avec condescendance à gauche, sont en fait très lucides sur le fonctionnement de la société. Un des côtés positifs des émeutes de 2005 aura été la prise de conscience de la force politique des habitants des cités et/ou issus de l’immigration postcoloniale. Comme pour les émeutes des Noirs des années 1960 aux États-Unis, le phénomène de soulèvement devient un harpon lancé vers l’avenir : on peut attirer l’attention publique, on peut changer le monde, on n’est pas condamné à l’inertie et à l’attente du messie, mais on peut prendre en main notre propre destin.

Depuis quelques jours, des dynamiques politiques se déclenchent dans les banlieues populaires. A Vénissieux et à Clichy-sous-Bois, des espaces de discussion commencent à se créer sous une forme ou une autre. Les militants d’hier, dégoûtés de l’engagement politique des vingt dernières années, reviennent sur le devant de la scène locale. Malgré la diversité des contextes locaux, il semble que l’on fait le même constat : une force politique majeure peut exister dans les banlieues populaires, et elle pourrait se concrétiser lors des élections municipales de 2008. Si la dynamique prend dans les mois à venir, il serait nécessaire, pour la consolider, de revenir sur l’histoire politique des banlieues et/ou de l’immigration postcoloniale (avec ses succès et ses échecs), de prendre conscience des phénomènes explicatifs de la désertification politique, de réfléchir sur les pratiques militantes (notamment sur la gestion du pouvoir au sein d’un mouvement), et de se projeter dans l’avenir avec un projet politique clair. Ceci suppose de combler les ruptures entre générations (en transmettant plus de vingt années d’expériences politiques), et surtout de prendre son temps. Les mouvements autonomes de l’immigration et des banlieues ont trop longtemps suivi des calendriers politiques imposés de l’extérieur : forums sociaux, affaire du voile, attaques en justice, etc., ont été autant d’événements qui ont détourner l’attention vers les banlieues populaires. Il vaut mieux semer les graines des mobilisations à venir que de buter, comme c’est le cas actuellement, devant un sol sec et aride.

Au risque d’être taxé de discours incantatoire, il faut souligner que les émeutes sont un événement unique de l’histoire de France, et qu’elles doivent constituer un électrochoc pour construire une nouvelle génération politique dans les banlieues populaires.

Note :

(1) Cf. Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

La théorie autonomiste italienne des années

Traduction tirée de la revue Reconstruction n°8 (hiver/printemps 1996)Au cours des dix dernières années, la collaboration de Toni Negri avec Deleuze et Guattari a rendu son nom familier aux lecteurs anglophones de tendance radicale. Mais comme le montre Steve Wright, les idées spécifiques de Negri furent d’abord débattues au sein du mouvement italien des années 70.
Je ne crois pas que tout ce que je dis soit autre chose que du marxisme orthodoxe. C’est la vérité, de toute façon, fût-elle non orthodoxe ; l’orthodoxie a très peu d’importance pour moi… [1

A la fin des années 70, le courant qui devait à la fois avoir la plus grande influence politique et susciter le plus de controverses théoriques au sein de l’ultra-gauche italienne fut celui associé à l’analyse de la classe et de l’Etat développée par Antonio Negri. L’hypothèse d’un nouveau prolétariat disséminé dans toute la société, rassemblé à la fois dans les sphères de la production et de la reproduction, un ‘ouvrier social’ dont l’ouvrier masse de la chaîne fordiste n’était au mieux qu’un pauvre prototype, devait être la contribution la plus controversée de Negri à l’exploration de la composition de classe entreprise par la variété italienne du marxisme connue sous le nom d’ ‘opéraïsme’ [operaismo [2.

Depuis lors, la compréhension du conflit social par Negri a connu une série d’inflexions et de tournants. Dernièrement, son œuvre a énormément insisté sur l’émergence du ‘travail immatériel’ au sein de l’actuelle crise de ce pacte social keynesien qui caractérisait tant de sociétés occidentales après le seconde guerre mondiale. Ce qui est resté constant dans sa pensée, pourtant, c’est l’idée que l’ ‘ouvrier social’ est au cœur de la composition de classe d’aujourd’hui.
Une bourgeoisie multinationale et basée sur la finance ( qui ne voit pas de raison de porter le fardeau d’un système national de protection sociale ) s’affronte à un prolétariat socialisé, intellectuel, qui, d’une part, est riche de nouveaux besoins, et, d’autre part, n’est pas capable de maintenir une continuité avec l’articulation du compromis fordiste. [3

Une telle description de la dynamique sociale contemporaine continue d’alimenter le débat au sein de la gauche radicale italienne [4. Dans le texte qui suit, je veux tenter quelque chose d’assez différent : à savoir, explorer les origines du concept d’ ‘ouvrier social’ de Negri dans les circonstances spécifiques qui l’ont d’abord inspiré, afin d’évaluer dans quelle mesure il a pu représenter un outil pour comprendre les péripéties du conflit de classe.

Le dernier tango à Mirafiori

Depuis le début, le développement des analyses de Negri sur l’ ‘ouvrier social’ devait était inséparable de celui d’une tendance politique nouvelle : Autonomia Operaia. Comprendre l’ Autonomia dans son ensemble n’est pas une chose simple. Idéologiquement hétérogène, territorialement dispersée, organisationnellement fluide, politiquement marginalisée : La comparaison de Giorgio Bocca avec un archipel est juste. Jamais organisation unique, encore moins aile de masse des groupes armés, l’ ‘Aire’ des organisations et collecifs autonomistes devait commencer à se désintégrer juste après être devenue hégémonique au sein de l’extrême gauche italienne. [5

L’autonomie s’était d’abord cristallisée comme entité politique distincte en mars 1973, quand quelques cent militants venus de tout le pays se rassemblèrent à Bologne pour prendre les premières mesures en vue de constituer une nouvelle organisation nationale de la gauche révolutionnaire [6. Un certain nombre des gens rassemblés à Bologne étaient, comme Negri lui-même, membres de l’aile vénitienne de Potere Operaio (Potop) ; mais la majorité avait déjà abandonné les groupes d’extrême-gauche, irritée par leur engagement croissant dans les syndicats et la politique institutionnelle. Les termes du rapport introductif de la conférence résumaient clairement l’orientation stratégique qui unissait les participants : ‘ le seul chemin possible est celui de l’attaque’. En outre, une telle offensive ne pouvait se fonder que sur ces besoins de classe que les divisions idéologiques artificielles introduites à la fois par la gauche traditionnelle et la nouvelle gauche tendaient à obscurcir. Pour articuler de tels besoins, il fallait que l’organisation soit enracinée directement dans les usines et leurs alentours, dans des corps capables à la fois de promouvoir les luttes gérées directement par la classe elle-même, et de restituer à celle-ci cette ‘conscience du pouvoir prolétarien que les organisations traditionnelles ont détruit’ [7

Pendant les dix-huit mois suivants, le programme de l’Autonomie devait toucher une corde sensible parmi un nombre réduit – mais croissant – de gauchistes italiens. A la fin de 1973, la majorité des membres de Potere Operaio choisirent de ‘se dissoudre’ dans l’Aire, exemple bientôt suivi par quelques groupes plus petits. Le plus important de ceux-ci devait être le Gruppo Gramsci, lui-même une organisation mineure avec une certaine influence dans la gauche du mouvement syndical à Milan. Reconstitué en tant que Collettivi Politici Operai, le groupe devait produire la plus profonde auto-critique de tous les courants léninistes qui entrèrent dans l’Autonomie. Selon les termes du numéro de décembre 1973 du journal Rosso, ce dont on avait maintenant besoin, ce n’était rien d’autre qu’une nouvelle forme de pratique politique, qui rompît avec la ‘logique’ des groupes d’extrême gauche et
le langage provincial des ‘experts’ politiques, qui savent l’ABC – et même le L et le M – du marxisme-léninisme, sans être capables de parler concrètement de nous-mêmes et de nos expériences.

Plutôt qu’une politique qui s’occupe d’un ouvrier abstrait,
Mâle, adulte, normal, pas encombré par les sentiments et les émotions, rationnel, démocrate ou révolutionnaire, toujours prêt à assister à un meeting sur l’histoire ou les tendances du capitalisme,
Rosso cherchait une perspective nouvelle qui aborde les questions de la domination sexuelle et émotionnelle, de la nature de la famille et de la marginalisation des gens considérés comme ‘anormaux’, à travers lesquelles ‘se manifeste l’esclavage imposé par le capital à l’usine et dans la vie’ . C’est cette tendance, la plus libertaire des tendances majeures de l’Aire, que Negri et les gens les plus proches de lui devaient rejoindre l’année suivante, contribuant à en faire la plus puissante formation autonomiste au Nord. [8
A la différence de Rosso, néanmoins, la majorité des collectifs autonomes devaient garder les yeux solidement fixés sur les vicissitudes de la force de travail industrielle durant les années 1973 et 1974. Tout comme Negri lui-même, dont l’essai majeur de la période était centré sur l’usine en tant que ‘site privilégié à la fois du refus du travail et de l’attaque contre le taux de profit’ [9. A cet égard, l’aspect le plus intéressant de l’essai devait être son effort pour clarifier la relation souvent posée par l’ouvriérisme entre la lutte de la classe ouvrière et le procès d’accumulation. Tandis que Potop avait conçu la relation entre composition de classe et crise économique dans les termes émoussés et mécaniques d’un jeu à somme zéro entre salaires et profits, dans ‘Partito operaio contro il lavoro’ , Negri traçait en détail la voie ‘longue’ mais ‘qualitativement homogène’ reliant les conflits sur le terrain de la production aux problèmes de la reproduction du capital. [10

La possibilité de l’effondrement capitaliste, et le rôle de la lutte de la classe ouvrière par rapport à celle-ci, avait d’abord été soulevée de manière systématique parmi les opéraïstes avec l’exploration de Negri dans ‘Marx sur le Cycle et la Crise’. Bien qu’écrit avant les troubles dans l’industrie de l’ ‘Automne Chaud’ de 1969, cet essai préfigurait certains des thèmes centraux abordés plus tard par la tendance. Il représentait de la sorte la première tentative de l’operaismo d’offrir une lecture poitique de cette partie de la critique de l’économie politique de Marx qui est traditionnellement la plus exposée àu reproche d’objectivisme. Mais son aspect le plus intéressant était son examen des efforts de John Maynard Keynes et Joseph Schumpeter pour offrir une solution aux difficultés rencontrées par le capital pour garantir sa propre reproduction en tant que rapport social. Suivant Mario Tronti contre Lukacs, Negri ne croyait pas qu’une telle entreprise fût inaccessible à la ‘conscience critique’ du capital ; certes, Schumpeter et Keynes étaient tous deux capables de percevoir que le développement capitaliste était un processus sans limites préétablies menacé par ses contradictions internes. [11 Negri affichait une admiration particulière pour Schumpeter, qui ne se cachait pas que l’économie capitaliste était dépourvue de toute tendance interne à l’équilibre. Mieux, en saisissant le moment de la crise non seulement comme inévitable, mais encore comme ‘un stimulant fondamental du système’ qui était ‘productif de profit’, Schumpeter avait aperçu les rapports de force entre classes qui sont sous-jacents au mouvement apparemment autonome des catégories économiques. [12
Negri développa son approche du problème de la crise dans ‘Partito operaio contro il lavoro’, une œuvre qui faisait ressortir les profonds changements dans l’accumulaton et de la lutte de classe apportés par le passage à la subsomption réelle du travail sous le capital. S’appuyant à la fois sur les Grundrisse et sur les ‘Résultats du Procès immédiat de Production’ de Marx, Negri s’attaquait à la tendance centrale du développement capitaliste, c’est à dire ‘le raccourcissement de cette partie de la journée de travail qui est nécessaire à la reproduction de la valeur de la force de travail’ [13. La division de la journée de travail entre travail nécessaire et surtravail, insistait-il, était devenue une lutte entre deux variables indépendantes : non seulement le mécanisme disciplinaire traditionnel de l’armée de réserve industrielle ne fonctionnait plus, avec un nombre croissant de jeunes refusant le travail d’usine, mais le salaire revêtait de plus en plus une rigidité indifférente aux besoins de l’accumulation. [14

Une telle analyse, comme tant d’autres avancées par l’opéraïsme, avait peu de choses à voir avec les préceptes marxistes conventionnels. D’autre part, avec son concept du travail comme variable indépendante dans le rapport de classe, Negri était clairement en contradiction avec la lettre du livre I du Capital, mais il pouvait invoquer le livre III du même magnum opus de Marx. [15 Mais plus important que la confirmation par les textes sacrés, il y avait le témoignage éloquent des problèmes de productivité et de rentabilité de plus en plus graves de l’économie italienne. Plus tard, dans Marx au-delà de Marx, Negri devait mettre en lumière le caractère nodal du rapport travail nécessaire – surtravail dans la lutte de classe, montrant qu’à travers la rigidité du procès de travail, la classe ouvrière pouvait entamer le potentiel de profit du capital [16. Dans ‘Partito operaio contro il lavoro’, cette tendance restait implicite, avec la description de la journée de travail comme terrain d’une guerre civile permanente entre les deux classes principales [17. Plutôt que de développer ce point, l’essai choisissait de poursuivre sur la base de l’analyse mise en place par Negri dans l’ouvrage Crisi dello Stato-piano : l’entreprise restait le cœur de son procès de valorisation, mais le capital exerçait une pression continuelle pour une plus grande socialisation du travail, allant au-delà d’une simple extension du procès de production immédiat, vers une redéfinition complète de la catégorie travail productif. Les limites de cette catégorie, concluait-il, ne pouvaient être appréhendées que dans un sens spécifiquement historique, car elles étaient liées au niveau atteint par le procès de subsomption du travail sous le capital…nous pouvons maintenant dire que le concept de salarié et le concept de travaileur productif tendent à devenir homogènes, ce qui a pour résultat la constitution de ‘la nouvelle figure d’un prolétariat unifié’ [18

‘Partito operaio contro il lavoro’ était donc clairement une étape transitoire de la compréhension du capital et de la classe par Negri : En introduisant les formules opéraïstes classiques dans un discours fondé sur la tendance dégagée dans les Grundrisse, il avançait déjà vers l’hypohèse de l’ ‘ouvrier social’ [operaio sociale. Comme dans la plupart des œuvres de transition, l’auteur ne semblait pas du tout conscient des contradictions que recélait son texte. Negri fit peu de choses, par exemple, pour justifier sa définition du travail productif par la dynamique de l’histoire ;ce qui l’intéressait, c’était plutôt l’idée que, dans la conjoncture actuelle, l’attaque de l’ouvrier masse contre le taux de profit restait le point de ralliement du prolétariat dans son ensemble. Negri concluait donc avec satisfaction que l’usine et la société, la production et la reproduction, n’étaient pas encore identiques, mais continuaient à exister dans une relation ‘dialectique – une relation que le capital lui-même cherchait à maintenir en tentant d’isoler la chute du taux de profit dans l’usine (et ses agents) du procès de socialisation du travail productif qui se déployait sur toute la société’ – les ouvriers des grandes usines, comme ‘sujet privilégié de l’exploitation’, restaient ‘absolument hégémoniques’ politiquement et théoriquement par rapport au reste de la classe. [19

La grêve massive avec piquet et occupation à l’usine FIAT de Mirafiori en mars 1973 devait apporter un signal encourageant aux vues de Negri. Au même moment, sa discussion du ‘Parti de Mirafiori’ offrait effectivement un aperçu sur cette notion d’un prolétariat socialement homogène, qui, écartée dans les derniers jours de Potere Operaio, devait bientôt redevenir pré-éminente dans sa pensée. S’il existait une limite pour l’avant-garde de masse formée pendant les années écoulées depuis l’Automne chaud, elle résidait selon lui, dans la répugnance à s’aventurer au-delà des portes de l’usine et se joindre à la lutte pour l’appropriation dans la sphère sociale. Cherchant à surmonter cette faiblesse, Negri devait préconiser une forme radicale de réduction à la valeur qui effaçait toutes les spécificités de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre. Reprenant le thème de Potop de la crise de la loi de la valeur comme crise du commandement sur le travail, Negri affirma que la base commune pour la recomposition de classe se trouvait dans une ‘‘unité du travail social abstrait’ qui avait la priorité sur les problèmes ‘spécifiques’ des divers secteurs de la sphère sociale ( jeunes, femmes, éléments marginalisés, etc )’ et de l’usine [20. Le terrain de la valeur, comme Crisi dello Stato-piano l’avait déjà affirmé, ne pouvait plus être interprété qu’en termes de pouvoir. On ne pouvait donc subsumer les particularités des espaces où surgissait une telle organisation, et le contenu des besoins dont la non-satisfaction poussait à sa formation, que sous un projet de ‘contre-pouvoir’ contre l’Etat. De cette manière, le nœud gordien de l’unité de classe, qui ne pouvait être démêlé qu’en identifiant lentement et avec précautions les éléments communs aux secteurs souvent divergents de la lutte, devait en fait être tranché avec l’arme de la lutte armée de masse. Dans un essai de 1974 consacré à la stratégie de classe dans un contexte global, Negri assurait le lecteur que la lutte armée représente le seul moment stratégique fondamental – c.à.d. la seule possibilité pour parvenir à une recomposition du prolétariat et à une consolidation des luttes, et pour détruire, du même coup, les armes capitalistes de la provocation et de la répression destinées à isoler et à re-compartimenter les divers secteurs de la classe . [21
Et pourtant, quand Negri n’était pas en train de fondre la complexité du conflit social dans une thématique uni-dimensionnelle du pouvoir, il lui arrivait de poursuivre la démarche de l’enquête qui met l’accent sur les contenus matériels de la lutte. Dans ‘Partito operaio contro il lavoro’, par exemple, il devait affirmer que la libération des besoins individuels doit maintenant être considérée comme partie intégrante de la lutte de classe :
Pour la première fois peut-être, en dehors de l’utopie et de ces moments formidables d’enthousiasme que sont les insurrections, l’objectif que propose la classe dans son intensité, dans sa totalité – inclut les besons individuels. On ne peut remettre la libération au communisme. Les nouveaux besoins introduits dans les dernières générations de la classe ouvrière sont des besoins de libération. Il n’y a rien de plus riche et de plus magnifique que la capacité à relier les besoins immédiats des individus aux besoins politiques de la classe. [22

La position de Negri est ici fort éloignée de ses vues de 1971, quand il prêchait qu’ ‘Aujourd’hui, le seul plaisir de la classe réside dans sa relation à l’organisation de classe et sa confrontation au dispositif de haine du pouvoir capitaliste’ [23.Par ailleurs, la nouvelle vision de Negri restait enveloppée dans le vieux bagage théorique, puisqu’il continuait à tenter de coincer toute sa thématique des besoins dans le modèle du salaire, posant ‘la structure historique du salaire’ comme expression privilégiée ‘du niveau objectif des besoins’ au travers duquel il faut passer au crible les luttes dans et hors de l’usine. [24

‘Nous paierons ce que paye Agnelli’

Durant l’année 1974, alors que la crise de l’énergie en Occident exacerbait l’inflation intérieure, la société italienne explosait sous l’effet de nouvelles luttes qui poussèrent ces tendances ‘sociales’ déjà en action dans la pensée de Negri au centre de sa conscience. Le thème commun de la nouvelle agitation était la pratique de l’ ‘auto-réduction’, à travers laquelle les travailleurs s’organisaient pour se protéger contre l’augmentation des prix des services déclenchée par le gouvernement Rumour. Partie de Turin, où les ouvriers de l’usine FIAT de Rivalta refusèrenr de payer une augmentation des tarifs de bus, l’auto-réduction des prix se répandit bientôt dans toute les villes du Nord et à Rome, où elle devint particulièrement populaire comme moyen de combattre les augmentations des tarifs de l’électricité et du téléphone.
Alors que de telles activités prenaient rapidement les dimensions d’un mouvement de masse capable de mobiliser 180 000 familles dans le seul Piémont, le mouvement ouvrier se trouva divisé sur la question . Tandis que de nombreux permanents syndicaux communistes ( PCI ) mettaient en cause l’efficacité et la valeur de cette nouvelle forme de lutte, d’autres considérèrent sa défense comme cruciale pour le maintien de leur légitimité. ‘Ces derniers mois, la crédibilité des syndicats a atteint son niveau le plus bas’, affirmait le secrétaire du Conseil du Travail de Turin. ‘Ce qui est en jeu ici, c’est notre rapport avec le peuple ; ce qui est remis en cause, c’est notre capacité à construire une alternative’. La pratique de l’auto-réduction s’avéra aussi un terrain fertile pour les colectifs autonomes. Avec suffisamment de membres à la commission de l’électricité ENEL contrôlée par l’Etat pour rétablir le courant à ceux à qui on l’avait coupée pour avoir défié les nouveaux tarifs, il n’était pas difficile pour les romains des Comitati Operai Autonomi — connus communément comme les ‘Volsci’ – de convaincre beaucoup de gens de la population locale de payer le tarif industriel (environ un quart du prix domestique ) au lieu des 50% de réduction proposés le plus souvent par les syndicats. Même sans une telle carte dans leur jeu, les groupes autonomistes en Vénétie et partout ailleurs étaient pourtant au premier rang dans la lutte, bien que par force plus prudents que leurs collègues romains. [25

Et ce n’étaient pas non plus les seules luttes se déroulant hors de l’usine. A la menace de coupes dans les dépenses et les effectifs de l’éducation, un nouveau mouvement parmi les lycéens répondit par des manifestations et des occupations. A Turin, les lycéens organisèrent une marche sur Mirafiori pour assister à la première assemblée ouverte de l’usine. Une nouvelle vague d’occupations de logements commença également au début de l’année, partant de Rome et se s’étendant à Turin dès octobre. Les squats de Rome furent dominés par les membres du groupe Lotta Continua, mais il y avait aussi place pour la participation des autonomistes romains, et l’un d’entre eux devint en septembre le premier de l’Aire à être tué dans des heurts avec la police. A Turin, par ailleurs, les occupations se firent remarquer par la présence numériquement importante d’ouvriers d’usine engagés dans une activité qui par le passé avait principalement impliqué des gens marginaux par rapport à la production et des ‘pauvres’ [26. Enfin, le 12 octobre vit les premiers exemples de ‘shopping politique’, où des manifestants entrèrent dans un supermarché de Milan et forcèrent le directeur à vendre à des prix réduits. [27
Des changements avaient lieu aussi dans l’Autonomie elle-même. Au milieu de l’année 1974, un débat sur le salaire garanti révéla des différences majeures de perspective. La cassure centrale passait entre ceux qui privilégiaient le refus du travail comme base de la stratégie révolutionnaire, et l’Assemblea Autonoma dell’Alfa Romeo, pour qui le développement de la conscience de classe – et des potentialités humaines – était inséparable de l’expérience du travail.

Par salaire garanti, nous entendons le droit à la vie conquis par la garantie d’un emploi. Parce que dans une société communiste, chacun doit contribuer selon ses capacités et recevoir de la société selon ses besoins… Les camarades de Marghera disent : quand les hommes seront libérés de la nécessité du travail, parce qu’ils n’auront plus besoin de travailler pour manger ou s’habiller ou satisfaire leurs désirs, alors nous aurons la vraie liberté ! A ceci nous répondons que nous ne sommes pas contre le travail, mais contre l’organisation capitaliste du travail dont la fin n’est pas le progrès social mais le profit…. [dans le Sud les masses prolétariennes cherchent à résoudre leurs problèmes par des emplois. [28

Se trouvant isolés sur ce sujet, les militants d’Alfa devaient quitter l’Autonomie quelques mois plus tard. Mais les différences au sein de l’Aire ne disparurent pas avec leur départ. Tout en étant sensibilisés au concept du communisme comme libération des individus du travail, les autres participants au débat étaient de plus en plus inquiets du poids politique des opéraïstes et de leurs alliés au sein de l’ Aire. Pour les romains en particulier, ni les anciens membres de Potere Operaio ni ceux du Gruppo Gramsci n’avaient semblé établir ‘un nouveau rapport avec le mouvement’. Au contraire, prétendirent les Volsci, ces militants restaient particulièrement sujets à la ‘tentation’ de reconstruire l’Autonomie selon la ligne désuète et bureaucratique des groupes formés à partir du mouvement étudiant de la fin des années 60. [29

Ces craintes devaient rapidement se révéler prophétiques. Dès 1975, les composantes ‘organisées’ de l’Autonomie, allant du groupe autour de Negri et des vestiges de la minorité de gauche d’Oreste Scalzone au sein de Potop à un certain nombre d’organisations marxistes-léninistes et aux romains eux-mêmes, avaient déjà commencé à se transformer en un ensemble de ‘micro-fractions’ politiques [30.Tandis que leur mépris pour la politique institutionnelle les amenait à travailler sur un terrain différent de celui choisi par les principaux groupes en-dehors du PCI (Lotta Continua, Avanguardia Operaia et le PDUP), le style politique des autonomistes s’alourdit de plus en plus, ce qui contribua à leur aliéner de nombreux sympathisants déjà désillusionnés par les ‘Trois grands’ (triplice) de l’extrême-gauche italienne. [31

Il serait facile, avec le recul, de voir dans ce processus quelque chose d’inévitable, étant données les faiblesses inhérentes à cette culture ‘anti-révisionniste’ que les autonomistes partageaient avec la majorité des marxistes à gauche du PCI : en particulier le fait de greffer régulièrement les nouveaux aperçus sur le corpus marxiste-léniniste existant, au lieu de les utiliser pour remettre en question la prétention de celui-ci à être toujours la vérité révolutionnaire. Pourtant, ce serait une erreur de voiler quels étaient, particulièrement dans sa première période, les éléments absolument distinctifs que l’Autonomie apporta à la culture de l’extrême-gauche italienne. En refusant de séparer les sphères politiques et économiques de la lutte, et en choisissant au contraire de renverser la dichotomie traditionnelle parti-syndicat qui avait été la norme organisationnelle de la gauche depuis l’époque de la Seconde Internationale, l’Aire devait aller beaucoup plus loin que n’importe lequel de ses principaux rivaux en Italie dans la contestation de la sensibilité pragmatique de la politique communiste traditionnelle. Sous sa forme initiale de réseau essentiellement basé sur l’usine, l’ Autonomia avait représenté une expérience limitée mais significative de politique révolutionnaire fondée sur l’auto-organisation de cette génération de militants sur le lieu de travail révélés par les luttes des années 60. Que la poursuite d’un tel projet ait immédiatement échoué au sein de l’Aire témoigne à la fois du poids mort des idéologies passées et du changement de plus en plus profond dans les forces sociales attirées sous la bannière de l’Autonomie. Ainsi, malgré la critique des préceptes léninistes traditionnels exprimée dans leurs premières années par les formations autonomistes les plus diverses, aucune ne devait tenter une critique aussi fondamentale que celle qui émergea de certains cercles féministes [32. Au contraire, en opposition à la politique de plus en plus conformiste de la triplice, la plupart des tendances de l’Autonomie devaient formuler une version du léninisme qui, tout en critiquant souvent durement la compréhension de la tactique chez les groupes armés, sanctifiait néanmoins la lutte armée comme le couronnement de la lutte de classe. Confronté avec l’apparente détermination de l’Etat italien à criminaliser la protestation sociale, qui au milieu de l’année 1975 vit les fascistes et la police tuer six manifestants gauchistes en autant de semaines, un tel ‘léninisme en armes’ acquérait une certaine pertinence pratique aux yeux de nombreux jeunes lycéens activistes formés dans la nouvelle période des auto-réductions et des batailles de rue. Alors que l’Autonomie commençait, à travers la désaffection politique ou les licenciements, à perdre une bonne partie de sa base dans les grandes usines italiennes, c’est parmi cette nouvelle génération, impressionnée par l’état de préparation des autonomistes à affronter physiquement les attaques des carabinieri et des fascistes, que l’Aire devait recruter le plus fortement. [33

Ecrivant début 1976, Negri avait identifié une des contradictions fondamentales auxquelles faisaient face l’Aire et les forces sociales qu’elle cherchait à organiser : entre ceux qui privilégiaient ‘le mouvement’ et les champions d’ ‘une conception « léniniste » de l’organisation’ [34. Malheureusement, la confiance qu’il avait placée dans la capacité de l’Autonomie à surmonter ce problème devait bientôt se révéler injustifiée. Choisissant au contraire d’ ‘agir come un parti’ dans la tradition de Potere Operaio et Lotta Continua, les forces dominantes de l’Autonomie devaient se condamner sans le savoir à répéter la trajectoire de ces groupes dont elle avait autrefois si violemment critiqué les échecs. [35

Adieu à l’ouvrier masse
‘Gasparazzo n’est pas éternel . . . ‘ [36
C’est dans ce contexte que Proletari e Stato de Negri parut au milieu de l’année 1975. Œuvre courte, la brochure débordait d’hypothéses sur le changement de nature de la lutte de classe. Toute hésitation à évoquer la nouvelle composition de classe étant finalement abandonnée, le thème dominant était le renouvellement dans la crise, la continuité dans la rupture à la fois pour la critique de l’économie politique et pour le processus d’antagonisme social. Pour Negri, les tentatives du capital, à la suite de l’Automne chaud, de diviser la classe par une altération de sa composition technique et la socialisation plus poussée du rapport salarial, avait gravement échoué. Comme un moderne apprenti sorcier, les efforts du capital pour reprendre le contrôle avaient seulement multiplié ses difficultés , car, tandis que l’offensive de l’ouvrier masse était stoppée, de nouvelles couches prolétatiennes – une nouvelle figure de classe sans aucun doute – étaient entrées dans la bagarre à sa place. SI cette nouvelle figure de classe était le rejeton du précédent cycle de lutttes, c’est la crise du développement capitaliste qui était son accoucheuse.

Comme ‘Partito operaio contro il lavoro’, Proletari e Stato cherchaità situer son analyse de la composition de classe dans le cadre d’une discussion sur la baisse tendancielle du taux de profit. Mais, tout en reprenant les arguments du journal opéraïste Primo Maggio, Negri appelait maintenant à une modification substantielle de la théorie des crises. Certes, admettait-il, la ‘tendance marxiste’ s’était vérifiée, et les problèmes associés au taux de profit étaient exacerbés par la lutte de la classe ouvrière. Mais précisément pour cela, jusqu’ici, les classiques contre-tendances du capital n’avaient pas agi :
malgré la plus grande flexibilité imposée à la force de travail, malgré les tentatives de désarticulation territoriale de la production ( à tous les niveaux : local, régional, national, multinational ), malgré la nouvelle mobilité du capital sur le marché mondial, malgré les effets déconcertants du processus d’inflation, malgré tout cela et de nombreuses autres tentatives, la rigidité globale du rapport entre plus-value et capital total – c’est à dire le taux de profit – n’avait pas été dissoute…Le profit ‘stagne’ …même avec l’inflation et toutes les autre interventions antagonistes [37.A la place de ces contre-tendances, le capital était forcé de compter de plus en plus sur les propriétés spécifiques offertes par la forme monnaie pour rétablir une proportion correcte entre masse et taux de profit. En conséquence, la critique de l’économie politique devait maintenant s’élargir pour appréhender la nouvelle fonction de l’argent. en tant que commandement. Au même moment, les difficultés du capital ne l’avaient pas empêché de réorganiser sa composition organique et avec elle, la composition technique de la classe ouvrière. Mais si la restructuration avait ‘dévasté’ l’ouvrier masse, elle avait aussi entraîné une plus grande socialisation du capital, avec une ‘massification accrue ‘ consécutive ‘ du travail abstrait, et donc du travail socialement diffus prédisposé à la lutte’. Alors que ‘la catégorie « classe ouvrière » est entrée en crise’, concluait Negri, ‘elle continue à produire tous ses effets propres sur l’ensemble du terrain social, en tant que prolétariat’ [38
C’est l’opéraïste non-conformiste Roman Alquati qui avait, un an auparavant, créé le terme d‘ ‘ouvrier social’ entendant par là un nouveau sujet politique dépassant l’ouvrier masse, et lié en tant que tel à la prolétarisation et à la massification du travail intellectuel [39. La définition de Negri, au contraire, à la fois englobait cette strate et s’étendait bien au-delà. Dans son esprit, comme il devait le dire en 1978, ‘la thèse fondamentale sous-jacente à la théorie de l’opéraïsme est précisément celle d’une abstraction consécutive du travail parallèle à sa socialisation’ [40. Si l’ouvrier masse était la ‘première concrétisation massive’ de cela, [41 sa figure était pourtant liée à des secteurs déterminés de la classe, en particulier à ceux produisant des biens de consommation durables. Ce n’était pas le classe ouvrière mais son avant-garde : ‘l’ouvrier masse, et même auparavant, l’ouvrier qualifié par rapport aux paysans’ , dirait plus tard Alquati, ‘nous a appris que l’hégémonie ne réside pas dans le nombre, mais dans le rapport qualitatif à l’accumulation’ [42 . Comme conclusion logique de l’orientation initialement postulée par Negri dans Crisi dello Stato-piano, sa théorie de l’ouvrier social représentait donc une rupture radicale dans la généalogie des figures de classe inventoriées par l’opéraïsme italien, celle de l’ouvrier social étant la première à n’avoir pas été forgée par un remodelage qualitatif du procès immédiat de production. L’ operaio sociale était encore moins lié à un secteur industriel particulier : c’était plutôt le prolétariat dans son ensemble, sujet en tant que travail abstrait, constitué à travers tout l’arc du procès de valorisation. Pour la première fois, insistait Negri, c’etait la continuité et la généralisation de la lutte se développant de pair avec la socialisation du rapport capital, plutôt qu’une défaite technologique, qui avaient produit une nouvelle composition de classe [43.

Proletari e Stato abordait son sujet d’une façon très générale, générique même ; après avoir affirmé sa nature profondément sociale, le texte devait dire très peu de choses sur les changements de configuration de l’ouvrier masse qui ont conduit à la formation de la nouvelle figure de classe. Pour Negri, les questions les plus importantes tournaient autour de ce qu’il voyait comme le ‘potentiel révolutionnaire massif’ de l’ouvrier social, et un processus de recomposition se déployant avec ‘un souffle et une intensité extraordinaires’. Le projet capitaliste de restructuration n’avait pas détruit, mais plutôt vivifié la composition politique du prolétariat, unifiant les diverses strates qu’il avait cherché à diviser. Il y avait maintenant, expliquait Proletari e Stato aux lecteurs, ‘une unique loi d’exploitation présente sur tous le procès de planification de la société capitaliste’, qui obligeait ‘à lire dans la restructuration la formation d’un potentiel de luttes unitaire de plus en plus vaste’ [44.

Les pages de Rosso aident à concrétiser les éléments constitutifs de la nouvelle figure de classe un peu mieux que Proletari e Stato lui-même : En 1975, un nouveau cycle de conflits s’était ouvert dans l’industrie pour le renouvellement des contrats ; comme en 1972-1973, les autonomistes mirent l’accent sur la nécessité pour les ouvriers de prendre l’offensive sur le prix de la force de travail. Ainsi, espéraient-ils, la lutte de classe aggraverait ce que de nombreux hommes d’affaire et dirigeants politiques continuaient à voir comme le problème principal de l’économie italienne : le gonflement de sa facture salariale. Sur le terrain fondamental de la division entre travail nécessaire et surtravail, affirmait le journal, la seule réponse possible pour la classe ouvrière était une campagne pour une nouvelle réduction de la journée de travail sans perte de salaire, revendication que l’organisation de Negri entreprit de propager parmi les chauffeurs de car milanais [45.

Tandis que les grandes usines étaient restées le sommet de la pyramide industrielle italienne, la large dispersion territoriale de nombreux procès de travail, en même temps que l’importance traditionnelle des petites entreprises produisant des composants, donna de plus en plus de poids aux ouvriers des lieux de travail de petite taille. Dans la ligne de ce changement, Rosso commença à publier des informations sur les premiers efforts d’auto-organisation parmi les jeunes ouvriers dans les petits ateliers de Milan et de Turin. Connus sous le nom de ‘cercles de jeunes prolétariens’, ces groupes locaux tentaient de coordonner les conflits dans différentes entreprises, tout en s’engageant aussi dans de nouvelles formes d’auto-réduction comme l’occupation de cinémas pour des concerts ou d’autres activités culturelles [46.

Sortant du lieu de travail, le journal gardait un œil vigilant sur le mouvement des ‘chômeurs organisés’ de Naples. Combinant l’action directe et le lobbying dans une ville synonyme à la fois de conditions de vie sordides et de clientélisme, le mouvement napolitain mobilisa des milliers de chômeurs, devanant le point de référence central de la région pour l’activité militante [47. Ailleurs, le mouvement féministe qui était en train d’éclore commença à passer du problème du divorce, sur lequel il fit tomber le gouvernement en 1974, à la contestation de tous les aspects de la domination. Comme les chômeurs, les féministes étaient considérées par Rosso comme une composante à part entière du nouveau sujet social, et le journal commençait à présent à parler de l’émergence d’ ‘un nouveau prolétariat féminin’ [48. Finalement, Negri voyait dans la poursuite de la pratique de l’auto-réduction, et en particulier les exemples de plus en plus nombreux de pillage organisé, un des fils rouges reliant ces couches dans un processus de recomposition unificateur [49.

Toutes ces luttes, selon Negri, cherchaient à satisfaire les besoins de leurs protagonistes en dehors de la logique des rapports sociaux capitalistes. Puisque les besoins sont par nature historiquement déterminés, ceux de l’ operaio sociale ne pouvaient être constitués, selon lui, qu’à l’intérieur de l’univers du capital. Encore une fois, et sans surprise, sa lecture portait la marque des Grundrisse. Une seule valeur d’usage pouvait éventuellement briser le cercle vicieux de la reproduction du capital : le travail vivant. C’est lui, sa substance vitale même, qui serait capable de subvertir le rapport de classe quand il deviendrait refus du travail, créativité dirigée vers la reproduction du prolétariat comme sujet antagoniste. Ce qui était urgent, par conséquent, c’etait de substituer au système existant des besoins un ‘systême de luttes’, dont la mise en avant restait la justification majeure d’un parti révolutionnaire [50. Là encore, comme les Grundrisse, Negri insistait sur le fait de formuler ce débat en termes de dialectique entre les forces productives et les rapports de production. Au moment même où ‘la vieille contradition’ semblait s’être apaisée, et le travail vivant s’être subsumé sous le capital, toute la force d’insubordination se coagule dans ce front final qu’est le caractère antagoniste et constamment général du travail social. A partir de là, la force productive – la seule force productive qui est le travail social vivant – s’oppose en tant que lutte aux ‘rapports de production’ et aux ‘forces productives’ incorporées dans ceux-ci.

De cette manière, la formule classique de Marx se trouvait reprise comme antagonisme direct entre prolétaires et Etat [51.
Si Proletari e Stato donnait ici une simple inflexion, typiquement ‘à la Negri’ , au schéma de Marx, ailleurs l’essai subvertissait une des catégories centrales de l’ opéraïsme [ ? ? – le salaire. Alors que celui-ci avait été longtemps le moment privilégié de la recomposition de classe, Negri critiquait à présent le mouvement ouvrier officiel pour avoir compris uniquement en ces termes les rapports de classe. Pendant toute une période, affirmait-il, le salaire dans le procès immédiat de production, et l’appropriation dans la sphère sociale avaient marché séparément mais frappé ensemble ; mais aujourd’hui, le premier tendait à devenir le second, quand la classe ouvrière visait ‘l’appropriation directe des forces productives de la richesse sociale’. Certes, pour Negri, la réappropriation directe n’était plus ‘un vague appendice du programme communiste , mais son essence’. La lutte pour le salaire avait autrefois subordonné toutes les autres luttes à sa logique ; maintenant, elle ne gardait un sens que comme partie de l’attaque contre l’Etat à l’échelle de la société. A la lutte contre la division entre travail nécessaire et surtravail, était venue s’ajouter la lutte pour réduire le travail nécessaire lui-même, le prolétariat s’efforçant d’accélérer la tendance du capital et ainsi de hâter la chute du règne tyrannique de l’économie [52.

Selon Proletari e Stato, l’hypothèse de l’ operaio sociale ne pouvait être confirmée ou infirmée que dans la pratique. Dans quelle mesure, alors, sa description d’un processus massif de recomposition – un saut qualitatif dans l’unité de la classe – concordait-elle effectivement avec l’expérience italienne de cette époque ? Dans la brochure elle-même, Negri ne proposait qu’une très bref examen du problème de la ‘désarticulation marginale’, terme sous lequel il désignait les idiosyncrasies associées aux nouvelles couches socialement ‘marginalisées’. Même ici, les besoins de sujets comme les femmes ou les chômeurs ne semblaient avoir une signification politique que dans la mesure où ils ne pouvaient être réduits à ‘ la revendication d’un salaire’ [53. Pourtant, alors qu’il n’est vraiment pas difficile de mettre en évidence la continuité temporelle dans les luttes depuis l’ouvrier masse de l’Automne chaud jusqu’au nouveau sujet social du milieu des années 70, il est bien plus ardu de trouver des traces de cette unification concrète entre secteurs sur laquelle reposait toute l’argumentation de Negri. Au contraire, dans la plupart des cas, malheureusement, cette potentialité ne devait pas tenir ses promesses, le front des luttes les plus acharnées dans l’industrie – celui des petites usines du Nord – se trouvant lui-même presque hermétiquement isolé des autres secteurs de la classe. Si plus tard, en 1977, on put trouver un exemple d’un tel moment d’agrégation dans le rôle de l’université. en 1975 -76, seule la pratique des auto-réductions – spécialement celle mise en avant par les ‘cercles de jeunes prolétarien’ – pouvait fournir un lien entre les couches de plus en plus diversifiées de la classe ouvrière italienne. [54

Les divisions les plus dramatiques et les plus significatives de cette période servirent à la fois à isoler les ouvriers des grandes usines du Nord des autres sujets reproupés dans la figure de classe de Negri, et à imposer une cassure de plus en plus large à l’intérieur de l’ouvrier masse lui-même. Après une demi-décade de lutte, les principaux protagonistes de l’Automne chaud se trouvaient au mieux dans le monde incertain d’une ‘trêve productive’ dans l’usine, au pire engagés dans des conflits industriels à la fois défensifs et subordonnés aux ambitions institutionnelles du mouvement ouvrier officiel. Principalement du fait de leur capacité à garantir la rigidité de la force de travail dans une arène contractuelle de plus en plus centralisée, les confédérations syndicales avaient réussi après 1973 à gagner le soutien de la grande majorité des comités d’usine, tout en les bureaucratisant dans le même processus. En pratique, cela avait signifié deux choses : premièrement, la reprise, sous une nouvelle forme, du discours syndical traditionnel pour une hiérarchie des salaires fondée sur la qualification, parmi des ouvriers qui exerçaient une forte pression contre l’esprit égalitaire des années récentes ; deuxièmement, un engagement explicite des syndicats dans le sens de l’ajustement des revendications des travailleurs aux exigences de l’accumulation [55. Le centre-gauche des années 60 ayant été évincé par des gouvernements de plus en plus autoritaires, et compte-tenu de l’expérience chilienne, les dirigeants du PCI s’engageaient maintenant sur la voie du ‘compromis historique’ avec le parti dominant des Chrétiens-démocrates, un objectif que les succès du parti aux élections régionales de 1975 semblaient rendre encore plus proche. Même s’il utilisait la confédération syndicale de gauche (CGIL) pour se reconstruire une présence sur les lieux de travail perdue au cours des années précédentes, ces projets politiques ne faisaient que renforcer l’hostilité traditionnelle du Parti Communiste vis-à-vis de ce qu’il considérait comme des luttes ‘corporatistes’ contre la nécessaire restructuration de l’économie. [56

Sur le front industriel lui-même, il y avait des signes que beaucoup d’employeurs, loin d’être effarouchés par les luttes de l’ouvrier masse, avaient seulement intensifié leur quête de moyens pour subjuguer le ‘facteur travail’. A la FIAT, par exemple, la direction avait entamé une guerre de manœuvre élaborée visant à saper le pouvoir sur la production qu’avaient acquis les ouvriers dans les luttes de l’Automne chaud. Utilisant le fonds national d’aide au chômage de la Cassa Integrazione pour réorganiser tout le cycle de production, la direction réduisit la production dans certains ateliers, tout en la poussant dans d’autres par l’utilisation extensive des heures supplémentaires. En même temps, de plus en plus de composants étaient confiés à des usines plus petites du conglomérat, y compris celles récemment installées hors d’Italie. Une telle désarticulation du cycle de production mina fortement la capacité de perturbation et de communication que les ateliers les plus militants de Mirafiori avaient utilisée à leur avantage les années précédentes, tout en permettant simultanément à la direction d’expérimenter de nouveaux processus de production basés sur la robotique. Tandis que les départs naturels et les mises à la porte pour absentéisme se combinaient pour réduire la force de travail totale de la FIAT de 13% au cours des deux années jusqu’à Septembre 1975, de plus en plus d’employés de FIAT furent contraints par l’inflation montante de se tourner vers le travail au noir, une pratique qui devait par la suite bloquer la transmission du militantisme. Comme si tout cela ne suffisait pas, en juillet 1975 la direction de FIAT devait obtenir l’accord des syndicats quant à son droit de contrôler la mobilité à l’intérieur de la firme, une victoire qui provoqua une orgie de transferts entre ses divers sites, et réduisit par la suite la rigidité des employés. Comme Marco Revelli devait plus tard l’indiquer
Ce fut une période où la FIAT fut utilisée par les employeurs plus comme un moyen de reproduction élargie de la médiation politique ( et du consensus social ) que comme un moyen de production de marchandises, et il était clair que le syndicat était capable de survivre, comme une ombre, une forme fétichisée d’un ‘pouvoir ouvrier’ hypostasié. Mais il était également clair que, à mesure que la composition de classe qui avait constitué la base matérielle et sociale de ce modèle syndical se brisait, le moment approchait où le patron chercherait à régler ses comptes. [57

Quels que fussent les autres problèmes auxquels ils faisaient face, le noyau de l’ouvrier masse formé à la FIAT restait encore suffisamment fort ces années-là pour conserver son emploi.Mais ailleurs, les ouvriers dans la production ne devaient pas être autant en sécurité. En Lombardie, par exemple, des centaines de firmes commençaient maintenant à décentraliser et rationaliser leur processus de production. Le cas le plus emblématique – celui de l’usine Innocenti propriété de British Leyland – offre aussi un aperçu des divisions qui traversaient le corps de la classe ouvrière dans l’industrie. Le premier cycle de troubles à Innocenti s’était ouvert en Avril 1975, quand la direction mit à la Cassa Integrazione certains ouvriers et introduisit des augmentations de cadence pour les autres. La situation empira fin Aoùt, quand les employés se trouvèrent affrontés à la perspective de licenciements pour un tiers d’entre eux, et à une augmentation permanente des temps de travail et des rythmes de production pour ceux qui restaient. L’opposition la plus intransigeante à ces attaques devait venir d’un petit nombre de militants qui, ayant pris leurs distances par rapport aux groupes d’extrême-gauche, avaient formé une organisation de base possédant un certain nombre de partisans dans les ateliers clés de l’usine. Face à une majorité hostile dans le comité d’entreprise dominé par le PCI, de plus en plus pris de vitesse à mesure que la lutte se déplaçait de l’atelier vers le terrain des négociations entre syndicat et entreprise, le Coordinamento Operaio Innocenti se trouva bientôt, selon les termes d’un ancienmembre, ‘dans l’œil du cyclone’ . Les chosesenarrivèrent à un point critique fin Octobre, quand des délégués PCI et CGIL en vinrent aux mains avec le groupe et ses partisans. Le jour suivant, six de ses membres furent virés, ce qui détruisit effectivement la Coordinamento en tant que force dans l’usine, et avec elle, toute possibilité d’une lutte qui ne fut pas hypothéquée par la participation de la gauche historique à la ‘gestion’ des difficultés économiques de la nation. [58
Salué comme le nouveau programme de l’Autonomia dans certains cercles, Proletari e Stato devait recevoir un accueil orageux dans d’autres pour son désintérêt vis-à-vis de semblables revers de l’ouvrier masse. Si certains opposants d’autrefois à Negri adoptaient maintenant beaucoup de ses préceptes [59, la brochure ne devait guère satisfaire ceux de ses associés de toujours qui étaient restés à l’écart de l’aile ‘organisée’ de l’Autonomia. Sergio Bologna, un éditeur de Primo Maggio qui avait continué à collaborer avec Negri dans un certain nombre de projets de recherche, fut particulièrement déçu. Avec Proletari e Stato, disait Bologna, Negri avait saisi certains des ‘mécanismes objectifs de la composition politique’ présents dans la société italienne, mais complétement négligé les non moins substantielles tendances qui allaient à leur encontre :
Combien d’ouvriers, combien d’usines, se sont trouvés dans les deux dernières années affrontés au problème de la fermeture, et combien de luttes se sont épuisées dans le choix entre la défense d’un salaire indépendant de l’échange de la force de travail, et les coopératives de production ? Entre salaire garanti et auto-gestion, fermeture de l’usine et acceptation de la restructuration ? Dans de telles circonstances, la gauche révolutionnaire soit n’a pas su comment offrir d’autre alternative, soit, dans le meilleur des cas, s’est contentée de dire que le problème était mal posé et devait être rejeté en tant que tel. Quand elle était la plus cohérente, la gauche révolutionnaire a dit que la destruction de l’ouvrier en tant que force de travail était une bonne chose qui ne pouvait qu’aider au recrutement et à la sélection de l’avant-garde. Il y a eu de nombreuses petites (ou grandes) batailles, mais pendant qu’elles se déroulaient, la composition politique de la classe a substantiellement changé dans les usines, et certainement pas dans le sens indiqué par Negri. Non seulement c’est cela, mais aussi l’opposé de l’unité plus grande dont il parle, qui a eu lieu. Au contraire, une plus grande division s’est produite : non pas entre usine et société, mais à l’intérieur de l’usine elle-même, entre la droite et la gauche de la classe ouvrière. En somme, il y a eu une réaffirmation de l’hégémonie réformiste sur les usines, brutale et implacable dans ses efforts pour démembrer la gauche de la classe et l’expulser de l’usine. [60

Plutôt que de se confronter à un tel désarroi et une telle confusion, déplorait Bologna, Negri avait préféré se livrer à l’activité traditionnelle du théoricien en possession de quelque grandiose synthèse. En réalité, en choisissant d’inventer ‘une figure sociale à laquelle imputer le processus de libération de l’exploitation’, Negri s’était tout simplement lavé les mains devant les difficultés récentes de l’ouvrier masse, et l’incapacité de sa propre organisation à s’y développer. Loin d’en être au début d’une nouvelle ère, concluait Bologna,
Nous n’en sommes pas à l’an I , nous ne sommes pas revenus au réveil de la ‘nouvelle gauche’ des années 60, nous n’en sommes même pas à la redéfinition d’une figure différente de l’ouvrier masse. Même s’il était vrai que la relation entre operaio sociale et parti est différente, que la société civile n’existe plus, que la théorie de la conscience de classe a aussi changé, pourquoi continuer à exercer le métier consommé de théoricien et d’idéologue ? La forme du discours politique est obsolète, le langage milénariste n’est qu’un ‘casse-couilles’, et cette forme de théorie mérite d’être rejetée comme toute autre ‘théorie générale’…pour conclure, disons que sur ce terrain le débat n’est plus possible, il est assommant. Mieux vaut trouver un nouveau terrain. Assurément, grand est le désordre sous le soleil, la situation est donc excellente’ [61

L’aile romaine de l’Autonomie fut tout aussi acerbe dans sa critique. Après un an de participation à la production de Rosso, les Comitati Autonomi Operai en avaient finalement eu assez fin 1976. D’accord avec Bologna sur le fait que l’abandon de la sphère de la production directe comme terrain central de la lutte de classe ne pouvait avoir que des conséquences ‘désastreuses’ [62, les romains pensaient que de telles oppositions étaient sous-tendues par une divergence – plus profonde – de méthode.
Déplorant que la contribution milanaise à l’analyse de la composition de classe de l’Autonomie fût de plus en plus caractérisée par des affirmations ‘aussi catégoriques que peu convaincantes’, ils reconnaissaient que
Nous avons toujours partagé et nous partageons encore votre intérêt pour les ‘couches émergentes’ (jeunes prolétaires, féministes, homosexuels ) et pour des sujets politiques ( l’ ‘operaio sociale’ ) nouveaux et reconceptualisés. Mais précisément l’indéniable importance politique de ces phénomènes exige une extrême rigueur analytique, une grande prudence dans l’investigation, une approche soldement empirique ( des faits, des données, des observations et encore d’autres faits, d’autres données et d’autres observations ) …. [63
Tournant le dos à cette recommandation, Negri devait dès lors consacrer la plus grande partie de son énergie au développement d’un nouveau ‘mode d’enquête’ approprié à l’ouvrier social.

Negri au-delà de Marx
Si, à la fin des années 60, Negri, comme les autres opéraïstes de l’époque, avait couru le risque de subsumer la spécificité des différentes strates de la classe ouvrière sous celles de l’ouvrier masse, dans la seconde moitié des années 70, ses oeuvres menacèrent de dissoudre jusqu’à cette compréhension partiellement concrète de la classe dans un prolétariat générique. A mesure que le débat sur l’ operaio sociale se déployait, le caractère indéterminé de l’abstraction de Negri devait devenir de plus en plus clair. Alquati fut peut-être le critique le plus modéré : pour lui, l’ operaio sociale restait une catégorie ‘suggestive’ ; même lui, pourtant, mettait en garde contre le danger de construire une idéologie autour d’une figure de classe qui avait encore besoin d’ apparaître comme un sujet politique mature. [64 Pour Roberto Battagia, écrivant dans les colonnes de Primo Maggio , le nouveau sujet de Negri était une catégorie dérivée par simple analogie de celle d’ouvrier masse, mais privée de l’aspect ‘le plus caractéristique’ de cette dernière : un lien étroit entre ‘les conditions matérielles d’exploitation’ et ‘les comportements politiques’. Dans la réalité, par conséquent, la notion d’ouvrier social, pot-pourri de différents sujets ‘aux motivations totalement autonomes’, n’avait qu’une valeur heuristique limitée [65. Vittorio Dini devait enfoncer le même clou, considérant que la façon dont Negri avait évacué tout contenu de son appareil conceptuel était tout particulièrement fautive. Auparavant, Negri avait parlé de façon suggestive de la nature historiquement déterminée de cette catégorie ; maintenant, en considérant comme productifs de plus-value tous les moments du procès de circulation, il résolvait la tension existant depuis longtemps dans l’opéraïsme autour de la relation usine-société par un tour de passe-passe théorique. De la même façon, la définition d’une nouvelle figure de classe, projet qui exigeait beaucoup de temps et de précautions, avait été réalisée en fusionnant purement et simplement tendance et actualité. [66

Un autre aspect décevant de la nouvelle analyse de la composition de classe de Negri était la partie relative au PCI. Tout en mettant à juste titre l’accent sur la nature souvent agressive des efforts du parti communiste pour gagner la bataille des esprits sur le lieu de travail, Negri choisissait de ne pas explorer ce que Lapo Berti devait appeler la disjonction croissante entre les ‘comportements de lutte et les ‘attitudes’ ‘ de nombreux ouvriers formés au cours de l’Automne Chaud : entre la critique en actes persistante de l’organisation du travail, évidente dans de nombreuses usines, et le soutien de la classe ouvrière à une direction du parti qui considérait les rapports de production existants comme l’ordre des choses naturel. [67 Insistant, au contraire, sur le fait que le projet réformiste n’avait plus aucune base matérielle dans une période de crise capitaliste, Negri se contentait de peindre le rapport entre les ouvriers et le PCI comme une relation de pure répression, ou sinon de faire des allusions énigmatiques à la nature parasitaire de la force de travail dans les grandes usines. [68

Une des contributions à l’édition spéciale de Rosso de juin 1976 consacrée au PCI se tenait plus près de la vérité : elle analysait le portrait de son parti par l’intellectuel communiste Badaloni comme représentatif d’une facette de l’existence de la classe ouvrière : celle de la force de travail ‘marchandise organisée’ préparée à accepter sa place subordonnée dans la société. Mais même dans ce cas, comme les romains des Comitati Autonomi Operai devaient le faire remarquer, leurs contributions au même numéro étaient les seules à proposer une discussion concrète de la politique communiste et de son implantation, particulièrementdanscesecteur où le PCI fonctionnait déjà comme un parti de gouvernement – l’administration municipale de certaines des principales villes d’Italie. [69

Ainsi, malgré la complexité croissante de la politique de classe en Italie à la fin des années 70, la simplification du schéma d’analyse de Negri allait se poursuivre à un rythme soutenu. Alors qu’il continuait de rejeter les conceptions marxistes classiques de la crise, sa perspective générale ne devenait pas moins catastrophiste. ‘L’équilibre du pouvoir a été inversé’, écrivait-il dans une brochure de 1977 qui se vendit à 20 000 exemplaires :
la classe ouvrière, son sabotage, sont le pouvoir le plus fort – par dessus tout, la seule source de rationalité et de valeur. A partir de maintenant, il devient impossible, même en théorie, d’oublier ce paradoxe produit par les luttes : plus la forme de domination se perfectionne, plus elle devient vide, plus le refus de la classe ouvrière s’accroît, plus il est empli de rationalité et de valeur…. Nous sommes là ; on ne peut pas nous écraser ; et nous sommes dans la majorité. [70

Du fait de ce millénarisme, les éléments les plus créatifs de la lecture subjectiviste de Marx par Negri devaient être réduits à néant. Privé des déterminations contradictoires de la réalité italienne, le concept prometteur – emprunté lui aussi à Alquati – d’une classe ouvrière ‘auto-valorisant’ ses propres besoins à l’intérieur de et contre le rapport capital perdait toute substance. De la même façon, la dénonciation par Negri du capitalisme d’Etat dans le bloc de l’Est, sa recherche d’une nouvelle mesure de la production au-delà de la valeur, et sa description limpide du processus révolutionnaire comme processus fondé sur le pluralisme des organes de masse de l’autonomie du prolétariat, tout cela était perpétuellement neutralisé par une perspective générale décrivant la lutte de classe comme le combat mortel de deux Titans. [71 Bien que Negri reconnût le concept de différence comme un attribut positif au sein des mouvements de changement social, sa propre conception de l’ operaio sociale continuait à s’imposer, à travers tous les discriminants spécifiques et contradictoires qu’elle contenait, ne conservant que leur attribut commun : être des incarnations du travail abstrait. Comme ce dernier , à son tour, n’était compris que comme une forme de pur commandement, la saisie du problème de la recomposition politique chez Negri finissait par être surdéterminée par une mise au premier plan de la violence qui, comme le démontrait maintenant la pratique d’une grande partie de l’Autonomie, n’était pas moins pauvre que celle des Brigate Rosse – même si elle en était profondément éloignée par la culture et par la forme. [72

On pourrait supposer raisonnablement que pour une vision aussi inspirée par le triomphalisme, la relative facilité avec laquelle l’Autonomie devait être écrasée par les arrestations en masse de 1979 – 80 ne pouvait être vécue que comme un choc immense. Mais loin de réintroduire un peu de prudence dans la pensée de Negri, la défaite politique de l’Aire de l’Autonomie ne devait servir qu’à exacerber l’applatissemnt de son cadre conceptuel. Rompant en 1981 avec le groupe dominant de l’Autonomie dans le nord-est de l’Italie, Negri devait accuser ses représentants de s’accrocher à la fois à ‘un modèle bolchevique d’organisation en dehors du temps et de l’espace’ et à un sujet – l’ouvrier masse – qui était, ‘sinon anachronique, du moins partiel et corporatiste’. Ce faisant, affirmait-il, ils avaient choisi d’ignorer une nouvelle génération politique ( pas seulement les enfants ) qui se situe dans les grandes luttes pour la communauté, pour la paix , pour une nouvelle façon d’être heureux. Une génération sans mémoire et donc plus révolutionnaire. [73

Développant plus complètement cette ligne d’argumentation dans les colonnes du journal Metropoli la même année, Negri insista encore sur le fait que la mémoire ne pouvait être comprise que comme un moment de la logique de la domination capitaliste :
La composition de classe du sujet métropolitain contemporain n’a pas de mémoire parce que seul le travail peut construire pour le prolétariat un rapport à l’histoire passée….la mémoire prolétarienne n’est que la mémoire d’une séparation passée…. La mémoire existante de 1968 et de la décade qui a suivi n’est plus maintenant que celle du fossoyeur….les jeunes de Zurich, les prolétaires napolitains et les ouvriers de Gdansk n’ont pas besoin de mémoire….la transition communiste est absence de mémoire. [74

‘Votre mémoire est devenue votre prison’, avait dit Negri à ses anciens camarades de façon accusatrice. [75 Mais dans son propre cas, cette étreinte d’un éternel présent n’était qu’un refus de ses responsabilités passées. La même année, tirant un bilan de la défaite de la tendance opéraîste – une défaite qui avait jeté Negri et des milliers d’autres activistes en prison en tant que ‘terroristes’ – Sergio Bologna devait identifier clairement la nature du problème :
J’ai à la fois un sentiment de crainte et de dégoût quand je vois des camarades qui haïssent leur passé, ou pire encore, qui le mystifient. Je ne renie pas mon passé, par exemple mon passé opéraïste ; au contraire, je le proclame. Si nous jettons tout par-dessus bord, nous vivrons dans un état de schizophrénie permanente. [76

Retracer l’itinéraire de Negri jusqu’à ce point désespérant au-delà de l’opéraïsme aussi bien que du marxisme est une tâche déprimante. Derrière la hâte évidente qui a caractérisé une grande partie de son œuvre, il y a ce qu’il devait plus tard lui-même reconnaître comme ce damné faux-semblant, qui parcourt tous nos écrits ; c’est le langage de la tradition marxiste, mais cela comporte un reste de simulation qui engendre une tendance à la déformation et à la redondance. [77
Une telle aberration était le résultat de ce mode de pensée particulier dont Negri avait hérité des mains du père de l’opéraïsme italien, Mario Tronti, et qu’il avait porté à la perfection, un mode de pensée qui ne partait des processus sociaux réels que pour se replier rapidement sur lui-même. Cherchant pour sa part à éviter un tel destin, Marx avait abandonné les hauteurs éblouissantes de l’envolée conceptuelle déployée dans les Grundrisse pour les passages sombres, mais historiquement spécifiques, de Das Kapital. Ne croyant pas à la nécessité d’un tel choix, Negri aurait gagné à tenir compte du conseil de Tronti lui-même, dont l’ouvrage sur la composition de classe, tout autant que celui de Negri, est devenu une preuve vibrante de la pertinence de cette mise en garde d’Operai e capitale : ‘Un discours qui se développe sur lui-même court le danger mortel de se vérifier toujours et seulement à travers les cheminements successifs de sa propre logique formelle’. [78

Steve Wright

[1 H. Partridge, ‘Interview with Toni Negri. November 1980′, Capital & Class 13, Printemps 1981, p.136.

[2 Pour une brêve introduction à l’operaïsme et à des concepts tels que celui de ‘travail immatériel’, voir S. Wright, ‘Confronting the Crisis of Fordism : The Italian debates’, Reconstruction 6, Eté 1995/96.

[3 A. Negri, ‘Constituent Republic’, Common Sense 16, Décembre 1994, p.89.

[4 Voir M. Melotti, ‘Al tramonto del secolo’, vis-a-vis 4, Hiver 1996.

[5 Voir G. Bocca, Il caso 7 aprile : Toni Negri e la grande inquisizione, Feltrinelli, Milan, 1979, Ch.5.

[6 Le nombre de participants à la conférence de Bologne donné par l’organisation romaine est ‘plus de 400′ [Comitati Autonomi Operai (eds), Autonomia Operaia, Savelli, Rome, 1976, p.33, et celui donné par Negri est ‘trois cents personnes au maximum’ ( dans G. Soulier, ‘AUTONOMIE-AUTONOMIES’, Recherches 30, Novembre 1977, p.88).

[7 ‘Dalla relazione introduttiva’, Autonomia Operaia, pp.40, 43. On trouvera un aperçu des premiers collectifs d’usines autonomes en même temps que des débuts du mouvement féministe italien dans E. Cantarow, ‘Women’s Liberation and Workers’ Autonomy in Turin and Milan’, Liberation, Octobre 1972 and Juin 1973.

[8 ‘Una proposta per un diverso modo di fare politica’, Rosso 7, Décembre 1973, maintenant dans L. Castellano (ed) Aut.Op. La storia e i documenti, Savelli, Milan, 1979, pp.96, 92.

[9 A. Negri, ‘Partito operaio contro il lavoro’, dans S. Bologna, P. Carpignano, A. Negri, Crisi e organizzazione operaia, Feltrinelli, Milan, 1974, p.126.

[10 A. Negri, ‘Marx au sujet du Cycle et de la Crise’, maintenant dans son Revolution Retrieved, Red Notes, Londres, 1988, p.65.

[11 A. Negri, ‘ Marx au sujet du Cycle…’, p.57.

[12 A. Negri, ‘Marx au sujet du Cycle…’, p.54.

[13 A. Negri, ‘Partito operaio…’, p.109.

[14 A. Negri, ‘Partito operaio…’, pp.123-4.

[15 Comparer K. Marx, Le Capital, Volume I, Penguin, Harmondsworth, 1976, p.770 et Le Capital, Volume III, Penguin, Harmondsworth, 1981, p.486.

[16 A. Negri, Marx au-delà de Marx, Bergin & Harvey, South Hadley, 1984, pp.100-1.

[17 A. Negri, ‘Partito operaio…’, pp.114-5.

[18 A. Negri, ‘Partito operaio…’, pp.126, 127, 129.

[19 A. Negri, ‘Partito operaio…’, pp.126, 128.

[20 A. Negri, ‘Le parti de Mirafiori’, maintenant dans Red Notes (eds), Working Class Autonomy and the Crisis : Italian Marxist Texts of the Theory and Practice of a Class Movement. 1964-1979, CSE Books, London 1979, p.64.

[21 A. Negri, ‘Thèses sur la Crise’, dans Red Notes (eds), p.53.

[22 A. Negri, ‘Partito operaio…’, p.159.

[23 A. Negri, ‘Crise de l’Etat-Plan’, now in Revolution Retrieved, p.138.

[24 A. Negri, ‘Partito operaio…’, p.143.

[25 B. Ramirez, ‘Self-reduction of prices in Italy’, maintenant dans Midnight Notes (eds) Midnight Oil, Autonomedia, New York, 1992, p.190.

[26 Les occupations centrées sur les logements privés de San Basilio, un des pires quartiers de taudis de Rome. Les divisions dans l’extrême-gauche étaient telles que des squats séparés furent organisés par les différents groupes. On trouvera des descriptions dans Autonomia Operaia, pp.205-11, 214-9, et à travers les numéros de Septembre du journal Lotta Continua.

[27 ‘Milano : la spesa politica’, Controinformazione 5-6, 1974, pp.12-3.

[28 ) A.A. Alfa Romeo, ‘Rivoluzione e lavoro’, Rosso 11, Juin 1974, p.15.

[29 Comitato Politico ENEL & Collettivo Policlinico, ‘Centralizzazione e responsabilita ‘ delle avanguardie’, Rosso 11, p. ll , et ‘Autonomia operaia organizzata : rapporto da Milano’, Autonomia Operaia, pp.71-4.

[30 0. Scalzone et G. Vignale, ‘la congiuntura del movimento e i malanni della soggettività’, Pre-print 1, Décembre 1978.

[31 Un premier exemple des rapports difficiles de l’Autonomia avec les autres activistes aliénés par la triplice fut la participation de certains de ses représentants romains aux efforts des militants mâles de Lotta Continua pour s’introduire de force dans une manifestation nationale réservée aux femmes en Decembre 1975. On trouvera la description par Franco Berardi de cet incident, qui poussa son groupe de Bologne à couper tous liens formels avec l’ ‘aile organisée’ de l’Autonomie, dans ‘AUTONOMIE-AUTONOMIES’, p.93.

[32 Sur la signification des critiques féministes du léninisme, voir C. Bermani et B. Cartosio, ‘Dieci anni di « Primo Maggio »‘, Primo Maggio 19-20, Hiver 1983-84, p.5.

[33 Voir M. Lombardo-Radice et M. Sinibaldi, ‘ »C’e’ un clima di guerra… » Intervista sul terrorismo diffuso’, dans L. Manconi (ed), La violenza e la politica, Savelli, Rome, 1979.

[34 Documento Politico della Segretaria dei Collettivi politici di Milano’, Rosso 7 (13.3.76), maintenant dans G. Martignoni et S. Morandilli (eds), Il diritto all’odio : dentro/fuori/ai bordi dell’area dell’autonomia, Bertani, Verona, 1977, p.229.

[35 Comme cela avait été prédit dans ‘Organismi autonomi e « area dell’autonomia »‘, Collegamenti 6, Décembre 1974, maintenant dans Martignoni et Morandilli, p.262.

[36 B. Longo, ‘Meno salario, piu’ reddito : la Cassa integrazione’, Primo Maggio 5, Printemps 1975, p.30. Gasparazzo était un personnage d’une bande dessinée du journal Lotta Continua qui incarnait les ‘ouvriers masse’ masculins formés durant l’Automne Chaud.

[37 A. Negri, Proletari e Stato : Per una discussione su autonomia operaia e compromesso storico, Feltrinelli, Milan, Deuxième édition, 1976, pp.12-3.

[38 A. Negri, Proletari e Stato, pp.14, 15. Au delà de ses propres œuvres comme Crisi dello Stato-piano, on peut trouver une anticipation des thèses de Negri dans les réflexions d’un autre ancien membre de Potop, Franco ‘Bifo’ Berardi. Pour ce militant Bolognais, écrivant en Avril 1973, l’occupation de la FIAT de cette année était un signe de la crise à la fois du léninisme et de l’ouvrier masse, qui était maintenant supplanté par une nouvelle composition de classe au sein de laquelle ‘le travail intellectuel et technique, l’intelligence productive (wissenschaft-tecknische-intelligenz) tend à devenir déterminante – Mirafiori e’ rossa’, maintenant dans F. Berardi, Scrittura e Movimento, Marsilio, Venise 1974, p.8.

[39 La version d’Alquati’s de l’ hypothèse de l’operaio sociale et son rapport avec les autres figures de classe de l’operaismo est présenté dans R. Alquati, N. Negri et A. Sormano, Universita’ di ceto medio e proletariato intellettuale, Stampatori, Turin n.d ., pp.90-3 .

[40 A. Negri, Dall’operaio massa all’operaio sociale : Intervista sull’operaismo, Multhipla, Milan 1979, p.11.

[41 A. Negri, Proletari e Stato, p.15.

[42 R. Alquati, ‘Universita’, formazione della forza lavoro intellettuale, terziarizzazione’, dans R. Tomassini (ed ), Studenti e composizione di classe, Edizioni aut aut, Milan, 1977, pp.75-6.

[43 A. Negri, Proletari e Stato, p.36.

[44 A. Negri, Proletari e Stato, pp.36-7, 37.

[45 ‘Alfa Romeo 35 X 40′ et ‘La proposta operaia’, Rosso III/l, 9 Octobre 1975.

[46 Pour un aperçu de ces expériences, voir le roman de Nanni Balestrini The Unseen, Verso, Londres, 1989.

[47 Autonomia Operaia, pp.156-8.

[48 ‘Un diverso 8 marzo’ et ‘Note del sesto anno’, Rosso III/8, 24 Avril 1976.

[49 Autonomia Operaia, pp.246-8, 364-5.

[50 A. Negri, Proletari e Stato, pp.45, 46.

[51 A. Negri, Proletari e Stato, pp.45, 37, 32, 31, 6.

[52 A. Negri, Proletari e Stato, pp.51, 47-8.

[53 A. Negri, Proletari e Stato, pp.9, 64.

[54 Les luttes dans les petites entreprise au cours de l’année 1975 sont bien documentées dans les pages de Lotta Continua. Selon un rapport à la conférence ouvrière de cette organisation de Juillet 1975,, rien qu’à Milan 116 usines avaient été touchées par des licenciements, avec 3 000 à 5 000 ouvriers en Cassa Integrazione, et 7 000 de plus ( y compris 1,500 chez Innocenti) destinés à les rejoindre en Septembre. Entre cinquante et soixante de ces lieux de travail avaient été occupés par leurs employés – ‘La lotta politica delle piccole fabbriche’, Lotta Continua, 24 Juillet 1975, p.3.

[55 Voir P. Lange, G. Ross et M. Vannicelli, Unions, Change and Crisis : French and Italian Union Strategy and the Political Economy, 1945-1980, George Allen & Unwin, Londres, 1982, p.155 ; A. Graziosi, La ristrutturazione nelle grande fabbriche 1973-1976, Feltrinelli, Milan, 1979, Chapitre 1 ; M. Regini, ‘Labour Unions, Industrial Action and Politics’, dans P. Lange et S. Tarrow (eds), Italy in Transition : Conflict and Consensus, Frank Cass, Londres, 1980 ; G. De Masi et. al., Consigli operai e consigli di fabbrica : L’esperienza consiliare dalle origini a oggi, Savelli, Rome, Deuxième édition ,1978.

[56 Voir S. Hellman, ‘Il Pci e l’ambigua eredita’ dell’autunno caldo’, il Mulino 268, Mars-Avril 1980 ; Redazione romana di Rosso (eds), Compromesso senza operai, Librirossi, Milan, 1976.

[57 M. Revelli, ‘Défaite à la Fiat’, Capital & Class 16, Printemps 1982, p.99.

[58 ‘Lotta all’Innocenti’, Primo Maggio 7, n.d.

[59 ‘Nelle lotte vive gia’ una cooperazione antagonistica al processo di valorizzazione : occore trasformarla in cooperazione comunista’, Chiamiamo comunismo O, Mars 1977.

[60 S. Bologna, ‘ »Proletari e Stato » di Antonio Negri : una recesione’, Primo Maggio 7, p.27. On peut trouver une traduction partielle de ce texte et la citation qui suit dans B. Lumley, ‘Review Article : Working Class Autonomy and the Crisis : Italian Texts of the Theory and Practice of a Class Movement. 1964-79′, Capital & Class 12, Hiver 1980/81, pp.132, 133.

[61 S. Bologna, ‘ »Proletari e Stato »…’, p.28. La réponse plutôt vicieuse de Negri au scepticisme de Bologna se trouve dans l’éditorial ‘Dopo il 20 giugno autonomia per il partito. Spariamo sui corvi’, Rosso III/10-11, p.2.

[62 Comme deux autonomistes romains le dirent alors dans une lettre aux éditeurs de Primo Maggio, ‘A chaque fois que l’usine a été abandonnée dans l’histoire du mouvement ouvrier, les défaites les plus désastreuses ont suivi…’ – cité dans Bermani et Cartosio, , p.11.

[63 ‘Letter aperta alla redazione milanese di « Rosso »‘, Rivolta di classe 1, Octobre 1976, maintenant dans Castellano, pp.135, 136.

[64 R. Alquati, Universita’ di ceto medio, pp.90-1.

[65 R. Battaggia, ‘Operaio massa e operaio sociale : alcune considerazioni sulla « nuova composizione di classe »‘, Primo Maggio 14, Hiver 1980-81, pp.75, 74.

[66 V. Dini, ‘A proposito di Toni Negri : note sull’operaio sociale’, Ombre Rosse 24, Mars 1978, pp.7, 5 ; cf. A. Negri, Dall’operaio massa, p.149.

[67 L. Berti, ‘Tra crisi e compromesso storico’, Primo Maggio 7, p.8.

[68 A. Negri, ‘Le sabotage de la classe ouvrière et la domination capitaliste’, maintenant dans Red Notes (eds), pp.110, 117.

[69 ‘Il partito della merce organizzata per una nuova etica del lavoro’ and ‘Inchiesta sul P.C.I.’, Rosso III/10-11 ; ‘Lettera aperta…’, p.137.

[70 A. Negri, ‘ Le sabotage de la classe ouvrière…’, pp.137, 118. Les chiffres de vente de la brochure sont dans C. Mariolti, ‘Caso Negri, Scalzone, Piperno’, L’Espresso 22 Avril 1979, p.11.

[71 A. Negri, ‘ Le sabotage de la classe ouvrière…’. La description de la vision de la lutte de classe chez Negri comme un combat entre ‘deux Titans’ est celle de A. Lipietz, ‘Crise et inflation : Pourquoi ?’, Communisme 2 (n.d.), cité dans le compte-rendu de lecture par G. Boismenu de A. Negri, La classe ouvrière contre l’Etat, Galilée Paris 1978, dans le Canadian Journal of Political Science 13/1, Mars 1980, p.192.

[72 Un passage parmi tant d’autres de ‘Le sabotage de la classe ouvrière…’ (p.134) : ‘Nous ne pouvons rien imaginer de plus totalement déterminé et empli de satisfaction que la violence de la classe ouvrière’.

[73 A. Negri, ‘Cari compagni di Autonomia’, Autonomia 26, Novembre 1981, p.8.

[74 A. Negri, ‘Elogia dell’assenza di memoria’, Metropoli 5, 1981.

[75 A. Negri, ‘Cari compagni di Autonomia’.

[76 S. Bologna, ‘Per una « societa’ » degli storici militanti’, dans S. Bologna et al., Dieci interventi sulla storia sociale, Rosenberg & Sellier, Turin, 1981, p.17.

[77 Cité dans A. Portelli, ‘Oral Testimony, the Law and the Making of History : the « April 7″ Murder Trial’, History Workshop Journal 20, Automne 1985, p.12.

[78 M. Tronti, Operai e capitale, Einaudi, Turin, Deuxième édition, 1971, p.16.

« La Russie a peut-être plus besoin de la guerre en Tchétchénie que de la Tchétchénie elle-même »

À propos du livre « Tchétchénie : une affaire intérieure ? »Cet ouvrage d’Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey et Silvia Serrano resitue le conflit tchétchène dans la continuité de la colonisation russe (avec ses préjugés ethniques), dans celle d’une soviétisation sur laquelle s’est appuyé le mouvement nationaliste lui-même, dans les besoins immanents au […]

Les coordinations dans les luttes sociales; l’émergence d’un modèle original de mobilisation?

Depuis[[Cet article est tiré d’un travail plus complet, réalisé dans le cadre d’une étude doctorale. Les différents points abordés ici ne seront donc qu’effleurés. les grèves étudiantes de l’hiver 1986, les coordinations n’ont jamais cessé d’être au premier plan de l’actualité sociale et économique en France. Si l’on peut dire qu’elle est un produit des années quatre-vingt, cette forme d’organisation des luttes n’est pour autant pas tout à fait nouvelle ni spécifique à notre pays. D’un point de vue historique, elle renvoie, d’une part, aux formes d’auto-organisation produites par le mouvement ouvrier et, d’autre part, aux tentatives d »‘ encadrement » du mouvement étudiant par l’extrême gauche au cours des années soixante-dix. Au plan « géographique », elle est à mettre en relation avec, par exemple, le phénomène des « cobas » en Italie.

Le développement des coordinations, au cours des années quatre-vingt, dépasse le cadre étroit de l’agitation d’extrême gauche. Il répond, semble-t-il, à des facteurs sociaux plus importants. Il prend appui sur l’importante mutation dans l’ordre de la production mais aussi du social et du culturel qu’a connue la société française depuis une vingtaine d’années : la faillite des rapports sociaux industriels, la perte de la place privilégiée qu’occupait la classe ouvrière au sein des luttes sociales, l’émergence d’un processus d’individualisation touchant nos contemporains depuis un certain nombre d’années[[Ce processus est décrit différemment selon les multiples observateurs sociaux, en termes d’autonomie, de « retour de l’acteur », d »‘émergence du sujet », d’individualisme ou d’émancipation des consciences individuelles..

C’est dans ce contexte que peuvent et doivent être interprétées ces manifestations de « distanciation » et d »‘autonomisation » d’une grande partie de la population à l’égard des institutions, syndicales et politiques ; phénomène mis en relief, entre autres, par l’apparition et le développement des « coordinations ». A l’inverse de celles-ci, les institutions syndicales et politiques sont appréhendées comme des « structures totalisantes », à l’intérieur desquelles on ne se reconnaît plus et dont les intérêts semblent à mille lieues des préoccupations individuelles. Ceci explique certainement cette recherche d’un nouveau rapport à la pratique collective et au politique.

C’est de la comparaison entre six de ces coordinations qu’il est ici question ; six coordinations qui concernent des populations différentes : les étudiants, les cheminots, les instituteurs, les salariés de la S.N.E.C.M.A et d’Air France et les infirmières, et qui se développent de 1986 à 1988.

L’une des premières leçons qui puisse être tirée de l’observation de ces nouvelles formes de lutte est que le secteur public, et en particulier le secteur public à forte production sociale – l’enseignement, la santé et dans une moindre mesure les transports – semble être leur lieu d’émergence privilégié[[Le conflit des assistantes sociales en 1991 peut lui aussi être inscrit dans ce cadre.. Ceci, à notre avis, n’est pas une coïncidence. La concentration de six conflits sociaux d’envergure, dans la seule sphère publique, au cours d’une période relativement limitée (moins de deux ans), témoigne que des raisons autres que conjoncturelles ou propres à chaque secteur ont contribué à leur essor. Il est probable que la crise du secteur public et de son idéologie en soit la raison principale. Cette crise est d’autant plus grave qu’elle ne se réduit pas à de simples critiques externes. L’État n’est plus ici simplement critiqué de l’extérieur comme il a pu l’être autrefois et comme il continuera à l’être par les chantres du libéralisme. Ces conflits sont, au contraire, révélateurs d’une crise interne, touchant « ceux qui remplissent les fonctions dites sociales » et qui sont le plus sollicités par les demandes de la population.

A travers ces mouvements de révolte et de colère, transparaît la tension vécue par des professionnels tenus d’assurer une mission devenue impossible compte tenu de l’accroissement démesuré des demandes auxquelles ils ont à faire face et du ralentissement des moyens mis à leur disposition. C’est le cas, par exemple, des instituteurs, des infirmières et des assistantes sociales qui se sentent seuls à supporter le fardeau de répondre et de remédier à la maladie, à l’échec, à l’exclusion et à la misère sociale.

Plus largement, et nous rejoignons là la thèse de P. Bourdieu, ces conflits expriment l’insatisfaction et le mécontentement des agents de l’État contre l’abaissement de la chose publique et contre la façon dont « la main droite de l’État » réduit le rayon d’action et le périmètre de la charge publique[[« Nombre de mouvements sociaux auxquels nous assistons (et assisterons) expriment la révolte de la petite noblesse d’État (assistantes sociales, professeurs, éducateurs, magistrats de base, etc.) contre la grande noblesse d’État (Énarques et décideurs publics) (…) Je pense que la main gauche de l’État a le sentiment que la main droite ne sait plus ou pis, ne veut plus vraiment ce que fait la main gauche. Une des raisons majeures du désespoir de tous ces gens tient au fait que l’État s’est retiré, ou est en train de se retirer, d’un certain nombre de secteurs de la vie sociale qui lui incombaient et dont il avait la charge(…) On aurait dû comprendre depuis longtemps que leur révolte s’étend bien au-delà des questions de salaire, même si le salaire octroyé est un indice sans équivoque de la valeur accordée au travail et aux travailleurs correspondants et que le mépris pour une fonction se marque d’abord par la rémunération plus ou moins dérisoire qui lui est accordée. », « Un entretien avec P. Bourdieu », Le Monde, 14/01/92, p.2.. Nous serions même amenés à dire qu’à travers les coordinations, la main gauche a tenté de défendre ce que la main droite était en train d’abandonner et de céder.

Lorsque l’on examine, à un autre niveau, la population des secteurs dans lesquels se développent les coordinations, on s’aperçoit que ces dernières concernent indistinctement des populations assez, voire très syndicalisées comme les salariés de la S.N.E.C.M.A, d’Air France, les cheminots, les instituteurs et des populations peu syndicalisées : les étudiants et les infirmières. Dans certains cas, comme à la S.N.C.F. ou à Air France, on peut considérer que c’est par un « trop-plein de syndicalisme » que les membres de ces secteurs ont recours aux coordinations. On se souvient, à ce propos, des 14 grèves de 24 heures à la S.N.C.F. pour la seule année 1986 et du rejet, par les salariés d’Air France, des grèves intersyndicales de 1987. Dans d’autres secteurs, c’est autant la faiblesse de la syndicalisation (étudiants, infirmières) que le peu de préoccupation des syndicats vis-à-vis des revendications spécifiques de certaines professions (infirmières) qui poussera les membres de celles-ci à entrer dans les coordinations. Dans d’autres encore, l’émergence des coordinations répond à l’absence des organisations syndicales sur le terrain de la mobilisation (instituteurs, S.N.E.C.M.A.) .

Notons, par contre, que le milieu infirmier se distingue de tous les autres car il s’agit d’un milieu non seulement sans aucune tradition syndicale mais surtout sans aucun passé de lutte.

La population qui s’investit dans les coordinations est une population jeune. Les plus jeunes ont 20, 25 ans, les plus vieux, 30, 35 ans. C’est ce que révèlent l’ensemble des études et enquêtes qui ont été menées sur ces formes de lutte[[Pour la S.N.E.C.M.A., P. Rozenblatt, Compromis d’entreprise, médiation syndicale et dynamique sociale, G.I.P., Paris, 15 février 1989, pp. 8-9 ; pour la S.N.C.F., G. Ribeill, « Les coordinations cheminotes », 4 p. dact. Journées annuelles de la Société Française de Sociologie, 28 et 29 septembre 1989, p. 2 ; pour les instituteurs, B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 86-87, mars 1991, pp. 23-24 ; pour les infirmières, D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doaré, D. Sénotier, Les infirmières et leur coordination, GEDISST, 1989, n. 45.. Mais ce premier constat en appelle un second. Les coordinations sont, dans leur majorité, animées par les acteurs les plus âgés, appartenant à la classe d’âge des 30-35 ans, et qui sont, généralement, des militants. Dans la plupart de ces conflits, les jeunes de 20, 25 ans constituent les « grévistes actifs » mais ce ne sont pas eux qui animent les structures d’auto-organisation. Le rôle tenu par les militants au sein des coordinations confirme ainsi l’idée qu’il n’y a pas de génération spontanée en matière d’auto-organisation des luttes.

Si les coordinations sont le lieu de rencontre entre deux classes d’âge que rien a priori ne rapproche, elles sont aussi le lieu de l’émergence de conflits de générations. En effet, lorsque l’on constate, dans un premier temps, que ces mouvements sont, dans leur ensemble, des mouvements de « jeunes », c’est pour remarquer, dans un second temps, que les « anciens », soit n’ont pas participé à ces conflits soit y ont participé mais de manière différente; sous les bannières des organisations syndicales, par exemple. Le constat dressé par B. Geay à propos de la double concordance entre anciens et nouveaux recrutés et entre syndicats et coordinations, vaut donc pour la quasi-totalité de ces mouvements[[B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, art. cit., p. 8..

La jeunesse des acteurs des coordinations est donc incontestable mais de quels « jeunes » s’agit-il ? Ce ne sont ni ceux qui empruntent les filières nobles de notre système d’éducation ni ceux des cités défavorisées en périphérie de nos agglomérations. C’est une jeunesse issue des classes moyennes pour qui le diplôme est le plus souvent la seule chance de promotion sociale. D’où sa colère lorsqu’un gouvernement veut modifier ses critères d’attribution.

C’est une « jeunesse » désillusionnée », déçue par sa place et son rôle dans l’activité productive ; désillusion qui va de pair avec la frustration sociale causée par la non-reconnaissance de ses qualifications, le manque de considération sociale à son égard (ou à l’égard des professions qu’elle exerce). Ce sont des « jeunes », enfin, qui se distinguent de leurs aînés dans le rapport qui les noue au travail. Travail pour lequel ils ne veulent plus sacrifier leur bonheur personnel.

Les secteurs dans lesquels ces conflits éclatent se caractérisent par une transformation des groupes qui les constituent.

Cette modification résulte de deux facteurs : la transformation des politiques et/ou des filières de recrutement et donc de la population salariée ; l’évolution, vers le haut ou vers le bas, de l’origine sociale, du niveau d’études ou des deux à la fois de la population concernée. Cette évolution sociologique n’est pas sans influence sur l’engagement des acteurs dans les luttes en question.

A la S.N.E.C.M.A. et à Air France, par exemple, les jeunes mécaniciens, qui ont été embauchés au début des années quatre-vingt et qui ont été déçus par la situation professionnelle qui leur a été réservée dans ces deux entreprises, constituent la force de frappe des grèves de 1988.

A la S.N.C.F., les « nouveaux cheminots » jouent un rôle moteur dans la grève de 1986. On dénomme par « nouveaux cheminots », tous ceux qui ont été embauchés
dans l’entreprise à partir des années soixante-dix, après que la filière traditionnelle de recrutement à partir de l’exode rural se soit épuisée[[A ce sujet, G. Ribeill, Les cheminots, Paris, Ed. La Découverte, collect. Repères, 1984.. De fait, une nouvelle population entre dans la profession: jeune, plus urbaine, mieux scolarisée et déjà socialisée.

En 1987, lors du conflit des maîtres-directeurs, les instituteurs nouvellement recrutés se mobilisent aussi en masse sous les bannières de la coordination. Ils se distinguent des instituteurs les plus anciens par leur origine bourgeoise, leur niveau d’études plus élevé ainsi que par leur détachement vis-à-vis d’une profession qu’ils considèrent comme dévalorisée et parfois comme dévalorisante.

Chez les infirmières, au contraire, cette double évolution sociologique – élévation de l’origine sociale et du niveau d’études – s’avère être différente voire inversée. L’évolution sociale des infirmières se déplace, en effet, au sein des classes moyennes, des catégories indépendantes – artisans, commerçants – vers les professions intermédiaires. Les caractéristiques scolaires des postulantes infirmières se modifient, elles aussi, puisque au cours de la décennie quatre-vingt, on assiste à une diminution sensible des postulantes munies de baccalauréats généraux au profit de celles munies de baccalauréats techniques. Au cours de la même période, les effectifs des élèves infirmiers tendent à régresser de manière significative ; ils passent de 47.237 en 1980 à 38.818 en 1987. Ces données, concernant l’évolution de la morphologie de cette catégorie professionnelle, permettent de comprendre l’indignation des infirmières devant le décret Barzach de 1987. En effet, l’accès à une profession d’acteurs moins dotés scolairement ou dotés de titres scolaires moins glorieux, au cours d’une période de baisse sensible des postulants, entraîne généralement un sentiment de dévalorisation sociale pour les membres qui la composent. Le slogan : « Notre profession n’est pas une poubelle », scandé lors de la manifestation contre le décret Barzach du 25 mars 1988, résume parfaitement cette peur de la dépréciation sociale de la profession.

Chez les étudiants, enfin, cette évolution sociologique ne concerne pas tant la morphologie de ce groupe social que sa croissance. De 1960 à 1981, la population étudiante a en effet quadruplé. De fait, la massification de l’enseignement supérieur et le problème de dévaluation des diplômes qui en découle peuvent être considérés comme les thèmes majeurs du conflit de 1986.

Ainsi, deux facteurs apparaissent comme importants à prendre en considération pour comprendre les coordinations. Le facteur générationnel et le facteur professionnel. Générationnel car ces mouvements sont des mouvements de « jeunes »; ceux-ci réunissent en effet des acteurs jeunes en âge mais aussi nouvellement recrutés. Professionnel au sens où la question de la profession – le problème des débouchés, de la promotion professionnelle, de la défense des professions, de la reconnaissance professionnelle – est au centre des préoccupations des grévistes.

Parmi toutes les raisons avancées par les acteurs des conflits pour expliquer leur engagement dans les coordinations, il est possible de dégager quelques constantes. Nous en avons relevé cinq :

La nouveauté et l’aspect performant des coordinations matérialisés par la garantie de l’unité lors de la lutte, la capacité à mobiliser largement, à attirer les médias, etc.
L’efficacité des coordinations par rapport à l’inefficacité syndicale. Nombreux sont en effet les grévistes à déclarer qu’ils ont été amenés à se doter d’une structure de coordination parce que le syndicat ne remplissait pas son rôle.
La désunion syndicale. C’est certainement l’argument le plus fréquemment avancé par les acteurs des conflits. Il est banal de le mentionner tant il paraît évident.
La référence aux coordinations précédentes, c’est-à-dire l’impact que chacun des mouvements va avoir sur le suivant. Les témoignages recueillis – ainsi que les différents propos des grévistes que l’on a pu lire dans la presse – indiquent combien les cheminots et les instituteurs ont été influencés par la lutte des étudiants, les grévistes d’Air France par ceux de la S.N.E.C.M.A. qui leur ont rendu visite par deux fois, les infirmières par la coordination des infirmières anesthésistes créée un an avant leur mouvement, etc.
Les coordinations elles-mêmes ; à savoir qu’elles représentent, comme l’écrit T. Negri, la condition même par laquelle la lutte s’engage[[T. Negri, « Gauche et coordinations ouvrières », Lignes, n° S, février 1989..

En ce qui concerne les syndiqués, ce sont les erreurs, faites le plus souvent à l’intérieur du giron syndical, mais surtout la volonté de les dépasser, qui conduisent un certain nombre d’entre eux à entrer dans les coordinations. Ainsi, dans les cas maintes fois répétés d’absence des organisations syndicales sur le terrain de la mobilisation, ils ressentent presque comme une obligation la nécessité d’entrer dans la lutte. Leur engagement dans les coordinations donne naissance à deux situations distinctes : la première où le politique prend le pas sur le syndical: Il s’agit du syndiqué qui, une fois entré dans la coordination, privilégie son appartenance à celle-ci sur celle de son organisation syndicale. Et la seconde où l’aspect syndical prédomine.

Au plan revendicatif, le thème et le terme le plus avancé par les acteurs des conflits est celui du ras-le-bol. A lui seul, ce terme de « ras-le-bol » regroupe tous les motifs de mécontentement exprimés. Il articule autour de lui aussi bien des revendications quantitatives (augmentation de salaires, d’effectifs) que des revendications qualitatives (statut, retrait de projet de loi, etc.). Résultats d’une profonde exaspération, ces luttes s’apparentent donc plus à des mouvements de révolte et de colère qu’à des luttes revendicatives traditionnelles. Par contre, elles semblent se distinguer des mouvements d’auto-organisation des années soixante-dix au sens où elles ne sont ni porteuses d’une idéologie de la contestation ni d’un projet politique particulier.

Leur contenu n’en est pas moins radical. D’une part, parce que leurs revendications sont, pour les acteurs des conflits, autant de questions posées à l’État et au reste de la société: quelle politique de santé doit-on mettre en oeuvre? Quelle formation dispenser et pourquoi faire ? Doit-on, et pourquoi, emmener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat ? Quelle politique sociale doit-on adopter ? D’autre part, parce que leurs revendications, tant salariales que statutaires, si elles étaient reconnues et prises en compte, bouleverseraient les hiérarchies salariales et remettraient en cause le système de classification et de rémunération.

L’analyse de la façon dont se sont constituées les coordinations montre que dans tous les cas, ce sont des syndicalistes voire des politiques qui les ont mises sur pied. Ces syndicalistes appartiennent soit à des tendances minoritaires et oppositionnelles à leur direction syndicale, soit à des unions départementales se situant à la gauche syndicale de leur organisation. Ces « professionnels » de l’activité syndicale et politique, entrés dans le militantisme au cours des années soixante-dix, sont effectivement les mieux placés, de par leur habitus militant, pour proposer ce type de structure d’organisation des luttes.

Toutes les coordinations ne se développent pas de la même façon. Ainsi, il est nécessaire de distinguer celles qui émergent dans des entreprises comme la S.N.E.C.M.A. ou Air France, groupées sur quelques sites et celles concernant des secteurs disséminés géographiquement: les étudiants, les cheminots, les instituteurs et les infirmières.

A la S.N.E.C.M.A. et à Air France, les petits groupes jouent un rôle important dans la popularisation de la grève et dans la constitution de la coordination. On peut entendre par petits groupes les collectifs d’atelier, les divers comités qui se créent dans chacun des deux conflits, les petits réseaux d’amitié. Ces regroupements sont, dans la plupart des cas, des regroupements de fait ; ils correspondent à la division de ces entreprises en services, secteurs et ateliers. Mais ils peuvent aussi être le produit d’autres contingences comme l’amitié ou l’ancienneté dans l’entreprise. Préexistants à l’action collective, ils vont permettre son extension et sa forme. De plus, ils ont une fonction déterminante au cours des luttes elles-mêmes, et pas seulement à leur démarrage.

La question de l’élargissement de la lutte et de la popularisation des coordinations se pose de façon tout à fait différente pour les secteurs disséminés géographiquement. Si la notion de « collectif » est déterminante pour comprendre le développement des formes d’auto-organisation dans des entreprises comme la S.N.E.C.M.A. ou Air France, celle de « réseau » l’est tout autant pour ce qui est de ce même développement dans le milieu des instituteurs, des cheminots et des infirmières. Par réseau, il faut entendre tout aussi bien le réseau militant que celui fondé sur les contacts personnels. Paradoxalement, malgré la faiblesse des moyens mis en oeuvre, c’est le principe de la « chine » qui assure le succès de ces mobilisations.

Une hypothèse forte est que l’on peut corréler ces deux modes de diffusion ou de mobilisation au rapport que ces professions nouent au travail. En ce sens, le collectif constitue, pour les grévistes de la S.N.E.C.M.A. et d’Air France, une sorte de réappropriation par une communauté de travail de son identité agissante vis-à-vis de la gestion taylorienne de ses activités. Par contre, le réseau correspond au phénomène d’atomisation sociale et professionnelle (cheminots, instituteurs) ou d’absence d’identité collective (infirmières) prédominant dans ces milieux.

Lorsque l’on se propose de bâtir un idéal-type d’une coordination et que l’on compare ensuite les coordinations réellement existantes à ce dernier, celles-ci se répartissent en deux groupes distincts. Le premier comprend les coordinations étudiantes, instituteurs et infirmières dont le fonctionnement est très formalisé. Le second : les cheminots, la S.N.E.C.M.A. et Air France dont le fonctionnement est beaucoup plus simple. Diverses raisons telles que les résistances syndicales, les difficultés d’ordre matériel, la courte durée des conflits expliquent le fonctionnement chaotique et peu formalisé des coordinations du second groupe. Une de ces raisons semble néanmoins plus importante que les autres. Les coordinations dont le fonctionnement a été le plus fruste ont éclos dans des entreprises ou dans des secteurs moyennement ou fortement syndicalisés. Les catégories professionnelles qui les composent (cheminots, ouvriers professionnels) portent avec elles une histoire – et une culture – ouvrière et syndicale marquée par une adhésion de toujours au syndicalisme traditionnel et dominant (dont la figure de proue est la C.G.T.). On peut donc légitimement penser que c’est sur la prégnance du modèle syndical traditionnel que vont buter ces formes nouvelles d’action.

L’ensemble de ces six coordinations possèdent toutefois un trait commun: celui de la recherche constante de l’unité.

On a beaucoup glosé sur l’aspect corporatiste des mouvements de coordination. Sur l’ensemble des six conflits, quatre sont effectivement de type catégoriel et deux, uniquement, de type intercatégoriel. L’aspect intercatégoriel des conflits de la S.N.E.C.M.A. et d’Air France se comprend par le fait que les salariés de ces deux entreprises sont les héritiers d’une longue tradition de lutte fondée sur  »intercatégoriel et représenté par le mouvement ouvrier. A l’inverse, le « catégorialisme » des mouvements des cheminots et des infirmières – seuls ces deux mouvements sont véritablement taxés de corporatisme – est explicable, à notre avis, par la situation de ces deux professions, immergées dans un enchevêtrement de relations sociales complexes. Le secteur de la santé et la S.N.C.F. sont, en effet, deux secteurs où cohabitent une multitude de professions différentes avec des intérêts spécifiques et parfois antagonistes. De fait, il est possible de croire, pour ce qui concerne les infirmières, que leur lutte pour l’affirmation de leur identité professionnelle passait inéluctablement par la différenciation avec les autres catégories du personnel soignant[[« Le nom de profession dont les agents sont dotés, le titre qu’on leur donne, est l’une des rétributions positives ou négatives (au même titre que le salaire) en tant que marque distinctive qui reçoit sa valeur de sa position dans un système de titres organisé hiérarchiquement et qui contribue par là à la détermination des positions relatives entre les agents et les groupes », P. Bourdieu, « Espace social et genèse des classes », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 52/53, juin 1984, p. 8.. D’autre part, et dans les deux cas, la prise de conscience d’appartenir à une communauté professionnelle explique plus, selon nous, l’aspect catégoriel de ces mouvements que le corporatisme appréhendé comme un égoïsme groupal.

Quoi qu’il en soit, deux raisons sont principalement invoquées par les grévistes de ces deux conflits pour justifier l’aspect catégoriel de leur lutte : la peur de
l’effacement des revendications propres à leur catégorie dans l’intercatégoriel d’une part, et la différence au niveau des rythmes de mobilisation d’autre part.

Animées par des stratégies diverses, les coordinations diffèrent aussi les unes des autres sur les motifs d’une éventuelle participation à des négociations. Si, pour la coordination nationale intercatégorie des cheminots (C.N.I.C.) et pour la coordination de la S.N.E.C.M.A., cette participation a pour but de contrôler les syndicats par les représentants de la base, la coordination infirmière entend, elle, y participer pour représenter les infirmières alors que la coordination d’Air France souhaite y être présente pour informer les grévistes du déroulement des négociations.

Concrètement, seule la coordination infirmière participera réellement à des négociations. L’État, en effet, de 1986 à 1988, jouera, vis-à-vis des mouvements coordonnés, la stricte carte de la reconnaissance syndicale.
Le refus de l’État de négocier avec les coordinations pose, à notre avis, le problème du (non-)rapport que celui-ci entretient avec la société civile et les communautés professionnelles et du mode de représentation de celles-ci ; problème dont le thème récurrent est celui de la citoyenneté. Ce thème de la citoyenneté sera d’ailleurs mis en exergue par une coordination particulière : celle des assistantes sociales. Lors de leur lutte en 1991, ces dernières, devant le refus de l’État de prendre leurs revendications en considération, exprimeront leur indignation par le slogan suivant: « Professionnels autant que citoyens, les assistants sociaux sont traités comme des chiens ». De fait, les coordinations témoignent, comme l’a montré D. Kergoat et son équipe à propos de la coordination infirmière, de la difficulté, pour ne pas dire de l’impossibilité, de bâtir un rapport avec l’État lorsque l’on n’est pas une structure institutionnelle[[D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doare, D. Senotier, Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, GEDISST, novembre 1989..

Plusieurs constats doivent être tirés, en dernier lieu, du rapport à double sens, syndicats/coordinations, coordinations/syndicats. Le jugement des syndicats sur les coordinations, d’une part, doit être considéré avec prudence. Les organisations syndicales ne constituent pas des blocs homogènes face au phénomène des coordinations. Si, plus on remonte dans la structure pyramidale des syndicats et plus les jugements portés sur les coordinations se montrent critiques pour ne pas dire résolument hostiles, il n’existe pas de points de vue semblables selon la place des militants au sein de ces organisations ou entre les sections locales, fédérales et unions départementales. Dans tous les conflits, existe une dualité de fait entre les militants syndicaux qui participent aux coordinations et leurs structures syndicales. Un bon nombre d’entre eux se retrouveront d’ailleurs en porte-à-faux, étant parfois obligés de choisir entre deux politiques divergentes ou entre l’adhésion aux actions promues par leur organisation et celles impulsées par les structures d’auto-organisation. Il est donc difficile pour ne pas dire impossible de déterminer « l’attitude moyenne » de telle organisation syndicale vis-à-vis de telle coordination.

D’autre part, aucun élément ne peut être retenu pour étayer la thèse de l’anti-syndicalisme des coordinations. Tout d’abord, parce que de nombreux syndicalistes composent les coordinations. Ensuite, parce que ces dernières utilisent les organisations syndicales lors des conflits. Ainsi, il est plus juste de parler de méfiance à l’égard du syndicalisme, de contestation du syndicalisme que d’anti-syndicalisme.

Il est à noter, enfin, que les mouvements de coordination ont peu d’incidences sur les organisations syndicales à l’issue des conflits. Lors des votes aux élections professionnelles suivant chacun de ceux-ci, aucune d’entre elles ne progresse ni ne régresse de façon significative. On ne relève, de même, aucun mouvement d’adhésion syndicale conséquent à leur suite.

De cette comparaison, il ressort que le phénomène des coordinations peut être appréhendé à travers deux approches distinctes. La première, la plus évidente et aussi la plus médiatique, aborde les coordinations à travers le thème de la « crise du syndicalisme ». La seconde renvoie ce phénomène à d’autres thèmes, et notamment à ceux de la profession, du marché de la reproduction sociale, du travail, de l’organisation du travail, etc.

Commençons par la première. La toile de fond sur laquelle surgissent les coordinations, au cours des années quatre-vingt, est celle de la crise du syndicalisme. Dans ce cadre, celles-ci sont considérées soit comme un simple symptôme de cette crise soit comme une alternative au dysfonctionnement syndical sur le terrain des luttes.

Ce dysfonctionnement syndical est double. Il affecte tout d’abord son système de représentation : la distance entre les salariés et leurs organisations représentatives ne cesse de croître ; ensuite, sa fonction organisationnelle celle-ci est jugée inefficace, inadaptée et sans portée par bon nombre d’acteurs sociaux.

De fait, pour pallier cette insuffisance syndicale et ce déficit de la fonction organisationnelle des syndicats sur le terrain des luttes, les coordinations ont recours à des pratiques de mobilisation, d’organisation, de représentation et d’action inédites ou redécouvertes. Parmi elles, deux sont intéressantes à observer. Il s’agit de l’instrumentalisation des syndicats par les coordinations d’une part, et de l’utilisation des médias comme instrument de lutte d’autre part.

Cette instrumentalisation, dans le premier cas, prend plusieurs formes. Une forme « limitative » où les syndicats voient non seulement leur rôle réduit par les collectifs des grévistes mais aussi leurs décisions et actions subordonnées à celles des coordinations. Une forme technique puisque les moyens techniques et logistiques des syndicats sont utilisés par les structures d’auto-organisation. Une forme juridique, les coordinations faisant appel aux syndicats pour couvrir leur grève sur le plan légal. Une forme pratique, enfin, les grévistes utilisant le savoir-faire et l’expérience syndicale lors des négociations, par exemple.

L’exemple des coordinations confirme donc parfaitement l’idée, théorisée par certains économistes et sociologues, d’un processus d’instrumentalisation des
organisations syndicales[[Cf. P. Rosanvallon, La question syndicale, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1988.. Lors de ces conflits, les syndicats sont effectivement considérés et utilisés comme des « taxis » dont on se sert lorsque l’on en a besoin et que l’on abandonne une fois la mission accomplie. L’absence de mouvement d’adhésion syndicale significatif une fois les luttes achevées en est une preuve éclatante.

Dans le même ordre d’idées, on ne peut manquer d’être étonné, lorsque l’on travaille sur les coordinations, du rôle important attribué aux médias par les acteurs de ces mouvements. Ceci est, somme toute, un phénomène assez original qui doit tout autant à la transformation de l’espace politique qu’à la place déterminante tenue, aujourd’hui, par les médias dans le jeu politique[[A ce sujet, P. Champagne, Faire l’opinion, Paris, Ed. de Minuit, 1990..

Toutes les coordinations, à partir de la coordination étudiante, mettent l’accent, avec plus ou moins de réussite, sur la médiatisation de leur mouvement. Trois raisons, au moins, expliquent selon nous, cette importance accordée aux médias.

La première est d’ordre instrumental. Les coordinations ne sont pas des syndicats. Elles ne disposent pas des moyens techniques et logistiques de ces derniers. Pour se faire connaître à l’intérieur – propagation – comme à l’extérieur – popularisation – des secteurs desquels elles surgissent, elles doivent avoir recours à d’autres techniques et doivent passer par d’autres canaux que ceux empruntés par les syndicats. Les plus efficaces sont les médias.

La deuxième raison témoigne de la prise de conscience par les acteurs sociaux de la force et de la puissance des médias dans nos sociétés contemporaines et de l’idée selon laquelle tout phénomène médiatisé acquiert de cette force et de cette puissance. Ceci équivaut à dire qu’aujourd’hui, pour être reconnu et entendu, un phénomène social comme un mouvement de grève doit être médiatisé et par conséquent médiatique.

La troisième et dernière raison correspond au désir des grévistes de se donner une image et de donner à voir à l’opinion publique, une image d’eux-mêmes. Car, et c’est un élément commun à la quasi-totalité de ces mouvements, les coordinations, durant les conflits, se soucient sans cesse de l’opinion publique et cherchent son soutien sans discontinuer.

Ce rôle primordial accordé aux médias conduit les protagonistes des coordinations à adopter un rapport instrumental avec eux, de la même façon qu’avec les organisations syndicales. Cette instrumentalisation prend la forme d’une intégration des médias comme outil de lutte. Ces derniers servent indistinctement à informer l’opinion publique des revendications portées par les grévistes ainsi que du déroulement des mouvements au jour le jour mais sont aussi un moyen de propagande au sein du groupe mobilisé. Concrètement, cet usage instrumental se matérialise, dans certains de ces conflits, par la constitution d’un certain nombre de structures, de type commissions « médias » ou « relations publiques », qui ont pour charge, non pas uniquement d’informer les médias sur l’état des mouvements mais, et là se trouve la nouveauté, de faire pression sur eux pour maximiser la place accordée aux mouvements dans l’information.

Les coordinations, nous l’avons écrit précédemment, expriment plus, à notre avis, une contestation du syndicalisme qu’un rejet du syndicalisme. Cette contestation du syndicalisme revêt plusieurs formes, plus ou moins construites et plus ou moins limitées. Il est possible d’en distinguer deux.

La première, la moins construite, est repérable dans le discours tenu par les nombreux jeunes non-syndiqués qui se mobilisent dans les coordinations. Discours à l’intérieur duquel ceux-ci considèrent les organisations syndicales comme des appareils dont ils se sentent éloignés et dans lesquels ils ne veulent pas entrer ; discours au sein duquel, de plus, les syndicats sont jugés à l’aune de leur stricte efficacité. Cette première forme de contestation nous semble être plus de l’ordre de la « grogne » que de la critique idéologique rationnelle. Tout d’abord, parce que ces critiques à l’égard des organisations syndicales sont rarement étayées idéologiquement ; ce ne sont pas des critiques du type anarcho-syndicaliste, par exemple, qui condamnent les organisations syndicales actuelles pour leurs « dérives bureaucratiques ». Ensuite, parce que cette « grogne » ne trouve aucune transcription matérielle puisque, outre le fait que ces jeunes non-syndiqués entrent dans des structures qu’ils n’ont pas construites – puisque bâties en grande partie par des syndiqués -, leur implication et leur engagement dans celles-ci demeurent limités. Enfin, parce que leur discours est teinté d’une certaine ambiguïté ; ceux-ci rejetant les organisations syndicales et leur préférant des nouvelles structures tout en reprochant aux premières « de ne rien faire ».

La seconde est plus construite et entre dans le débat contemporain sur la crise du syndicalisme et la recomposition syndicale. C’est une contestation portée principalement par les syndicalistes et les anciens syndicalistes qui animent les coordinations. Ces derniers tirent le constat de l’inadéquation du cadre syndical actuel par rapport aux attentes sociales des salariés et de la nécessité de repenser voire de recomposer le syndicalisme dans lequel ils se meuvent.

Cette incapacité des organisations syndicales à répondre aux attentes des salariés a entraîné ces syndicalistes à réactiver des structures de lutte telles que les coordinations. Mais celles-ci ne constituent pas, pour autant et selon eux, le modèle alternatif idéal devant résoudre les problèmes posés par la crise du syndicalisme. Les coordinations ne sont que des outils de lutte ponctuels bâtis pour faire face à des objectifs limités. Il est donc indispensable, pour ces syndicalistes, de dépasser la forme coordination pour construire un « cadre d’unité d’action permanent. »

Seule la coordination infirmière n’entre pas dans ce modèle. Comme le postule D. Kergoat dans son rapport, la coordination des infirmières ne correspond pas « au refus d’une structuration solide, mais au constat qu’aucune des structures qui existent ne conviennent et à la volonté d’en inventer de nouvelles.[[D. Kergoat, op.cit., p. 56. » Son évolution et sa transformation en syndicat intercatégoriel d’un côté – le C.R.C. (Coordonner Rassembler Construire) – et en syndicats catégoriels autonomes de l’autre – Le C.N.I. (Coordination Nationale Infirmière) et l’U.P. (Union Professionnelle) -, n’infirme pas cette idée. En effet, le problème de maintenir la coordination sur le long terme et de la concevoir comme modèle alternatif aux organisations syndicales existantes, s’est posé quasiment d’emblée, en tout cas bien avant sa scission en trois structures distinctes.

On ne saurait réduire, comme nous l’avons annoncé plus haut, les coordinations à de simples symptômes témoignant de la crise du syndicalisme. L’émergence des coordinations est constitutive d’autres dimensions qui renvoient aux thèmes adjacents de la profession, de l’organisation du travail et du repositionnement social.

Le phénomène des coordinations révèle, par exemple, l’existence au sein de la population salariée entrée en lutte, d’un sentiment relativement fort de frustration sociale. Celui-ci a de multiples causes telles que : l’absence ou l’obsolescence de l’utilité, tant individuelle que sociale, du travail, le blocage des perspectives professionnelles, la dévalorisation sociale liée à la dépréciation de la profession ou au désajustement entre titres possédés et postes attribués, etc.

Les coordinations peuvent être comprises, aussi, ainsi que l’a noté de son côté B. Geay, comme l’une des manifestations de la transformation de l’espace social et du marché de la reproduction sociale[[B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, art. cit.. De fait, le malaise dans le rapport au travail que l’on peut percevoir chez les jeunes acteurs mobilisés au sein des coordinations est lié à un profond sentiment de déclassement. Celui-ci est le résultat ou la conséquence des diverses évolutions et transformations qui ont touché la structure de la composition sociale de ces professions. Ces transformations se caractérisent principalement par une élévation du niveau d’études des nouveaux entrants sur le marché du travail. D’où ce désajustement entre l’activité escomptée par ces jeunes acteurs une fois leur étude réalisée et l’activité véritablement attribuée.

Il est possible de repérer des traces de cette impression de déclassement et de ce désappointement devant l’activité offerte, dans la mise en oeuvre, par bon nombre de ces jeunes acteurs, de stratégies de reconversion. Celles-ci se matérialisent, le plus souvent, par une fuite de la profession. C’est ce dont témoigne, par exemple, le nombre élevé de démissions enregistré chez les jeunes recrues de la S.N.C.F. au début des années quatre-vingt et le « refus de l’institutorat à vie » manifestés par les nouveaux recrutés au sein de la profession d’instituteur.

Dans le même ordre d’idées, l’impossibilité de pourvoir totalement le nombre de postes offerts dans le secteur de l’enseignement comme dans celui de la santé, en pleine période de crise économique et de chômage, atteste l’image dévalorisée de ces professions et le peu d’attrait qu’elles exercent sur les franges scolarisées de la population.

L’émergence des coordinations est à mettre en relation, enfin, avec certaines questions liées aux transformations en matière d’organisation et de division du travail, depuis une dizaine d’années[[A ce sujet, P. Rozenblatt, « Vers de nouvelles formes de coopération dans le travail », cf. article suivant.. Sans développer cette problématique, rappelons simplement qu’en tant que forme de contestation de l’organisation du travail, les coordinations permettent non seulement de saisir la nature et l’ampleur de ces transformations mais aussi de dégager ce qui pourrait constituer des formes nouvelles de coopération dans le travail. A partir de l’exemple des coordinations, on peut effectivement se demander si les pratiques professionnelles autonomes, mises en place lors de ces luttes, ne peuvent pas être considérées comme un modèle alternatif de rapport au travail que les salariés grévistes opposeraient, au moment du conflit, à celui qui leur est hiérarchiquement imposé ? La forme coordination apparaît, dans ce cadre, comme une forme permettant l’instauration d’une nouvelle configuration de l’espace productif, fondé non plus sur des relations hiérarchiques de commandement, mais sur des « rapports de coopération » horizontaux et plus ouverts.

Peut-on interpréter les coordinations comme des symptômes de « la crise du syndicalisme » ? Certes, mais pas uniquement. Car, s’il est vrai qu’elles surgissent à un moment où le syndicalisme est en proie à de graves difficultés d’ordre structurel, elles ne doivent, en aucun cas, être réduites à l’expression de simples manifestations subjectives de cette crise. Tout d’abord, parce qu’à l’intérieur du champ des luttes sociales, elles expriment un « au-delà » de la seule contestation syndicale ou de la simple prise en compte du dysfonctionnement du syndicalisme ; en particulier, sous la forme d’une mise en place de pratiques alternatives au niveau des modes d’organisation. Ensuite, parce qu’elles ne se limitent pas à la seule dimension du champ syndical.

Les pratiques instaurées et développées par les coordinations peuvent-elles être considérées comme alternatives à la pratique syndicale et à son dysfonctionnement ? Certes, mais pas totalement. En premier lieu, parce qu’elles ne rompent pas complètement avec la pratique syndicale. En deuxième lieu, parce que les coordinations ne constituent pas, pour bon nombre de leurs animateurs, leaders ou sympathisants, le modèle alternatif idéal pouvant résoudre les problèmes actuels de l’action et de la mobilisation sociale. En troisième lieu, parce qu’elles sont considérées, par certains acteurs sociaux, de la même façon que les organisations syndicales, à savoir comme de simples structures instrumentales. En dernier lieu, parce que ces pratiques alternatives ne se sont pas développées dans chacune des coordinations et ont revêtu, lorsqu’elles se sont développées, des formes plus ou moins abouties.

L’émergence des coordinations témoigne-t-elle, pour les acteurs qui les composent, d’une insatisfaction dans le rapport qui les noue au travail ? Assurément. Les salariés manifestent, au travers des coordinations, leur mécontentement à l’égard de l’utilité – sociale et professionnelle – de leur travail, du statut qui leur est concédé, de l’espace professionnel qui leur est attribué et, d’une façon plus générale, de l’impossibilité qui est aujourd’hui la leur, d’accomplir correctement, en tout cas telle qu’ils la conçoivent, leur mission au sein du secteur public.

La forme coordination peut-elle être appréhendée comme une tentative alternative de remodélisation de l’espace productif et de réorganisation des rapports de travail ? Par rapport aux modèles managériaux et patronaux contemporains, certainement, mais de façon encore partielle, confuse et inachevée. Seules des études menées sur le terrain de l’éclosion des coordinations, pourraient mesurer la nature, la forme, le degré d’accomplissement de ces pratiques alternatives et, plus important, ce qu’il en reste aujourd’hui, dans la quotidienneté du travail et dans les rapports sociaux d’entreprise. Ces études demeurent donc à accomplir.

La lutte des assistantes sociales : un mouvement de femmes salariées conjugué au masculin

Le 16 septembre 1991, débutait la plus longue grève qu’ait connue la profession des assistant(e)s de service social. Neuf semaines plus tard, le 15 novembre 1991, les assistantes sociales (AS) d’Île-de-France, décidaient de reprendre le travail sans avoir obtenu satisfaction sur leurs revendications essentielles, résumées par trois mots d’ordre : homologation du diplôme d’Etat (DEASS) au niveau 2 (demande d’équivalence entre leur diplôme et une licence universitaire), salaire d’embauche à 10 000 francs nets, un service social de qualité. Cette grève s’inscrit, selon nous, dans un cycle de luttes ouvert par la mobilisation étudiante de 1986, qui a secoué le secteur public en particulier. Après les infirmières et comme bien d’autres, les AS ont créé une coordination nationale qui a impulsé la mobilisation, organisé la grève, assuré leur représentation et maintenu une certaine « vigilance » jusqu’à aujourd’hui[[Cet article a été rédigé en juin 1993 ; depuis, la Coordination nationale existe toujours mais avec des forces plus réduites..

Deux questions ont particulièrement retenu mon attention comment expliquer une telle combativité dans une profession réputée particulièrement bien intégrée dans les dispositifs de contrôle social (J. Verdès-Leroux, 1978) et pourquoi ce mouvement de femmes salariées s’est-il évertué à faire disparaître sa dimension féminine, à l’inverse de ce qui s’était produit au moment de la grève des infirmières en 1988 (D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doaré, D. Sénotier, 1992) ?

Pour mesurer la portée de ce mouvement, il est indispensable, selon nous, de le resituer non seulement dans un contexte général marqué par la récession économique, la déception à l’égard du gouvernement de gauche et la crise du mouvement syndical, commun aux autres conflits sociaux mais de le replacer également dans l’évolution des rapports sociaux de sexe depuis plus de vingt ans. Quelle signification , en conséquence, accorder à la lutte des assistantes sociales ? Les assistantes sociales, après les infirmières, en revendiquant une « reconnaissance professionnelle », expriment-elles avant tout leurs difficultés à « s’adapter » à la « modernisation » de leur profession ou témoignent-elles principalement, comme nous le pensons, d’une modification en profondeur du rapport des femmes à la division sexuelle et traditionnelle du travail ? Pour tenter de répondre à ces différentes questions et de cerner les caractéristiques de ce mouvement, il nous faut revenir dans un premier temps sur les facteurs de crise de cette profession.

I. La crise n’est pas nouvelle

En 1990, le nombre des assistant(e)s de service social étaient de 36000. Les femmes représentaient 94 % des effectifs (Données sociales, 1993 : 541-547). Une forte majorité des AS travaille dans le secteur public ou semi-public. Les AS sont néanmoins très atomisé(e)s, dispersé(e)s entre des lieux de travail aussi différents que les hôpitaux, les services de la Sécurité sociale, les établissements spécialisés pour personnes âgées ou enfants handicapés, les établissements scolaires, les associations de prévention, les services départementaux ou municipaux etc. Jusqu’à tout récemment, les assistantes sociales polyvalentes de secteur étaient considérées comme les piliers du service social départemental. Chacune d’entre elles était censée répondre aux besoins (en termes de prévention et d’action) de 3000 à 5000 personnes (le secteur). Selon une circulaire de 1965, citée par A. M. Arnault et B. Bouquet (1991) :

la polyvalence tend à mettre à la disposition des usagers, des assistants sociaux, capables d’avoir une vue d’ensemble de leurs problèmes sanitaires, sociaux, économiques, psychologiques et de les aider à mettre en oeuvre les moyens d’y porter remède avec le concours, le cas échéant, de services spécialisés, pour des situations particulières.

Les polyvalentes de secteur, comme le reconnaissent leurs collègues spécialisé(e)s, ont les conditions de travail les plus éprouvantes. Mais ce n’est pas nouveau comme le suggère ce texte, cité (sans précision de date) par A. M. Arnault et B. Bouquet :

« Nous manquons d’assistantes sociales et nous sommes souvent menacés du départ de nos collaboratrices qui sont sollicitées de quitter le service familial, difficile, fatigant et souvent fort austère, pour aller vers des services sociaux spécialisés, plus lucratifs et plus attrayants … »
« Nous savons que nous ne payons pas assez les assistantes. » (Vie sociale, 9-10, 1991 : 5-15)

Dans une circulaire du 26 juillet 1962 citée par les mêmes auteurs, l’administration reconnaissait également que : « les travaux de secrétariat sont très absorbants pour la plupart des assistantes ». Cette circulaire recommandait donc d’alléger le travail administratif des AS, d’améliorer leurs conditions de travail pour éviter:  » … que certaines jeunes assistantes soient rebutées et tentées d’abandonner leur activité … ». Problèmes toujours d’actualité pour les AS d’aujourd’hui.

Plus récemment, dans une enquête réalisée en 1970 auprès d’un échantillon de trois mille assistantes sociales, L. Brahms et N. Courtecuisse relevaient plusieurs motifs d’insatisfaction. Ainsi, 85% d’entre elles, par exemple, se déclaraient prêtes à revendiquer pour de meilleurs salaires. Concernant l’attitude des AS à l’égard de leur profession, ces deux sociologues écrivaient :

Si les AS semblent avoir trouvé dans leur profession, une réponse à certaines de leurs attentes, entre autres en ce qui concerne la considération au niveau des clients (59%) et la richesse des contacts humains (58%), elles regrettent l’importance des aspects administratifs (53%) ainsi que le manque d’efficacité dans l’action (63%) et le peu de participation au mieux-être de la collectivité (60%). (1972) et tiraient cette conclusion prémonitoire :

« Les AS sont profondément insatisfaites du statut dont elles jouissent » compte tenu de la durée et du niveau de leurs études et des responsabilités qu’elles assument !

Mais pour comprendre le mouvement qui s’est développé depuis mars 1990, on ne peut se contenter de faire référence à la crise chronique que connaîtrait le service social depuis toujours. Il faut se demander, en effet, pourquoi cette crise a débouché cette fois sur une mobilisation collective et massive des AS des différents secteurs.

Des mutations profondes

Dans leur enquête L. Brahms et N. Courtecuisse soulignaient deux évolutions majeures dans les caractéristiques sociales des AS, rappelées par Gisèle Morand. D’une part, les origines sociales des AS sont devenues plus populaires :

… chez les assistantes sociales dont le recrutement social est traditionnellement le plus élevé en regard des autres professions sociales, les filles de professions libérales, cadres supérieurs, et patrons de l’industrie et du commerce représentaient 64% des diplômées d’avant 1946, contre 41 de la promotion 1970 et 31% des diplômées de 1980. (…) L’on constate que le mouvement de démocratisation du recrutement s’accompagne d’un accroissement sensible de la part des filles d’ouvriers bien que les origines sociales les mieux représentées soient celles des couches moyennes et supérieures (1992 : 133-135).

Nous ne disposons pas de chiffres globaux concernant les origines sociales des assistantes sociales aujourd’hui, seulement d’indications sur celles des AS en lutte, grâce à un questionnaire que nous avons diffusé lors des Etats Généraux nationaux, les 15 et 16 mai 93 (cf. annexe 2).

Parmi les AS, on constate en outre un recul du célibat officiellement recommandé autrefois et un alignement progressif du statut matrimonial des AS sur celui de la population active féminine :

Alors qu’au recensement de 1968, 84% de la population féminine active de plus de 50 ans est mariée, c’est le cas de seulement 36% des assistantes sociales. A l’opposé, d moins de 29 ans, 39,7% des assistantes sont mariées et se rapprochent ainsi des 49,3% de l’ensemble de la population féminine active d âge égal (1992: 133).

Relevant en outre que le « rajeunissement de l’âge au mariage est beaucoup plus marqué chez les assistantes sociales que dans l’ensemble de la population féminine française », L. Brahms et N. Courtecuisse s’interrogeaient sur la signification de ce changement :

Signifie-t-il une évolution du modèle traditionnel de l’Assistante Sociale, c’est-à-dire la transformation d’une « profession-vocation » en « profession-métier » ? ou bien est-ce l’indice d’un recrutement différent (…) ?

l’âge au mariage étant « plus précoce en milieu ouvrier et employé ». G. Morand parle sans hésitation de ce « recul de l’idéologie vocationnelle ». C’est tout le sens, d’après nous, de la récente mobilisation des AS.

Outre l’évolution du recrutement, des changements dans le contenu même des études préparant au diplôme d’Etat (DEASS) ont favorisé une certaine réflexion critique des AS par rapport à leur travail : il y a eu, en effet, une part de plus en plus importante réservée, dans le programme, à l’étude des sciences humaines. Cela a ébranlé, selon G. Morand, les  » certitudes » de l’ancienne génération :

Autrement dit, la « mise en doute » des assistantes sociales procède de l’effet corrosif du discours des sciences humaines(…).

Cette « démocratisation » relative du recrutement des AS, le type de formation qu’elles reçoivent aujourd’hui, ont contribué à réduire la distance sociale qui pouvait exister entre les AS de la première génération et les usagers, distance, hauteur, parfaitement décrites par Mme Fuster en 1937 :

La plupart de nos élèves sortent d’un milieu bourgeois dont l’éducation sociale est encore souvent tout à faire. A leur entrée à l’école, elles considèrent volontiers le Service social comme une sorte de patronage à exercer sur des individus plutôt inférieurs et qu’il ne faudrait pas hésiter, le cas échéant, à contraindre doucement… pour leur bien. Convaincues d’ailleurs que les opinions de leur propre milieu ne sauraient être contestées, elles sont tout étonnées d’apprendre qu’on peut penser autrement sans être un faible d’esprit ou un malhonnête homme. Un de mes élèves m’a demandé, il y a quelques semaines, si je croyais vraiment qu’un incroyant pouvait être moral ! Rien ne leur est plus étranger, en général, que le respect de la personne humaine… (citée par R. H. Guerrand et M. A. Rupp, 1978 78).

Cette distance s’est même transformée en proximité en raison non seulement de l’origine populaire d’une partie des AS mais également en raison de l’augmentation du nombre de personnes qui ont recours au service social, à cause du chômage et du manque de logements sociaux[[On peut estimer à 2 248 000 le nombre des sans-abris et des mal-logés en France, selon les chiffres publiés dans Le Monde, le 1111/1993. Les AS y ajoutent les occupants de foyers de travailleurs et les personnes hébergées par des parents ou amis, soit 5 000 000 de personnes environ..

Crise économique, déceptions politiques

Avec le développement de la crise économique, les AS ont dû faire face à une demande sociale croissante à laquelle elles ne pouvaient pas répondre, faute de moyens. Ce sentiment d’impuissance a été bien résumé par C. Bachman, M. Chauvière et J. N. Chopart :

Pour les jeunes professionnels, le quotidien vire au cauchemar. D’un côté, faire face à une inflation de demandes sociales sans réponse. Insérer les RMIstes (…), former les jeunes, loger les moins jeunes, remédier à la noyade des endettés, réduire le chômage et empêcher la délinquance. De l’autre, satisfaire à des exigences d’un autre âge, pour un salaire qu’ils jugent ridicule et sans l’espoir d’un réel développement de carrière (…) (ASH, N° 1769, 24/l/92).

Ce mouvement des AS exprime donc un « ras-le-bol », face à un travail qu’elles ressentent de plus en plus comme du « bricolage », selon leurs propres termes, pour un salaire d’embauche dérisoire inférieur à 6000 francs en septembre 1991, pour les AS du secteur public, en particulier. « Non au raccommodage du tissu social » proclamait l’une des banderoles suspendue au square Boucicaut, en septembre 1991…

Cette exaspération des AS est à resituer dans un contexte politique marqué par une désillusion profonde à l’égard de la gauche. L’arrivée de la gauche au gouvernement en 1981 avait suscité un véritable espoir: le service social (comme d’autres services publics) allait enfin disposer de moyens adaptés à ses missions et faire reculer les inégalités sociales. De cet espoir, E. (AS dans le Val de Marne), témoignait en octobre 1991 :

En ce qui me concerne, ce qui a aussi dirigé ce choix (vers le service social), c’est l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste. Je me suis dit qu’il y avait plus de possibilités d’avoir une politique sociale en accord avec les choses auxquelles je croyais et que, dans mon travail, je pourrais peut-être faire des choses, en accord avec mes propres idées, en faveur des populations les plus défavorisées.

En 1988, Stéphane Aron avait déjà noté cette « lueur d’espoir » et bientôt la « déception » et le « scepticisme » suscités par la politique de la gauche. En effet, loin de régler les problèmes de fond, les dispositifs nationaux, tels la loi sur le RMI ou la loi Besson sur le logement, ont été ressentis à la fois comme une source de tâches administratives supplémentaires et un « miroir aux alouettes » pour les usagers.

C’est ce décalage entre les déclarations d’intention gouvernementales et la réalité sur le terrain qu’ont analysé de plus en plus précisément les AS mobilisées, dans leurs États Généraux régionaux en 1992 et leurs Etats Généraux nationaux, en mai 1993. Voici ce qu’écrivaient les AS du service social de la CAF du Rhône pour les États Généraux de Lyon (3/4 avril 92) :

L’État se désengage des actions directes , mais intervient par le mode de grands dispositifs nationaux (RMI, FSL … ). L’assistant de service social, du fait de ces diverses commandes politiques, voit son travail évoluer :
- d’un travail de « haute couture » (analyse de chaque situation, recherche de solutions adaptées, avec la famille, mise en place d’un travail de suite et de prévention…)
- il passe à un travail de « prêt-à-porter » (faire rentrer une situation dans les cases des dispositifs – on morcelle, on saucissonne… )
- il n’est plus possible de faire du suivi car les enquêtes et les tâches administratives prédominent.
Le service social assailli par les urgences et les prescriptions sociales, avec mise en cause publique (lors d’une expulsion, ou d’un enfant maltraité pour donner
quelques exemples) ne peut plus prendre le temps de la concertation. Pourtant ce temps est nécessaire pour pouvoir mettre en place des actions collectives qui peuvent souvent traiter plus à fond les problèmes.

Dans le cadre de la commission « logement » des États Généraux nationaux, les AS ont dénoncé les effets pervers de la loi Besson. En l’absence d’un nombre suffisant de logements sociaux, les services sociaux sont conduits à payer des loyers fort élevés en hôtels, pour des familles à la rue, ce qui est ressenti par les AS comme une véritable gabegie. Les AS ne risquent-elles pas non plus de se transformer en « agent de recouvrement des dettes de loyer », sous la pression des HLM ou d’autres organismes ? De fait, toute personne à la recherche d’un logement social est tenue de passer par les services sociaux pour constituer un dossier de demande prioritaire. N’y a-t-il pas là le risque de faire passer « en tutelle », toute une population en raison de ses revenus modestes ? Telles sont quelques-unes des questions soulevées à cette occasion. C’est donc sur une interrogation profonde sur le sens de leur travail, « accompagner la précarité ou promouvoir la citoyenneté ?  » qu’a débouché cette lutte[[Pour un compte rendu détaillé des États Généraux Nationaux des AS de mai 1993, cf. Paroles et Pratiques Sociales, septembre 1993..

On comprend ainsi pourquoi l’entretien de P. Bourdieu paru dans Le Monde, le 14/1/92, a circulé très largement dans les différents collectifs départementaux d’AS. Elles se retrouvaient parfaitement dans cette analyse :

Une des raisons majeures du désespoir de tous ces gens (les « travailleurs sociaux » au sens large) tient au fait que l’État s’est retiré, ou est en train de se retirer d’un certain nombre de secteurs de la vie sociale qui lui incombaient et dont il avait la charge : le logement public, la télévision et la radio publiques, l’école publique, les hôpitaux publics, etc… conduite d’autant plus stupéfiante ou scandaleuse pour certains d’entre eux, qu’il s’agit d’un État socialiste dont on pourrait attendre au moins qu’il se fasse le garant du service public comme service ouvert et offert à tous, sans distinction…

La décentralisation en cause

En se mobilisant, les AS ont exprimé un double refus. D’abord celui d’être submergées par des tâches administratives liées à la nécessité de remplir des dossiers pour chaque demande de subvention (même si celles-ci concernent le même individu, et qu’elles n’ont aucune chance d’aboutir), de travailler dans 1″‘urgence » sans moyens réels, celui également d’être soumises de plus en plus à la pression des élus locaux . Par la loi du 22 juillet 83 sur la décentralisation, appliquée à partir du ler janvier 84, c’est en effet le Conseil général qui a dorénavant la responsabilité du service social polyvalent, c’est lui qui est « payeur et décideur », selon les termes des AS de la CAF du Rhône. Elles décrivent ainsi les conséquences qui en découlent pour le travail social :

- Il y a dépendance directe (à l’égard) des élus politiques, qui ont un mandat court, d’où un besoin d’efficacité immédiate.
- Les populations touchées par le service social ne sont pas forcément des populations intéressantes électoralement.

Dans un autre texte, une autre AS dénonce « le retour terrifiant d’une « normalisation » des populations devant le fonctionnement des CLI (commissions locales d’Insertion, mises en place avec le RMI) » :

Comment avons-nous pu nous accoutumer comme travailleurs sociaux et comme citoyens au fait que l’on impose des soins psychiatriques dans le cadre de contrat RMI ? Pourquoi avons-nous accepté, dans un département voisin, de débattre en pleine lumière des attributions d’allocations mensuelles en présence d’un conseiller général… ?

Cette pression des élus locaux est d’autant plus insupportable pour les AS qu’elle va à l’encontre d’un acquis professionnel obtenu au lendemain de la deuxième guerre mondiale: leur droit à une certaine autonomie dans les actes de leur profession formalisé par le droit légal au secret professionnel.

Enfin comme l’analyse subtilement G. Morand, cette décentralisation se fait sur la base d’une division sexuelle et traditionnelle du travail (aux femmes le social, aux hommes le politique), division hiérarchique qui risque d’avoir ses prolongements dans le secteur professionnel où s’accélère la mise en place de nouvelles formes d’organisation du travail qui menacent les AS, sur le plan « symbolique » et « pratique » :

les assistantes sociales se heurtent à une définition des « nouvelles qualifications » qui met l’accent sur des trait de comportements traditionnellement dévolus aux hommes sens de la stratégie, art de la communication publique, (…) il y a le risque qu’une nouvelle forme de gestion de la main-d’oeuvre, dans le travail social, fixe les postes sur des pôles masculins et féminins sous l’argument idéologique de la différence « naturelle » des compétences. On assisterait alors à une forme de mise au travail spécifique des femmes, forme qui les cantonnerait dans des tâches idéologiquement et pratiquement dévaluées, les hommes se situant dans le « social noble » (1992: 64-65).

Cette réorganisation du travail social heurte de plein fouet une « culture professionnelle » qui s’est élaborée sur plusieurs décennies sous l’impulsion notamment de l’Association Nationale des Assistants de Service social (ANAS) (cf. Gisèle Morand, 1992). Il s’agissait pour les AS de faire reconnaître leur activité comme une profession à part entière alors qu’elle était encore largement considérée, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale du moins, comme le prolongement naturel des fonctions exercées par les femmes dans la famille (cf. R. H. Guerrand et al, 1978). Avec la remise en cause de la relation personnelle au « client » dans le respect du secret professionnel, de la reconnaissance de « l’autonomie » de l’usager et de l’autonomie de l’AS dans son activité, c’est tout le système de références des AS qui part en lambeaux. Les présidents de Conseils généraux (principaux employeurs des AS aujourd’hui) l’ont bien compris. En janvier 1993, ils ont publié un document en vue d’une réforme des études des AS. Dans ce texte, ils mettent en cause « un manque de maturité professionnelle » des AS, ce « manque de maturité » se traduisant selon eux par un trop gros attachement des AS à cette relation individualisée avec leurs clients et par « la méconnaissance des contraintes économiques, sociologiques, culturelles, politiques et juridiques qui pèsent sur l’exercice du travail social ». En outre, elles auraient « une difficulté à comprendre et accepter une hiérarchie ». En clair, il s’agit de rendre un peu plus dociles et moins « idéalistes » ces salariées trop indépendantes[[Deux textes émanant de l’APCG (Assemblée des présidents des conseils généraux) ont été diffusés par la coordination nationale des AS : le premier est le rapport provisoire de synthèse, daté de janvier 1993, d’une recherche-action réalisée par l’IPTR intitulée « Les travailleurs sociaux crise du recrutement et formation ; Analyse et éléments pour une stratégie ». Les phrases citées sont tirées de ce document ; le deuxième est un document de l’APCG du 15/3/93 ; il reprend dans les grandes lignes le précédent, sous le titre: « Les travailleurs sociaux : crise de la formation ». C’est là que les AS sont qualifiées de trop « idéalistes » ; cf. également « Assistantes sociales contre élus locaux », Le Monde, 19-20 sept. 1993..

L’homologation, une question explosive

Pourquoi le décret d’homologation du diplôme au niveau III (à bac + 2) en juillet 89 a-t-il mis le feu aux poudres ? Pourquoi les AS se sont-elles mobilisées avec tant d’ardeur pour un simple « bout de papier », pour reprendre l’expression de l’une d’entre elles ? Le décret d’homologation ne se contentait pas de situer le DEASS dans la grille des qualifications, il introduisait une nouvelle définition fort restrictive des AS, personnels « qui intruisent les décisions aux prestations et aux aides ». Or, cela venait contrecarrer les efforts entrepris sur plusieurs décennies par les AS pour faire reconnaître leur apport dans le développement « du mieux-être des populations », leurs responsabilités, leurs compétences en matière d »évaluation » des situations, voire dans l’élaboration des politiques sociales. Ce n’est pas que les AS se sentent suffisamment formées pour assumer l’ensemble de leurs tâches. Elles sont les premières au contraire à réclamer des stages de formation permanente (G. Morand, 1992). Mais ce décret rendait explicite la dévalorisation d’une formation suivie en dehors du cadre universitaire et la fonction de subordination qui était assignée aux assistantes sociales. Or ce processus de dévalorisation, voire de « déclassement » entrait en contradiction directe avec une aspiration largement répandue aujourd’hui chez les femmes salariées, l’aspiration à la « reconnaissance professionnelle ». Cette aspiration, nous l’avons constatée chez les AS que nous avons interrogées[[Questionnaire diffusé entre décembre 1991 et janvier 92, rempli par 129 AS, dans lequel nous posions également une question sur les raisons pour lesquelles les AS employaient le masculin pluriel pour désigner leur mouvement. ; A la question: « à quoi correspond la revendication sur l’homologation à bac+III », une grande partie d’entre elles était d’ accord pour répondre que cela correspondait à leurs années de formation (trois années d’études après le bac) ou/et que c’était un moyen de revendiquer un salaire plus élevé. Mais un grand nombre d’entre elles insistait spontanément sur leur souhait de voir reconnaître également leur qualification professionnelle.

Cette aspiration est liée aux transformations du marché du travail depuis une trentaine d’années en France et dans la plupart des pays européens. Comme le précise l’INSEE :

de 1968 à 1990, le nombre de femmes ayant un emploi s’est accru de 36% alors que le nombre d’hommes actifs occupés a diminué de 2%. La part des femmes dans l’emploi total est passée dans le même temps de 34,7% à 42,4%. C’est une tendance de fond qui se retrouve dans les pays étrangers et qui est à relier à la tertiarisation de l’économie. Cette évolution se confirme dans les années quatre-vingt (…). Pour la tranche d’âge 25-54 ans, le taux d’activité féminin a fait un bond de 63,5% à 74,4% (entre 1982 et 1990) (Données sociales, 1993: 496).

Les femmes en effet, quand elles sont mères de un ou deux enfants, n’interrompent plus leur activité professionnelle pour les élever. Par ailleurs, étant massivement salariées, elles ne travaillent plus comme c’était très souvent le cas pour les femmes d’agriculteurs ou de commerçants, dans la dépendance de leur mari. Comme l’écrit Claude Zaidman :

On passe ainsi en trente ans d’un modèle dominant de femme au foyer dont l’activité est entièrement dépendante du groupe familial (…) à un modèle de femme active « continue » (1991).

Ce mouvement a été concomitant avec une fréquentation de plus en plus importante de l’école par les filles (cf. C. Baudelot et R. Establet, 1992). Les nouvelles générations de femmes ne considèrent plus leur travail comme un « travail d’appoint ». Elles se sentent en situation parfaitement « légitime » quand elles travaillent. Ainsi, dans un sondage réalisé en février 1990 (Libération, 5 mars 1990), 80% des femmes interrogées répondaient qu’elles préféreraient avoir une activité professionnelle, si elles avaient le choix de travailler ou pas ; de plus, la majorité d’entre elles exprimait son désaccord avec l’idée suivant laquelle : « en cette période de chômage, il est normal qu’une priorité soit donnée à un homme pour un travail plutôt qu’à une femme ». Ce désaccord était particulièrement manifeste (75%) chez les jeunes femmes de 18-24 ans. Les femmes ne s’interrogeant plus sur leur  » droit au travail », il est logique qu’elles veuillent être « reconnues » dans leur activité professionnelle, ce qui passe, bien évidemment, par un salaire correspondant à leur diplôme, leurs responsabilités et à leur « utilité sociale ». Massivement représentées dans des professions où l’on invoque le sens du « dévouement » des personnels pour faire fonctionner le service public, les femmes (quand elles ont une certaine sécurité d’emploi) acceptent de moins en moins d’être mal payées sous prétexte qu’elles ont « la vocation ». C’est cela aussi que traduisaient, selon nous, des luttes comme celles des institutrices, des infirmières ou des AS. Ce recul de l’esprit de sacrifice, si fortement ancré pourtant dans l’éducation des filles, n’est pas sans rapport, loin de là, avec la lutte des féministes des années 70. Tout ceci, néanmoins, ne peut être généralisé à l’ensemble des femmes salariées, embauchées, pour un nombre toujours plus grand d’entre elles, sur des statuts précaires.

II. Un mouvement exceptionnel

De jeunes AS n’ont pas hésité, paraît-il, à faire le rapprochement entre leur grève de l’automne 1991 et Mai 68. Que cette comparaison soit fondée ou non, ce qui compte, c’est qu’elle ait été faite. C’est dire, en effet, l’importance de cette grève, et plus largement de ce mouvement, pour un grand nombre d’AS, de générations différentes. Plusieurs caractéristiques (que l’on retrouve totalement ou partiellement dans d’autres conflits sociaux comme celui des infirmières par exemple, en 88-89) en font effectivement, pour cette profession, un évènement rare.

Un mouvement inscrit dans la durée

Pendant trois ans, de mars 1990 jusqu’à mai 1993, et même au-delà, le mouvement des AS a développé une activité inégale mais continue, prenant appui sur des collectifs départementaux qui ont formé, en novembre 1990, la Coordination Nationale des Collectifs des Assistants de Service Social (CONCASS).

On peut distinguer trois grandes phases dans ce mouvement[[Pour un historique détaillé de la lutte (1990-1991), nous renvoyons à la chronologie parue dans le journal de la fédération syndicale CRC Offensive syndicale, N° 6, janvier 1992 et pour la suite du mouvement à la revue PEPS, sept. 93..

La première s’étend de mars 90 jusqu’à juin 1991 : c’est celle de la protestation contre le décret de juin 1989 homologuant le diplôme des AS au niveau 3. Elle est ponctuée par de multiples initiatives, y compris pendant la guerre du Golfe.

La deuxième phase est celle de la grève reconductible entre le 16 septembre 1991 et le 15 novembre 1991. C’est le temps fort de cette mobilisation. C’est au cours de cette grève que se forge le front commun entre l’ANAS, la CGT, le CRC (Coordonner, Rassembler, Construire[[Pour la signification des sigles cf. Annexe 1.) et la Coordination nationale. Le 15 novembre, c’est la reprise du travail, après neuf semaines de grève. Malgré le désaccord de la CONCASS, de la CGT et de l’ANAS au plan d’action gouvernemental[[Pour le détail du Plan d’action proposé par J. L. Bianco, le 5 décembre 91, et signé par la CFDT, la CFTC, la FEN et la FGAF, cf. ASH, N° 1763, du 13 décembre 91. Le seul point positif pour les AS en lutte, fut la redéfinition moins restrictive de la fonction des assistants de service social. Les salaires restaient encadrés par l’accord salarial signé février 90 par cinq organisations dont la CFDT et la FEN. Toute revalorisation restait subordonnée à une « rénovation » ultérieure des formations. Le seul engagement concret, celui d’accroître les moyens financiers des centres de formation dès la rentrée 92, ne fut pas tenue. Rien n’était prévu sur les moyens pour « un service social de qualité », les AS étant renvoyés à leurs employeurs respectifs., celui-ci est signé par la CFDT, la FEN, la CFTC et la FGAFautonome.

Enfin la troisième phase s’ouvre après la manifestation nationale de janvier 92. C’est celle de  »après-grève. La CONCASS décide, malgré la démobilisation progressive d’un grand nombre d’AS, de maintenir son existence dans un souci d’ « unité », de « résistance et de vigilance ». Au cours de cette période, dans le cadre d’Etats Généraux régionaux en 1992, puis Nationaux en mai 1993, la CONCASS approfondit sa critique de la politique économique et sociale des gouvernements successifs.

Une mobilisation massive et unitaire

Le 22 mars 1990, 5000 AS manifestent dans les rues de Paris à l’appel du Comité National d’Action (CNA). C’est un succès qui surprend tout le monde. Au printemps 1990 encore, une pétition exigeant l’homologation du diplôme au niveau 2 recueille 15000 signatures environ. Au plus fort de la mobilisation, 10 000 AS, soit un tiers de la profession, manifestent le 10 octobre 1991, dans les rues de Paris. 87 collectifs départementaux sont recensés lors de la CONCASS des 26 et 27 octobre 91. Les AS de Guyane elles-mêmes créent leur collectif. Soixante départements sont encore représentés lors de la manifestation nationale du 16 janvier 92. Par ailleurs toutes les catégories d’AS ( à part celles du secteur privé, très peu représentées) ont participé à ce mouvement même s’il est vrai que ce sont les polyvalentes de secteur qui ont été très souvent au cœur de la grève.

Ce mouvement est également parvenu, au terme d’un long processus, à une grande unité. Comme lors du premier conflit des infirmières (1988-89), la grève proprement dite a été précédée par une longue période au cours de laquelle la mobilisation, démarrée en mars 1990 à l’initiative du Comité National d’Action, s’est enracinée dans les départements, avec la création de collectifs départementaux unitaires. C’est au cours de cette période que l’initiative de la lutte est passée des mains des associations professionnelles ou syndicales ayant pignon sur rue, comme l’Association Nationale des Assistants de Service social (ANAS), à celles de la Coordination Nationale des Collectifs des Assistants de Service Social (CONCASS). En effet la participation, pendant plusieurs mois, des organisations professionnelles et syndicales, aux côtés des employeurs, au groupe de travail « Tisserand[[Directeur, à l’époque, de la DRASS du Nord-Pas-de-Calais. », mis en place par le gouvernement pour réfléchir sur « l’évolution du travail social », avait été ressentie par les AS les plus actives, comme un dévoiement de la mobilisation. Voici comment deux membres du Collectif des Assistantes Sociales d’Île-de-France (CASIF) décrivent ce transfert d’influence. E. (syndiquée CGT dans le 93), nous déclarait ainsi en octobre 1991 :

A l’issue de la grande manif. de mars 1990, l’ANAS a enterré le mouvement, elle a accepté de travailler dans le cadre de ce fameux groupe Tisserand, sans prendre de garanties sur le contenu de ce groupe ; Elle n’a provoqué aucune assemblée générale, n’a rendu compte à personne de ce qui se passait dans ce groupe, n’a distribué aucun tract.

Par ailleurs, le mouvement s’est donné une coordination nationale, faute de pouvoir s’intégrer au sein du Comité National d’Action comme nous le rappelait D. (syndiqué CRC) en décembre 1991 :

Les AS ont dit : ce n’est pas en restant dans le groupe Tisserand et en faisant un dossier technique qu’on gagnera et nous, on veut aussi parler des salaires et des moyens. C’est la raison pour laquelle les collectifs départementaux se sont créés. Si le CNA les avait acceptés dans son giron et avait accepté de fonctionner démocratiquement, peut-être que tout le monde serait dans le CNA actuellement.

L’évolution du champ syndical …

Ces collectifs ont rassemblé des non syndiqué(e)s en majorité mais aussi des syndiqué(e)s de la CGT, du CRC, de la CFDT, de la FEN, etc… bien que les directions de ces deux dernières confédérations se soient distinguées par leur refus de soutenir la CONCASS sous le prétexte que les revendications étaient « corporatistes ». Plusieurs syndicats de la fédération CFDT INTERCO ont soutenu localement les collectifs, comme dans le 93, le 94, etc… D’autres, suivant en cela l’orientation de la direction confédérale, ont cherché à discréditer la CONCASS. Ce fut le cas en particulier du syndicat de la Nièvre qui adressa la lettre suivante, aux travailleurs sociaux du département, à la date du 10/ 10/91 :

Pour votre information, c’est le CRC (dissidents de la Fédération CFDT Santé-Sociaux) qui a déposé les préavis de grève et finance totalement le matériel de reproduction et de diffusion de la coordination. C’est SUD (dissident de la Fédération CFDT PTT) qui « allège » à l’extrême les frais d’envoi. Et c’est la CGT qui soutient la coordination en leur permettant de se réunir à la Bourse du Travail à Paris. Tout cela c’est la CONCASS qui l’écrit et le diffuse !

Il est vrai que la CONCASS a bénéficié de la solidarité des syndicats mis en cause dans la lettre[[SUD: « Solidaires, Unitaires, Démocratiques » ; les militant(e)s de cette fédération des Postes et Télécommunication, tout comme ceux et celles du CRC, avaient été exclu(e)s, fin 1988, notamment pour avoir soutenu la coordination infirmière et la lutte des chauffeurs des « camions jaunes » au PTT., mais peut-on insinuer à partir de là qu’elle n’avait aucune indépendance matérielle, voire politique ? C’est une affirmation qui ne résiste à aucune observation sérieuse. En mai 93, lors des États Généraux Nationaux, trois ans après le début de la lutte, alors que la mobilisation était retombée dans les départements, la CONCASS était encore capable de réunir deux cents AS dont plus de la moitié n’était pas syndiquée et dont l’autre moitié était membre de fédérations ou de confédérations syndicales différentes (cf. annexe II).

Revenons sur le processus unitaire qui s’est opéré à l’occasion de la mobilisation. E. (CASIF 93), déjà citée, nous a parlé de la « méfiance » qu’il a fallu surmonter, dans les collectifs, entre militant(e)s ayant des itinéraires différents venant pour certain(e)s de la mouvance « gauchiste », d’autres ayant de plus grandes affinités avec le PC. De fait l’éventail des « affinités » idéologiques fut bien plus large : au cours de la grève, bon nombre d’AS se reconnaissaient dans le PS ou se déclaraient chrétiens. D (CASIF 75) insistait, quant à lui, sur l’évolution qu’a connue la CGT, au fil des mois :

Au début, la CGT n’était pas partie prenante comme elle l’est maintenant. La CGT a attendu de voir, si cela correspondait à une mobilisation de salariés vraiment, si éventuellement il n’y avait pas une manipulation ou des « magouilles » derrière. Ils étaient assez circonspects, ils étaient là plus en tant qu’observateurs. Après ils étaient plus en tant que soutien. Au début, par exemple, les mots « CONCASS » ou « collectifs n’apparaissaient pas dans les tracts de la CGT (…) ils faisaient allusion aux « AS en lutte ».

D. signale également la méfiance initiale de la majorité des AS vis-à-vis des syndicats :

Il y a eu aussi une hésitation qui commence à tomber, une crainte que les syndicats noyautent, intègrent, manipulent les collectifs et les coordinations, cela a existé et cela existe encore.

Cette unité a été ressentie comme une nécessité incontournable face à l’urgence de la mobilisation. Comme le rappelle E. (CASIF 93 et syndiquée CGT) :

Ce qui nous rassemblait, c’était :  » On ne peut pas continuer à prendre des coups dans la gueule », « on ne pourra pas se défendre, si ce qui prime, c’est la division .

Cette recherche du « consensus » a été permanente :

Ce souci, même dans la grève, c’est toujours quelque chose qu’il a fallu sauver, parce qu’on sait qu’on n’est pas nombreux, on sait que c’est une lutte difficile, on sait qu’on a été étouffé par les media, on sait qu’on a été enfermé par le gouvernement et qu’on ne peut pas et qu’on ne pouvait pas se payer le luxe d’une division. (…) on a été extrêmement vigilant quitte à évacuer des choses ou à les différer … (F. CASIF 93 et syndiquée CGT).

C’est ce qui explique par exemple que la revendication des 10 000 francs nets à l’embauche n’ait été adoptée qu’en octobre 1991, après plusieurs mois de débats « contradictoires ». Les militant(e)s syndicalistes étant convaincu(e)s qu’il fallait chiffrer la revendication salariale pour pouvoir négocier ; les autres, une majorité d’AS, étant réticentes à revendiquer « autant ». Cette revendication impliquait une véritable rupture dans la tradition des AS dont la profession est issue du bénévolat…

Un front commun efficace

Cette volonté d’unité s’est traduite non seulement à l’intérieur du mouvement mais également par des initiatives communes entre CONCASS, CGT, CRC, et ANAS, voire FO-FEC au début de la grève: ainsi le 1er octobre 1991, la journée de grève nationale fut appelée en commun par ces organisations et 8000 AS ont manifesté ce jour-là du Châtelet à Matignon. Il y a eu également, à un moment critique de la lutte, une pétition commune CONCASS-CNA-CGT-CRC en janvier 1992, rappelant les revendications de la CONCASS et dénonçant la signature du « plan d’action » gouvernemental par la CFDT, la FEN, la CFTC et la FGAF autonome.

La mise sur pied de ce front commun n’a été possible que par l’évolution des conceptions de l’ANAS et de la CGT, au sujet de la mobilisation elle-même ou de l’organisation de la lutte. De ce point de vue, le contexte syndical était assez différent de celui qui existait en 1988 au début de la grève des infirmières. Depuis cette date en effet, le CRC (Coordonner, Rassembler, Construire) est né. Cette petite fédération, dont les militant(e)s avaient joué, dans le cadre de la CFDT à l’époque, un rôle décisif dans le soutien et l’animation de la coordination infirmière, a d’emblée fait profiter les AS de toute son expérience en matière de coordination. La CGT, quant à elle, a renoncé à dénoncer les coordinations comme des machines de guerre contre la CGT, comme c’était le cas en 1988, au moment de la lutte des infirmières[[Dans une circulaire du 30 septembre 1988, de la fédération CGT de la Santé et de l’Action sociale, la coordination des infirmières était décrite ainsi : « Autant dire tout de suite que cette coordination est orchestrée par de véritables « professionnels politiques » essayant d’opposer la « base » des infirmières aux syndicats CGT et dont leurs objectifs visent la récupération du mouvement. ». A l’époque, la CGT, bien qu’opposée à la politique gouvernementale en matière de santé, s’était trouvée complètement en porte-à-faux par rapport à la mobilisation des infirmières. Depuis, un débat s’est ouvert dans la confédération, sur le « renouveau du syndicalisme », à l’occasion de la préparation du 44ème congrès confédéral. En s’investissant, sans arrière-pensées, dans la coordination des AS, les militant(e)s de la CGT que nous avons rencontré(e)s considéraient avoir mis en pratique, avant la lettre, la nouvelle orientation adoptée par la CGT en 1992, résumée par Louis Viannet dans Le Monde, du 19 juin 1992[[Louis Viannet déclarait au journal Le Monde du 19 juin 1992 : « La recherche de coordination, collectifs ou autres formes précaires d’organisation pour des objectifs précis et/ou pour des catégories spécifiques, n’est-elle pas la traduction des exigences neuves qui montent dans le salariat pour une action syndicale où les salariés décident de leurs revendications, des formes d’action et gardent la maîtrise de l’appréciation des résultats ? ». En juin 92, Jean-Claude Valette responsable de la branche action sociale de la Fédération de la Santé et de l’Action Sociale CGT nous a ainsi déclaré qu’il y a eu de véritables « rapports de confiance », qui se sont construits entre la CONCASS et la CGT, au cours de cette lutte dans laquelle la CGT « a joué le jeu de la transparence », même s’il existe encore, selon lui, des militants qui ont une vision « erronée » du syndicalisme, censé apporter la bonne parole aux salariés. Certains militants de la CGT continuent d’ignorer, voire de mépriser les coordinations ; pour preuve, le commentaire de l’un d’entre eux en mai 93: « Le syndicat est la forme achevée de l’organisation des salariés. La coordination, c’est la protohistoire[[Dans le cadre d’un questionnaire que nous avons diffusé lors des Etats Généraux Nationaux de mai 93 et qui a été rempli par 151 AS. ».

Avec le recul, on peut penser que cette unité construite au fil des mois, entre la CONCASS, la CGT, le CRC et l’ANAS (qui était porteuse de ce combat ancien pour la reconnaissance professionnelle des AS), n’a pas été pour rien dans la « durabilité » de ce mouvement.

Une grève catégorielle… et démocratique

Que des AS se soient mobilisées par « crainte » de se voir concurrencer sur le terrain par d’autres professions nées du développement de nouvelles politiques sociales sur le plan local (celles de chefs de projets, d’ingénieurs sociaux) ou par crainte d’un certain « déclassement » par rapport à d’autres catégories (infirmières ou puéricultrices), c’est probable. Mais on ne comprendrait rien à leur mouvement, si on ne prenait pas en compte ce sentiment profond d’injustice né de leurs propres conditions de travail et du constat de la croissance de la misère autour d’elles. Dès le début, en effet, les AS ont revendiqué non seulement en faveur de la revalorisation de leur profession mais également pour un « service social de qualité ». Promouvoir « la citoyenneté » des individus a été un thème récurrent pour les AS (cf. leur déclaration : « Péril sur le service social », de février 92, ASH n°1773). Cette préoccupation à l’égard des usagers s’est traduite tout particulièrement lors des États Généraux nationaux de mai 1993 organisés pour dénoncer « Le grand écart inacceptable entre les politiques et les réalités de terrain » et débattre de la question suivante: « accompagner la précarité ou promouvoir la citoyenneté ? ». On peut donc parler de grève catégorielle dans la mesure où elle n’a pas été rejointe par celle d’autres travailleurs sociaux mais non de grève corporatiste.

Cette grève fut par ailleurs organisée de manière très démocratique. C’est dans les assemblées générales souveraines, au niveau de la région parisienne (très souvent après débats dans des AG départementales), qu’ont été prises régulièrement les décisions concernant la reconduction ou non de la grève, la nature des rapports avec les syndicats et l’ANAS, la décision de rencontrer tel ou tel représentant du ministère ou celle d’intégrer tel mot d’ordre dans la plate-forme. C’est aussi en assemblée générale qu’a eu lieu régulièrement le bilan des actions menées. Par exemple lors de l’assemblée générale du collectif Île-de-France, du 15 novembre 1991, il y a eu plusieurs votes dont celui appelant à la reprise du travail mais également un vote de confiance vis-à-vis du « groupe action », ce vote intervenant après un long débat sur le bilan des actions de la veille : était-il juste ou non d’occuper le Palais Garnier après avoir décidé (et comment ?) de ne pas s’affronter aux nombreuses forces policières déployées devant la Bourse de Paris ? A l’occasion des Etats Généraux de Lyon, un autre AS, syndiqué à la CFDT, exprimait son admiration quant au caractère démocratique de la grève, en l’opposant aux grèves presse-bouton, déclenchées par les confédérations dans les années soixante-dix :

Pour ma part j’ai été très impressionné par le décalage de trois mois entre le mot d’ordre du CASIF de juin dernier (1991) et la grève effective. Du jamais vu dans un conflit social !

Cette grève (et ce mouvement) fut en outre très bien organisé: au niveau national, l’information et la discussion ont largement circulé entre les différentes réunions de la CONCASS ou les AG de la région parisienne grâce au téléphone et aussi au Minitel. Pour organiser l’indemnisation des grévistes avec le fond de grève constitué au fil des mois, les AS n’ont pas hésité à recourir à la gestion informatique. Enfin, rien n’aurait été possible sans les nombreuses commissions qui ont fonctionné jusqu’à la fin de la grève. Une des premières à naître fut la commission « province ». Chargée d’assurer les contacts avec la province, elle joua un rôle très important dans l’extension de la grève. Les autres commissions se chargèrent de la « trésorerie », des liens avec la « presse », de l’organisation du « Sit-in », Square Boucicaut à Paris, entre le 10 octobre et le 7 novembre 1991, de l’organisation des « actions » spectaculaires à partir du 7 novembre, de la « fête » début 1992, etc. Après la grève, une nouvelle commission « organisation » vit le jour : il s’agit d’un groupe de travail qui se réunit régulièrement et assure la continuité du travail d’information, de discussion, etc. Il est ouvert à toutes et tous mais, de fait, seul un noyau militant restreint a porté cette activité sur la région parisienne. Un nouveau département de Province a été chargé de prendre la relève après les Etats Généraux nationaux.

Un mouvement combatif et imaginatif

Refusant d’être les « nonnes », les « fées » ou les « pompiers » du social, les AS n’ont pas hésité, au début de la grève, à endosser tous ces uniformes, donnant ainsi à leurs manifestations un ton très « ludique ». Mais sous les déguisements, il s’agissait de dénoncer de manière plus sérieuse un rôle social qu’elles refusent de jouer ; il s’agissait également d’affirmer haut et fort qu’elles n’avaient rien à voir avec ces travailleuses sociales bénévoles qu’ont pu être les religieuses pendant plusieurs générations . Cependant, avec la prolongation du conflit, le ton a changé. L’emblème devint rapidement la « cocotte-minute », prête à exploser et les initiatives spectaculaires[[Le 7 novembre 1991, par exemple, plusieurs milliers d’AS, de Paris et de Province, ont bloqué, pendant plusieurs heures, le départ du TGV, à la gare Montparnasse. Cette action « spectaculaire » intervenait elle même après l’occupation, nuit et jour, du square Boucicaut, à Paris, pendant un mois environ., style « occupations », ont commencé à rythmer, de manière nettement plus sportive, les journées de manifestations. Pins (la cocotte-minute, précisément), cartes postales de dessinateurs professionnels solidaires, aidèrent à rassembler des fonds et à populariser la grève, comme cela se fait souvent dans les luttes prolongées.

III. Une lutte majoritairement féminine

Dans ce « mouvement mixte à hégémonie féminine » (expression utilisée à propos du mouvement des infirmières par D. Kergoat, 1992), les rapports entre AS, de même sexe ou de sexes différents étaient très « détendus ». Certain(e)s attribuent cela à la pratique de « l’écoute » qui fait partie de leur métier, d’autres y voient l’influence particulière des femmes, illusion qui ne peut être partagée par aucune femme qui a fréquenté les réunions du mouvement féministe des années soixante-dix ! Le maintien du cadre unitaire, jusqu’à maintenant, y est par contre pour beaucoup.

Les femmes ont été et sont par ailleurs présentes partout : à la tribune des AG, en tête des manifestations, dans toutes les commissions de travail, s’occupant de la trésorerie mais également de la préparation des initiatives spectaculaires dans le cadre du groupe « action ». Leur poids politique dans les débats est lui aussi fort visible.

Pourtant, cette présence massive des femmes dans la profession et dans le mouvement, loin d’être assumée majoritairement avec fierté, a suscité la réaction d’un certain nombre de femmes cherchant au contraire à la masquer. (cf. plus loin).

Quant aux hommes, bien que minoritaires dans le mouvement, ils prennent la parole plus souvent que les femmes. Par ailleurs, ils sont « protégés » en quelque sorte. Dans les manifestations du CASIF par exemple, les femmes ont insisté pour que les hommes soient placés derrière, pour qu’ils ne soient pas la cible de la police en cas d’affrontements. De manière générale, les hommes sont des personnes « précieuses » pour lesquelles les femmes ont beaucoup d’attention. Dans un mouvement mixte à hégémonie masculine, les femmes auraient sans doute, elles aussi, un statut de « femmes précieuses » mais de quelle manière, cela reste à étudier.

Cependant les femmes restent « vigilantes » dans le mouvement: par exemple, lors de l’AG nationale du 16/1/92, après la manifestation, la tribune a été occupée par 4 hommes et 2 femmes. Immédiatement des femmes ont réagi et sont montées à la tribune pour remédier à ce déséquilibre. Lors de la CONCASS de septembre 1992, le soir, au dîner, des femmes ont encore réagi, trouvant que les hommes prenaient un peu trop la parole, ces réactions se faisant toujours sur le mode de la plaisanterie.

Le masculin l’emporte sur le féminin

Comment, alors, interpréter la décision adoptée majoritairement par la Coordination Nationale d’utiliser le masculin pluriel pour désigner le mouvement des « assistants de service social » ? Selon certaines, seule une minorité d’AS était fortement attachée à l’usage du masculin mais, par souci d’unité, la majorité se serait ralliée à cette proposition. Que cette décision ait été prise par adhésion profonde d’une majorité d’AS ou par crainte de diviser le mouvement, peu importe en définitive. Dans les deux cas, le mouvement ne se sentait pas suffisamment fort pour s’assumer au féminin pluriel. Le sens de ce choix apparaît plus clairement à la lecture des archives de la « coordination des assistantes sociales d’Île-de-France » (CASIF). On peut constater en effet que la quasi-totalité du matériel diffusé par lé CASIF entre mars 1990 et août 1991, a été rédigé soit au féminin, soit de manière mixte. Le matériel tend par contre à être rédigé au masculin après le début de la grève, au moment où la lutte se durcit, prend sa dimension nationale, où les contacts unitaires avec la CGT et l’ANAS se font plus serrés, au moment où enfin il s’agit de s’adresser à l’opinion publique. Il s’agit alors d’être pris « au sérieux ».

Ce que confirment les réponses que nous avons recueillies sur l’usage du masculin pluriel pour parler du mouvement « des assistants de service social ». On peut les classer en trois catégories’: le plus grand nombre fait valoir uniquement la règle grammaticale ; Une petite minorité met en cause le caractère sexiste de cette règle, sous une forme plus ou moins humoristique: Même s’il y a mille femmes et un chat sur une place, le français veut que l’on dise « ils ». D’autres enfin insistent sur la nécessité de rompre avec l’image des « dames de charité », de « ne pas exclure » les hommes qui sont présents dans la profession et le mouvement, d’ouvrir la profession aux hommes, de « donner plus de crédit au mouvement ». Masculiniser la profession et le mouvement apparaît là comme le moyen privilégié de « revaloriser » la profession dans tous les sens du terme. Comme l’écrit l’une des AS interrogées : c’est une recherche de légitimité en montrant que dans la profession il y a aussi des hommes (…). Une autre écrit également: C’est un métier où les femmes prédominent et le fait de décliner au masculin lui donne une impression de plus de poids et de sérieux.

En tout état de cause, ce mode d’expression révèle des aspirations profondes parmi les AS :

- celle, très claire, d’éviter toute assimilation entre travail social et « charité », de rompre avec les origines historiques de la profession qui s’enracinent dans le « bénévolat ».
- celle de faire reconnaître le métier d’AS comme une profession véritable et les AS comme des salariées à part entière.
- celle enfin d’échapper au mépris qui pèse sur les professions majoritairement féminines, c’est-à-dire sur les femmes.

Pour réaliser ces objectifs, deux voies s’offraient aux assistantes sociales :

- soit s’affirmer en tant que femmes et salariées, en remettant en cause les rapports de domination de classe et de sexe , en dénonçant la division sexuelle du travail qui pénalise toujours les femmes : ce sont elles en effet qui prennent soin, dans la famille et dans les services collectifs, des personnes non productives (enfants, personnes âgées ou malades) ou des personnes les plus démunies. Or toutes ces tâches sont dévalorisées car les compétences qu’elles mobilisent sont censées faire partie des « qualités féminines naturelles » n’exigeant aucun apprentissage (D. Kergoat, 1992: 56-66).

Cette première démarche n’avait rien d’évident :

- en l’absence d’un mouvement féministe puissant capable d’apporter son soutien ; s’inscrire aujourd’hui dans la tradition féministe, c’est prendre le risque d’être tourné en ridicule, dans les media et la société en général ;
- en l’absence de traditions syndicales sur la question: les syndicats ont admis depuis longtemps qu’il y a une « surexploitation des travailleuses », mais ce n’est que sous la poussée des féministes, à l’extérieur et à l’intérieur des organisations syndicales, qu’ils ont été contraints, dans les années soixante-dix, de mettre en cause publiquement « le rôle traditionnel de mère et d’épouse », réservé aux femmes dans la société. Pourtant, depuis le « recentrage » de la CFDT en 1979, le « licenciement » de l’équipe du mensuel Antoinette à la CGT en 1982 et la disparition des commissions femmes syndicales, ce genre de question a été largement passé sous la table, dans le mouvement syndical (J. Trat, 1992). A l’occasion de cette grève, seule la fédération CRC (santé-sociaux) a développé explicitement une analyse critique de la division sexuelle du travail dans un tract diffusé en juin 1991, à l’occasion des Etats Généraux des AS de la région parisienne et intitulé « un salaire d’appoint, non merci ! « .

- Les AS pouvaient emprunter une deuxième voie: mettre entre parenthèses cette dimension féminine difficile à vivre au quotidien et revendiquer en tant que salariés sans spécifier leur sexe. C’est le choix qu’elles ont fait.

Assumer les deux types de contradictions sociales aurait impliqué également de prendre en compte la dimension contradictoire de cette profession. Son histoire n’est pas réductible en effet à l’action de ces dames de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie, soucieuses de « moraliser » la classe ouvrière, vision d’ailleurs contestée par plusieurs historiens et sociologues[[Parmi lesquels tous les sociologues et historiens que j’ai cités (cf. bibliographie), J. Verdès-Leroux (1978) exceptée. mais largement répandue, semble-t-il, chez les AS, jusqu’à tout récemment. Dans ces conditions, on comprend que pour beaucoup d’AS, affirmer leur identité de salariées soit allé de pair avec le rejet unilatéral du passé de leur profession. Cette dernière pourtant a été le seul terrain où des femmes issues de milieux privilégiés ont pu se rendre « utiles socialement », en dehors de la sphère familiale, à une époque où les femmes n’avaient encore ni droit de vote, ni droit de travailler sans le consentement de leur mari. Comme l’a écrit Yvonne Kniebiehler : « Le « social » était comme un défaut de la cuirasse masculine » (1980 : 199). C’est cette histoire contradictoire d’une profession modelée par les contradictions de classe mais également par l’exclusion des femmes de la vie publique, qu’ont commencé à redécouvrir les AS à travers le film de deux d’entre elles, Annik Martin et Frédérique Courrin : « Regard sur une profession en mouvement[[Pour se procurer le film, écrire à la CONCASS, chez Marie Perrier, 112, rue Henri Barbusse, 93300 Aubervilliers. Prix : 115 F (port compris). ». C’est un des résultats positifs de la lutte !

La richesse d’une coordination

Au terme de cette analyse, nous voudrions insister à nouveau sur quelques éléments.

Grâce à leur mobilisation et à leur coordination, les assistantes sociales ont mis en commun leur expérience professionnelle, leurs difficultés et parfois leurs réussites, évitant ainsi à plus d’une de sombrer dans la dépression face au sentiment d’impuissance qui risque de les submerger, à tout moment. Par ailleurs, la CONCASS, en combinant dans sa plate-forme, des revendications catégorielles (sur le diplôme), des revendications de salaire et de défense du service public, a donné à cette lutte une dimension qui la situe bien au-delà du corporatisme. La coordination n’est pas non plus seulement l’expression de la crise syndicale, c’est une forme d’organisation qui a permis à toute une catégorie de salarié(e)s et de femmes en particulier, de réfléchir et d’agir collectivement, de prendre en charge sa lutte de manière très active.

Néanmoins, malgré une grande détermination, la dimension unitaire de leur mobilisation et le soutien de plusieurs syndicats, la grève des AS est restée isolée face au gouvernement: les AS n’ont pas été suivi(e)s par d’autres travailleurs sociaux et malgré des liens de sympathie mutuelle existant entre le mouvement des infirmières (divisé à cette date) et celui des AS, il n’y a pas eu de lutte commune. La division et la crise du mouvement syndical ont privé ce conflit d’une dimension intercatégorielle indispensable, pour gagner, dans le secteur public. C’est cet isolement qui explique l’échec des AS.

La CONCASS a décidé, pour l’instant, de continuer à se réunir non pour se substituer au mouvement syndical mais faute de trouver dans le champ syndical actuel un relais à la hauteur de l’expérience unitaire accumulée depuis trois ans.

Ceux et celles qui sont intéressé(e)s au « renouveau » du mouvement syndical, sur une base unitaire, démocratique et combative se trouvent donc confronté(e)s à un triple défi :

- faire la démonstration aux yeux des non-syndiqué(e)s, que le syndicalisme est susceptible de prendre la relève, dans la durée, des coordinations nées dans et pour la lutte.
- faire la démonstration également qu’ils sont capables de prendre en considération les questions soulevées par les femmes (celles de la mixité des professions, de la reconnaissance des qualifications, des bas salaires, etc … ). Les femmes salariées, en effet, ne sont pas en marge mais au cœur du nouveau salariat (D. Kergoat, 1992 : 152), leurs préoccupations également.
- Il faudrait enfin relancer le débat sur la définition et la défense des services publics dans une double perspective : celle de la lutte contre les inégalités sociales et celle également de la lutte contre la division sexuelle et traditionnelle des tâches entre hommes et femmes.

Annexe 1

Sens des abréviations

ANAS : Association Nationale des Assistants Sociaux, créée après la deuxième guerre mondiale. Elle revendique aujourd’hui, 2000 adhérent(e)s environ.
ASH : Actualités sociales hebdomadaires, journal professionnel.
CASIF : Collectif des Assistantes Sociales d’Île-de-France.
CNA : Comité national d’action, organisme comprenant onze associations professionnelles (en février 1992), mis en place pour lutter contre le décret d’homologation de juin 1989. Parmi les associations actives: PANAS et le CNESS. La FEN, après en avoir fait partie, s’en est retirée. Le CNA s’est dissous.
CNESS : Comité National des Ecoles de Service Social. CONCASS : Coordination Nationale des Collectifs des Assistants de Service Social.
CRC : la Fédération Nationale CRC (Coordonner – Rassembler – Construire), Santé-Sociaux, a été créée après l’exclusion, par la direction confédérale de la CFDT, des militant(e)s de la région parisienne qui avaient soutenu la grève des infirmières et leur coordination en 88-89.

Références

- Aron Stéphane (1988) : « Un regard historique sur le service social », Revue de l’économie sociale, septembre 1988 5-44.
- Arnaud A-M, Bouquet B. : « Regard socio-historique sur la polyvalence de secteur », Vie sociale, 9-10, sept.- oct. 1991, pp 5-15.
- Baudelot Christian, Establet Roger : Allez les filles, éditions du Seuil, 1992.
- Bourdieu Pierre, entretien au journal Le Monde, du 14/l/1992.
- Brahms (L.), Courtecuisse (N.) : Les assistantes de service social, contribution à la sociologie d’une profession, INSERM, Paris, 1972.
- Bachman Christian, Chauvière Michel, Chopart JeanNoël : « Le travail social : l’avenir d’une crise », in Actualités Sociales Hebdomadaires, N° 1769, du 24/l/1992.
-Données Sociales, 1993, INSEE.
- Guerrand (R. H.), Rupp (M. A.) (1978) : Brève histoire du service social en France 1896-1976, éditions Privat, Toulouse 1978.
- Ion Jacques (1990) : Le travail social à l’épreuve du territoire, Toulouse, éditions Privat, 1990.
- Kergoat (D.), Imbert (F), Le Doaré (H), Senotier (D.) (1992) : Les infirmières et leur coordination 1988-1989, éditions Lamarre, 1992.
- Kniebiehler Yvonne (1980) : Nous les assistances sociales. Naissance d’une profession, Editions Aubier-Montaigne, Paris, 1980.
- Le Faucheur Nadine: « La femme et le travail social, éléments pour une réflexion historique et sociologique », Rencontre, 1979, p. 4-9.
- Morand Gisèle (1992) : Identité professionnelle et formation permanente des assistantes sociales, Bayard Editions, Paris, 1992.
- Mury Gilbert: « Notes sur l’évolution du travail social », Esprit, 1972, pp. 612-628.
- Thévenet (A), Jacques Désigaux (J) : Les travailleurs sociaux, Que Sais-je ? 1173, Paris, PUF, 1991.
- Trat Josette : « 1970-1990 : les rendez-vous manqués du féminisme et du mouvement ouvrier, en France. », Les Cahiers d’Encrages, N° hors série, deuxième trimestre 1992, pp. 1427.
- Verdès-Leroux Jeannine : Le travail social, Paris, Minuit, 1978.
- Zaidman Claude: « Les acquis des femmes en France dans une perspective européenne », L’Homme et la Société, N° 99-100, 1991 / 1-2

Annexe II

Deux cents personnes environ ont participé aux Etats généraux nationaux des assistant(e)s de service social, les 15 et 16 mai 1993, trois ans après le début de la lutte, plus d’un an après la fin de la grève. A cette occasion, nous avons distribué, avec l’accord de la CONCASS, un questionnaire qui a été rempli par 151 personnes, 139 femmes et 12 hommes, ce qui donne, pour l’ensemble, un taux de féminisation de 92,1 % comparable au taux de féminisation de la profession : 94 % ; en raison du très faible effectif des hommes, sauf exception, nous n’avons pas tenu compte de la variable sexe ; 30 départements étaient recensés ; sur 149 AS (1) ayant précisé leur lieu de travail (ou d’études), 68 (45,6%) exercent en Île-de-France (IDF) et 81 (54,4%) en Province. Les résultats (2) que nous donnons ne prétendent qu’ à une représentativité limitée : celles des AS les plus mobilisé(e)s et les plus disponibles en mai 1993. Nous avons rencontré un problème majeur dans l’évaluation de nos résultats : il n’existe pas de statistiques nationales permettant de connaître l’origine sociale des assistantes sociales en exercice, leur âge, leur statut exact, etc. Dans ces conditions, toute comparaison entre les assistantes sociales en lutte et l’ensemble de la profession était impossible !

A) Données socio-démographiques sur les AS

Pour la région parisienne comme pour la Province, la génération la mieux représentée est celle des 36-40 ans (cf. tabl.1) mais la délégation de Province est nettement plus jeune: la part des AS entre 21 et 30 ans étant inférieure à 15 % pour l’Île-de-France et égale à 29,6% pour la Province.

1 – Age

| |Ens|emble|Île-de-|France|Pro|vince |
| | | | | | | |
| |N|%|N|%|N|%|
|De 21 à 30|36|23,8|10|14,7|24|29,6|
|De 31 à 35|28|18,5|13|19,1|15|18,5|
|De 36 à 40|41|27,2|19|27,9|22|27,2|
|De 41 à 50|30|19,9|16|23,5|14|17,3|
|51 et plus|6|4,0|5|7,4|1|1,2|
|NR|10|6,6|5|7,4|5|6,2|
|Total|151| |68| |81| |

***

La majorité des AS de province, présent(e)s, vit en couple (59 sur 81, soit 72,8%) contre la moitié des AS de la région parisienne (34 sur 68) ; la proportion des hommes en couple est nettement plus élevée que celle des femmes (83% contre 61%) mais cette différence est à relativiser en fonction du nombre réduit de l’effectif masculin (tabl.2).

2 – Situation familiale

| |Ens|emble|F|F|H|H|
| | | | | | | |
| |N|%|N|%|N|%|
|En couple *|95|62,9|85|61|10|83|
|Seul(e) *|54|35,8|52|37|2|17|
|Autres|2|1,3|2|1| | |
|Total|151| |139| |12| |

* avec ou sans enfant

* * *

Près de la moitié des personnes interrogées n’ont pas d’enfants ; Parmi celles ayant des enfants (qu’ils vivent ou non chez leurs parents), la proportion des AS ayant deux enfants est moins élevée en région parisienne (19%) qu’en Province (31%) (tabl.3).

3 – Nombre d’enfants

| |Ensem|ble|Île-de-|France|Pro|vince|
| | | | | | | |
| |N|%|N|%|N|%|
|0|68|45,0|32|47,1|35|43,2|
|1|28|18,5|16|23,5|12|14,8|
|2|39|25,8|13|19,1|25|30,9|
|3 et plus|15|9,9|7|10,3|8|9,9|
|NR|1|0,7| | |1|1,2|
|Total|151| |68| |81| |

* * *

La majorité des AS présent(e)s ont des origines sociales plutôt populaires: 56,6% de leurs parents (CSP des pères et mères confondues) peuvent être classés en effet dans les CSP suivantes : ouvriers, employés, professions intermédiaires. Si, par ailleurs, à titre indicatif, on compare le poids des cadres, professions intellectuelles supérieures chez les pères (25,8% *, tabl. 4) à celle de ces professions dans la population active occupée en 1990 (14% pour les hommes * *), on note une surreprésentation de cette catégorie chez les AS questionné(e)s.

4 – CSP du père et de la mère

| |Pè|re|Mè|re|
| |N|%|N|%|
|1.Agriculteur exploitant|13|8,6|11|7,3|
|2. Artisan(e), commerçant(e), chef d’entreprise|17|11,3|14|9,3|
|3. Cadre, profession intellectuelle supérieure|39|25,8|7|4,6|
|4. Professions intermédiaires|28|18,5|34|22,5|
|5. Employé(e)|20|13,2|44|29,1|
|6. Ouvrier(e)|32|21,2|13|8,6|
|7. au foyer| | |23|15,2|
|8. non réponse|2|1,3|5|3,3|
|Total|151| |151| |

* Pour la CSP des parents à la retraite ou décédé(e)s, nous avons retenu la dernière profession exercée. Les « mères au foyer » recouvrent le cas des femmes qui ont passé la plus grande partie de leur « carrière » professionnelle chez elles.
** estimation à partir des résultats du recensement de 1990, INSEE. Nous avons choisi de faire cette comparaison à titre indicatif, cette CSP étant en expansion dans la population active.
* * *

Plus des 3/4 des AS ayant répondu à l’appel de la CONCASS en mai 93, voire au cours de la lutte, travaillaient dans le secteur public ; si on y ajoute celles qui travaillaient dans les organismes de la Sécurité sociale, c’est près de 90% des AS mobilisées qui appartenaient au secteur public et semi-public (tabl.5), les 30% d’AS, environ, travaillant dans le secteur privé ou associatif étant très faiblement représenté(e)s dans le mouvement.

5 – Employeurs

| |Chiffres des | États Généraux|Chiffres |nationaux *|
| |N|%|N|%|
|Fonction publique territoriale|73|49,7|11 000|29,0|
|Fonction publique d’État|13|8,8|4 331|11,4|
|Fonction publique hospitalière|28|19,0|3 300|8,8|
|Organismes de sécurité sociale|16|10,9|7 800|20,8|
|Secteur privé et associatif|15|10,2|11 000|29,0|
|Non réponse|2|1,4| | |
|Total|147| |37 431|

* Ces chiffres sont ceux cités, en décembre 1991, par Jean-Louis Bianco dans son « Plan d’action ».

6 – Statut

| |N|%|
|en formation|3|2,0|
|stagiaire|7|4,6|
|titulaire|122|80,8|
|CDI|8|5,3|
|CDD|7|4,6|
|Chômage/AR|4|2,6|
|Total|151| |

7 – Dénomination

| |N|%|
|Polyvalente de secteur|66|44,9|
|Spécialisée|71|48,3|
|Autre|10|6,9|
|Total|147| |

B) la mobilisation

Les AS présent(e)s lors des Etats Généraux venaient de 30 départements dans lesquels un.collectif départemental avait existé dans la plupart des cas ; la majorité d’entre eux étaient encore actifs plus d’un an après la fin de la grève. Cette activité semble avoir été beaucoup plus tenace en Province que sur la région parisienne (tabl.8). Par contre les AS de la région parisienne présentes ont été plus nombreuses que leurs collègues de Province à participer à la grève reconductible (tabl.9) : ceci n’a rien d’étonnant sachant que la grève a démarré sur la région parisienne, là où la densité des AS est plus élevée qu’ailleurs, là où il est plus aisé d’imposer un rapport de forces.

8 – Le collectif du département se réunit-il encore ?

| |Ens|emble|Île-de-|France|Pro|vince|
| |N|%|N|%|N|%|
|Oui|111|78,0|42|61,8|69|87,3|
|Non|28|18,9|18|26,5|9|11,4|
|NR + AR|9|6,1|8|11,7|1|1,3|
|Total|148| |68| |79| |

9 – Avez-vous participé la grève reconductible ?

| |Ensem|ble|Île-de-|France|Pro|vince|
| |N|%|N|%|N|%|
|Oui|109|72,2|57|83,8|51|63,0|
|Partiellement|23|15,2|6|8,8|16|19,8|
|Non|17|11,3|5|7,4|12|14,8|
|NR + AR|2|1,3| | |2|2,5|
|Total|151| |68| |81| |

* * *
Concernant le taux de syndicalisation des AS , plusieurs remarques s’imposent : les syndiqué(e)s étaient surreprésenté(e)s ; ce sont elles et eux qui ont le mieux résisté aux adversités (tabl.10). Néanmoins, il n’y a pas eu de vague de syndicalisation après la grève: 14 non syndiqué(e)s ont rejoint les syndicats mais 8 les ont quittés : gain net 6 syndiqué(e)s ! résultat final de ces mouvements(en tenant compte de changement d’affiliation syndicale), la CGT se renforce, la CFDT et la FEN dont les directions ont signé le plan d’action gouvernemental s’affaiblissent, voire disparaissent comme la FEN qui perd ses militant(e)s au profit d’un nouveau syndicat, le SNUASEN, affilié à la FSU (tabl.11).

10 – Non syndiqué (e)s/syndiqué(e)s

| |Avant |la grève|Après |la grève|
| |N|%|N|%|
|Non syndiqué(e)s|93|61,6|87|57,6|
|CGT|26|17,2|32|21,2|
|CFDT|22|14,6|18|12,0|
|FEN|2|1,3|0| |
|SNUASEN| | |4|6|
|CRC|5|3,3|6|4,0|
|FO|1|0,7|1|0,7|
|Syndi. ss. Précision|2|1,3|3|2,0|
|Total|151| |151| |

11 – Origines des non syndiqué(e)s et des syndiqué(e)s après la grève*

| |Non-syndiqué(e)s|Après la grève|Syndiqué(e)s|Après la grève|
|Avant :|N|%|N|%|
|Non syndiqué(e)s|79|90,8|14|21,9|
|CGT|1|1,1|25|39,1|
|CFDT|5|5,7|17|26,6|
|FEN| | |2|3,1|
|SNUASEN| | | | |
|CRC|1|1,1|4|6,3|
|FO| | |1|1,6|
|Syndi. ss. Précision|1|1,1|1|1,6|
|Total|87| |64| |

* Lire ainsi : sur 87 non-syndiqués après la grève, 79 étaient déjà non-syndiqués etc … De même, sur 64 syndiqué(e)s après la grève, 25 étaient déjà syndiqué(e)s à la CGT etc.

1) Les résultats publiés ici sont partiels ; nous remercions tout particulièrement J. Jenny (GEDISST, IRESCO), pour sa collaboration.
2) L’ensemble des effectifs ne sont pas toujours égaux à 151, certaines questions ne concernant pas tout le monde.

Vittorini fait un clin d’oeil à Glenn Gould (Esquisse pratique pour une conversation fabulée)

A la fin de Conversation en Sicile, la simple présence d’une voix-off souhaite au roman d’être retrouvé dans une bouteille à la mer et indique à la manière d’Adorno, le modèle de la seule « communication » utile pour nous aujourd’hui : à contretemps des idéaux intersubjectifs et de leurs pratiques qui constituent le consensus des marchés et des médias. Livre météorite, psychisme noir, a-t-on dit à raison, comme tous ces actes de création qui surgissent, singuliers, dans les techniques les plus disparates, à même la matière du réel, en y composant juste une idée pour la vivre autrement. Si leur réception change aussi, c’est qu’elle est engendrée précisément par cette exigence pragmatique de non style qui déborde le matériel artistique et la reconnaissance d’un auteur, pour nous les faire côtoyer, ni de trop près (empathie mimétique), ni de trop loin (réflexion intellectuelle), c’est-à-dire par sympathie constructiviste.

Nostalgies d’enfance

Alors on s’embarque avec le héros du roman, Silvestro Ferrauto, typographe linotypiste[[Conversation en Sicile (Gallimard,1948, L’imaginaire 1990) a été traduit, comme d’ailleurs tous les autres romans d’Elio Vittorini, par Michel Arnaud. Il nous semble que ces traductions, privilégiant l’intelligibilité et la clarté du sens des textes, dans une sorte de souci de détermination « historique » (Vittorini néo-réaliste, justement) en sacrifient trop leur charge tensorielle, par réduction et subordination de la ligne syntaxique à la staticité des rapports signifiant/signifié. Les mêmes qui, si souvent, sont bousculés dans la version originale, véritablement réinventés, comme effets en mouvement de la production d’une simple « ligne ».l raconte un hiver révolu, indéterminé, mais son acte de langage nous plonge tout de suite dans le présent vivant d’une narration où il baisse la tête, ne mange ni ne parle plus et feuillette le dictionnaire, seul livre qu’il est capable désormais de lire. Une impossibilité de parler, une impuissance à déclarer, il n’y a rien à dire, que de l’eau dans des souliers troués, des amis eux-mêmes silencieux, seulement des fureurs abstraites, non point héroïques ni vives (pour le genre humain perdu).

On dit non, on pense non, un quotidien sans issue ronge le corps, on ne vit que cela, le sens physique du temps qui s’écroule (« entretemps passaient les jours, les mois ») et une incessante mort anonyme annoncée dans les massacres des manchettes des journaux. C’est-à-dire, les redoutables puissances non dialectiques, inconscientes de ce qu’est aussi le contenu premier de l’étonnante ligne syntaxique de Vittorini, la répétition[[Cf. Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, 1968, « La répétition pour elle-même », les trois synthèses du temps, p. 125-153. Le travail de Gilles Deleuze est une source très importante dans l’élaboration de cet article. On utilisera certains de ses concepts créés notamment dans les livres suivants : Périclès et Verdi, la philosophie de François Chatelet, Minuit, 1988 ; L’image-temps, Cinéma 2, Minuit, 1985 ; « Bartleby, ou la formule », postface à Melville, Bartleby, Flammarion, 1989 ; (avec Félix Guattari), Mille plateaux, Minuit,1980 ; Qu’est-ce que la philosophie ?, Minuit, 1991.. Elle affecte une sorte d’ectoplasme lyrique qui dit Je tel un vide, un creux sans volonté organique, à force de vitesse, par parataxe, avec polysyndète, surcharge d’interponction, prolepse du verbe et du démonstratif, procédé adjectival ternaire, suppression d’article. On se dirait presque déjà parmi les voix personnages beckettiennes, la catatonie larvaire de leurs corps couchés, corps-troncs, corps-têtes, sourds et muets. Même dans l’errance. A bicyclette, légère et clandestine, pour Molloy, Moran, Mercier et Camier, puis dans un fauteuil, en surplace, pour Hann, paralysé et aveugle. Chez Vittorini ce sont les trains : il y a la drôle de lettre du père cheminot, il a quitté île et femme, sans regret ni honte vis-à-vis de personne, il conseille donc à Silvestro, déjà fuyard quinze ans auparavant, d’aller rendre visite à sa mère pour sa fête, au lieu de lui envoyer des vœux ; et il y a Silvestro qui va poster la lettre, étourdi semi-dépressif, et qui se retrouve à la gare dans un wagon de troisième classe, indifférent à partir ou ne pas partir. Il suit, il ne peut que suivre une sensation de nostalgie d’enfance, non pas son enfance ; et les années lointaines en Sicile, ce sont des rats, « sombres, informes jusqu’à quinze fois trois cent soixante cinq », non pas précisément des souvenirs. On atteint des intensités sensibles, il ne s’agit pas de figures, elles vont scander dans le voyage la pratique d’une sorte de mémoire transcendantale du passé, « fondement » temporel impersonnel, à la limite de l’oubli plus que du mythe d’un retour à une quelconque initiation originaire. En fait, Silvestro ne descend pas vers sa terre ancestrale comme vers la palingenèse d’une bénéfique entraille protectrice, il ne va pas non plus recharger les souvenirs à l’aide d’une mère retrouvée et d’un langage obscur à interpréter par métaphore. Pas tellement obscure, cette langue litanique de la répétition, réitère le vertige de la mémoire comme oubli, sans état d’âme ni psychologie, secouée par toutes les habitudes de l’extériorité – demi-sommeil, fatigue, faim d’un présent qui passe. Cet état chronique du temps, subi comme une nostalgie névralgique, à la fois dans le souvenir et dans « l’en plus de maintenant », à savoir dans une « quatrième dimension » non pulsée et flottante, on le sentira de plus en plus envahir l’autre Histoire tout au fil des pages : pour y libérer, loin de toute prétention téléologique de la raison, l’attraction inconnue, incertaine d’un agir différent, irréductible aux représentations de la conscience, à l’organicité de leurs réalisations physiques dans le quotidien.

Giuseppe Verdi

Comment Vittorini arrive à « tenir » un tel bloc d’espace-temps, il l’expliquait lui-même en rappelant le double choc qui le traversa en 1936 : d’un côté, les nouvelles des combats dans les montagnes espagnoles à la radio, l’appel « mas hombre tambour, mas hombre chant de coq, mas hombre pensée », et de l’autre, la Traviata entendue pour la première fois à la Scala. Il ressent là une puissance de vie qui ne trouverait un écho que dans la littérature américaine, certainement pas dans la rhétorique du roman européen qu’il considère malade, à l’exception près de Proust, Joyce et Kafka, les grands expérimentateurs solitaires hors de toute intellectualité réflexive sans élan et du psychologisme ambiant (où il avoue être tombé lui aussi avec L’œillet rouge, son premier roman). Et de même que Stendhal, Gogol, Pouchkine avaient fait évoluer le roman « sous le vent de la poésie », en composant comme un équivalent de la dramatique de la fusion des genres du Don Juan de Mozart, maintenant pour le romancier latin, il faudra arriver à attraper ce quelque chose que l’opéra verdien tient avec sa musique : « s’agissant d’une action, mettons, de départ ou même de fuite, nous ne voyons pas cette action démentie par le long chant de  » partons, partons  » d’un chœur de partants qui ne s’en vont jamais. Le langage de l’opéra verdien nous empêche de voir l’invraisemblance et nous amène à voir la rapidité du départ, sa précipitation, son drame ou sa comédie dans cette hésitation même ». On se détache dès lors de la réalité particulière, en annihilant les données de comparaison, et l’on rentre dans un monde possible, dans une réalité majeure, pour exprimer un maximum de dramatique, un maximum de comique, dans les plus petits drames, les moindres comiques du réel.

Dès lors, l’harmonie musicale, produisant l’action sub-représentative, réfléchit l’élément vocal mélodique dans un ensemble instrumental et orchestral qui met en scène la matérialité des corps et leurs interactions affectives – des attractions, des répulsions, les attentes dans les chutes et vice versa – non pas les sentiments psychologiques d’états d’âme individuels.

Aujourd’hui, nous soulignerions la valeur matérielle et relationnelle de l’opéra verdien, et comment « il ne nous donne ni le vécu ni le concept abstrait, mais l’acte d’une raison sensible », non pas universelle, qui instaure des rapports humains inédits dans une matière moléculaire sonore. L’opéra nous ferait donc percevoir esthétiquement le sens littéral de « matérialisme historique ». Si Vittorini construit son style sur ce modèle, c’est précisément en se réclamant d’un matérialisme orphelin de tout travail dialectique du négatif, avec les armes d’une tension rationnelle qui met en mouvement les figures redondantes par excès de lyrisme en les dépouillant. Il compose donc à même la matérialité sonore du langage, pour que puissent y surgir les affects des interactions de groupe irréductibles à la somme des psychologies individuelles qui le constituent. A sa manière il va ainsi greffer un autre ton dans la polyphonie de l’appel-limite, mas hombre…

Ethnie sudiste (la relation virtuelle)

Florence, puis Naples, la Calabre… et Silvestro dormant, se réveillant, à nouveau endormi, arrive une matinée sur le ferry-boat vers l’île, entassé avec les petits Siciliens affamés, apathiques, lointains comme lui : « Il n’y a pas de fromage comparable au nôtre » répète-t-il plusieurs fois en goûtant finalement quelque chose, mais sa litanie ne concerne personne, et la réplique arrive tard, comme une balle perdue, « vous êtes donc Sicilien, vous ? », tandis qu’une femme plaintive s’exclame « Messine ! », et le petit ami des oranges ressasse (« Un sicilien ne mange jamais le matin. Vous êtes Américain ? ») d’un ton si tendu et strident qu’il répond que « Oui », il est américain depuis quinze ans.

On vient d’engager une conversation, le roman n’en sortira plus. Mais celle-ci se dérobe tout de suite à la bonne volonté et à la logique de la reconnaissance propre aux dialogues comme échange d’idées ; elle montre par son absence de suite dans l’enchaînement, ses associations de phrases déjà faites, ses rappels décousus, qu’elle n’attend jamais personne pour s’engager ; la conversation aussi se répète, et par là dévoile le fond redoutable – habitudes, oubli, sentences d’une petite mort diffuse – de n’importe quel échange d’information entre un Je et un Tu prétendument sui-référentiels qui communiqueraient de la sorte. On le perçoit tout de suite, sa puissance est déjà dans et par son acte de parole interactif, qui propage, fait circuler l’onde d’une rumeur tantôt agréable, tantôt dissonante, toujours non personnologique, où les je et les tu trouvent des places isolées et mutantes, non contiguës et indépendantes même dans la proximité.

Ainsi, Vittorini et Cesare Pavese[[Cesare Pavese, La letteratura americana e aliri saggi, Einaudi, Torino, 1968 ; cf. aussi Le métier de vivre, Gallimard, 1958, tr. de M. Arnaud. transforment le roman italien sous le régime fasciste, attirés par le fil de ces répétitions « dissolues, jeunes et batailleuses » propres à la conversation sonore des auteurs qu’ils traduisent – Faulkner, Dos Passos, Saroyan, Hemingway. Car ce sont justement ces derniers qui, dans leurs livres comme dans leurs scénarios, ont rechargé le terme du défi de l’activité des métropoles américaines. En faisant ressortir la conversation du salon mondain (du côté de chez James et chez Proust), en la jetant définitivement dans la prolifération des rues, ils retrouvaient les personnages de l’étranger, de l’aventurier, du passant, du migrant dont la sociologie interactionniste de l’école de Chicago (Parck et Wirth à la suite de Georg Simmel) avait fait les nouveaux héros anonymes du commerce urbain. Ceux-ci témoignaient un plaisir d’association pour elle-même, des rapports de proximité tout en restant distants, mobiles, en transit, qui déterminaient les intérêts provisoires de chacun, suivant les bifurcations imprévisibles des interactions ordinaires[[Sur le rapport entre la conversation et les phénomènes d’écologie urbaine Parck, Wirth et aut., L’école de Chicago, Aubier,1979 ; sur la différenciation entre la forme pure de la sociabilité (dont la conversation est un symptôme) et la société, cf. G. Simmel, « Sociologie de la sociabilité » in Urbi III, 1980. Ces travaux sont repris, aujourd’hui, par la sociologie interactionniste de John Gumperz, Engager la conversation, Minuit, 1989, et l’ethnographie de la communication d’Erwin Goffman, Façons de parler, Minuit, 1981), Les cadres de l’expérience, Minuit, 1991.. Dans le travail, le commerce et le fracas métropolitain, on sentait foisonner des attitudes singulières, des postures de corps et des positions de mots en déséquilibre permanent, irréductibles à tout idéalisme de la communication avec ses places et fonctions préétablies, à interpréter par introspection : l’idée pragmatique de la démocratie américaine y passait avec son grain de folie, les dangereuses rumeurs qui courent la ville…

Vittorini le sait, lui qui ne cesse de se heurter à l’acceptation d’une société provinciale disposée aux seuls idylles de la nature, et qui trouve dans la fièvre anonyme, laborieuse de New York, son désir de « grand air » pour les villes du monde (Pavese remarquera que Conversation en Sicile, n’était que le dernier chapitre, la conclusion des commentaires de l’Histoire brève de la littérature américaine, éditée par Vittorini juste avant) ; il refuse donc de faire dialoguer ses noirs siciliens hébétés dans le lent et fataliste dialecte sicilien (même pas dans le sens de la transfiguration chorale des pêcheurs de Verga), tout en rompant à la fois avec la langue élevée de la prose d’art de la revue « solariana » ; il centrifuge celle-ci dans les paroles quotidiennes et y dégage la cadence, le rythme des lignes relationnelles qui stylisent le mot archaïque pour l’emporter dans une direction inédite. S’il y a, alors, une inspiration « italienne » dans cette langue, on la trouverait plutôt du côté de chez Svevo, qui charriait son bilinguisme comme moyen pour rendre « dans une seule énorme difficulté » la vérité nouvelle ressentie dans les profondeurs de l’être, du côté de l’influence elliottienne de Montale, le devenir pierre et rocher d’une parole au milieu de la désolation ; de l’un à l’autre, un continuum sémiotique ardu ouvre l’écriture et fait le dehors matériel d’une vie non organique intense ; Vittorini reprend cela pour son compte, dans sa composition expressive qui pose la question en devenir d’une « démocratie directe », ou le dehors de la sociabilité (dirait Simmel). Une projection indiscernable entre les petits vendeurs d’orange de Messine et les nouveaux migrants des villes USA.

Et la conversation en Sicile monte… On l’entend dans le train, pour le meilleur et pour le pire, la résignation des ouvriers et des journaliers, le soupçon paranoïaque des deux carabiniers Moustachu et Sans Moustache, surtout le monologue dur du Grand Lombard sur le sens nouveau d’autres devoirs à accomplir, (« pas seulement ne pas voler, ne pas tuer, ne pas être un bon citoyen ») ; il ne demande pas de persuader ni de convaincre, il cherche, si bien que ces propos, bien compris, mal compris, sont évidemment ramenés par les « hi » amusés d’un petit vieux-« brindille sèche » au bruit de fond de la voie ferrée. Et c’est encore la conversation qui rythme le quotidien des retrouvailles avec la mère Concezione, affairée comme si de rien n’était à nettoyer des harengs, et ainsi « deux fois réelle », entre la foulée intermittente des souvenirs et l’humour ordinaire du présent, qui se remodèlent réciproquement dans la suite des répliques. Sur le fil de ces interactions on se promène par les taudis de misère et de malaria, tout le long de la tournée de piqûres de Concezione, jusqu’à ce que la rumeur de la vie du village nous laisse entendre la colère du rémouleur Calogero, la douleur d’Ezechiele, la demande d’eau vive de Porfirio, tous les trois insurgés contre les souffrances du monde, tous les trois terminant leur conciliabule par une colossale beuverie à la lumière d’acétylène dans la taverne du gnome Colombe. Et quand les chansons des hommes tristes rebondissent dans un « Vive » polyphonique ivrogne qui engloutit toutes les voix dans le partage humanitaire du genre humain offensé, l’on se dirait dans l’euphorie sarcastique de la fugue du Falstaff verdien, « tout dans le monde n’est que farce, tutti gabbati ! ». De la sorte Vittorini réussit en même temps à sauver artistiquement la sonorité asignifiante de l’âme conversationnelle et à en dénoncer sa conversion thématique en discussion d’opinions aux tons populistes complaisants qui réduit le fond commun présupposé dans un consensus déclaré. Là où la rhétorique de bien-faire les figures pointe; et celles-ci ligotent toujours les hommes, même quand elles « voudraient » les sauver, inséparables des forces réactives de leur signifiance à reconnaître, toujours liée aux signifiés dominants, de leur subjectivité à communiquer, toujours en prise sur un ordre établi d’assujettissement (même s’il était engendré dans le cœur profond de la Sicile persécutée).

Au début Silvestro est muet dans son non-espoir, on le retrouve ivre et ça ne va pas mieux pour le réveil de sa conscience. Pourtant cela n’a pas d’importance, car c’est bien dans un devenir sans « Moi » qu’il se trouve emporté par le mouvement de la conversation avec ses formes de la compagnie, de la rencontre, de la ballade. C’est-à-dire ces zones de sociabilité pure, à percevoir musicalement, suivant une interaction irréductible à ses conditions de possibilité, ses structures, ses situations et ses places sociales.

« Elle ne pensait pas Je suis, elle pensait Je fais » avait écrit Vittorini dans la nouvelle féerique d’Erica, en esquissant par cette transitivité, sa formule préférée « Je suis dans un autre » : s’agit-il d’un simple acte de parole autoréflexif, Vittorini-sujet d’énonciation, relatant le temps révolu du voyage de Silvestro-sujet d’énoncé, avec toutes les zones d’indiscernabilité réciproque, pour le plaisir des analyses textuelles ? Sans doute, mais on est confronté davantage à une formule constructiviste qui prolonge la fêlure de la conscience rimbaldienne, « Je est un autre », au sens où le je et l’autre pourront exister seulement comme inclusion prédicative, acte d’un passage, rapport ; si bien que leur relation en mouvement prime l’impossible double intérieur et l’extériorise, pour le rendre irréductible aux sujets (Vittorini, Silvestro…) qui le composent, transformés eux-mêmes en de simples positions.

Certes, cette sensibilité à la relation, ou matérialisme empiriste en lutte soit contre l’empirisme vulgaire, naturaliste, soit contre l’interprétation idéaliste du réel, toujours nominaliste, ne peut naître que dans des conditions historiques d’urgence (1936-1945), pour faire voir à travers l’humour noir du genre humain perdu l’impossibilité de continuer à vivre sous cette domination-là ; toutefois, il ne s’agit que de conditions, qui dégagent sous le signe de la relation problématique, le néo-réalisme comme tendance, indépendamment des lieux communs sociologiques (responsabilité publique, découverte du milieu populaire) et des difficultés de délimitation, des impasses, surtout pour le roman comme genre.

Une nouvelle « néo-réaliste » (cinéma)

De la littérature au cinéma, on pense à une autre conversation en Sicile, celle du premier épisode de Paisà.

Après le débarquement allié, l’élément historique au quotidien se dévoile dans la confusion des langues – l’italien, le dialecte sicilien, l’américain échangé par allemand – sur la place d’un village, qui introduit le fond sonore de tout le film ; quand ensuite, dans le château fort, la nuit, la jeune fille-guide reste seule avec le soldat américain, un très long plan-séquence fait sentir la matière des interactions entre les deux : Joy parle et parle, demande à Carmela si elle est fasciste, la touche, l’entraîne à se dérober furieuse, par répulsion ; Joy dit « home », et Carmela réticente, réplique « come » (comment), tandis que dehors une étoile filante tombe, il faut vite faire un vœu, mais Carmela comprend toujours autre chose. Elle sourit pourtant à l’attraction de ces mots-sons pressants. Il lui montre une photo avec sa sœur, il raconte de chez lui d’une voix de plus en plus atone venant d’un no man’s land, et pour bien lui faire comprendre ce qu’est une sœur, il allume le briquet et reçoit en réplique un « sorella » émerveillé. On atteint le point problématique qui seul intéresse Rossellini : ce qui s’est passé entre les deux pour en arriver à cet affect irradiant, cette concentration extrême sans plus de rapports avec l’histoire vécue de gens dans la guerre, les rôles d’allié-nouveau conquérant et d’occupée rusée. Quand l’interaction arrive à se dépouiller de ses lois attractives, répulsives et vaut en elle-même par son étrange autonomie pure. On le saisit d’autant plus qu’un coup de feu retentit et Joy s’écroule, l’action se précipite, ce qui va se passer devient elliptique, inorganisé, même le corps écrasé sur les rochers de Carmela (découverte par les Allemands, elle a tiré sur eux – les Américains dehors ont entendu les coups de fusils, ils sont revenus… – en voyant leur camarade, est-ce qu’ils pensent qu’elle l’a trahi ?).

Filmer l’attente, c’était l’impératif de Rossellini, mais l’attente chez lui n’est pas du tout ce qui va se passer, et qu’il faudrait rendre d’après les lois d’une connexion logique tenant le spectateur haletant par le déroulement des faits ; l’attente rossellinienne est déjà un fait en elle même, « l’image-fait » disait André Bazin[[A. Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ?, Ed du Cerf, p. 250 et suiv. Les écrits rosselliniens sont réunis in R. Rossellini, Le cinéma révélé, Flammarion, 1984., en reprenant un certain langage phénoménologique dans l’esprit du temps que Rossellini le théoricien ne dédaignait d’ailleurs pas ; pourtant, cette image-fait comme attente irréductible à son déroulement, compose le secret d’un temps non chronologique, « sa part toujours inaccomplie », virtuelle, son problème vivant ou relation, et cela n’est jamais déjà donné dans une sorte d’expérience sauvage qu’on devrait faire lever comme sens des choses visibles ; cela, il faut le construire Rossellini le praticien dans son affaire de pensée – du mental immanent et vivant – bien plus que du vécu, même originaire, car celui-ci est toujours remis à un transcendant interprétant.

Reste toute la force des thèses de Bazin, notamment quand il définissait Paisà le premier film en tant que véritable recueil de nouvelles; il citait lui aussi les Américains – Hemingway, Dos Passos, et Faulkner – sans pourtant parler des adaptations de leurs livres, comme dans le cas de la plupart des films (qui récupéraient la nouveauté d’une syntaxe dans la représentation d’actions enchaînées suivant des schémas organiques forts, jugement moral compris) ; il soulignait plutôt un équivalent stylistique : les ellipses, la dispersion des situations faibles, difficilement reconnaissables.

En effet, les lacunes tissent dans Paisà, au-dessous de la chronologie de la « libération » américaine à travers l’Italie, les postures, les positions, la « syntaxe », d’un réseau de rencontres quelconques entre des soldats, des moines, des enfants, des femmes, des partisans, des pêcheurs, parlant, vivant, résistant ; et toutes ces relations convergent vers un point problématique, témoin de la persistance d’un secret qu’est-ce qu’il s’est passé pour en arriver au GI noir atterré par la pauvreté des sans-abris dans la grotte napolitaine, au cadavre qui coule sur le Po avec la pancarte « partisan » sur le dos… Alors l’image devient une « situation optique et sonore pure », au-delà des dimensions véridiques des enchaînements, pas du tout une dénonciation humaniste ou une réflexion sur la guerre, plutôt un acte de fabulation dégagé du document. La voix-off scande les étapes du film pour annoncer dans la dernière scène – « cela s’est passé l’hiver 44, quand vint le printemps, la guerre était finie » -, l’intolérable vrai de l’histoire qui sonne aussi puissamment faux, transformé déjà en acte de fabulation devant les résistants anonymes, les opprimés oubliés. Dans le cas qui nous occupe, entre Carmela et Joy, nous n’entendons que la matière brute, compliquée de leur parler ordinaire, nous ne voyons d’abord que des postures répulsives et attractives, puis l’acte de fabulation rossellinien nous révèle la scène dépouillée des résidus des présupposés implicites reliant les répliques des personnages à leurs formes subjectives. On en tire ce qu’on ne peut que voir, ce qu’on ne peut que dire dans toute conversation humaine, l’indicible-invisible inhumain ou surhumain, qui s’y recèle virtuellement, une lueur, une tendresse, et l’acte de parole entre les deux est basculé, est devenu fabulatif devant eux, les entraînant avec l’auteur et les spectateurs pour faire sentir l’intensité sonore « vide »… un désir qui ne serait plus qu’un avec l’acte de créer ?

Le problème sous-jacent, l’art de la rencontre « néo-réaliste », consiste bien en ceci : chercher à composer l’œuvre autour d’une idée mentale pour qu’une image quadridimensionnelle, photographie même de l’air qui passe, rende visible un plus de réalité immanente. Et il s’agit d’une charge singulière et collective à la fois, c’est-à-dire justement relationnelle, comme critique sensible du présent historique.

Il faudrait, à cet égard, au moins évoquer une autre ligne, la ligne d’ombre d’un néo-réalisme intérieur, de Pavese à Antonioni, un lointain intérieur pas du tout intimiste, qui suscite l’impensé comme question sur l’impossibilité pathologique d’un amour malade à partir de l’anatomie minutieuse des échecs et des malheurs des rencontres. Ce sera la question-voyance devant la vacuité malsaine de la bourgeoisie urbaine, la bonne société turinoise de Entre femmes seules et Les amies (mais aussi Le diable sur les collines et La nuit, ou L’aventure, car le passage de la sécheresse lyrique du roman au film opéré par le cinéaste, moins qu’une adaptation, révèle plutôt une approche esthétique originale, telle un « diagnostic clinique » du même problème ; et tandis que le style pavésien le traite par une conversation féminine pleine de renvois, d’implicites, de phrases faites et indécente, de tressaillements qui creuseront un « vide » – l’image indicible de Rosetta suicidée -, chez Antonioni, le parlé s’estompe, s’économise et le matériel conversationnel passe dans ses longs plans séquences qui disent « ce qui vient après » chaque réplique en tant que posture banale, en rendant ainsi la fabulation dans le constat sensible de l’invisible souffrance relationnelle des personnages).

Cinéma ou roman, de l’interaction matérielle à la fabulation, les techniques changent, non le lien commun de cette pragmatique de la composition esthétique qui s’en inspire et tend les différents matériaux vers leur dehors, un mental en quête de sa propre musique au quotidien.

Remarque pragmatique : axiomatique ou constructivisme

Combien Silvestro, perdu dans les montagnes siciliennes, en rentrant dans la conversation, en y devenant ivre, est le témoin-précurseur de cette démarche.

Il dévoile d’avance toutes les impasses propres au principe de coopération qui fonde aujourd’hui la logique analytique de la conversation. Des impasses dont une telle logique aura bien besoin pour enliser la pragmatique à l’intérieur des jeux linguistiques, avec leurs règles sur les conditions de vérité des énoncés, les conditions de réussite de l’énonciation[[Pour une approche analytique de « la pragmatique de la conversation » on renvoie notamment à Communications, n° 30, 1979, cf. surtout l’article de H. Paul Grice, « Logique et conversation », p. 57-72..

Silvestro réclame à sa mère, à propos du pauvre chinois vendeur de colliers, de cravates, toujours envoyé au diable, des réponses nouvelles et étranges, des tours de mots qui changent d’une manière ou d’une autre le cours de l’existence, mais il « sent » tout de suite que celles-ci n’arrivent pas, ne peuvent pas arriver, elles seraient préorientées par la volonté organique de sa conscience, désormais réduite à une simple façon de parler ; ce seraient des réponses au lieu tout simplement de devenir juste des idées pour autre chose, au-delà de la psychologie de la récognition qui les standardise.

Pour parler analytiquement, on serait au-delà des réalisations de l’intention illocutionnaire du locuteur au moyen de la reconnaissance par l’auditeur de cette intention.

Qu’on se rapporte aux maximes de Grice qui réactivent linguistiquement certains principes de l’anthropologie pragmatique kantienne. Elles tournent autour de l’idée que toute contribution conversationnelle doit correspondre à ce qui est exigé au stade atteint par celle-ci, par le but ou la direction acceptés de l’échange parlé dans lequel on s’engage, avec ces quatre règles associées : a) quantité : que votre contribution contienne autant d’information qu’il est requis mais pas plus ; b) qualité : que votre contribution soit véridique, n’affirmez donc pas ce que vous croyez être faux, n’affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuve ; c) pertinence : parlez à propos, en sorte que votre contribution se rapporte au sujet de la conversation ; d) manière: soyez clair, ni obscur, ni ambigu, mais concis et ordonné.

Cela s’appelle un échange d’information, à savoir une communication intersubjective, suivant une approche pragmatique qui ne considère plus le langage à partir d’une surcodification signifiante, mais continue néanmoins à le formaliser, cette fois comme une axiomatique immanente qui trouve précisément dans la conversation son meilleur domaine de réalisation.

En effet, le principe de coopération en cache toujours un autre encore, et celui-ci est coextensif à la parole ordinaire tout entière. On utilise la fréquence de l’information et la subjectivité de la communication pour répandre la redondance de vérité entre l’énoncé et l’acte, et faire de tout speech-act une transmission d’ordre. Il ne s’agit même plus de principe à vrai dire, c’est le critère immanent du fonctionnement de cette force rhétorique qu’est l’action de langage. Des sujets reconnaissent le vrai, le consensus circule, propage la bonne volonté de la parole, et la communication révèle sa nature pas du tout idéale : traiter la variabilité des interactions par leurs constantes (référentielles, conatives, etc.), les faire accepter, constituer dès lors l’opinion majoritaire.

Ce n’est pas de cette conversation là que demande Silvestro, lui dont la seule volonté têtue est désormais un affect qui, imperceptiblement, s’insinue comme potentiel du dialogue avec la mère, ne reconnaissant pas les étranges réponses, mais les rencontrant, avec la nécessité de les prolonger, de les consolider par la construction d’un autre agir.

La voix scellée

Ce potentiel, qui mine davantage les résidus encore organiques et représentatifs de la description de Vittorini, vus par un Je narrant ses interactions et leur échec, se déplie dans le grand dialogue nocturne parmi les lumières du cimetière, entre Silvestro et le fantôme du frère Liborio, mort soldat, et vaticinant du profond de la terre. On rentre dans un accent dostoïevskien, au moins dans le sens de Bachktine, qui soulignait comment son auteur avait repris certains « dialogues sur le dernier seuil », très répandus dans la littérature du Moyen-Age. Ils réunissaient le thème de la ménippée carnavalesque et les mystères du genre universel des ultimes questions et ils créaient ainsi des héros entre la vie et la mort, la raison et la folie qui n’étaient plus que des voix retentissantes vis-à-vis de la terre et du ciel[[Mikhail Bakhtine, La poétique de Dostoievski, Seuil, 1970, « Les particularités de composition et de genre ». p. 220 et suiv.. Chez Vittorini, la situation exceptionnelle produit une véritable situation d’indécidabilité entre les catégories du mode et de la voix : celles-ci font voir et les paysages font entendre, les montagnes de la Voie Lactée emplissent de jasmins à la fois les nuits d’enfance avec le père cheminot jouant Hamlet dans les gares, et le maintenant avec les morts et les tués qui surgissent des tombes et mettent en scène la mémoire du monde, les actions des rois, des opposants, Césars non écrits, Macbeth non écrits; là, parmi les disciples, les partisans, les soldats, Liborio enfant parle à une jeune fille et arrose un jardin, joue avec son frère en culottes courtes… Alors gronde la solitude de la terre, brasse la mémoire historique et privée-existentielle dans un ferment polytonal qui défie les mythes, la patrie et l’héroïsme du sacrifice, « chaque parole imprimée, chaque parole prononcée, chaque millimètre de bronze élevé ». Non seulement le sujet d’énonciation fait partie du sujet d’énoncé, mais l’un dans l’autre, (Vittorini-Silvestro), sont tellement rentrés dans cette quatrième dimension optique et sonore pure, au-delà du souvenir et de l’ici-maintenant, que tous les deux dépendent d’un tout autre sujet d’énonciation, « je » collectif, Shakespeare du monde, tragique et bouffon à la fois. C’est l’affabulation de l’étrange cortège derrière Silvestro – des charretiers et des chiens, le Chinois et le Grand Lombard, le petit ami des oranges,le rémouleur Calogero, des femmes de Sicile, Ezechiele et Porfirio,- qui rassemble les gens du voyage dans le discours indirect libre comme acte de parole du peuple sicilien ; non qu’il y ait de quoi être fier, car la noblesse de ce peuple ne cesse de se superposer à son abjection au pied du monument aux morts où tous seraient prêts à célébrer l’horrible cliché de la grande femme nue en bronze. Alors la voix de Liborio jaillit en Silvestro, une voix obscure en basse sonore « Ehm ! Ehm ! Ehm ! » : Moustachu et Sans Moustache peuvent s’acharner une dernière fois à interpréter ; le mot est scellé, il frôle matériellement le silence devant l’existence offensée et résonne à la limite commune des actes de parole autoréflexifs ou interactifs. C’était ainsi depuis le début, car toutes les conversations entre les gens ou dans une seule et même personne, déjà se laissaient bien parcourir par un tel implicite qui n’en est pas un, le « secret du problème » égal au silence, à travers les composantes du récit, par intensification syntaxique.

On le saisit jusqu’au niveau de la structure constitutive de la narration, la forme onomastique des personnages et des villages, des villes aussi, Siracusa, Spaccaforno, Modica, Genesi, Donnafugata, Vittoria, Girgenti… La musique de la répétition les extrait de leur Signifiance en tant qu’unification substantielle et représentative de l’énonciation, comme de leur subjectivité significative en tant qu’individuation par figures, si bien que « Sicile ou Perse et Venezuela ce serait la même chose », car le nom de ces villes et de leurs hommes répétés tantôt dans le présent du voyage et de son habitude, tantôt dans le passé d’une mémoire subie comme enfance de l’oubli, assume toute sa finitude dans l’utopie des villes métropolitaines à bâtir, où les personnages et les paysages urbains se connectent, indiscernables, grâce au contrepoint syntaxique pour ne plus ressembler qu’à des mélodies prises dans des rythmes. Le « retour à la mère » aussi, dans sa tendresse hors conscience, est d’abord et surtout un nom propre, mère Concezione, puis Mère-melon, Mère-reine, Mère-abeille, Mère-vache, Mère-oiseau (« des gémissements, des sifflotements, parfois une roulade – il importait seulement qu’elle chantait, elle devenait oiseau, la mère-oiseau de l’air et, dans ses oeufs, la mère-oiseau de la lumière… ») ; et des noms propres deviennent de même le « fifre » et le « cerf volant », les souliers troués et l’eau vive, les Nuits des hommes nus dans le Vin, l’Ermite et le Chinois.

On a voulu y lire des symboles ; peut-être, si on leur donne la valeur qu’invoquait l’un des inspirateurs de Vittorini, D.H. Lawrence : une intense pensée des flux, un processus d’action et de décision sub-représentative, toujours au milieu, sans origine, finalité ou interprétation possible, précisément là où les relations prennent leur vitesse pour devenir un vecteur vers le cosmos, le problème vivant[[D.H. Lawrence, Apocalypse, Balland, 1978, (préface de Fanny et Gilles Deleuze). C’est Vittorini le traducteur italien du Serpent à plumes.. C’est que le mot scellé, ehm !, ehm !, ehm !, évide la tension syntaxique des résidus didascaliques et sauve la puissance collective du langage (on parle), redoutable par ses désirs, ses mutations de « masse », en l’arrachant à la dimension des actes de parole en tant qu’ordres. L’acte de parole s’est dérobé à la forme de la reconnaissance qui enlise sa force active dans celle rhétorique de la domination ; il n’est plus qu’une formule dans sa tentative-limite de trouver une issue au devenir intense du langage, en le faisant taire, il le sauve pour que dans son dehors, il insiste.

La conversation en Sicile finit comme elle avait commencé, à la cuisine. Silvestro dit « Je pars », Concezione demande sans états d’âme s’il reste pour dîner, et un acte de fabulation qui ne cesse de dégager la relation, introduit entre les deux une troisième silhouette : elle donne au réel le plus que le dernier seuil du roman a su créer. Vittorini construit par là sa nouvelle image de cinéma néo-réaliste, elliptique, en hiatus, entre plusieurs plans « mentaux » : un homme pleure ou dort de dos, tes pieds dans une cuvette, les cheveux blancs, très vieux, la tête basse ; il est un peu idiot comme Silvestro au début, bien qu’avec une autre fatigue, celle des voyages et voyages accomplis, avoir fait le mouvement par une force obstinée de continuer, il s’agit peut-être du grand-père, ou du père de retour, ou bien du passant aimé autrefois par Concezione, le passant-arpenteur, à travers les terres siciliennes, jamais plus revenu après une grève dans les soufrières…

L’un et l’autre se taisent et le Grand Lombard insiste en eux, le seul qui avait saisi dans le mot scellé, la tension pour le nouveau devenir d’une « conscience » fraîche… Et le Grand Lombard (« un Sicilien, sans doute un Lombard ou un Normand de Nicosia, de haute taille et les yeux bleus, pas jeune, la cinquantaine, parlant le dialecte avec ses u lombards, de ces localités lombardes du Val Demone, Nicosia ot Aidone ») reste le nom propre multiple, distributeur de la géographie du roman. Il étire son dialecte vers la psalmodie du « Ehm » au seuil du silence, mémorable personnage par énergie et puissance, catalyseur d’une résistance à consolider grâce à la grandeur même de l’angoisse de Macbeth, de la folie d’Othello et de la bouffonnerie généreuse de Falstaff, c’est-à-dire l’inspiration shakespearienne de Verdi, ou ce en quoi le roman est encore pieux.

Ceci ce n’est pas une < < conversation sacrée »

Est-ce pour cela que Italo Calvino dans de belles pages sur l'utopie rationnelle de Vittorini[[Italo Calvino, « Progettazione e letteratura » in Menabo'10 1967 ; « Viaggio, dialogo, utopia », in Il ponte, 1973. Michel Serres dans son livre Esthétiques. Sur Carpaccio, Hermann, 1975, dédie une intéressante étude à la « Conversation sacrée » du Musée de Caen. trouve le modèle de sa conversation dans l'approche picturale et visuelle des conversations sacrées des tableaux de la renaissance vénitienne ? Là aussi, chez Bellini et surtout Carpaccio, la limite du silence est peinte à travers une litanie répétitive de plans - sur le fond, Venise et ses ponts, le commerce laborieux et marchand, comme grand englobant, le pont de Saint Jérôme-l'ermite, au devant, la table de l'agapé avec les bienheureux, et dans le bras de Marie, contemplative, l'enfant Jésus appelant par le geste le petit Jean-Baptiste, au milieu des autres transversales de connexion. Tout un mouvement immanent s'insinue dans la conciliation anthropocentrique de l'humain et du divin avec la ville étalée, jusqu'à l'harmonieux chiffre universel de la mère et de l'enfant : les anachorètes, les ermites se confondent idéalement aux vénitiens quelconques, ils traversent les ponts, sillonnent, construisent des espaces de rencontres quotidiens qui s'échappent de l'espace universel et allégorique, invariant du sacré, la célébration du Verbe engendré. En ce sens, la litanie répétitive de Vittorini est la ballade, le mouvement immanent de la rencontre, car cette pauvre femme-mère qu'est Conception, « pleine de temps, d'humain genre passé, enfance et autre, des hommes et des fils, pas du tout de l'histoire », ne contemple plus Liborio mort légionnaire en Espagne, simplement elle en fait sentir la tendresse de rage, « ehm » « ehm », la texture de la voix pour qu'une décision de conduite jusqu'alors impensée surgisse, non pas pour une quelconque célébration de l'incommunicable silence avant toute conversation.

« Matter of fact », écrira Vittorini dans les notes de son essai Les Deux tensions (édition posthume), infra-représentatif, jamais déjà là, toujours à construire. Ce serait donc plutôt à la manière de Cézanne, l'expérimentateur des densités et forces physiques, matériellement impensées, et invisibles : « le verre de Cézanne... sa tension qui ne procure rien d'autre encore que de la tension ». Et d'ailleurs, il se peut que déjà la peinture vénitienne savait rendre cette matière, par composition de lignes transversales d'avenir, autonomie de la couleur, indépendamment du code byzantin signifiant et de son récit religieux (les figures et postures statiques de la narration). Elle devient maintenant la scène sonore de l'œuvre que néanmoins Vittorini rendra visible avec son propre matériel de composition ayant le mélodrame seul comme modèle. A partir des forces enfouies dans la matière brute du parler ordinaire : la parole se lève des villes, elle se consolide par d'autres ponts, d'autres « figures », Jérôme l'ermite devient le Grand Lombard de passage, et l'Etranger, le Migrant, l'Exclu, autant de personnages de rencontre comme possibilité, inspiration même de rapports humains inédits, en contretemps de toute rhétorique de la communication intersubjective, ou de sa mise en abîme.

Cette conversation « matérielle » que guette Vittorini dans sa recherche de l'écrivain-Cézanne, hors des plaisirs de la communion, de l'exaltation et de la distension, cette conversation-question est la construction modelante, productrice d'un sens « inter-sensoriel », « inter-intellectuel » et « inter-perceptif », qui fait inévitablement écrouler les résidus du discours autoritaire et despotique de la fonction-auteur, les dangers de naturalisme humaniste de la narration.

Syntaxe

Vittorini n'écrira plus d'œuvres achevées, à l'exception de Uomini e no[[Vittorini lui-même critique dans son Journal en public le mauvais choix du titre pour la traduction française (Les hommes et les autres) qui risque une interprétation humaniste manichéenne. Il insiste sur le caractère inclusif, problématisant et non oppositif, de l'inhumain dans l'humain : Des hommes et non., le roman de la lutte partisane dans l'hiver 44 à Milan. Déjà dans celui-ci, (très marqué par la lutte de la contingence historique telle qu'elle risque de se figer dans les avatars d'une morale de l'engagement, d'ailleurs ressentie même dans le phrasé dialogique, trop près des modules narratifs américains), les pages les plus fortes se détachent du livret, comme ses préceptes romanesques, concernant la charge informative, la tension objectiviste et la nouveauté formelle, finissent par se décomposer : la charge, la tension et la nouveauté entraînent forme, information et objet dans une vie matérielle et relationnelle non référentielle, en-deçà du volontarisme du message, au-delà du Moi et du Toi des mimésis humanistes, suivant un impératif catégorique à l'infinitif, pour des voix devenues atones : « Tu avais à attendre ? », « Il ne s'agissait que d'attendre. N'était-il pas simple que j'attende ? », « C'était simple », « C'était très simple. De même l'était résister... », « Il n'y a rien d'autre à faire », « Et il te suffit à toi, qu'il n'y ait rien d'autre pour continuer ? Tu peux continuer ? », « Je peux continuer ». « Continuer même toujours et toujours résister ? ».

Et si les personnages rythmiques vittoriniens les plus réussis sont souvent des vieux ou des vieillards comme le Grand Lombard - ainsi l'étonnante « Garibaldienne » de retour à son immuable pays archaïque, dans la chorale nocturne au tempo d'un opéra « buffa » pour voix malveillantes aux balcons... -, c'est que tous agissent leur corps et leur parole par cette sorte de force matérielle persévérante qui fait le mouvement - des catalyseurs de lente énergie extérieure, des individualités comme relation à venir.

Même et surtout le grand père monumental du Simplon fait le clin d'œil au Fréjus, qui autrefois bâtit des ponts, des chemins de fer et des tunnels, peut-être aussi le Colisée, la Muraille de Chine, les Pyramides, et maintenant, à peine supporté dans la famille démunie de la fille à la périphérie de Milan, se tait, n'écoutant que les récits de son ami terrassier sur les éléphants, leur humeur tenace, patiente... Le peuple stoïcien des éléphants, à la rencontre d'un mourir content, en retrait, dans leurs mystérieux cimetières. Jusqu'au beau matin que grand-père, en recommençant à causer d'un sombre fracas de pierres dans la gorge, est éléphant, dans le parc de Lambrate, au dehors, en s'éloignant lentement, en saluant avec la canne : « Ici, ce n'est pas l'Afrique ; on est au milieu des arbres, mais on entend tout autour, des tramways ; on arrive au bord d'un étang, mais aussi, à des fontaines de bronze ; on arrache une branche de genêt, mais on donne un coup de pied dans une boite en fer blanc où il y eut des sardines ; et l'on grimpe des pentes de sable, des dunes, d'où l'on entrevoit, lointains et pourtant proches, des pinacles de fer. Court ici à travers le fil du téléphone, chargé de conversations, et si l'on prête l'oreille, peut-être que l'on entend un écureuil, l'on entend un lièvre, mais on entendra plus souvent des voix qui appellent d'un numéro 267.896 " qui est à l'appareil ? ", se demandent les hommes ici, à travers. Ils s'appellent l'un l'autre, l'un frappe à l'autre et d'ici, c'est aussi cela que l'on entend, ou, aussi, on entend siffler brusquement le train, le cri de mille de mes semblables qui passent en train et à la fois de moi-même qui sais leur passage par un bois dans un train. Pourtant, c'est ici que je cherche quel pourrait être le sens de ces temps où l'on serait vraiment des éléphants. Non point, donc, de la façon dont peut l'avoir été grand-père ? Non point de la façon dont peut l'être grand-père ?... je m'enfonce dans les feuilles et la rosée, je m'imprègne de rosée, je m'imprègne de feuilles, je marche et j'en viens à penser que ce pourrait être merveilleux, des baies rouges de plantes piquent le vert même sous mes pieds, de rouges corails, et de l'herbe tout autour d'autres herbes bondit, gicle, saute, dans un mouvement en éventail qui est une crépitante transmutation d'herbe en grillons et de grillons en herbe, de grillons en rosée, de grillons en feuilles. Mais j'en viens aussi à penser que c'est précisément ici, non ailleurs, non en Afrique, non dans des forêts vierges, que ce serait merveilleux, pour ce qui, ici, est ville (la voie ensevelie sous les orties) et qui est une joue appuyée à la ville, non pas seulement une joue appuyée aux plantes ; si bien que je voudrais que survienne dans des bois comme ici, à Milan, à Paris, c'est-à-dire après la ville, non pas avant, un temps où l'on serait des hommes-éléphants, sereins à l'égal des éléphants, mais libres et non pas de quelqu'un, non pas d'un sérail, même au prix d'être lourds comme les éléphants le sont, trapus, balourds, fumant des cigares comme eux, s'ils fumaient, et non plus des danseurs gracieux, des prestidigitateurs comme nous le sommes[[E. Vittorini, Le Simplon fait un clin d'œil au Fréjus, Gallimard, 1950, ch. III; traduction modifiée.. »

L'écrivain-Cézanne, selon Vittorini ? Faire davantage le mouvement, avec le matériau intense d'une syntaxe-sensation qui compose sa propre référence, la géographie d'un peuple qui manque encore dans la variation conversationnelle des voix de tout corps, une fois ayant déjoué les résidus anthropocentriques, (ce qu'on appelle par habitude herbe et grillon, voyageurs et cheminées des villes futures).

Alors, le vieillard éléphant se prolonge dans des Erica nouvelles, c'est Rea Silva, la légère ambulante des Villes du monde qui sillonne une Sicile perçue stratigraphiquement, le lieu de passage d'une géologie cosmique, remémorante dans les foules anonymes du passé - Bible, Hérodote ou Mille et une nuits - les civilisations urbaines à venir ; ou il s'agit de l'étudiante en mobylette des pages inédites, être de fuite parmi un entrelacement d'allusions, de chuchotements de la jeunesse métropolitaine: comme si la lenteur sage du mouvement à la limite de la conversation, ne cessait de passer dans sa vitesse hors parole, quand elle se dérobe aux clichés du consensus et devient une idée qui pointe déjà au dehors. Précisément là où dureté et tendresse font le double devenir de la jeune fille et du vieux.

« Industrie » et didactique de l'expérimentation

Tout cela, qu'on ne le croie pas sentimental ou émotif, Vittorini le cherche de plus en plus du côté « conjectural » d'un processus de connaissance (« libération », dit-il). Le pragmaticien constructiviste se dit toujours réaliste et il appelle ses héros des personnages de fonction. Pour nous, au sens où les procédés mathématico-scientifiques, loin de renvoyer à des données formées, composent par leurs fonctions créatrices du vivant en pleine transformation, tout un matter of fact technologique qui affecte avec ses accélérations, les interactions homme-machine. « ... Le monde industriel, c'est encore un monde que nous ne possédons pas et qui nous possède exactement autant que le monde naturel. Il doit donc subir une transformation ultérieure qui le prive du pouvoir de nous déterminer. Or une littérature qui serait pleinement à la hauteur de la situation contiendrait l'exigence de ce passage ultérieur... l'écrivain sera au niveau de l'industrie seulement dans la mesure où son regard se sera pénétré de cette exigence[[E. Vittorini, Il Menabo, n° 4, 1960, p.19-20.. » A partir, donc, du constat de l'abolition de la différence entre industrie et nature, et contre les idéologies de la vieille conscience, notamment celle sacrale, humaniste de la rhétorique italienne, Vittorini se jette dans l'élaboration d'une pensée in progress qui oscillera toujours entre l'illusion positiviste d'une science comme « nouvelle totalité » et les instances d'un marxisme critique de sa réification inhérente. Compte ici la pratique d'une création artistique en tension vers un plus de connaissance non calculée à l'avance, qui se rapporte aux fonctions matérielles nouvelles de la pensée scientifique, afin qu'elles inspirent ses propres compositions, les purifiant de ses émotions rassurantes. Dès lors l'approche artistique de Vittorini, (de Rossellini aussi, comme d'une manière justement cérébrale de Antonioni), va essayer de brancher sur nos connaissances renouvelées, une sorte de sensation vitale et non subjective de passion pour la réalité plus forte du réel, qui suggère déjà par son hyperfonction (constructivisme) une politique de résistance : par le fait même de demander des voix physiques, soient-elles atones ou aphasiques, au moins affranchies de vieilles croyances, archaïsmes moraux ou élans populistes...

C'est pourquoi Vittorini et Rossellini notamment, tout en étant fascinés en ce qui concerne le roman, par « l'école du regard », sa dénonciation des vieux registres « sentimentaux » et l'affinement technique d'un percept qui fusionne dans la connaissance matérielle des formes, s'en détournent comme s'ils y pressentaient le danger d'un reste de néo-naturalisme, un arrêt du mouvement non plus de l'homme mais de l'imaginaire-fantasme (cf. la critique faite à de Robbe Grillet dans Les deux tensions). Et tandis que Vittorini plonge dans son travail obscur et sans aboutissement sur l'interaction sonore, Rossellini, lui, demandant un peu moins de complaisance et de cruauté, renonce au cinéma, et se lance dans son idée (humble et folle à la fois) de films pour la télévision. Réapprendre à nous tous, étourdis par les horreurs du siècle et les conquêtes technologiques, l'alphabet et le langage, suivant une didactique qui réactive le terme d'information et retrace le progrès des connaissances humaines, tel est le projet de Rossellini. Dès lors il oppose une didactique de la question à la pédagogie d'une vérité toute faite qui se propagerait dans le consensus de l'information-cliché. Ainsi « recharge »-t-il, de fait, l'anonymat et le silence de Vittorini (il était touché par la « tendresse » de son questionnement) en nous indiquant la voie du traitement créateur propre à toute forte tentative de « réalisme constructiviste ». De L'Age du fer aux Actes des Apôtres, au Blaise Pascal, à La prise de pouvoir de Louis XIV, l'esprit du progrès humain, tragique et pourtant saisi comme pensée en devenir plutôt que comme histoire, est mis en scène suivant une succession de tableau de conversation-« réunion » entre Paul et les apôtres, répliques serrées entre Louis XIV et Colbert... Ce sont des conversations irréductibles à de simples débats d'idées, où « les acteurs toujours un peu décollés d'eux mêmes, permettent aux voix et aux arguments qui les modulent d'être plus physiques »[[Ce sont des mots qu'on emprunte à la belle analyse de Raymond Bellour, « Le cinéma, au-delà », in Rossellini Cahier du Cinéma, 1990, p. 82-88. à l'intérieur de la succession de plans lumineux et de plans d'ombre. Ceux-ci, faisant voir la dramatisation progressive, par sautes, par raccourcis des affinités profondes qui rendent productives les interactions, permettent à l'idée nouvelle de surgir, imprévisible émergence non pas en dehors de la conversation, mais de son propre dehors-force... Ainsi cette incarnation du processus de connaissance, l'impensé vivant caché derrière le quotidien socialement et historiquement donné, que Rossellini voulait nous raconter en « simple didacte », passe dans la sensation suscitée. Il se fait acte artistique de fabulation comme mémoire du monde, acte de perpétuer la vie, en repensant même les fonctions scientifiques par son propre moyen : une conversation fabulée. (On sait d'ailleurs comment ce travail rossellinien a été une importante source d'inspiration pour la didactique de l'image de Godard).

On la dira « acte de légende », acte toujours renouvelé de la lutte des hommes comme oeuvres d'art, à condition de comprendre « comme » non pas à la manière d'une métaphore mais d'une tension limite, faite d'impasses, d'incompréhensions, de déterminismes fâcheux entre les oeuvres et la résistance des hommes.

Une telle logique secrète est la relation à contre-temps du consensus de l'époque, son impensé vivant qui détermine ce qu'on appelle des conduites du dehors - esquisses de plans, tentatives processuelles peu soucieuses de finalité et de compétences disciplinaires, exposition dangereuses au flou de l'indéterminé - dans les passages indiscernables de l'oeuvre à la vie, où l'on apprend à se défaire sans douleur de soi-même et devenir justement une relation.

C'est tout au moins notre idée de Vittorini le sicilien autodidacte, suivant les étapes de sa conduite. D'abord militant, puis opérateur culturel dans la reconstruction d'après guerre (la revue Il politecnico), et découvreur de jeunes talents chez Einaudi (quand l'idée d'une maison d'édition laboratoire n'était pas encore étouffée par les techniques de marché), ensuite essayiste social (libertaire plutôt que libéral) dans les bouleversements « du miracle économique » (Il menabo') : autonomie culturelle dans l'engagement, politique dans la science, recherche individuelle dans le travail d'équipe... Et toutes les fois que sa reconnaissance publique fige le problème des postures sociales du dehors dans la solution de simples figures d'activisme (soit-il généreux), il y a retrait, rebondissement sur l'écriture, et apprentissage des nouveaux langages avec « leurs rapports inédits signifiant/signifié » (cf. ses exercices d'épistémologie, d'anthropologie et de linguistique dans Les deux tensions)... afin que l'acte d'une ligne syntaxique les fasse fuir loin du danger d'assimilation de la part du nouvel ordre social. Contre celui-ci (non plus la Sicile offensée, Milan 1966 et pourtant...) on rôde encore autour d'une variation consersationnelle, et dans cette variation là, on travaille et on attend, à savoir, on fait tout ce qu'on peut afin de « précipiter » une posture du dehors, « opéra » pour le monde.

« So you want to write a fugue ? »

Dès lors, on parlerait d’un tournant post-verdien qui prolongerait la virtualité de l’accent de Vittorini, sa rythmique imprégnée des géodésiques italiennes (« un plateau de terres rouges, arides par grandes extensions, sans arbres, brûlé par les vents, par le souffle du soleil et du sel, haut de terres rouges, coupoles et tours, à travers le désert des hommes voyageurs »).

Sans doute, sur la ligne de la mutation des seuils perceptifs, à l’interférence des différentes pratiques (le gai savoir veut l’incompétence laborieuse), on trouverait la nouvelle polytonalité déjà du côté de l’écholalie d’Arnaud. Puis on retrouverait, pêle-mêle, la subconversation amoureuse de Nathalie Sarraute, les modulations de Beckett, Bob Wilson ou Carmelo Bene, la voyance sonore dans la nouvelle image de Godard, Rivette, Rohmer, ou les « voix-voyeuses » de Duras… autant d’expérimentations autonomes qui prolongent cette pragmatique du non style faite de conversation et de fabulation, à condition que celle-ci ne cesse de transformer celle-là en force arrachée aux formes consensuelles de l’échange comme débat ou aussi comme « lutte » de simples opinions, la base de la conception populiste d’une démocratie à l’occidentale.

Il est question ici d’essayer de réapprendre à écouter une fugue, expérience musicale et mode de vie. Glenn Gould l’explique très bien en conseillant de nous exercer à percevoir les différentes impressions vocales simultanées du final du Falstaff, comment tous les mots et les syllabes n’y sont pas audibles, ne comptant désormais que par les consonances et les dissonances du timbre des voix, leurs attaques, leurs chutes, leurs courbes. Car sur ces lignes contrapuntiques se révèlent déjà les virtualités de nouveaux vocalismes chromatiques qui libèrent le langage de la structure phonologique signifiante et le son, de l’empreinte du chant qui le « tient ». La saisie de ces rapports de la voix et du son, changeant la perception qu’on a d’habitude du langage et de la musique, nous donnent la chance d’attraper des « informations » bien plus importantes que nous n’en sommes nous-mêmes convaincus. Mais alors, c’est la fugue verdienne elle-même qu’on arrache aux résidus romantiques du bel canto avec leur fusionnement trop facile dans une foule toujours là. Sous cette caution astucieuse, Gould nous présente le premier volet de ses « documentaires dramatiques » ou radio contrapuntique, La trilogie de la solitude[[L’expérimentation créatrice de Glenn Gould est trop méconnue. Elle comprend d’autres documentaires et notamment des portraits-« fabulés » sur deux interprètes, Stokowski (1970), Casals, (1973), et deux compositeurs Schoenberg : the firsi hundred years, Fantasy-Documentary (1974), Richard Strauss, the bourgeois héros (1979). Elle se prolonge aussi dans l’image cinématographique, soit dans le rôle de créateur de bande musicale de film (The wars, Nielsen Fems and Torstar) que dans celui de metteur en scène et interprète collectif, notamment in Radio as Music (1975), Portraits de Glenn Gould, Chemins de la musique, (1974) et Glenn Gould joue Bach (1981), les deux derniers présentés, produits et réalisés par Bruno Monsaingeon. Bruno Monsaingeon a réuni les écrits gouldiens qui servent ici de référence (Glenn Gould, Le dernier puritain, 1983, Fayard ; Contrepoint à la ligne, 1985 ; Non, je ne suis pas du tout un excentrique, 1986) On le remercie vivement pour nous avoir fourni les enregistrements de la Trilogie. Sur la radio contrapuntique de Gould cf. aussi G. Payzant, Glenn Gould, un homme du futur, Fayard, 1983 ; et dans Gould pluriel, Courteau, 1988, « Un examen de la Trilogie Solitude » de J.P.L. Roberts..

Une jeune femme commence à parler très doucement : « plus nous avancions dans le Nord, plus cela devenait monotone », (« and the further north we went, the more monotonous il became »), mais « further » glisse dans le « farther and farther North » (plus loin, encore, dans le Nord) d’une deuxième voix masculine qui raconte sa méfiance vis-à-vis de tous ceux qui se vantent de leurs prouesses, voyages en traîneau au Pôle Nord, par exemple ; et tout cela devient pleinement intelligible seulement après coup, quand elle arrête de dominer le son en prononçant « trente jours » pour disparaître tout de suite, (« une sorte de point de convergence à la Webern »), dans une autre qui dit « onze ans » en introduisant le récit de son isolement dans la région, celui de la transformation de sa vie. Quitte à ce que la première voix revienne par un croisement du genre « tapisserie auditive » : « … et je pensais que je faisais presque partie de ce pays, partie de cet environnement paisible et j’espérais que cela ne finirait jamais ». Il n’y a que des textures vocales à découvrir, elles se font « compagnie », embarquées dans un train très peu vittorinien à vrai dire, dont la rumeur en basse continue évoque – murmure de neige et ours polaires – le départ de Winnipeg pour Fort Churchill au Canada: c’est le prologue en trio de The Idea of north.

Glenn Gould produit sa radio quand il arrive au parachèvement de son « plan pour l’abolition des applaudissements et des manifestations de toute espèce ». Loin de l’arène des concerts, où le rapport artiste public ne relevait plus pour ce surdoué du piano que de la complaisance et de la reconnaissance voyeuriste, le studio d’enregistrement lui avait déjà permis de recréer les oeuvres de ses musiciens préférés par les technologies les plus avancées de montage, mixage et encadrement acoustique. Ce sont les auteurs « fin de siècle » qui avaient brassé par leur pluristylisme les figures utiles seulement pour les débats académiciens suivant une évolution prétendue telle du système modal au tonal et à la musique atonale : Orlando Gibbons, entre l’anonymat homophonique de la pré-renaissance et la nouvelle subjectivité harmonique baroque, Schoenberg entre la série et un retour à une sorte de pseudo-tonalité ; et toujours Bach le fuguiste, à une époque où cet art était désormais bien déraisonnable, Bach la pensée-musique qui vanifia les dogmes artistiques, les questions de goût et la frivolité des préoccupations esthétiques. Précisément ces compositeurs, tous également indifférents vis-à-vis de la sonorité particulière de l’instrument-interprète, historiquement conventionnel, à la recherche d’une stimulation pour une oreille interne active, capable de se greffer sur des matérialisations sonores en forme hyperstructurée, entraînent l’élaboration gouldienne de la participation et de la responsabilité multiple dans l’expérimentation électronique. Il s’agit d’arriver à combiner, en les dépassant, les fonctions spécifiques du compositeur, de l’interprète et du consommateur, qui pourra se transformer lui aussi en manipulateur expérimenté, non seulement de cadrans et boutons, mais davantage des filtres, des vitesses et des hauteurs, des modulateurs, à partir de son propre travail sur l’expérience acoustique quotidienne…

On sait, à ce propos, combien le goût de Gould est loin de « l’aléa » de John Cage: pourtant les deux se retrouvent ensemble à la pointe de cette conduite du dehors consistant à s’embarquer dans une exploration de la densité sonore, de la tessiture timbrique de l’environnement quotidien. Là où l’on saisit pragmatiquement même les cadences des énoncés humains débarrassés de tout sujet d’énonciation légiférant. Ainsi, tous les deux se tournent vers la conversation, comme en y présentant un au-delà ou en-deçà de l’idée commune de musique qui les entraîne hors de leur « art » : Cage dans la conversation-processus du happening (« la situation de cirque »), où l’on ne communique aucune reconnaissance, où l’on n’informe pas sur des objets, bien qu’on rentre dans les sons et dans le souffle-silence, c’est-à-dire dans la cessation de texture comme autre son et bruit de la danse ; et Gould dans la conversation-fugue de sa radio. On le dit le « dernier puritain », il rétorque que oui, il est bien le tenant d’une tradition de siècles de législation contrapuntique, mais pour pouvoir en faire ressortir la puissance non historique déjà là dans les Cris de Paris de Clément Janequin, les Cris de Londres de Weekles et Gibbons. C’est toute une structure mentale composée de rapports d’affirmation, de réponse, de défi et de riposte, d’appel et d’écho, qui concernent « le secret des lieux immobiles détenant la clef de la destinée des hommes ». En effet, ces procédés fugués du « sujet » et de la réponse, la conversation entre basse, alto, ténor, soprano, étaient formulés depuis le début de la Renaissance, donc bien avant la mise en place de la grammaire tonale de tension et de détente qui, par ses effets de contrastes réglés, les réduira à une dimension d’équilibre et de pesanteur : « Les contrapuntistes de la Renaissance ont été les premiers hommes pratiques en tant que compositeurs à reconnaître qu’il était possible, faisable et réaliste de croire l’oreille susceptible de saisir plusieurs rapports simultanés, de suivre leurs divers cheminements et d’être également mobilisée par eux tous… Ils comprirent qu’on pouvait transformer en musique cette compote environnante qui aujourd’hui peut-être pour la première fois est en train de devenir  » musique « . » Si donc Gould s’intéresse à l’avenir incertain de l’art de la fugue comme réalisation musicale, (Hindemith dans notre présent post-tonal), c’est surtout pour y déceler le symptôme d’une densité venant d’ailleurs, le devenir d’un mouvement incessant irréductible aux systèmes qu’il traverse. On énumérera avec Gould ses principales caractéristiques : dissonances modulatoires propulsives en rapport indécidable avec le thème à la limite du tempérament, disposition de grands étages harmoniques de modulation sans critère de développement fixe, (leur insoumission aussi à la législation catégorique masculin-féminin de la tonique et de la dominante propre à la symphonie classique), concentration inachevée des airs sur un matériel furtif, à l’aide de fragments mélodiques changeants bien qu’à densité continue, variété des textures productrice aussi de la prégnance du silence des voix …[[Gould, « La musique de Protée ou quelques observations sur le caractère « subjectif  » de la forme fuguée » in Contrepoint à la ligne, cit., p.143-152. Gould a composé aussi une fugue « canonique » dont il a écrit à la fois la musique et les paroles, So vou want to write a fugue (CBS, 1977). Il en parle à Monsaingeon dans l’un de leurs films de 1974 comme d’un morceau en mouvement: « Je suis parti des fonctions historiques de la fugue, je les démonte et puis les démolis… Les bons thèmes comportent un contre-sujet. Celui-ci avait pour mots : Never be clever for the sake of being clever… A la fin de la fugue il reste un peu de contrepoint, mais il s’épuise de lui même. Il y a dans tout cela du En attendant Godot ». Cf. Payzant, Gould, un homme du futur, cit. p.136. (L’évocation du théâtre de Beckett qui fascinait Gould pour son utilisation intégrée du silence n’est certes pas gratuite. Monsaingeon rappelle comment les dernières années Gould envisageait de se consacrer à une « oeuvre littéraire à venir » que ses écrits philosophiques, fictionnels et critiques ne faisaient qu’annoncer).. Ces composantes (syntaxe) rendent à la fugue son « sens de variation constante, encore qu’il s’agisse d’un type de variation particulièrement nomade », et pour cela même la tendent vers son dehors qui seul la justifie, cette structure mentale pas du tout désincarnée, parce que toujours questionnante la « compote » de l’environnement quotidien qui fait la rumeur de la vie des interactions humaines, chansons, bruits, et cris…

La structure mentale fuguiste se réactive ainsi « naturellement » dans l’enregistrement qui seul est à même de notre rumeur quotidienne de plus en plus électronique. Dès lors, Gould conjugue l’ascèse du voyage sur place à la vitesse de la technè qui va lui permettre d’attraper la puissance d’accélération (et de ralentissement) matérielle sonore. Il se penche à l’écoute de tout filtrage de la musique de fond ordinaire, émission télé, pub, cinéma, F.M., et il y découvre les résidus des clichés de plusieurs idiomes savants, employés jusqu’à l’atonalité même de certaines sciences-fictions, s’insinuer en présence sonore superposés aux banalités conversationnelles de nos existences. Comme si nous ne cessions de parcourir l’expérience associative directe de tout le vocabulaire accumulé depuis la renaissance, ses maniérismes, ses conventions, ses occurrences statistiquement plus fréquentes. C’est ainsi, indépendamment de notre compétence « consciente », mais on ne pourra plus produire rien de nouveau sinon en ayant affiné les sensibilités à partir de cet acquis acoustique. Et si les sons comme les voix continuent à nous bombarder dans une seule et même interaction hertzienne, d’après la bannière du gigantesque cliché que la transmission simultanée, le direct des médias actionnent en redondance de contrôle, l’enregistrement gouldien, lui, se définit comme une action à distance, détournant le brouillage et la rumeur de sa production. Il rejette à l’arrière plan la reconnaissance des clichés langagiers et musicaux et il s’en sert à la manière d’un cadrage dans sa composition qui transforme leur temps historique en une topographie, une géographie de la relation où les voix, les sons, la musique de fond « machinent » un seul et même continuum sémiotique de pensée, d’action et de mouvement. Le relief le plus acéré du réel détourne ainsi cette vitesse sémiotique qui est notre « religio » contemporaine, vers l’appel d’une « vocation plus haute », the Idea.

Syntaxe électronique : ethnie nordique

Et l’on reprend à écouter. Une infirmière, un géographe sociologue, un anthropologue, un bureaucrate nous informent dans un anglais canadien courant de leur différentes expériences directes du Nord, et de leur attitudes, l’enthousiaste, la cynique, la tourmentée et la désillusionnée, suivant des voix enregistrées séparément. Pourtant, par le traitement sur la bande de certains résidus des différents monologues qui subissent le filtrage d’une chambre sonore unique, ces voix se détachent de la basse continue du train, et s’engagent dans la plus mentale des conversations. Elle nous fait sentir moins le message que son effet d’expansion d’air sonore qui entraîne les voix par des bifurcations, des détachements, des isolements dans la contiguïté du contrepoint, où chaque réplique sert de tremplin à l’autre, y recueillant les brins qui lui plaisent pour attraper son idée. On dérive d’une conversation à l’autre, on y participe vraiment en « serveur de wagon-restaurant » qui peut se faire, lui aussi, juste une idée sur « la nuit obscure de l’âme humaine » ou la fabulation de la Fugue vers Le Grand Nord. Ce qu’une cinquième voix, idéaliste et pragmatique, enthousiaste et sans illusion, contenant à la fois toutes les autres, fait monter dans une sorte de tonalité sereine qui vire au gris atone des cieux canadiens. Il ne s’agit pas du tout d’un sujet Narrateur, plutôt de la nouvelle basse comme « fondu » nécessaire à cette radio encore en monophonie (1966) pour qu’elle rende la structure intégrée de la densité d’un bloc sonore. Elle devient ainsi un simple air mélodique, une ligne de conversation désormais libérée du vécu des scories des opinions personnelles ; elle est transformée en « paysage » qui entre dans le contrepoint, non plus d’autres voix humaines mais du dernier mouvement de la cinquième symphonie de Sibelius. Celle-ci, complètement manipulée dans l’enregistrement, est devenue à son tour une répétition productive, un simple rythme, « personnage rythmique ». La musique et la voix humaine se tendent donc réciproquement et les deux entrouvrent leur thème entre voix et son, dans une sorte de conversation cosmique qui rend indécidables les personnages et les paysages, les rythmes et les mélodies, un seul bloc à même la sensation du territoire nordique (il serait intéressant, à cet égard, d’approfondir le projet d’une telle entreprise avec les manipulations radiophoniques qui s’ouvrent à la connexion avec le cosmos de Stockausen, dans Spirale ou PolelExpo) ; « métaphore de la condition solitaire », dit Gould suivant une façon de parler que sa pratique fait néanmoins exploser en fabulation d’un processus d’anonymat créateur, qui est déjà en soi-même une écologie de l’esprit. Comment habitera-t-on en « poète » le territoire ? … Peut-être les Esquimaux, ou les Terre-neuviens, the Latecomers, ces bardes retardataires en train de converser sobrement sur leur vie de village, l’anarchie de leur collectivité insulaire, d’où Gould extrait une cadence vigoureuse, une élégance métrique qui se transforme en motif contrapuntique par rapport au continuo hypnotique des différentes sonorités du bruit des vagues.

En revenant sur ses émissions, Gould tenait à souligner comment l’effet des dialogues et des trios de The latecomers lui paraissait moins dramatique que dans le North, à cause de l’usage de cette technique du fondu, qui avait été si importante en monophonie, mais qui se relativise dans les entrecroisements droite/gauche, les simultanéités sonores et les rapports inédits entre l’échelle du temps et la voix propres à la stéréophonie (même la quadriphonie ne devrait faire, d’après lui, qu’accentuer cela au lieu d’être traitée comme surcharge d’ambiance) ; si bien que la fonction d’un narrateur, nécessaire en mono comme simple équivalence de fondu, risque en stéréo de s’attribuer une fâcheuse allure de sujet d’énonciation porteur d’un jugement et interprète des faits relatés… « Dès lors qu’on peut séparer les personnages en les plaçant en avant ou en arrière-plan, à gauche ou à droite, ou dans le temps, le silence devient un stimulus singulièrement puissant » Or, celui-ci, indépendamment de l’autocritique gouldienne, superpose déjà, dans la séquence finale au moins, son mouvement propre à celui du ressac de la mer, et explore, autonome, la densité intensive du nouveau volume sonore, sans souci de proportion avec la durée du son. On le « sent » fonctionner comme contrepoint des conversations terre-neuviennes, désormais écholaliques grâce au filtrage, car c’est le silence seul qui inspire la voix de Leslie Harris, transformé de narrateur en simple personnage de fonction. Ainsi, dans le cadre sonore, il peut se déplacer, se heurter avec toutes les autres voix et y soutirer l’idée/thème, les traversant toutes (l’en-deçà et l’au-delà des différentes conversations à propos des traditions de l’île, du prix à payer pour le non-conformisme…) Une idée/thème, ou la question de qu’est-ce que serait la composition d’un groupe original dans un milieu culturel de plus en plus coercitif. Leslie Harris disparaît, devient vague, le cadre sonore est envahi, ses vitesses se composent en infinie lenteur rythmique qui fait voir autant qu’écouter le mode de vie terre-neuvien comme territoire : « Les gens sont béats à l’idée de rejoindre le courant. Je trouve cela assez absurde, car le courant me semble, à moi du moins, plutôt fangeux.

Et le procédé se répète une dernière fois, tout en en se raffinant, dans la pièce The quiet in the land (1977) qui, elle aussi, semblerait se préoccuper davantage de nous informer, de nous documenter sur le mode de vie des Mennonites de Red River au Manitoba, leur tension entre l’idéal de rester en contact avec le monde tout en conservant ses distances et le repliement exclusif sur la quête de leur foi. Néanmoins le message y est si épuré par le contrepoint asignifiant des rumeurs des voitures et des cloches, des jeux d’enfants et du chœur religieux, d’une chanson rauque de Janis Joplin et de la Suite numéro cinq pour violoncelle de Bach (emploi perfectionné des prises de son multiples, filtrage par modulateurs temporels), que cette radio de la vitesse mentale gouldienne intensifie la charge informative de l’émission et le principe moral mennonite comme mot d’ordre, les ouvre vers une sonorité affective et perceptive pure qui est aussi une image à construire (on a remarqué à juste titre la composition cinématographique des programmes gouldiens). Gould parle de la manipulation sonore comme d’une tricherie créatrice. C’est son idée de didactique « réaliste », car l’image fonctionne seulement si la technique d’écoute transforme la production pour en faire son propre usage. On peut s’y exercer facilement, mais la réussite dépend de la plus stricte des conduites de la part de l’auteur, des voix des personnages et de l’auditeur même : devenir autant de singularité et de positions sur la ligne relationnelle qui, elle seule, peut rendre sensibles les nouveaux chromatismes signifiants et les nouveaux percepts « signifiés ».

Relation en acte (image mentale)

On retrouve toujours le paradoxe de la conversation fabulée que les compositeurs « réalistes » savent créer techniquement, bien qu’indifférents aux genres artistiques, tous, musiciens, écrivains, cinéastes (ou peintres) attirés par cette matière non linguistiquement formée – continuum sonore et visuel des mouvements de vie – que le contrepoint conversationnel recèle comme dehors de chaque technique. Ils nous demandent de poursuivre l’affaire, rentrer dans une image physique en acte, tantôt sonore pour y saisir la kinésie visuelle (écriture et musique), tantôt visuelle pour y saisir la modulation sonore (qu’est-ce que le tableau La conversation de Matisse ?), tantôt les deux (cinéma) ; dedans, les personnages se refusent à l’interprétation en termes de sujet ou d’objet de reconnaissance ; ce sont des fonctions à la manière de Vittorini, des fonctions rythmiques toujours en prise sur des motifs territoriaux, ou bien des personnages conceptuels plus encore que des « figures » esthétiques comme dit Deleuze, tellement Gould parle d’un devenir philosophe par le voyage au Nord, véritable territoire absolu de la pensée – ils témoignent d’un processus de connaissance incertain, notre impensé vivant contemporain, structure mentale rigoureuse car problématique, mais sans didascalie organisatrice : Leslie Harris est composé par les mille six cents collures nécessaires à rendre fluide les conversations enregistrées de son « double » existant – une voix « fluide », à savoir en constante variation sonore, au-delà des signifiances et des signifiés énoncés, et hors prise de l’incommunicabilité plaintive qui n’est rien d’autre que le raté nécessaire à la forme d’un message, à la subjectivité des personnes impliquées.

On sort du petit côté de l’interaction quotidienne qui fait son mauvais cinéma, à savoir la représentation organique consensuelle, et l’on désamorce la grande peur collective de l’opinion comme mot d’ordre, dans la nouvelle conversation contrapuntique bonne à nous dire la seule chose dont on ait besoin aujourd’hui, l’isolement « d’un acte de création », aussi discret soit-il.

On s’isole, c’est-à-dire on s’égale à la relation productrice, au sens où Glenn Gould est déjà la polypersonne (cf. la verve humoristique de la Scène, virulente dénonciation radio du concept de compétition, physique, cérébrale, contre le temps et la mort même). Elle se réfracte dans le matériau électronique, en faisant surgir l’exigence d’une autre teneur d’existence. Quand les voix sont désormais indiscernables de la réalité de territoires comme « cartes de passage », beaucoup plus que des fantasmes d’identités distinctives à organiser.

Alors on y est, dans l’image mentale de la voix-off, c’est « le dehors sub-externe » (Artaud) plus profond de toute intériorité, l’isolement du North, la population sicilienne. Leslie Harris fait un clin d’œil à Silvestro Grand Lombard, sans présupposés, sans sous-entendus. Un clin d’œil-mot de passe, on ne peut en dire plus, on risque le cliché contre quoi tous les deux se battent, au rythme d’une solitude qui demande le ferment collectif et vice et versa. On n’est plus simplement dans la « radio » ou le roman. La psalmodie de l’ « ehm » de Liborio à la limite d’un agir différent, sert de contrepoint à l’épuisement du bruit émerveillé des vagues nordiques, les matériaux langagiers et sonores, par leurs syntaxes, tendent la répétition de la vanité des conversations des hommes vers le silence, et ils en sauvent ainsi l’informel vivant (on est des habitudes, de la mémoire oublieuse, de la finitude) ; ils composent un seul et même bloc d’espace/temps de vision, et ils continuent à « empoigner », coup sur coup, – Sud, Vieille Europe ou Terre Neuve (mode d’emploi de « l’œuvre ») – la souffrance contingente des mots d’ordre qui asservissent nos pratiques dans l’opinion.

Vittorini et Glenn Gould, aux deux bouts de notre quotidien contemporain : on pourrait, certes, remarquer leur incompatibilité. Et continuer à en critiquer les démarches respectives, cela a été fait, discuté et communiqué. Mais les généralités des débats et des discussions savantes qui ramènent l’un aux impasses d’un volontarisme populaire, l’autre à la quête d’une mystique sans corps, se déroulent trop souvent d’après l’idée d’une conversation réflexive comme échange rentable d’idées, avec les présupposés, les conflits, les persuasions qui renvoient à l’affirmation blasée des certitudes personnelles. Juste à cela Gould et Vittorini ont toujours su échapper, affairés plutôt dans la construction d’une autre idée de conversation-limite sur le fil de la matérialité du réel, la relation à vivre comme unique abri (une vitesse de joie, l’incommunication est une politique). Ils se rencontrent, fuguistes nés, suivant l’art de la tension intramusicale, physique et mentale, voix et son, écriture et modulateurs, qui passe toujours dans des conditions et « sprechgesänge secrètes », en acte.

L’œuvre rebondit, l’auteur devient ombre parmi d’autres silhouettes inaperçues ; elles traversent ensemble le monde des possibilités humaines, et telles insistent ; obstinées et irrécupérables par le Marché du présent.

Prophéthie et narration ( réflexion à partir de Max Weber)

Max Weber a laissé, même si c’est sous forme fragmentaire, une « sociologie de l’art » qui reste méconnue. Les formes d’art y sont traitées sous deux angles distincts : celui des transformations des matériaux et des techniques, et celui des processus de valorisation esthétique proprement dits. Les premières sont l’objet d’une histoire de l’art empirique, les seconds, en tant que leur a priori, objet d’une « philosophie de la culture »[[Cf. entre autres : « Der Sinn der Wertfreiheit der soziologischen und ökonomischen Wissenschaften » (1917), in : Soziologie, Stuttgart 1973, p. 286 ss.. Cette double approche permet de fonder une « esthétique anormative » qui pose, à partir de la simple existence des formes et des oeuvres, le problème des conditions de possibilité de la production de sens esthétique. C’est une telle conception, inspirée de la philosophie kantienne, que le jeune Lukàcs a essayé, à l’époque où il est membre du cercle Weber, de développer dans un fragment resté sans suite[[Cf. G. Lukacs : Heidelberger Philosophie der Kunst (1912-1914), Darmstadt & Neuwied 1974 (trad. fr. : Philosophie de l’art, Paris, 1981).. Cette sociologie de l’art est par ailleurs devenue productive dans les analyses de la culture de masse chez Kracauer et Benjamin ou dans les travaux musicologiques d’Adorno. Quant à Weber, s’il a livré un texte théorique concernant les bases rationnelles de la musique et des esquisses équivalentes à propos de l’architecture et des arts visuels, il n’y a point, dans son oeuvre, de théorie explicite de la littérature[[Cf. « Die rationalen und soziologischen Grundlagen der Musik » in Wirlschaft und Gesellschaft II, Tübingen 1925 ; concernant l’architecture et les arts plastiques : « Der Sinn der Wertfreiheit… », op. cit. ; et: « Vorbemerkung » in Gesammnelte Aufsälze zur Religionssoziologie 1, Tübingen 1920 (en abrégé: RS).. Non qu’il sous-estime la place du langage au sein des faits sociaux. La raison tient plutôt à l’extrême complexité, dans le cas de la production littéraire, de la tâche première de sa sociologie de l’art : la mise en évidence du médium technique des formes étudiées. Une telle détermination du mode matériel de production et de réception est en effet le préliminaire à la question : qu’est-ce que l’activité littéraire pour une société donnée ? Un exemple tiré de l’introduction à la Sociologie des religions permet de situer le problème : « Des produits d’art imprimés existaient en Chine, écrit Weber, mais en Occident seulement est née une littérature imprimée, uniquement calculée en vue de l’impression et lui devant son existence, tels la  » presse  » et les  » périodiques « [[Vorbemerkung » in: RS 1, p. 3 (trad. fr. in: L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris 1964, p. 13). » La différence spécifique, dans le domaine de la production littéraire, de la culture occidentale ne se laisse ainsi déchiffrer qu’à travers la mise en valeur d’un médium technique nouveau : la presse. Le terme de « littérature » est ici employé dans un sens « neutre ». Mais les conséquences, sur le plan esthétique, de la remarque n’en sont pas moins sous-jacentes. D’un côté, la publication en épisodes des grands romans du XIXè siècle dans la presse constitue l’un des éléments décisifs pour resituer l’évolution et la signification de la forme romanesque moderne. De l’autre, avec l’apparition du journal quotidien et la « ritualisation » de la lecture qui en est la conséquence, se met en place un nouveau mode d’insertion de l’écriture au sein du social. De l’importance de ces phénomènes pour Weber témoigne sa proposition, au premier « Congrès de la société de sociologie », d’un projet d’enquête sur la presse, présenté comme l’une des tâches les plus actuelles de la nouvelle discipline. Quel est l’impact de la métamorphose des habitudes de lecture sur la façon de percevoir le monde extérieur ? Quelle est l’influence de la presse sur les produits culturels de masse ? Dans quelle mesure participe-t-elle à l’érosion des croyances et à la naissance de nouvelles « attitudes » vis-à-vis du monde – finalement : en quoi contribue-t-elle à façonner l’homme moderne ?[[Cf. « Geschäftsbericht » in : Schriften der Deutschen Gesellschaft für Soziologie I. Bd, Francfort, 1910, p. 51.. Autant de questions auxquelles une telle enquête devait donner réponse. Elles montrent comment, dans la mise en valeur d’un médium littéraire, se joue implicitement pour le sociologue toute une forme de rapport au monde.

Qu’en est-il des processus de valorisation esthétique en tant que tels ? C’est ce que Weber n’a pas traité dans le cas de la littérature moderne, mais qu’il a indirectement abordé dans celui des textes sacrés des grandes « religions mondiales ». Dans la « Considération intermédiaire » des essais de sociologie religieuse comparée il analyse plus particulièrement les relations d’affinité puis de tension qui s’organisent entre sphère religieuse et sphère esthétique :

« Pour l’éthique religieuse de la fraternité… l’art, en tant qu’il est porteur d’effets magiques, est non seulement dévalorisé mais directement suspect. La sublimation de l’éthique religieuse et de la recherche du salut d’un côté, le déploiement des lois internes propres à l’art de l’autre, tendent également à un rapport de tension croissante. Toute religion sublimée du salut ne s’intéresse qu’au sens des choses et des actes qui ont de l’importance pour le salut, non à leur forme. A ses yeux la forme est sans valeur ; elle renvoie à l’accidentel, à l’ordre de la créature, à ce qui détourne du sens… L’art de son côté se constitue en un cosmos de valeurs propres, toujours plus conscientes, plus cohérentes, plus autonomes. Il revêt une fonction de libération intramondaine, quelque soit la définition qu’on donne à ce terme : libération du quotidien et aussi, avant tout, libération de la pression croissante du rationalisme théorique et pratique. Prétention qui le place en situation de concurrence directe avec les religions de salut[[« Zwischenbetrachtung » in : RS I, p. 554-555 (trad. fr. sous le titre « Parenthèse théorique » in : Archives de sciences sociales des religions, 61.1, 1986, p. 20-21).. »

Ce conflit de valorisation Weber l’examine en détail, en ce qui concerne les techniques littéraires, à propos de la « prophétie scripturaire » dans la Bible. Le contexte dans lequel ce phénomène prophétique devient décisif est celui de la naissance du christianisme. L’un des apports les plus importants de la mission paulinienne consiste en effet, selon le sociologue, à avoir préservé le Livre sacré des Juifs et transmis en tant que tel à la culture européenne. Même s’il a pour base la doctrine chrétienne du salut, expose-t-il dans Le Judaïsme antique, l’enseignement paulinien se rattache à un enseignement juif né de l’expérience religieuse de l’exil : « Ce sont les promesses uniques du grand écrivain inconnu qui rédigea la théodicée prophétique de la souffrance (Is. 40-55) et plus particulièrement la doctrine du serviteur de Yahvé qui, sans avoir péché, souffre volontairement et meurt dans un sacrifice expiatoire[[RS III, Tübingen 1921, p. 7 (trad. fr. in : Le judaïsme antique, Paris, 1970, p. 21).. » Or, pour la première fois, se trouve exprimée dans ces textes du Deutéro-Isaie l’idée d’une opposition radicale entre le « sacré » et la « beauté ». Le passage le plus explicite à ce sujet est le « Quatrième chant du serviteur de Yahvé » :

« Qui a cru ce que nous entendions dire,
et le bras de Yahvé, à qui s’est-il révélé ?
Comme un surgeon il a grandi devant lui,
comme une racine en terre aride ;
sans beauté ni éclat pour attirer nos regards,
et sans apparence qui nous eût séduit ;
objet de mépris abandonné des hommes,
homme de douleur, familier de la souffrance,
comme quelqu’un devant qui on se voile la face,
méprisé nous n’en faisions aucun cas.
Or ce sont nos souffrances qu’il portait
et nos douleurs dont il était chargé.
et nous, nous le considérions comme puni,
frappé par Dieu et humilié.
Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes,
écrasé à cause de nos fautes.
Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui,
et dans ses blessures nous trouvons la guérison.
Tous comme des moutons, nous étions errants,
chacun suivant son propre chemin,
et Yahvé a fait retomber sur lui
nos fautes à tous[[Isaïe 53.1-6, (trad. Ecole Biblique de Jérusalem).. »

Il n’y a probablement pas de texte dans la Bible où la prophétie littéraire de l’exil se manifeste aussi explicitement comme une inversion de la religiosité « magique ». Non seulement le serviteur de Yahvé n’attire pas par son apparence, mais l’on se voile devant lui comme en présence de personnes chargées d’une souillure, voire d’un crime. Il s’agit d’un « tabou » d’ordre magique dans la mesure où un simple regard suffit à transmettre le mal. Le sens d’un tel acte est de couper court à toute identification – et donc compassion – avec la personne « impure » en supprimant la sensation esthétique qui pourrait en être l’origine. C’est en toute connaissance de cause que le Deutéro-Isaie réinterprète ce moment de la perception visuelle de la douleur ou de la souillure – signe de disgrâce divine pour les cultures polythéistes – en lui accordant une valeur de sens opposé, soit un caractère sacré. En associant une sensation esthétique « négative » à la fonction rédemptrice du serviteur de Yahvé, l’écrivain de l’exil entre en conflit avec la loi fondamentalement anesthésique du judaïsme. Mais il esquisse, en la fondant « anthropologiquement », une nouvelle éthique basée sur l’identification à la souffrance sans laquelle l’acceptation de la situation de peuple paria n’aurait pu se développer, pas plus que celle, ultérieure, de la fraternité chrétienne.

Weber rapporte cette relativisation de la stricte éthique des commandements à deux éléments complémentaires : la situation née de l’exil et la métamorphose du type de révélation prophétique. Cette métamorphose est particulièrement repérable chez Ezechiel. Après la chute de Jérusalem, contrairement à la période précédente, souligne Weber, Ézéchiel n’entre plus en extase, il n’a plus les visions fantastiques à partir desquelles il prophétisait. Il met tout son espoir en une théocratie rationnellement organisée et dépeint la société future. Ses écrits prennent la forme d’une construction intellectuelle qui est une utopie. Il est, pour le sociologue, le premier des « prophètes scripturaires » au véritable sens du mot[[Cf. RS III, p. 380 (trad. p. 478-479) ; et: Ézéchiel 40-48.. L’apparition de la prophétie scripturaire marque une modification de technique coextensive à une réévaluation du médium de l’écriture. Il s’agit d’une création littéraire sur le plan de la forme d’expression. Ce qui est écrit n’est plus la voix divine, directement révélée dans l’extase, ou l’interprétation par le prophète de ses visions mystérieuses, mais le produit de ses propres rationalisations intellectuelles. Le mode de réception du prophète, auparavant discours public, oracle politique invitant à l’action, passe désormais par le biais de la lecture, de l’interprétation d’une construction théologique. Le renversement de fonctionnement par rapport au caractère spontané de la « prophétie préexilique » ne peut être plus marqué. Point sur lequel insiste Weber, l’oracle prophétique est en effet prononcé, voire chanté sous le coup d’une très forte émotion :

« Dans la tradition même, bien qu’elle soit fragmentaire, la puissance du rythme y est dépassée par l’éclat des visions…, souvent d’une majesté et d’un effroyable inconnus ; elles appartiennent à ce que la poésie mondiale a créé de plus grandiose et la puissance plastique ne leur fait défaut que lorsqu’il s’agit d’exalter les exploits grandioses du Dieu invisible en faveur d’Israël par de vagues visions du futur aux images fantastiques mais imprécises… Une telle émotion ne naît pas du pathos des expériences psycho-pathologiques en tant que telles, mais de la conviction passionnée du prophète d’avoir réussi à capter le sens de ce qu’il a vécu[[RS III, p. 305 (trad. p. 387), cf. également: Amos 7-9; Nahum 2-3; Isaïe 6 ; Zacharie 1-6; Jérémie 1 ; Ézéchiel 1-3, 8-11.. »

L’unicité de la prophétie préexilique réside pour Weber dans son caractère strictement éthique, à l’exclusion de tout élément magique ou rituel, ainsi que dans son missionnisme intramondain. En tant que texte, elle n’est que la notation – le plus souvent par des disciples – d’un discours spontané, révélé oralement. Essentiellement rythme et vision métaphorique, elle n’est pas une forme écrite comme la prophétie scripturaire. Ce type d’oracle public, dans lequel se manifeste tout le charisme du prophète, constitue un sommet de l’activité religieuse en ce qu’elle est une révélation confirmant la loi éthique de la Thora qui est son a priori. Une telle prophétie n’a d’autre exigence que le respect de l’éthique quotidienne des commandements, sans lequel le malheur s’abattra sur la communauté. Singularité remarquable sur le plan religieux, la prophétie préexilique l’est également sur le plan esthétique. Le caractère sublime de sa poésie est, pour Weber, lié à la tension existant entre les visions et les images produites en état de transe non contrôlé et leur interprétation dans le cadre strict d’une loi restant une instance inébranlable. Métaphores de la volonté divine, ces images ont perdu toute essentialité visible. Elles sont seulement lisibles comme message divin, leur efficacité religieuse est découplée de leur caractère proprement « esthétique ». Seule la loi écrite du strict monothéisme judaïque donne un sens à ces révélations spontanées, c’est elle qui les fait signifier. On peut parler de l’imposition a priori d’un mode de signifiante strictement langagier. La révélation prophétique correspond effectivement selon Weber à l’activité religieuse qui s’approche le plus radicalement d’une activité « poétique » pure[[Le caractère oral de la poésie est pour Weber une constante : « A l’exclusion de la poésie chinoise pour laquelle l’impression optique des caractères fait partie intégrante de la pleine jouissance du produit artistique, toute forme poétique est pratique ment indépendante de la structure de l’écriture. Si l’on met à part les chefs d’œuvre de la prose, du niveau de l’an de Flaubert, de Wilde ou des dialogues analytiques d’Ibsen, on pourrait en principe imaginer, même aujourd’hui, la création d’un langage rythmé indépendamment de l’existence de l’écriture. » in : « Die rationalen und soziologischen Grundlagen der Musik », op. cit. p. 852.. Celle-ci, radicalement détachée de la magie, du rite et de la religion des prêtres, est une technique – non volontaire – d’interprétation de l’actualité dans le cadre d’une tradition strictement éthique.

C’est précisément ce découplage conséquent de la sphère esthétique de celle de la religion, du sensible et du sacré, produit de la conception du don de la Thora écrite, que réévalue le messianisme exilique. La prophétie spécifiquement littéraire de l’exil constitue une apothéose de la souffrance et de la misère, de l’humiliation et de la laideur, dont la cohérence fait système. Elle est selon Weber à l’origine de la théodicée rationnelle qui permet aux Juifs d’assumer la position de peuple paria. Mais elle doit, au sein du judaïsme même, substituer à la stricte éthique des commandements une éthique syncrétiste de la souffrance dont la conséquence sera une valorisation de la laideur. Le caractère inédit de la prophétie scripturaire de l’exil tient à un type de message religieux qui ne cherche plus à exclure la sphère de l’art mais – effet d’écriture ? – à la subsumer, à se l’approprier en inversant son signe de valeur: la beauté est idolâtre ergo la laideur est sacrée. Elle fait de ce qui était une relation d’exclusion un rapport de renversement, de ce qui était un refus de l’aisthêsis et donc une forclusion de la « forme » une négation radicale de son « sens ». S’opposant à l’anesthétisme judaïque traditionnel le messianisme exilique devient « contre-esthétique ». Conséquence secondaire : dans la mesure où ses images utopiques revendiquent en tant que telles une efficacité religieuse, leur caractère esthétique s’affaiblit.

Cette position contre-esthétique est à l’origine de ce qui fera pour Nietzsche le scandale du christianisme. Weber suit ici en tous points son analyse. On se rappelle que, dans L’Antéchrist, avant de s’achever sur l’exigence de renversement des valeurs chrétiennes, la violente attaque nietzschéenne contre saint Paul culmine dans la dénonciation de son goût pour l’horreur et la laideur. Saint Paul, reprenant la prophétie scripturaire du messianisme exilique, ouvre la voie, à travers l’éthique de l’identification à la souffrance et à la laideur, à une esthétique de la Passion[[Cf. F. Nietzsche : Der Antichrist, § 51 ; et ; Saint Paul: 1. Cor. 1, § 28 ; cf. également J. Taubes : « Die Rechtfertigung des Hässlichen in urchristlicher Tradition » in : Poetik und Hermeneutik Bd. III, 1972.. On en trouve les traces les plus significatives chez Tertullien qui, contre les hérésies gnostiques, affirme la continuité entre le message du Christ et celui du Dieu des Hébreux. Chez lui, le combat contre l’art antique – et tout particulièrement le théâtre – se renverse explicitement en un spectacle de la Croix et du Jugement[[« Vis autem et sanguinis aliquid ? Habes Christi », Tertullien : De spectaculis, § 29-30.. L’histoire de la passion du Christ devient élément fondateur de l’efficacité de la nouvelle religion. Le récit est cependant organisé autour d’un élément non-langagier, qui lui fixe son sens a posteriori : l’image du corps crucifié. Partager le sens religieux de ce récit suppose de participer à un « culte » dont le centre est la communion. En même temps, le sujet central de l’art chrétien est donné. Fait unique dans l’histoire, à travers le Nouveau Testament, le christianisme réussit à imposer le symbole de la rédemption à tous les autres arts. La Passion – ou la Croix – sera le thème obligatoire, de la musique aux arts visuels et à l’architecture. La sphère de l’art dans son ensemble est asservie à la religion par le biais d’un récit dont le caractère esthétique culmine dans ce qui est interprété – et corroboré par le culte – comme un sacrifice du dieu. Il s’agit là d’un exemple remarquable de la façon dont une métamorphose du médium de révélation du divin (soit de la fonction de l’écriture dans l’organisation du rapport au réel) et une différenciation dans la valorisation esthétique co-déterminent un renouvellement du sens de l’expérience religieuse. Ce à quoi l’on assiste dans le renversement de régime de signifiance qui a lieu entre la création littéraire de la prophétie préexilique et celle du messianisme du Deutero-Isaïe que prolonge la théologie paulinienne, c’est au passage d’une culture centrée autour du « prophète » à une formation dans laquelle le rôle décisif sera joué par le « prêtre ». A ces « idéaux-types » de la sociologie weberienne correspondent, on le sait, des types de religiosité opposés, l’éthique et le ritualisme. De même sur le plan littéraire : entre l’immanence de la loi écrite à la parole prophétique – source de ses métaphores sublimes – et la transcendance du corps sacrifié comme élément esthétique central d’un récit fondateur, s’est creusé l’écart de deux types radicalement différents d’organisation « symbolique » du monde.

Les conséquences du renversement des valeurs antiques par le christianisme, Weber les voient à l’œuvre jusque dans l’esthétique littéraire de la modernité. La conférence La science comme vocation renvoie également, peu après l’exposé du diagnostic concernant le polythéisme des valeurs, au chapitre 53 du livre d’Isaie : « Ce que nous n’ignorons plus aujourd’hui, c’est que quelque chose peut-être sacré… parce que et dans la mesure même où ce n’est pas beau… ; de même que nous savons à nouveau depuis Nietzsche que quelque chose peut-être beau… dans ce, et par ce en quoi cela n’est pas bon – ce que nous trouvons aussi auparavant dans Les Fleurs du mal …[[« Wissenschaft als Beruf » (1919), in : Soziologie, op. cit., p. 328-329 (trad. fr. in : Le savant et le politique, Paris, 1959, p. 84).. » La morale de la distinction que Nietzsche oppose au contre-esthétisme du christianisme est un jugement énoncé depuis la sphère de l’art. Weber interprète le sens de son renversement des valeurs comme dépendant de l’éthique messianique au sens où il en constitue l’inversion. Position ayant pour condition historique ce qui, pour le sociologue, caractérise précisément l’Europe moderne l’absence du sauveur. Sur le plan littéraire, la modernité ne cesse, au moins depuis Sade, de clamer la perte de Dieu. Le sacrifice du Fils était, pour l’ère chrétienne, le garant de la toute puissance divine et du pardon. Lors de l’absence du sauveur – qui puisse confirmer le Père dans sa présence – la forme qui relie horreur et sacré est conservée mais son sens est inversé, transposé de la sphère religieuse vers l’esthétique : là où l’horreur de la cruxifiction garantissait la bonté paternelle, c’est désormais le Mal qui devient le garant du Beau. D’où le caractère paradigmatique, pour Weber, de la poésie de Baudelaire, son éloge de la pourriture et son association avec la sexualité et la perversion. L’esthétique de la laideur en tant que maxime de la littérature et de l’art moderne est à comprendre à la fois comme le renversement de l’héritage chrétien et l’incapacité de se libérer du monothéisme. Conséquence : le domaine du visuel, la « laideur » de la grande ville moderne, devient source d’inspiration première pour la littérature. Pour Weber c’est Rilke et George qui, en Allemagne, vont le plus loin dans ce sens. Cette nouvelle métamorphose sur le plan de l’évaluation esthétique ouvre des possibilités inconnues jusqu’alors elle permet en particulier d’être sensible à ce qu’il nomme les « valeurs esthétiques formelles » liées à l’apparition de la technique moderne[[Cf. « Technik und Kultur » (Diskussion) in : Schriften der Deutschen Gesellschaft für Soziologie l. Bd, op. cit. p. 97-99, discours dans lequel Weber prend pour exemple S. George qui a traduit Baudelaire dès 1891 ; sur le plan poétique, il semble plus proche de R.M. Rilke : cf. M[arianne Weber : Max Weber. Ein Lebensbild, Tübingen, 1984, p. 463-464.. C’est ainsi que l’art cherche à répondre au désenchantement du monde et à la crise du sens qui en est le produit. Ici se traduit pour Weber la conséquence, sur le plan esthétique, de l’absence du sauveur, de cette « nuit polaire » qui constitue selon lui l’horizon de l’histoire européenne. Diagnostic qui est la raison même pour laquelle il refuse de reconnaître aux poètes modernes tout pouvoir prophétique.

Il existe, pour la sociologie weberienne, un autre type de prophétie à laquelle est également associée une activité littéraire : la prophétie « exemplariste ». Celle-ci ne se distingue pas par une mission mais par une forme de vie modèle, de l’imitation de laquelle elle fait dépendre le « salut ». Le seul exemple significatif de prophète « exemplariste », pour la modernité, est Tolstoï. Auteur décisif pour Weber et qu’il lit – comme c’est le cas pour Nietzsche – en moraliste. Tolstoï est avant tout, avec son message de non-violence, le défenseur d’une stricte éthique de conviction, en ce sens un représentant typique de la culture russe. La figure morale du vieillard, après sa « conversion » religieuse de 1880-1882, semble plus en imposer à Weber que celle de l’écrivain. On sait qu’il avait le projet d’écrire un livre sur Tolstoï. L’idée ne se réalise pas, mais l’écrivain russe est au centre de la conférence La science comme vocation qui peut se lire comme un dialogue fictif avec lui. L’enjeu en est essentiel pour le sociologue puisqu’il s’agit de sa propre position concernant l’athéisme moderne. A la question : le désenchantement du monde par la science peut-il avoir un sens pour l’individu, le sociologue répond par la négative avec un mot de Tolstoï. Mais il retourne l’orientation acosmique qu’en tire l’écrivain pour accepter sans condition le monde dans son irrationalité éthique même et admettre le désenchantement comme destin de la civilisation. Dans l’ensemble du « débat » le jugement esthétique concernant l’écrivain reste à l’arrière plan et l’enjeu semble bien de montrer l’absence de conséquence intramondaine de la « prophétie » tolstoïenne. Certes, Weber a conscience du fait que l’écrivain russe a quitté, à la fin de sa vie, le domaine strictement esthétique et qu’il écrit des romans « idéologiques ». Ses remarques sur la tension radicale entre domaines de l’éthique religieuse et de l’esthétique le mettent à même de comprendre le renversement qui, après sa conversion, rend finalement Tolstoï hostile à l’art en tant que valeur – ce dont témoignent ses pointes contre « l’art pour l’art », contre Nietzsche, ou sa violente polémique contre Shakespeare. Pourtant, même lorsqu’il cite l’œuvre et non l’homme, Weber semble plus s’intéresser au côté éthique des personnages fictionnels tolstoïens qu’à la forme littéraire en tant que telle.

C’est ainsi que, dans La politique comme vocation, Weber cite d’un trait les « saints dostoïevskiens » et Platon Karataïev comme les reconstructions les plus adéquates des grands « virtuoses de « l’amour et de la bonté acosmiques »[[« Politik als Beruf » (1919) in : Soziologie, op. cit. p. 182 (trad. fr. in : Le savant et le politique, op. cit. p. 181).. Platon Karataïev est un de ces paysans prisonniers dont Pierre Bézoukhov partage quelques temps la vie dans le livre IV de La Guerre et la paix. Cette rencontre constitue le moment décisif de l’épisode de sa captivité. Tolstoï la place immédiatement à la suite de la scène d’exécution à laquelle assiste Pierre sans encore savoir qu’il est gracié. Réfugié dans une église sombre, celui-ci ne perçoit tout d’abord que la voix de Karataïev. La figure sous laquelle il lui apparaît est celle du conteur. Le portrait qu’en brosse Tolstoï en fait un personnage presque détaché du temps nature de paysan qui ne sait pas son âge, illettré mi-chrétien mi-païen, il charme par ses dictons populaires et ses récits, même si, ne connaissant rien par cœur, il ne sait, en les commençant, comment il les terminera. Karataïev ne possède pas d’autre force de persuasion que celle de ses proverbes et de ses histoires. Plus que sa vie même, c’est son art de conter qui est exemplaire. De fait, tous les moments marquants de la rencontre avec Karataïev sont liés à l’acte même de raconter. Particulièrement significative est en ce sens la « parabole » du marchand innocent, la dernière histoire dite par Karataïev, qui est comme un pressentiment de sa propre mort. Il s’agit d’un marchand envoyé au bagne pour un crime non commis. Le moment décisif de l’histoire est celui où les détenus se mettent à se raconter réciproquement leur vie :

« On interroge le petit vieux : – Moi, frères, je souffre pour mes péchés et ceux des autres. Mais je n’ai pas fait périr une seule âme, et je n’ai pas pris ce qui n’était pas à moi, et j’ai partagé avec les malheureux… Je suis un marchand et j’avais de grandes richesses. Voilà ce qu’il m’est arrivé… et il leur raconta toute l’affaire dans l’ordre… Moi, qu’il dit, je ne m’afflige pas pour moi. Dieu m’a choisi. Je m’afflige seulement pour ma vieille et mes enfants. Et comme ça, le petit vieux se met à pleurer. Mais voilà-t-il pas que parmi eux se trouvait justement l’homme qui avait tué le [compagnon du marchand. – Où ça s’est passé, dit-il, grand père ? Quand? Quel mois ? Il demanda tout et son cœur lui fit mal. Il s’approche comme ça du petit vieux et boum ! tombe à ses pieds. C’est pour moi, qu’il dit, que tu souffres. C’est la vraie vérité, frères, cet homme souffre pour rien. Il est innocent. C’est moi… qui ai fait la chose et j’ai glissé le couteau sous ton oreiller quand tu dormais. Pardonne moi, grand-père au nom du Christ !… Le petit vieux lui dit: Que Dieu te pardonne, nous sommes tous des pécheurs devant Dieu, je souffre pour mes péchés. Et il versa des larmes amères. Et bien qu’en penses-tu, mon petit faucon ! disait Karataïev, rayonnant de plus en plus d’un sourire émerveillé… Cet assassin s’est accusé devant les autorités… Il a tout raconté, on a écrit, on a envoyé un papier comme il se devait… C’est allé jusqu’au tsar. enfin arrive l’ordre… qu’on relâche le marchand… où donc est-il le petit vieux qui a souffert innocemment ?… On cherche. – La mâchoire inférieure de Karataïev tressaillit. – et lui, Dieu l’avait déjà pardonné, il était mort. C’est ainsi, petit faucon, conclut Karataïev, et il demeura longtemps silencieux, regardant droit devant lui en souriant[[L. Tolstoï : La guerre et la paix II (trad. Boris de Schloezer), Paris, 1972, p. 555-556.. »

Cette parabole résume ce que Weber aurait pu appeler la « théodicée de Karataïev ». Elle se situe, tant sur le plan de la forme que du sens, à l’exact antipode du « Chant dit serviteur de Yahvé » du Deutéro-Isaie. Si l’horreur y est mise en récit – de même que dans l’ensemble du roman – jamais elle n’est valorisée sur un plan théologique. Il n’existe aucun rapport de causalité entre le salut et les souffrances du marchand. C’est par un hasard de situation et sous l’effet de la narration que le criminel se reconnaît, mais cela même n’a aucune conséquence. Le marchand accepte son sort comme expression de la destinée divine. « Aimer la vie, c’est aimer dieu », telle est l’affirmation inconditionnée qui caractérise son éthique de vie. Karataïev étant mort, ses mots et ses proverbes reviennent en mémoire à Pierre lors des moments décisifs de sa vie. Le héros qui avait échafaudé des plans pour assassiner Napoléon et traversé tous les stades de la désillusion, connaît une renaissance intérieure à partir du moment où il raconte son histoire, sans rien omettre, à Natacha. C’est par identification au « narrateur » qu’il peut faire de Karataïev son exemple de vie. Certes, l’idylle matrimoniale sur laquelle se termine l’histoire de Pierre, ou le rêve de grandeur martiale de son neveu dont il est devenu le père adoptif, qui est son point final, ne sont pas exempts d’ironie. Il n’en reste pas moins que le narrateur a été son école d’affirmation de la vie.

Exemplaire, Karataïev l’est donc moins en tant que virtuose religieux qui, par sa conduite de vie, annonce un salut extramondain, qu’en tant qu’instance narrative qui donne son sens au roman de Tolstoï. La fonction du narrateur renvoie, polémiquement chez ce dernier, à une capacité de remémoration individuelle et asélective. Sa mise en scène constitue précisément le moment où l’alternative tolstoïenne à l’écriture officielle de l’Histoire passe par un effet de forme adéquat. En raison même de ce que l’amour de Karataïev est distant et sans compassion, la parabole du marchand innocent n’est pas organisée autour de l’efficacité symbolique d’une mort humaine. (On pourrait d’ailleurs montrer que la figure du « saint » dostoïevskien Aliocha Karamazoff, en particulier par sa dépendance vis-à-vis d’Ivan, s’oppose point par point – sur le plan esthétique et religieux – au « narrateur » Karataïev). Le récit, détaché de toute forme de message religieux, met en oeuvre la narration dans ce qu’elle a de spécifiquement esthétique : l’horreur y est traitée en tant que telle – de même que la beauté – et la conséquence n’en est rien d’autre qu’une « libération intramondaine » de ce quotidien exceptionnel qu’est la guerre. Là où il y avait effet de sens, de sacré, au sein du messianisme littéraire, on assiste chez l’écrivain russe à un pur effet de forme. Que ceci aille de pair avec le panthéisme du premier Tolstoï, en ce qu’il s’oppose au dieu transcendant du monothéisme strict, n’a pas besoin d’être souligné. Dépouillée de toute nécessité de valorisation religieuse la narration peut se déployer librement et se faire remémoration. « Être capable de raconter tout ce que l’on a vécu », telle serait en effet la maxime du narrateur.

« Poésie de la prophétie orale », « récit fondateur écrit des religions mondiales », « narration du vécu », trois « types » d’activité littéraire esquissés ici à partir des analyses weberiennes. En tant que singularités d’énonciation, de type d’écriture, de régime de signifiance et donc de mode de subjectivation, ils correspondent à des différenciations maximales et de médium technique et de mode de valorisation esthétique. Que le « narrateur » – figure dont Benjamin fait, dans son essai sur Leskov, une clé de son esthétique littéraire de la modernité – ne soit pas traité en tant que tel par Weber, ne saurait étonner outre mesure[[Le « narrateur » est probablement chez W. Benjamin une transposition littéraire du « sorcier » weberien, cf : « Der Erzähler. Betrachtungen zum Werk Nikolaï Leskows » (1936) in : Illuminationen, Francfort 1977 ; de même, au « prophète » et au « prêtre » on peut faire correspondre le « poète » et le « philologue ».. Le prototype religieux dont est issu le conteur – à l’origine « chanteur sacré » -, le « sorcier » ou chamane, ne trouve en effet qu’une place restreinte dans ses essais de religions comparées : tout au plus en tant qu’élément refoulé par les grandes religions mondiales. C’est le mouvement de « rationalisation » qui mène du chant « épique » à la prophétie « éthique », élément spécifique à la culture occidentale, qui intéresse Weber en premier lieu. Même si les oppositions binaires qui structurent sa sociologie religieuse selon les pôles « magie », « ritualisme » et « éthique » ne sont pas a priori inscrites dans une téléologie, l’éthique reste toujours son pôle d’orientation. Quand, dans le volume sur l’hindouisme et le bouddhisme, il analyse le Mahâbhârata, il recherche avant tout ce qui, dans le texte, tend à la prophétie exemplariste. C’est pourquoi il peut dire de l’œuvre fondamentale de la culture brahmanique que « sa forme et son contenu en font bien plus un manuel d’éthique qu’une oeuvre poétique[[RS II, Tübingen 1921, p. 165 ; cf. également p.191 ss., et centrer son interprétation autour des dialogues de la Baghavad-gîtâ en laissant de côté la structure épique du poème. Cela fait partie des apories de la philosophie weberienne que d’énoncer – pour l’époque moderne – un diagnostic de polythéisme des valeurs sans s’intéresser à la forme littéraire la plus spécifiquement issu du monde polythéiste : la narration épique. L’epos reste pour lui, de près ou de loin, lié à un culte des morts et ne peut pour cette raison être à l’origine d’une éthique universalisable sous forme de loi. Dépendre d’une telle loi constitue précisément l’horizon – ou le destin – de la culture occidentale. Que dans l’Antiquité tardive naisse à travers la philosophie stoïque, mais également en liaison avec le développement du roman grec, une forme « d’esthétique de l’existence »[[Idée esquissée par M. Foucault dans : Le souci de soi, Paris, 1984 , dans le roman grec la divinité suprême a pris la forme de Fortuna., c’est ce que Weber n’a pas analysé en dépit de l’intérêt qu’eût provoqué chez lui un tel « exemplarisme » d’orientation intramondaine.

Le propos d’un tel essai de typologie – et la mise en évidence des manques qu’elle accuse chez Weber – n’est pas de prétendre réduire à néant les techniques d’analyse littéraire. Il est bien plus de tenter d’établir les conditions à partir desquelles elles peuvent être productives. Tel est le sens de la recherche de singularités significatives dans les divers modes de rapport « symbolique » au réel dont participe la fonction littéraire. Une telle fonction doit rester opaque à toute théorie de la littérature qui ne s’inscrit pas dans une perspective d’anthropologie comparée. Que l’œuvre littéraire n’existe pas en dehors du médium dans et par lequel elle est socialement valorisée ; que cette valorisation, d’ordre rituel, éthique ou proprement esthétique, constitue un a priori de la production de sens, un régime de ce qui est « signifiable » à travers le médium littéraire, c’est ce que sousentend la sociologie weberienne. C’est pourquoi elle permet de concevoir l’historicité des oeuvres et des formes comme expression de l’histoire des procès de valorisation. Ce qui, pour chaque culture et chaque période historique, se joue dans ces processus mêmes c’est une mise en place des modes de perception du réel. Dans la mise en forme, par les techniques de langage (et de son inscription), de ce face à face avec le réel, l’autre ne se donne pas seulement à voir ou à entendre, mais parle. C’est la raison pour laquelle les media littéraires recèlent les traces les plus explicites du « divin ». Et l’athée Max Weber ne pensait-il pas que le sommet de l’art du sociologue consiste à dire ce qu’est le divin pour une société donnée ?

Présentation

Notre condition présente est marquée par le délestage. L’idéologie du capital-parlementarisme ne parle plus de ses dossiers tant ses tiroirs sont vides, sauf à compter les prestations philosophiques qui prétendent redorer ses valeurs en dépit du flagrant démenti que l’état du monde leur inflige ; et la barque des idéaux du communisme s’est échouée sur les rivages du « socialisme réel ». Les alibis sont caducs et les illusions éprouvent le poids de l’engluement. Il faut penser l’avenir, le désir d’autre chose, les yeux tout proches de là où chaque jour on pose les pieds. Rien ne sert de réfléchir sur l’ère du vide si c’est pour la remplir d’une pensée théorique ou d’une création artistique qui ne feraient que régler la respiration d’une machine vouée à l’autoreproduction du même contrôle généralisé. Au degré zéro où nous sommes il nous reste cependant l’essentielle interrogation sur ce que nous faisons de notre comparution dans cette histoire : quelles histoires nous pouvons y raconter, quel langage, quelle altérité rétive et excentrée il nous faut produire pour s’approprier l’expropriation du langage que la communication actuelle met en oeuvre en vidant les êtres de leur agir.

Même si elle est plus pressante que jamais, l’interrogation n’est pas nouvelle. Les arts (plastiques, littéraires, musicaux…) de la société moderne ont produit avec la fulgurance qu’on sait les formes de la désillusion, de l’incrédulité et de la mise à sac du sens d’un monde où l’abîme séparant les conditions de l’existence et les idéaux fallacieux se creusait en ne laissant que les passerelles du sacrifice ou du marché. Van Gogh et Rimbaud (tous deux commémorés aujourd’hui dans la consommation sans regard) sont peut-être les exemples les plus forts, dans cette époque critique où s’articulaient la mise en exergue de l’art par la production marchande et son intégration aux marchandises. L’ « artiste » à ce moment se dépensait en autarcie et son réquisit d’individu quelconque mêlé au quotidien et « pratiquant l’art » en déni du génie interrogeait ensemble son statut d’artiste et celui de l’art.

L’art dès lors, le nom de l’Art – mais cela depuis que fut proclamée la fin de l’art – était interpellé à propos de sa légitimité à l’existence. En tout cas sa fonction et son sens dans et par la société, donc sa socialité, étaient en cause, en même temps que sa nécessité était revendiquée et attestée par ses faits-d’art. Expérience dont l’autonomie est elle-même un fait social et qui, dans le meilleur des cas, ralliait, un peu plus tard, sur son propre terrain, les espoirs d’une transformation sociale, et où la liberté créative avait la puissance du rejet d’un ordre social stérilisant. Ses « excès » ou ses « surenchères », comme disent certains – expressions qui n’émanent jamais que du point de vue de la juste mesure – étaient autant de signes par lesquelles l’art forçait ses échappées comme pour s’approprier sa propre fin, sa mort, sa limite communicationnelle lui venant d’un autre lieu, celui de l’homo economicus. Il donne par là non seulement à penser sur la production artistique, mais sur les conditions générales de l’existence d’où il avait émergé et qui le menaçaient – et qui le menacent plus que jamais. C’est sur cela qu’une théorie au diapason de son objet devrait réfléchir, sur les plans indissociables de l’artistique, du social et du philosophique. Ce qu’on fait, dans des limites à prendre en compte, Mukarovsky, Bakhtine, le premier Lukacs, Benjamin, Adorno, pour ne citer qu’eux.

Mais dans le même temps – et pour ne rien dire des idéologies esthétiques institutionnalisées -, le moins qu’on puisse constater est que cela n’a été traité qu’assez rarement par les révolutionnaires, et dans une perspective utilitaire. Pourtant la théorie « esthétique », au gré de l’évolution des sciences humaines, a fait des avancées inestimables au cours de ce siècle, notamment autour de la sociologie et de la sémiotique. Mais ces dernières, qui ont fait système, se sont trop souvent ignorées l’une l’autre. Et si la sociologie de l’art, de la littérature, etc., dans certains cas, a remarquablement mis au jour les conditions d’apparition de telle ou telle forme et certains « contenus », elle a laissé en jachère les coordonnées intrinsèques des formes, et leurs effets de subjectivation ; tandis que, pour une bonne part, les sciences du texte tenaient pour peu pertinentes les questions du sens ; et dans la même mesure toutes deux négligeaient les ambivalences inhérentes à l’expérience artistique à la croisée de l’art, du langage, de la philosophie, du désir et du social.

Dans notre condition actuelle de délestages des idéologies, et de généralisation de la valorisation économique jusque dans les recoins des rapports sociaux, qu’il s’agisse des activités productives ou improductives et des structures mentales, comme du langage, les grands modèles de pensées théorique, – en matière d’arts, pour ce qui nous concerne ici -, font figure de monolithes indéplaçables et holistes. Alors que ce qui est requis désormais c’est davantage une souplesse de déplacement de la pensée, l’interférence des points de vue, leur ouverture, qui permettent de saisir les mutations, les ambivalences, les jeux de l’inventivité, l’expérience des limites, et ainsi la socialité attachés au mouvement propre de l’art, de son gestus et de ses oeuvres – ou si l’on veut, de comprendre et de traiter le désœuvrement qui agite ses possibles et ses sens aujourd’hui. Il convient donc d’être attentif plus que jamais aux percées moléculaires, transversales, aux brèches d’où peut naître de l’événement – toujours possible, il faut le croire -, de l’expérience comme éclatement du sens pétrifié par sa marchandisation, et comme proposition et indice d’une reterritorialisation de l’existence.

Penser les arts aujourd’hui ce n’est donc plus les appréhender comme un système défini qui fonctionnerait dans la formation sociale à une place réservée de sa hiérarchisation, c’est-à-dire comme une superstructure plus ou moins éloignée d’une infrastructure économico-sociale, ou comme un adjuvant ou un opposant dans l’ordre d’une politique de renversement des pouvoirs. C’est tout différemment l’aborder comme un moment d’une expérience, ou d’une mise en oeuvre d’un réquisit de subjectivité, d’imaginaire, de jouissance et d’intellectualité ; et peut-être comme une des rares expériences directes, existentielles et pragmatiques, d’une transformation qui donne lieu à l’exemplarité d’une créativité revendiquée ou avérée, de son désir de production d’un monde où le partage inséparable de son geste est déjà inscrit dans son fait.

Les essais réunis dans ce supplément de Futur Antérieur, viennent après le délestage, à savoir après la constatation d’échec de toute théorie tendant à résoudre de manière monologique et unilatérale le problème du rapport entre la sphère esthétique et les autres champs de la vie sociale.

En ce sens (et par une ironie du sort) les théories mimétiques de la création littéraire et certaines théorisations des avant-gardes révèlent aujourd’hui au moins un trait commun : la tentative de résoudre le rapport entre art et quotidien par la remontée à une cause première… Peu importe si dans un cas ce rôle de facteur modélisant est tenu par le réel, voire par l’histoire et, dans l’autre, par le produit esthétique supposé informer la société selon le schème d’une « esthétisation du vécu » que les avant-gardes historiques héritent des Romantiques.

En se réclamant en premier lieu des écrits de Benjamin, Adorno, Bakhtine, sans oublier leur dette envers le Kant de la troisième Critique (très présent dans ce recueil) ces essais voudraient envisager de manière le plus possible « expérimentale » le rapport entre l’œuvre et son dehors. Pour ce faire leurs auteurs se sont appuyés notamment sur les notions de goût, de jugement réfléchissant ou encore d’allégorie et d’image dialectique.

A partir de tous ces antécédents l’on se sent poussé davantage à plonger le texte dans la sémiosphère représentée par sa dynamique de production-circulation-réception, plutôt qu’à poursuivre la quête d’un ubi consistam monologique ou ontologique de ce même jeu. D’où l’attention unanime pour les interstices du texte, pour les zones (et elles sont nombreuses…) où celui-ci s’ouvre à la contamination, par des phénomènes tels que l’oralité sous-jacente au signe écrit, les zones d’interférence entre les différents arts et genres, ou encore l’acte de fabulation comme discours indirect libre radicalement socialisé, la réception conçue davantage comme un acte de traduction que comme un simple écho du texte.

Toutes ces « distractions » de l’écriture dessinent celle qui peut être définie comme une deuxième perte d’aura de l’œuvre.

Cette perte d’aura ne découlerait pas tant – comme le pensait Benjamin – de la reproductibilité de l’original, que de l’irréductibilité de la reproduction elle-même, à savoir de son impossibilité. C’est ce que les années qui ont succédé à celles des lamentations sur les méfaits (toujours réels) de l’industrie culturelle nous ont appris : la communication universelle connaît des porosités, les récepteurs font masse, ne serait-ce que par leurs singularités… Les malentendus et les cristallisations sociales du sens font que l’échange des messages ne se soumet pas au principe d’équivalence – au contraire ces phénomènes de détournement et de dépistage prennent la valeur marchande à son propre piège, lui tendent le miroir de Méduse d’une plus-value du sens se présentant sous forme d’usage.

Certes, ce n’est pas pour autant que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles (les coryphées du postmodernisme acritique s’empressent aujourd’hui de rebrousser chemin quand ils ne se sont pas pris au jeu des dispositifs décryptés avec un désenchantement réifié et complaisant…).

Et cependant le critique doit tirer la leçon de la nouvelle situation. Le premier enseignement tient en ce que le sens, tout sens advient comme déjà contaminé. Inutile dès lors d’imaginer un processus de simple transmission du savoir littéraire, avec ses relais institutionnels, aucun arrêt de la co-notation et de sa pragmatique sociale ne pouvant garantir une signification épurée et entièrement dé-notée.

Faut-il de ce fait conclure à une liberté sans conditions du lecteur et à une errance béante de sa réception ? Un tel optimisme sur fond de relativisme ne saurait évidemment pas nous satisfaire…

Dans son essai sur les Affinités électives qui anticipe à plusieurs égards sur la problématique actuelle et où il compare le texte à une bûche qui brûle, W. Benjamin distingue entre la teneur chosale et la teneur de vérité de l’œuvre littéraire. La première, comparable au bois et à la cendre, reviendrait au commentaire ; la seconde en revanche s’identifierait à la flamme et serait du ressort de la critique. Ce que Benjamin veut suggérer par ces images, c’est que l’œuvre advient à la lecture et à l’usure.

La distance historique ou culturelle, au lieu d’éloigner certains textes, fonctionne comme un zoom permettant de mieux les mettre à feu (!). C’est pourquoi le recul aide parfois à mieux capter les battements du texte, l’incendie nécessitant une certaine distance pour être apprécié à sa juste mesure…

Comment se fait-il cependant que là où Benjamin évoque la « presbytie productive » de la compréhension il est question en même temps de « vérité », terme évoquant moins la distance critique que la fidélité et la proximité de l’interprète vis-à-vis du texte et de sa dictée ? Autrement dit, comment définir cette connaissance, cette pensée voire cette philosophie qui se dégagent de la traversée de l’œuvre littéraire ? Voilà qui rapproche la problématique de ce recueil de celle de Benjamin…

Certes le caractère énigmatique du langage littéraire ne se prête point à des réponses univoques et d’autre part même la tractation de Benjamin dans son écrit sur Goethe, redevable d’une terminologie néokantienne en même temps que de la poétique de F. Schlegel et Novalis, nous laisse somme toute aujourd’hui sur notre faim.

Peut-être pour sortir de l’impasse et commencer à penser le nouveau de l’après-délestage faudrait-il interpeller la jonction entre le quotidien et les phénomènes artistiques. Pour ce faire il importe cependant de dépasser le mimétisme consistant à reléguer la vie quotidienne en amont de la production littéraire, comme son modèle, ainsi que son revers spéculaire : la tentation déconstructionniste qui se complaît à confronter le texte à l’abîme des lectures possibles, dans un relativisme sans fond.

Peut-être la quotidienneté n’est-elle à penser ni en amont ni en aval du texte, mais comme son horizon même. Ni antérieur ni postérieur, ni intérieur ni extérieur à l’œuvre et à son langage, un tel horizon serait immanent au texte et cela au sens spatial aussi bien que temporel. Le temps de l’œuvre ne serait pas seulement celui (en soi difficile à déterminer avec précision) de sa conception, mais aussi celui des agencements que l’œuvre établit avec les lecteurs à des moments différents de sa circulation.

Semblable à un « système loin de l’équilibre », à un anneau gravitationnel tremblant et engendrant des anneaux successifs, tel un horizon en expansion, le texte parle depuis toujours par son dehors. L’œuvre littéraire serait finalement une machine d’autant plus puissante qu’elle est capable de renouveler ses bégaiements à partir des questions qu’on lui pose. C’est pourquoi tout paradigme herméneutique de la connaissance par enfoncement voire par approfondissement de l’écrit est destiné à achopper sur la dimension horizontale de cette dynamique et de cette pragmatique de la compréhension. Loin de se refléter dans les textes tout comme de les déconstruire ou encore de se situer en position de simple attente devant eux, le quotidien serait plutôt ce qui les fait parler. Ce ventriloquisme de la littérature serait sa manière propre de comparaître, de faire la communauté.

Malaise dans la culture et démocratie : Sur quelques textes d’une pensée assimilée

À la suite de la pensée courte et réactionnelle des « nouveaux philosophes », la décennie 80 a vu, au rythme d’une expansion culturelle tous azimuts et médiatique, l’essor d’une pensée plus élaborée, mais tout aussi réconciliatrice. Elle n’est plus exactement cette « vulgate [qui nous installait… dans une pensée molle, obsessionnellement modeste et faible, qui, portant haut l’étendard de son éminente débilité, faisait de l’incertitude son dernier mot et du minimalisme tout son programme » dixit B. H. Lévy se flagellant devant le miroir sûr qu’il y a du monde derrière[[Bemard Henri Lévy, Éloge des intellectuels, Grasset, 1987, p. 30.. Mais elle bat néanmoins le chemin du retour au giron des grands principes de l’émancipation démocratique « inachevée » (pour cause de travaux, mais à poursuivre à tête reposée après les dernières secousses des marteaux piqueurs) en brûlant toute une théorie d’arrêts pour elle facultatifs. En outre, elle promet de faire autorité sur le marché de l’ « ère du vide », tant que les conditions, dont un horizon d’attente, seront réunies. Or on sait que celles ci ne relèvent pas d’aléas conjoncturels mais d’une mutation en profondeur de la formation sociale, que le présent pressé qui s’érige sur l’érosion de la mémoire historique et sans déploiement d’alternatives, nourrit une inquiétude qui pose la question du sens et donc de la culture. La crise de validité des « grands récits », du savoir et des perceptions du monde, des productions symboliques, téléologiques et systématiques, et les errances légitimes à propos du sort réel et possible des sujets, collectifs comme individuels fournit, au fil de l’eau consumériste, un terreau propice à la gestion adaptée, voire opportuniste, de la pensée et de la création.

Certes la culture n’a plus de « définition », poursuit B. H. Lévy dans sa profession de foi. Pourtant, ce n’est pas tant cette définition qui fait défaut que la pertinence d’un point de vue où ses critères épistémologiques et méthodologiques pourraient être élaborés, sans exhumer des reliques éthico démocratiques rongées aux vers. S’il y a ainsi une incontournable légitimité à penser le temps actuel comme un global « malaise dans la culture »[[Ibid., p. 15 ; et Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, 1987, p. 9., il conviendrait d’appréhender la gravité du malaise là où il pose non seulement une question de projet éthico politique, mais au plus profond le sens existentiel du monde vécu dans les conditions de sa production sociale ; et de ne pas glisser dans tous les éclectismes qu’attire à lui le « culturel » qui sert de paysage aux arpenteurs du néo humaniste.

Telle qu’entendue implicitement par la pensée en question « culture » désigne, en un sens mitoyen entre civilisation (nature/culture) et culture spécialisée, moins un « arrière-fond » (Webster, Marcuse) de la société qu’un univers d’indices, de prestations de valeurs, de nonnes, de subjectivité, de style de vie…. ou encore, en empruntant à Habermas, de « savoir disponible où les sujets puisent des interprétations virtuellement consensuelles, en cherchant à s’entendre sur quelque chose qui existe dans le monde »[[Jürgen Habermas, Le discours philosophique de la modernité, Gallimard, 1988, p. 405,. Mais ainsi comprise, manifestation plutôt que fond commun, elle s’entend comme activement connectée avec le « processus d’humanisation » comme dirait Marcuse , et se comprend donc en s’autonomisant dans la modernité, en se spécialisant, ipso facto comme constamment menacée d’être absorbée par la production marchande. Elle est donc effectivement et légitimement ressentie comme le point névralgique où se Lestent les fébrilités du monde, ses gains et ses pertes. Et si dans cette mesure elle requiert la plus grande attention, ce n’est plus alors seulement comme manifestation symptomatique, ou comme effet superstructurel qui recueille les indices d’un ailleurs économico social ; elle est bien un espace, parmi d’autres et prise en eux, qui reproduit et produit un ordre de vie, social et subjectif, et participe éminemment de son sens. Ainsi l’art, qui en est la sédimentation artéfactuelle, est il le lieu de son unité de mesure symbolique. C’est en fait dans ce caractère double qui la place au croisement de fixations spécifiques, de pratiques et d’objets, et de significations extrinsèques, socio historiques, que réside la puissance d’évocation de la culture.
C’est dans cette mesure exacte où elle est au tournant de toute chose, faite d’objets qui la cristallisent, qu’elle peut être un piège fascinant pour la pensée. Il faut incontournablement l’aborder par les règles propres de ses objets, sachant qu’elle s’y dérobe par ailleurs ; c’est pourquoi son système de renvoi interne aux arrièrefonds sociaux favorise une approche qui se suffit trop souvent de généralités agréant toutes les intuitions – philosophiques non fondées. Or la culture ne produit pas par elle même de catégories, elle est un concept général non vertébré qui couvre des sphères d’activités et de valeurs qui chacune génère ses catégories et celles de leur interrelation. Autrement dit, faute d’une théorie qui permette de penser la dimension sociale des objets culturels dans leur forme spécifique, il ne peut qu’y avoir un malaise à l’appréhension du « malaise dans la culture ». C’est dans cette mesure que la solution de facilité va au refoulement des approches rigoureuses susceptibles de construire le sens, au profit de la gestion éclectique d’une pensée qui se cherche des arrières dans un néo humanisme tranquillisant. En un mot : la culture c’est pratique, on peut la couler sans qu’elle regimbe dans le moule du procès d’humanisation, de personnalisation ou de la Culture. C’est ainsi que L. Ferry peut terminer son livre sur l’esthétique, Homo Aestheticus, par le credo éthique de la « triple dimension de l’excellence, du mérite et de l’authenticité »[[Luc Ferry, Homo Aesthelicus, l’invention du goût à l’âge classique, Grasset, 1990, p. 346. du sujet démocratique termes creux par excellence même quand ils ont le mérite de l’authenticité.

C’est donc de la culture qu’il s’agira à partir de quelques traits de la pensée des années 80. Parce que la modernité a reconnu dans l’art un moment particulièrement sensible de son malaise, il est de première importance de saisir avec soin ce membre du corps social. Mais il convient d’emblée de marquer en ce sens une réserve décisive envers Ferry disant que l’esthétique est le champ où « les problèmes soulevés par la subjectivisation du monde caractéristique des Temps modernes peuvent être observés pour ainsi dire à l’état chimiquement pur »[[Ibid., p. 14.. En effet, prétendre que la subjectivisation transparaît à l’état pur dans l’art est un raccourci qui ignore la part d’opacité structurelle de celui ci, qu’il n’est pas que la cristallisation de la subjectivité, mais un point de croisement matérialisé où s’imposent, outre la subjectivisation, des procès sociaux d’objectivisation multiples au travers d’une légalité symbolique dont la nature n’est pas identique à la subjectivité. Toutes les analyses abordées ici sont comptables de cet oubli.

Du désaisissement de l’essai.

Retenant que la forme de l’énoncé contient pour une part le sens de l’énonciation, il paraît souhaitable d’aborder de prime abord la forme de prédilection des auteurs étudiés : l’essai. Qu’il s’agisse de l’Éloge de l’intellectuel (il en sera finalement assez peu question) dont la forme est plutôt pamphlétaire, de La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut ou de L’Ère du vide de Gilles Lipovetsky, leur forme est caractéristique de l’essai et ces deux derniers sont qualifiés comme tels. Quant à l’Homo aestheticus de L. Ferry, s’il s’apparente plutôt au traité, prétendant à une systématicité évidente, sa partie relative à l’art moderne y ressemble à maints égards.

La forme essai ne date pas d’hier, mais elle est, dans l’éclosion moderne des modes d’écriture théorique, une forme privilégiée. Lukacs s’y est intéressé en 1910 dans L’âme et les formes, en distinguant l’essayiste à la fois du poète qui crée des images à partir des choses, et du philosophe (platonicien) qui crée des significations à partir des relations entre celles ci. L’essayiste reste sur le plan des idées, et tandis que le philosophe donne des réponses, lui ne pose que des questions ; il ne propage pas de doctrine, il relate une expérience au contact des choses, manie le concept comme principe immédiat d’existence. Éludant l’approche abstraite il s’attache au déjà formé, il est sensible aux formes et parle plus volontiers d’art que de la vie tout court.

Adorno reprendra en 1950 cette question dans L’Essai comme forme, où il appuie davantage sur son caractère conceptuel ; le concept comme médiation mais qui doit être introduite de façon immédiate ; l’essai réfute la définition du concept, quoiqu’il s’appuie dessus[[Adomo, Notes sur la littérature, Flammarion, 1984, p. 15 sq.. Il est tout prêt d’éluder le dévoilement de l’objectivité, sauf à se dérober au filet scientiste, échappe à la vérification et ressortit à la « confrontation de l’expérience individuelle dans l’espoir et la désillusion » (p. 11). Mais si cette expérience pose le « comment » des choses plus volontiers que leur objectivité, elle « cherche cependant des contenus de vérité, qui sont eux mêmes des contenus historiques » (p. 15). L’essai peut être tâtonnant, voire erroné, mais si l’expérience y est aussi importance que les catégories pour la philosophie, il ne saurait pour autant être tout et n’importe quoi ; « Si l’essai ne se soucie pas de déduire d’abord les oeuvres culturelles de quelque chose qui les fonde, il n’est que trop enclin à se confondre avec les activités culturelles qui tournent autour de la célébrité, du succès et du prestige attaché à des produits destinés au marché. » (p. 8). L’expérience qu’il met en oeuvre dans le langage est d’abord critique, et en ce sens il lui faut confronter les choses et leur concept, en débusquant l’idéologie. C’est pourquoi « au lieu de les ‘réduire’ il s’immerge dans les phénomènes culturels comme dans une nature seconde, une seconde immédiateté, pour en dissiper l’illusion, avec opiniâtreté » (p. 24).

Adorno pose donc au moins deux exigences à l’essai qu’il faut retenir ici : qu’il mette en oeuvre une expérience de la « parole » individuelle avec ce qu’elle suppose d’implication forte dans son objet ; et que les tâtonnements, errances, hésitations et variations des concepts soient autant de saillies pour s’immerger dans l’ordre des choses, et non une manière de disposer celles ci pour un jeu de saute mouton. Dit autrement, ce qui est en cause dans la latitude et l’ouverture de l’essai, c’est qu’il peut couvrir une trompeuse facilité favorisant le glissement subreptice au spécieux. En ce sens, il n’est pas tant le repos du théoricien qu’un risque aventureux. C’est en quoi il est assimilable à l’art dans sa version moderniste qui, débarrassé des contraintes conventionnelles, échappe au contrôle référentiel, répond à des règles, ou à des dérèglements propres, et déstabilise les critères d’évaluation. Sous l’effet de la séduction la « nécessité » de sa teneur est difficilement discernable de sa contingence : comme l’art contemporain il réduit au plus étroit la marge d’un côté de laquelle il a le plus haut intérêt et de l’autre est d’une médiocre portée. L’essai est donc une forme à la fois forte, irremplaçable, quand elle tient le pari de l’expérience de l’auteur et du concept, et friable, une mauvaise autre chose, quand elle cède à ses atours et s’assimile à l’air homogène du temps.

En ce sens L’ère du vide est symptomatique. Autant chez R. Barthes, par exemple, le plaisir de l’écriture propre à l’essai coïncide pleinement avec la pertinence d’une pensée intellectuellement engagée à extraire des noyaux décifs du sens de son objet, autant l’essai de Lipovetsky, entre d’autres, se satisfait d’écoper l’écume des phénomènes. Non pas que ce qui de ceux ci est mis en relief ne soit pas notable, notamment comme traits comportementaux des individus sociaux ; mais la logique historique sur laquelle il ne peut manquer de les articuler est une mouture qui a plus à voir avec la vulgate empirique qu’avec l’opération au scalpel du concept. Qui plus est, ou plutôt dans la foulée de l’écriture, l’absence d’implication qui soustrait l’auteur à l’exposition fait que nous demeurons dans une expérience indigente du texte. Le « processus de personnalisation » qui lui tient lieu de concept pivot, avec tout ce qu’il draine selon l’auteur d’ « indifférence pure, avec la disparition des grands buts et grandes entreprises… »[[Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Gallimard, 1983, p. 64n’a ni de pertinence sociologique (sachant que le livre est bourré de ces formules à l’emporte pièce et non étayées), ni la force d’une énonciation investie de ce qu’elle soulève. Lipovetsky n’a pas les pieds dedans ; il voyage en ballon. Il est en ce sens un cas type du relâchement qu’il note de la société « post modeme ».

« Inutile d’être désespéré, l’affaiblissement de la volonté n’est pas catastrophique, ne prépare pas une humanité soumise et aliénée, n’annonce en rien la montée du totalitarisme ; l’apathie désinvolte représente bien davantage un rempart contre les sursauts de religiosité historique et les grands desseins paranoïaques. » (p. 64) ; bref, ce rempart par le vide, vrai ou pas, est un coussin d’air dont H faut honorer la moiteur qui, on ne sait par quelle intuition, fait tampon entre les risques extrêmes. Certains voient dans la manière dont l’aire sociale se vide un danger de totalitarisme soft, d’autres conçoivent, dans ses espaces culturels notamment, un certain vertige nihiliste mais Lipovetsky ne cède pas au risque ni de l’un ni de l’autre nulle inquiétude et nulle « apocalypse joyeuse ». Tout baigne. « Les questions cruciales concernant la vie collective connaissent le même destin que les tubes des hit parades, toutes les hauteurs fléchissent, tout glisse dans une indifférence décontractée » (p. 16). Mais pas de quoi s’effrayer; dans cette baisse de tension et cette sclérose ne préserve t on pas l’essentiel : le roulis démocratique ? Mieux vaut une sommeillocratie qu’une veille agitée.

Il y a pourtant mille raisons d’être désenchanté, ou révolté et de proférer une différence, ou à minima une non indifférence, pour ne pas rester un logographe à l’abri des vents du vide Abri : dans le sens où le risque « c’est d’être sans abri et de l’avoir, cet être, retourné dans l’ouvert, le voyant menacé », selon R. M. Rilke[[Heidegger, Chemins qui mènent nulle part, p. 360.. En bref, cette pensée est à l’abri, elle n’a pas le « bonheur » de la non identité, elle ne creuse pas l’écart : homogène qu’elle est à la trame démocratique des phénomènes décrits. B y aurait pourtant mille façons de faim travailler entre les concepts, par exemple, de « vie collective » et d’ « indifférence décontractée », les coins du langage pour faire parler cet espace social et ses points de contacts individuels, et de rendre visibles des réseaux sensibles de contradictions, de coinçages, ou d’ouvertures à faire proliférer. Mais à la suite de la pensée 70 la pensée 80 est au contraire, pour l’essentiel, mimétique non au sens fort où l’écriture se fait équivalence du non sens du monde, comme chez Adorno, mais au sens faible où elle suit raisonnablement les mouvements du terrain en en dénombrant les accidents.

La procédure est plus précisément celle ci : la phénoménologie de L’ère du vide organise la désignation des moments saillants de l’air du temps de telle sorte que, faute de saisir en profondeur les connexions que sollicite le concept, elle traite superlativement la crête des choses qui restent finalement flottantes non pas au sortir de l’investigation restées flottantes faute de concepts qui ne soient pas endémiquement insuffisants, mais antérieurement, dans l’habitus démocratique qui sert d’a priori. Leur description est ainsi ce que la rumeur est au langage ce n’est pas sans fondement, puisque ça court, mais ce n’est pas fondé. Exemple : « Comment nommer cette lame de fond caractéristique de notre temps, qui partout substitue la communication à la coercition, la jouissance à l’interdit, le surmesure à l’anonyme, la responsabilisation à la réification et qui partout tend à instituer une ambiance de proximité… » (p. 19), ou : « Le procès de personnalisation [ … 1 porte à son point culminant le règne de l’individu, fait sauter les dernières barrières. La société post moderne [ … , en rupture avec l’organisation disciplinaire coercitive, réalise en quelque sorte, dans le quotidien lui même et par de nouvelles stratégies, l’idéal moderne de l’autonomie individuelle, fût elle, à l’évidence, d’une teneur inédite. » (p. 28). On pourrait multiplier les exemples.

Faux ce que dit Lipovetsky ? Pas vraiment; le phénomène ne surgit pas du vide, il est dans l’air, lequel n’est pas que du vent. Mais au lieu de chercher effectivement « comment nommer » il extrapole : ce qui n’est qu’une tendance, dont il faudrait chercher le cours et les oscillations précisément entre communication et coercition, jouissance et interdit, responsabilisation et réification, c’est à dire entre le processus de personnalisation et le processus social, devient une « lame de fond » qui balaye toutes les résistances. Ce procédé est bien celui de la vulgate qui place les choses dans l’apesanteur où elles peuvent être mises en opposition valorisante : hors des intrications essentielles entre ce qu’il y a de social dans le processus de personnalisation et de présence de ce dernier dans les institutions, etc., on les oppose grossièrement et diamétralement, le non de l’un valorisant le oui de l’autre (l’un est complètement déserté, donc l’autre est totalement investi), ou : l’un supplante l’autre tout de go. Ce n’est plus d’intrications complexes,d’un processus de transition dans le fermé et dans l’ouvert dont il s’agit, mais d’un changement pressé et complet d’état, d’un présent en un autre présent : le nouvel état étant fictionnellement superlativisé : le « vide en technicolor » (p. 13) où l’auteur peut placer à loisir ses images frappantes, d’où il évacue la mémoire et le temps.

L’hydre à deux têtes.

Mais, comme le disait Lukacs, l’essai travaille sur des formes, et si possible esthétiques. Or, certainement parce que c’est un terrain sensible qui requiert d’être approché avec des outils appropriés, c’est à son endroit que la plupart des textes en question sont le moins pertinents. Deux spectres notamment, qui s’opposent pour se valoriser réciproquement, travaillent au corps cette pensée assimilée : la démesure (qui faisait si peur à Platon et Hegel, entre autres), ou la surenchère, bref, les fuites en avant de l’individualisme, et à l’opposé l’éclectisme, la dilution, l’inconsistance, bref, la culture du vide.

Dans Homo Aestheticus travail rigoureux tant qu’il ne s’agit pas de l’art moderne L. Ferry a sans doute raison de faire valoir, pour cet art, la prégnance de la subjectivité et de l’individualité, et son retrait de la référence à un ordre du monde (p. 17). Mais à la considérer comme « L’expression pure et simple [souligné par nous de l’individualité » (p. 19), il est conduit à une suite d’unilatéralités préjudiciables à la mise au jour du sens de son objet. C’est ainsi qu’il se fixe sur l’ « hyperindividualisme », le culte du moi, à partir des théories avant-gardistes, notamment de Kandinsky intronisant l’artiste comme homme « tout seul », « supérieure » et proclamant « … sacrés tous les procédés qui permettent de manifester sa personnalité » ; et sur son corollaire élitiste en citant Schönberg : « Il est provisoirement refusé à mes oeuvres de gagner la faveur des masses. Elles n’en atteindront que plus facilement les individus. Ces individus de grande valeur qui seuls comptent pour moi. » (p. 262 sq.).

Certes Ferry reste prudent avec l’interprétation individualiste des avant gardes en s’efforçant de ne pas réduire au seul narcissisme leur force de rupture (p. 271), et en prenant en compte le nouveau statut de la subjectivité abordé par Nietzsche par rapport au cogito et au sujet brisé (p. 273, 308), etc. Mais il faut tout de même qu’il se rassure en voyant dans la composante cubiste de celles ci un scientisme ou un réalisme qui contrebalancerait le culte du moi (p. 274), même si le cubisme s’inscrit dans l’ordre d’une rupture aussi (p. 293), et s’il West pas exempt du danger narcissique, d »‘égotisme forcené » et de la recherche de l’originalité pour l’originalité (296 sq.). Or, certes, le cubisme, c’est de notoriété, même s’il est la reconstruction d’un espace, comme l’a remarqué P. Francastel, n’en relève pas moins une rationalité restrictive en regard des prospectives ultérieures de l’espace plastique non euclidien. Il est donc tout au plus un cheval de bataille sur le retour qui ne peut que malencontreusement servir à faire une alternative qui discréditerait l’individualisme de la surenchère.

Il laisse donc entier le syndrome de l’ultra individualisme esthétique. Mais au lieu de chercher des redressements il vaudrait mieux sérieusement aborder les conditions de l’individualisme dont il est un paroxysme. L’individualisme n’est pas qu’un défaut de la profession, et dans ses élitisme et narcissisme il ne s’agit pas de trouver des responsabilités comme le fait Ferry (p. 258). Pour ce faire, d’une part et c’est là un aspect du flou dont est entaché le concept de culture : sa dualité, qui la fait flotter entre l’intrinsèque et l’extrinsèque , il conviendrait d’éviter cette licheuse facilité qui consiste à contourner les oeuvres pour ne parler que des déclarations ou attitudes d’artistes. On verrait alors qu’à ne retenir de cette totalité oeuvres/proférations que ces dernières, on ne se fixe que sur des bribes de subjectivité, précisément, au détriment des objets esthétiques qui, par nature, au delà de l’individualisme, sédimentent aussi bien du flux collectif, et nous procurent un enchantement que l’ « idéal démocratique » n’a produit qu’en ce qui s’est opposé à ses ruses mensongères. C’est notamment là un défaut du livre de Ferry, comme de la pensée en question, que d’éluder la partie solide, aboutie, du document.

D’autre part, il est bien évident que si on prend pour référence « la valeur régulatrice que peuvent néanmoins conserver, à titre d’idéal, les exigences de la raison »[[Luc Ferry, Alain Renaut, La pensée 68, Essai sur l’anti humanisme contemporain, Folio, 1988, p. 341., c’est à dire à titre d’avance sur recette faite à l’impératif démocratique, on ne peut apprécier les conduites du moi et les apories du sujet dans les morcellements de la modernité. Tant que nous accrocherons notre mémoire comme nos aspirations à des universaux fixés a priori sur le papier peint de l’histoire, plutôt que d’articuler nos acquis cognitifs, éthiques, normatifs sur l’historicité de leur détermination, nous ne ferons que poser des écrans à la compréhension de la marche du monde, et appréhender l’individu(alisme), comme moi producteur, en dehors des situations de production où il est forcé de se construire comme sujet (comme subjectivité et acteur). Et en ce qui concerne la culture (l’art) : en dehors aussi de son statut improductif dans l’ordre d’un espace culturel trivialisé, qui a privatisé le spirituel, et en dehors de la décompression obligée, et contrôlée, de l’expérience du moi artistique, qui ne peut être qu’inversement proportionnelle à la compression du potentiel de liberté et d’expression octroyé à l’individu créateur (poète) dans une société régie par la valorisation économique. L’hyper individualisme de l’artiste n’est pas autre chose que la forme inversée de la dépersonnalisation socialisée dans une telle société, autre aspect non négligeable du procès de personnalisation. En outre, dans ses extrémités mêmes cet individualisme, symptôme de la dissolution de la communauté, est par cela même aussi porteur d’une communauté encore absente mais virtuellement déjà présente dans son « isme » qui le répartit en divers mouvements collectifs, ici les avant gardes, etc. Dès lors, qu’on puisse entendre comme « sacrés tous les procédés qui permettent de manifester sa personnalité » (Kandinsky) n’a rien d’une monstruosité. En bref, il n’y a pas de quoi faire tout un plat de cette hyperindividualisme l’individualisme ordinaire est peut être plus inquiétant. Et l’est aussi l’incompréhension de ce narcissisme là qui conduit à interpréter l’expérimentation des limites de la création comme surenchère ou recherche de l’originalité pour l’originalité, sans saisir ce qu’elle a d’inscrit dans la complexion sociale et individuelle et de revendication vitale, de même qu’il est inquiétant d’éluder le rapport discret qu’ont eues les productions modernistes avec les perspectives de transformations révolutionnaires contemporaines et leur échec. C’est sur la peau de la société qu’ont proliféré les excès et démesures, c’est elle qu’il faudrait examiner plutôt que d’y passer le rasoir.
L’autre tête de l’hydre mais qui ne fait pas certes trop surface dans le livre de Ferry c’est évidemment le danger pour les avant gardes de tourner à vide, c’est l’épuisement créatif dans la « répétition vide du geste de la rupture » (p. 309), et de tomber dans la faillite et dans l’indifférencié. C’est là une antienne usée de l’anti modernisme, d’Octavio Paz à Jean Clair[[Octavio Paz, Point de convergence Du romantisme à l’avant garde, Paris, 1976 ; Jean Clair, Considérations sur l’étai des Beaux Arts, Critique de la modernité, Gallimard, 1983.. N’y aurait il pas un culte de l’anti culte du nouveau qui nous ferait passer sans ambages de la surenchère à la sclérose ? Au nom de quoi le processus de rupture du modernisme ne devait il pas avoir ses limites au gré des mutations sociales ? Au nom de quelle pérennité, dans le chaos contemporain, les préceptes modernistes devraient ils s’assumer ad vitam aeternam ? Le trop saillant et le vide sont décidément des obsessions séduisantes pour la théorie démocratique de la culture…

Mais à ce propos L’ère du vide est bien plus significatif. Cet essai contracte les deux termes, surenchère/vide, dans un même mouvement. À propos de l’avant garde Lipovetsky parle de sa « haine de la tradition et rage de rénovation totale » qui, dans sa fuite en avant, culmine dans l’autodestruction : « L’impasse de l’avant garde tient au modernisme, à une culture radicalement individualiste et jusqu’au boutiste, au fond suicidaire, qui n’affirme comme valeur que la novation » (p. 91 sq.). Le modernisme est ainsi tautologiquement rénovation et suicide. Et en cela ce mouvement est assimilable à la révolution : les artistes ont pris la voie des « révolutions politiques modernes » toutes confondues (p. 101) de 1789 à nos jours ; « Le procès avant-gardiste est la logique même de la Révolution, avec son manichéisme [ … Même procès jusqu’au boutiste, même surenchère visible soit dans l’ordre idéologique et terroriste, soit dans la rage de pousser toujours plus loin les innovations artistiques [ … Le modernisme est l’importation du modèle révolutionnaire dans la sphère artistique » (p. 102 sq.). À n’en pas douter, il y a une phobie lipovetskyenne des dynamiques de rupture, qu’il assimile obsessionnellement à un travail mortifère.

Ce qui est gênant ici n’est pas seulement la réduction simplissime qui est faite de processus aussi complexes que les discontinuités révolutionnaires ou innovatrices, ou encore l’identification des avant gardes avec la révolution, qu’une analyse moins élémentaire devrait s’employer à dissoudre au profit d’une différenciation des deux domaines, dans leurs procédés, rythmes, objectivations, finalités. C’est plus encore la méthode : celle d’un empirisme intellectualisé qui se trouve une logique théorique dans des oppositions extrêmes : les avant-gardes suicidaires,à l’instar des interprétations de Daniel Bell, glissent dans un post modernisme contraire; elles ne juraient que par l’inédit, s’y est substituée une phase post modemiste « fastidieuse et vidée de toute originalité » (p. 92). Empirisme qui se trouve également un sens dans une causalité finale : « La démocratisation et personnalisation des oeuvres trouve son achèvement dans un individualisme flottant et discout ». Ainsi le modernisme suicidaire culmine avec la démocratisation et son individualisme dans un achèvement consubstantiel : l’ère du vide. Plus d’issue que l’indifférence ou le scoop comme pseudo-événemen : « Cette face promotionnelle du post modernisme est la tentative de faire un scoop de l’absence même d’événement, de transformer en originalité l’aveu partiel de non originalité. [I1 entérine le vide et le ressassement, crée un pseudo événement… « , etc. Le moins qu’on puisse dire c’est que rien dans cet enterrement sans cérémonie, n’est en mesure de nous donner quoi que ce soit à comprendre de la mutation culturelle qui se traduit en terme de rupture continuité entre modernisme et « postmodernisme ». Même s’il n’y a pas que du faux là dedans le traitement de Lipovetsky l’invalide complètement.

Faute d’une approche qui se donnerait les moyens théoriques d’une perception aiguisée des phénomènes, nous naviguons dans un abattage verbal non étayé et peu crédible sauf à le percevoir sous l’effet de la séduction qu’il décrit comme caractéristique de l’ère du vide, toujours réceptive aux grosses unités bien intelligibles, abruptement opposées ou exclusives jetées avec la légèreté de l’évidence. Il y a effectivement malaise dans la culture.

Le forcing de la continuité

Le modernisme est intrinsèquement autodestructeur, il va de la surenchère à la sclérose ; mais il se retourne contre la société bourgeoise et ses conventions qui redoute l’expérience individualiste, dit Lipovetsky en suivant l’analyse de D. Bell[[Les contradictions culturelles du capitalisme, PUF, 1979.. Cependant, en impulsant la consommation de masse le capitalisme lui même se verra promouvoir les modalités de la culture hédoniste. D’où la société contemporaine est clivée en trois ordres ; économique «efficacité fonctionnelle), politique (la recherche de l’égalité) et culturelle (le culte hédoniste) (p. 94 sq.). Or, sans être en désaccord important avec Bell, Lipovetsky pense que, faute « d’une temporalité plus longue, on en vient à oublier que modernisme artistique et égalité, loin d’être discordants, font partie intégrante d’une même culture démocratique et individualiste » (p. 97).

En effet, le modernisme est une des faces du « processus séculaire conduisant à l’avènement des sociétés démocratiques fondées sur la souveraineté de l’individu… »; il est le parachèvement, avec un siècle d’écart, de l »‘entreprise révolutionnaire démocratique [ … parallèlement à un système politique fondé sur la seule souveraineté des volontés humaines ». (p. 99) ; il « prolonge, en dépit de son caractère subversif, une culture individualiste… » (p. 99) ; contre les Lumières, contre le cogito, les avant gardes sont l’écho de la culture démocratique ; même Dada et le surréalisme ne sont pas l »‘insurrection du désir, la revanche des pulsions contre le quadrillage de la vie moderne, c’est la culture de l’égalité qui ruine inéluctablement la sacralité de l’art et revalorise corrélativement le fortuit, les bruits, les cris, le quotidien », (p. 101). Même antibourgeoise la culture moderniste ne fait que suivre l’imaginaire de la liberté, de l’égalité, de la révolution (p. 108), c’est à dire l’émancipation individualiste.

Certes il a fallu pour ce faire quelques conditions matérielles comme le développement du marché de l’art et l’indépendance économique de l’artiste, mais « la logique marchande n’est pas apte à rendre intelligible la surenchère moderniste » ; pas plus d’ailleurs que les nouvelles valeurs introduites par la science et la technique comme, par exemple, l’a postulé Francastel. Reste pourtant à expliquer, non pas tant l’opposition du modernisme à la bourgeoisie, mais, nous dit Lipovetsky, son opposition au public (p. 103, 107), qui est quand même le symptôme d’une rupture. Il faut donc la rabattre sur l’ère du vide. L’art moderne met certes en oeuvre les valeurs démocratiques, mais de façon ouverte (p. 111). Et s’il est infiniment divers, multiplie les points de vue, dissout les formes, joue sur l’obscur, le fortuit, le banal, etc., et se fait incompréhensible, ce n’est qu’un effet justement de l’individualisme permissif, en sa nature; « Un individu libre à terme est mobile, sans contour assignable ; son existence est vouée à l’indétermination et à la contradiction », à la déstabilisation (p. 112 sq.).

Mais comment concilier en dernière instance l’hyperindividualisme de cet individu libre, susceptible de surenchère, et la continuité avec le sujet de la liberté et de l’égalité issu des lumières ? Eh bien : l’art « inaugure dans la fièvre révolutionnaire, à la charnière de notre siècle, un type de culture dont la logique est celle là même qui l’emportera plus tard lorsque la consommation, l’éducation, la distribution, l’information glisseront vers une organisation à base de participation… » (p. 115), communication, etc. Autrement dit, quoique révolutionnaire, le modernisme reste isomorphe des valeurs porteuses de l’individualisme démocratique, et cela estompe toute rupture d’avec le développement effectif de celui ci ; il est en continuité puisque l’ère du vide en est la réalisation. On n’y reconnaît plus les siens ; où sont le culte du moi, la surenchère, le narcissisme ? Où sont la platitude, le vide, la réitération creuse du post ? Nivelés; quoi qu’il puisse arriver l’essentialisme lipovetskyen y verra un effet de l’individualisme congénital à la société moderne; l’hydre à deux têtes est devenue une courbe rampante, égale à elle même, continue, absorbant tous les excès et faite de tous les effacements : l’hédonisme et la consommation seraient immanquablement l’épicentre du modernisme et du post- et celui ci parachève le recyclage de celui là (p. 139). Enfin, dans la mesure où ’11 n’y a plus de tension entre les artistes novateurs et le public parce que plus personne ne défend l’ordre et la tradition » (p. 118, sq.), l’avant garde a perdu sa force de provocation (encore une opposition valorisante à l’emporte pièce).

Et tout ensemble n’est jamais que le déploiement organique du procès de personnalisation; nulle histoire ne peut infléchir la courbe, ni le marché, ni la technique, elle n’est que la réalisation d’une évolution de l’individualisme démocratique tracée il y a quelques siècles. La temporalité plus longue mise en oeuvre par Lipovetsky n’est qu’un pseudo historicisme qui consiste à retomber sur le Même.

Simplement l’histoire subit des échappées, des mouvements transversaux, aigus, des dépressions. Parce qu’elle rend toutes formes possibles, qui prennent à l’inédit démesuré, à l’absurde, au banal, au quotidien, etc., l’art s’est d’abord éloigné du public puis enfin s’est ouvert à une culture de masse ; finalement F « avant garde a facilité et déculpabilisé les essais et démarches artistiques de tous, elle a creusé le sillon permettant l’éclosion d’une expression artistique de masse » (p. 141). La démocratisation lancée avec l’humanisme peut s’épanouir. Ce postulat n’est certes pas faux; avec Duchamp, puis Beuys et Warhol, le pop’art, pour ne citer que cela, s’ouvre cette perspective. Mais on ne sort pas de cette démarche continuiste qui consiste à ne prendre d’une vertèbre et de la suivante ou de celle opposée que ce qui les rattache à l’épine dorsale de l’individualisme démocratique
ainsi la modernisme dur n’est que la maladie infantile d’un postmodernisme qui achève la modernité démocratique dam le vide.

Mais au lieu de tout référer à une ligne essentialiste dont rien ne peut infléchir la trajectoire sur la longue durée, ne vaudrait il pas mieux suivre la spécificité de telle ou telle forme de l’individualisme, au gré même des mutations qui ont engendré celui ci, de le connecter aux séries économiques, techniques, culturelles, etc. ? Il apparaîtrait alors que s’il n’a pu être possible sans l’humanisme qui pense les hommes comme égaux et comme seule origine de leurs actes et de leurs représentations, les conditions mêmes de cette pensée et de son effectuation sont aussi celles qui ont institué la propriété privée comme forme d’expropriation, le droit comme contrat juridique ratifiant les inégalités, l’État comme coercition des libertés individuelles, le marché comme exclusion de l’échange libre, la communication comme normalisation de l’expression individuelle pour ne pas faire dans le détail. L’individualisme n’est pas autre chose que la forme du sujet qui émane de sa corrélation conflictuelle avec le procès social qu’il fait et qui lui échappe tout à la fois. Et à ce titre chacune de ses bifurcations est consubstantielle à une historicité qui, malgré des lois valides à long terme, n’est pas inéluctablement inscrite dans son origine. Faute de prendre en compte l’histoire brisée de l’individualisme ou de le saisir comme participant des chaos d’une histoire non close, on peut toujours franchir ceux ci en planant, mais au risque de ne rien comprendre ni à ses apothéoses et à ses abysses, ni à ses pathologies et à ses dispositifs d’équilibration, etc. Pour finir, le procès de personnalisation lipovetskyen n’est qu’un panel de figures diverses et contingentes dans une socialisation nécessaire parce que perçue selon l’imaginaire de l’individualisme des Lumières, avec ses branches folles, tronquées ou mortes, qui s’agitent ou pendent dans le vide de l’analyse.

Tout l’art moderne est marqué de cette discrépance entre le fondement émancipatoire du sujet et la socialisation dépersonnalisante de ses aspirations. C’est sur ce fond que les premiers romantiques allemands préconisent l’affirmation du moi, que les romantiques français dénoncent la trivialité matérialiste et la déspiritualisation de l’homme, que la biographie structure la forme roman avec ses héros problématiques, que Rimbaud clame : « Je suis en grève », et Mallarmé que le poète est « hors la loi », que cette société « ne lui permet pas de vivre », que Kandinsky tient pour sacré que l’artiste mette tout en oeuvre pour manifester sa personnalité, que Musil produit l »‘homme sans qualités », que K. n’arrive jamais au château…, pour ne rien dire de Sade ou de Masoch… Dès lors, si l’hyper individualisme esthétique épanouit exemplairement des strates du sujet individuel, ce n’est jamais qu’en rassemblant dans son énergie créatrice et ses innovations les particules d’un sujet morcelé, en tout cas d’une individualité estampillées par une socialité particulière, dans laquelle l’homme doit se dépatouiller entre sa liberté formelle et la coercition sociale, entre l’émancipation démocratique et sa faillite tout à la fois. C’est l’individualisme que nous avons dans la peau qu’il faut élucider non celui qui tapisse des structures mentales de la pensée assimilée.

Quant à lui, Ferry a certainement moins de hâte à tout précipiter dans l’air du vide comme accomplissement démocratique; pour lui l’individu, lors même qu’il vise plus l’indépendance hédoniste que l’autonomie morale, West pas réductible aux seules activités consuméristes comme expression de l’achèvement humaniste (p. 344) ; notamment, il demeure des sphères d’activités, dont l’esthétique est le modèle, « qui permettent à l’individualité des formes d’expression d’une grande fécondité » (p. 345). Là où gît cependant un problème, c’est que faute de pouvoir les référer à une objectivité aujourd’hui introuvable, lui et A. Renaut se replient sur un concept mou, non signifiant et spécieux : l’authenticité, qui n’est que la forme individualiste de l’éthique ; car n’importe quel comportement, fût il du relativisme cynique, du narcissisme, etc. peut bénéficier du crédit d’authenticité pourvu qu’il préserve une adéquation entre le geste et son vouloir faire. D’où la nécessité de lui adjoindre un corollaire non moins spécieux: l’ « excellence » et le « mérite », qui sont sa socialité pauvre aujourd’hui certainement moins référable au code aristocratique où Ferry leur cherche des racines historiques[[Homo Aesthelicus, chap. 7., qu’aux connotations démagogiques de la stratégie des ressources humaines dans l’entreprise. Ainsi, à défaut de pouvoir être fondée sur la socialité, l’authenticité ou bien n’est qu’une mauvaise enveloppe idéaliste, ou tout simplement ce qui se vit sans contradiction ou mauvaise foi (au sens sartrien), ce qui est tout aussi idéaliste. À la limite, s’il valait la peine de valider cette conduite, ce serait avec des candidats innocents ; un peintre du dimanche a plus de motifs à être authentique que Picasso ; mais inversement il peut toujours y avoir un niveau d’authenticité jusque dans la duplicité de la corruption.

Même entendue sous l’angle plus sérieux et social de l’argumentaire communicationnel du consensus habermasien, obtenu par la discussion, que La pensée 68 reprend à son compte, l’idée de l’authenticité ne peut tenir la route s’il faut se fier au recours à la proposition conditionnelle : « Ce consensus, s’il est librement consenti et discuté, qu’a t il de si effroyable ? » lancent d’une seule voix les auteurs (p. 342). Est ce bien la peine d’écrire des centaines de pages pour terminer sur un présupposé totalement hypothétique c’est à dire qui est inscrit dans des conditions de la liberté qui n’ont rien à voir avec des si ; même consenti librement le consentement n’est jamais une preuve de liberté tant que ses conditions ne sont pas départies d’intérêts dont la finalité n’est pas consentie par la liberté de toute la communauté intéressée ; le consensus obtenu au sein d’un conseil d’administration d’une société immobilière peut être l’effet d’un libre consentement à la discussion de la part de ses membres, il n’en sera pas moins « effroyable » dans la mesure où ses résolutions de démolition reconstruction, d’expropriation et de relogement ne sont pas discutées librement par des intéressés socialement égaux. Et cette liberté là est de l’autre côté d’une scène qui n’est pas encore traversée.

Grande culture et sous culture

Le dernier jalon qui guide Ferry vers sa perspective éthique, c’est l’écroulement de la culture occidentale, telle que la conçoit Castoriadis, lequel ne contribue pas à la relever en déclarant que toute création digne de ce nom aurait disparu à partir de 1930 ; après quoi Ferry pose la question de savoir pourquoi nous hésitons à placer les oeuvres contemporaines au même niveau que celles des siècles précédents (p. 320). C’est sur le fond de ce faux problème par excellence que, de façon quelque peu décalée, est posée l’opposition préjugétique de la grande culture (savante, spirituelle) et de la sous culture (de masse, de consommation) du moins telle que l’énoncent Finkielkraut, et d’autres…

Là encore prévaut une pensée pressée, trop encline à faire du texte avec des réflexes qui économisent les dispositifs théoriques de l’investigation : pensée du préjugé dont Finkielkraut nous dit par ailleurs qu’il est le terme le plus péjoratif des Lumières. Il n’y a en effet que le préjugé, plus précisément le préjugé perpétuant l’idéologie esthétique bourgeoise décrétant par « goût », dans la rapide autonomisation esthétique du siècle dernier, ce qui est et n ‘est pas de l’art, qui puisse avec sa cécité endémique reproduire des oppositions exclusives, dont en particulier celle de la grande et de la sous culture le structuralisme, tant décrié par la pensée 80, a au moins pour lui que son binarisme ressortit à une rigueur scientifique. Certes, ce n’est pas qu’aujourd’hui plus qu’hier cette opposition soit dépourvue de référent ; mais encore une fois c’est dans la méthode d’approche qu’on s’égare ; cette opposition est dialectique et non exclusive ou substitutive. Ses termes ne se rapportent pas à des entités préalablement dichotomisées, bonne/mauvaise culture, mais à une typologie plus fine qui reconnaît des configurations de signes ou de niveaux (thématique, rhétorique, stylistique, etc.) qui se séparent ou se rassemblent en traversant différentes strates d’oeuvres au sein d’une culture faite de consommation à la fois que d’expériences ou de résistances esthétiques. A tout le moins, toute opposition requiert d’être le résultat étayé de la mise en oeuvre de critères opératoires et non pas d’être issue de l’a priori tranchant dans le vif selon un conformisme d’usage.

À cet égard il y aurait beaucoup à analyser des oppositions que nous livre Finkielkraut entre Le Roi Lear et Charles Jourdan, Nabokov et la BD, Duke Ellington et le rock, Manet, Picasso, Michel Ange et les grands couturiers, Verdi et le clip, Apollinaire et le slogan publicitaire, Lavinas et Lavillier, etc. (p. 138 143) ; ou sur celles de B. H. Lévy entre Foucault et Renaud, Pollock et les graffitistes, etc. Il faudrait se demander pourquoi certaines opposent des termes proches (Duke Ellington/le jazz), d’autres des termes on ne peut plus éloignés (Michel Ange/grands couturiers), et quel est l’axe qui les relie. Et puis n’y aurait il pas plus de différence entre Michel Ange et Picasso qu’entre Duke Ellington et le rock, par exemple ? À l’examen on verrait ridement qu’il n’y a pas une opposition binaire et exclusive, api mais bien des oppositions non exclusives et multiples…

Mais qu’il suffise ici de remarquer que ces oppositions exclusives ne sont que des clichés qui relèvent d’un fétichisme culturel élitiste convenu tout autant préjudiciable à la culture que le fétichisme culturel consumériste que nos lettrés dénoncent parce qu’il met tout au même niveau. Quelle est ce faisant la nature de l’exclusion fétichiste élitiste ? H est à craindre qu’elle soit au premier chef de genre; entre genre noble (Lavinas) et roturier (Lavillier) ; puis entre classicisme, ou modernisme entré dans les moeurs culturelles, et les petites formes de la culture : courtes, fragmentaires, pragmatiques, spontanées, ponctuelles, bricoleuses ou sous développées ; puis encore entre les oeuvres qui produisent un ravissement intellectuel raffiné et celles qui provoquent une jouissance sensorielle brute sans distance. Opposition équivoque…

Le principe de ces oppositions est à craindre, car même s’il peut receler une intuition non dépourvue de sens, il ne met pas ce sens à l’épreuve. Quelques critères pourraient pourtant en justifier, encore qu’avec prudence quant à leur application ceux d’inventivité, d’événements, d’expérience sur les formes existantes, de la production d’un sens interpellant, et non de la reproduction du sens emblématisé ou répondant à une attente commune ou clientéliste. Mais là encore il Wy aurait pas une seule ligne de partage mais une multitude de réseaux qui ne suivraient certainement pas les configurations établies par l’élitisme et feraient éclater les genres, l’échelle de hauteur et de valeur de la culture, ses formes, etc., au profit de parcelles, de mouvements, de rhizomes de sens il y a une inventivité profitable dans le clip, dans le rock, etc., comme il y a un épuisement de certaines formes du patrimoine. Le tout requiert en tout état de cause d’aborder la culture présente, comme passée, en tant qu’elle est notre paysage et relève de notre usage, et non pas de lui écraser la tête avec les pieds d’une autre.

Il n’y a pas à se demander si Coluche ou Renaud font partie de la culture, comme le fait Finkielkraut (p. 141 ), sauf encore une fois à fétichiser celle ci. La culture n’est pas sélective, elle rfa que faire de la séparation du bon grain et de l’ivraie. Elle est ce qu’elle se manifeste, non ce que l’élitisme en retient. Pour en évacuer des pans, il faudrait se donner les moyens d’un usage élaboré ; or il se trouve que ceux qui y prétendent utilisent la hache là où l’organe réclame le scalpel. Et surtout ne taillons pas des coupes sombres avec le ciseau de Michel Ange, ne jugeons pas l’aérographe du point de vue du pinceau ou l’électronique du point de vue du clavecin. Ne mettons pas les phénomènes sous la chape de l’essence. Certes il y a une démagogie irritante à mettre tous ses produits à égalité de valeur comme le fait le discours officiel, mais tout aussi irritant est le fétichisme élitiste qui n’examine ni les modèles ni les anti modèles. Ce qu’on appelle culture n’est jamais que la retombée gelée de gestes créateurs ; la prendre en compte, la qualifier, c’est faire de ce continuum de sens une matière à travailler, par le geste ou la théorie ; alors traitons la, en adaptant le regard producteur à ses particularités, et comme le théorise M. Bakhtine, en faisant dialoguer des énoncés culturels issus de styles socialement ou historiquement distincts. Cherchons des points de croisement et non d’exclusion, leur pertinence se chargera du jugement de valeur.

Les bottes de Shakespeare

Mêlant la « philosophie de la décolonisation », « les « enfants [post modernes gâtés de la société d’abondance et les détracteurs de l’Occident », Finkielkraut leur trouve un dénominateur commun dans le slogan populiste russe du XIXè siècle : « Une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare » (p. 136). Slogan certes, mais qui reflète précisément un,état de la culture où il se peut encore qu’une paire de bottes vaille mieux que Shakespeare nécessité oblige ; la culture ici juge à la place de Finkielkraut elle nous dit que contre le froid, tant qu’il y a pénurie de bottes, Shakespeare ne fera pas le poids ; et on ne devient pas Shakespeare, pas plus qu’on ne le lit, les pieds dans la neige. En bref, l’usage des bottes est la condition d’existence de Shakespeare ; ou plus explicitement, un certain niveau de culture matérielle est la condition de l’existence d’une culture élevée , et pour celle que mythifie Finkielkraut mieux vaut qu’elles soient fourrées les bottes. Et enfin, si Shakespeare peut être utile contre les bruits de bottes il faut déjà être bien chaussé pour le savoir. C’est une des dialectiques de la culture.

Mais ce qu’en outre. veut dénoncer l’auteur c’est l’argument implicite selon lequel aujourd’hui, s’il ne veut pas persévérer dans l’imposture, « l’art doit tourner le dos à Shakespeare, et se rapprocher, autant que possible, de la paire de bottes » ; à preuve la peinture minimaliste, c’est à dire l »‘effacement tendanciel. du geste créateur et [ … 1 l’apparition corrélative dans les musées d’oeuvres quasi indiscernables des objets et même des matériaux quotidiens » (p. 137) à croire que Finkielkraut parle avec ses bottes. Il est évidemment possible de discuter du minimalisme ou du ready made, mais ce n’est pas ce qu’il fait. On est dans une zone de dépeuplement intellectuel où l’argument réflexif est relégué par le réflexe borné, une sorte d’arrêt sur image de la cécité du préjugé qui, quoi qu’il en veuille, ne fait que sousentendre l’inversion de l’anathème, dans un chiasme creux : une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare ? Eh bien non ! Shakespeare vaut mieux qu’une paire de bottes. Pensée courte s’il en est; défaite de la pensée, effectivement, qui est incapable de dépasser l’échelle circulaire des valeurs ; et pour le coup, en l’absence d’argument, une pensée in discutable, donc préjudiciable à la culture. Et tout à l’avenant, le train des grandes vulgates…
Au reste, qu’est ce qui définit cette pensée des années 80 du moins celle abordée ici, quoique la réponse ne lui soit pas exclusive loin s’en faut , au delà des différences ? D’être pressée, autant que raisonnable au sens où un prix est raisonnable, n’excède pas ce que l’acheteur peut admettre. Probablement, mais pour une part seulement. Par contre ce qui la définit tout entière, c’est certainement son incapacité à penser au niveau de leur historicité les valeurs humanistes compromises dans l’histoire. Ainsi, ce qui se donne comme un redéploiement des valeurs discréditées par l’ « anti humanisme » (Ferry, Renaut) n’est qu’un repliement sur les a priori de l’impératif catégorique. Certes Finkielkraut n’est pas dupe de l’idéal

démocratique des « néotocquevilliens » et sait que « la disparition des contraintes sociales du passé ne suffit pas à assurer la liberté de l’esprit » (p. 149) ; ainsi l’indifférenciation consumériste de la culture le mobilise contre Lipovetsky (p. 152). Cependant, ce n’est hélas pas pour mieux mesurer l’historicité des valeurs, mais pour placer la barre au dessus même des valeurs démocratiques : au niveau d’une pensée, ou de créations de l’esprit, qui subsumerait toutes cultures.
Cette pensée 80 est essentiellement marquée, dans son fonctionnement, par son caractère réactionnel : qui réagit contre l’utopisme individualiste de Mai 68 et son idéologie « gauchiste », d’autant plus désavoués qu’entre temps Cuba, le Vietnam, la Chine et l’Est ont déçu les idéaux marxistes révolutionnaires ; et contre ce qui est tenu pour l’expression théorique de cette idéologie, l »‘anti humanisme » qui aurait vidé l’humanisme originel de ses potentialités. Elle est en outre idéologique au sens étroit où elle n’est pas l’événement d’une pensée, mais le véhicule rénové d’une appréhension théorique assimilée à la doxa émaillant l’air du temps, et dès lors peu opérante : celle qui est occupée par un plus d’humanité, un progrès, mais qui élude la nature même de l’humanité vécue. Humanisation louable, qui n’est certes n’est pas qu’une fumée sans feu et correspond à des exigences partielles de mutations réelles, mais qui peut être aussi bien coupable si elle n’est pas articulée sur son démenti factuel ; un contrôle généralisé des rapports sociaux et culturels, une pétrification des institutions, des inégalités matérielles croissantes, etc.

Mais ce qu’il faut retenir d’abord c’est que le néo humanisme, qui caractérise en général cette pensée, dans une période de crise d’une alternative théorique et pratique à la faillite des promesses démocratiques, élude rondement l’analyse des circonstances de l’état des lieux collectifs et individuels, évite les chemins encombrés où se nouent les choses, au profit des grandes voies dégagées mais non appropriées à la circulation des idées décapantes et départies d’un volontarisme éthique qui ne saurait suffire. Ce faisant, elle ne peut induire d’une altérité concrètement décelée les modalités communicationnelles d’une action qui ne se supporterait pas que de valeurs restées trop idéales pour n’avoir jamais qu’un usage générique. Marx avait compris que le mensonge humaniste n’était pas un manquement à la démocratie mais son fait même…
Il apparaît donc aujourd’hui bien néo conservateur de faire si bon marché des « sciences humaines » quelles que soient par ailleurs les révaluations indispensables et des philosophies qui ont percé de leur inventivité l’écran de la pensée légale. Nous avons à notre disposition des acquis théoriques et esthétiques ; il s’agirait de ne pas les dilapider au profit d’un achèvement orthodoxe de valeurs enracinées dans un sol asséché ; de les traiter en deçà des SI, présupposé stérile, et d’en faire l’expérience ouverte, non bloquée par l’éthique même non métaphysique de Ferry et Renaut, par la phéno sociologie ratifiante de Lipovetsky, ou par la pensée élitiste et rétrograde de Finkielkraut… Ni authentique, ni excellente, ni méritoire, ni grande, ni petite, ni excessive : la culture n’est que ce que produit l’ouverture d’un sens possible à évaluer en regard de ce sur quoi il ouvre. Quant à la pensée, elle a fâcheusement tendance à trop s’assimiler au rituel rhétorique d’une dissuasion de penser l’existant, d’être l’alibi ou le simulacre « post moderne » d’une nécessité pour notre société de réfléchir sur soi.

Impasse de la République

L’ethnologue étranger à notre planète, qui étudierait l’Europe et, plus particulièrement, la France ne manquerait pas de conclure son enquête par une formule scientifique : « Tout fout le camp ». En effet, si l’on additionne le chômage, le mal-être des jeunes, les agressions contre les immigrés, la lente progression du racisme, il ne reste guère d’indices des mérites du libéralisme. Et le tout s’inscrit dans une crise de la représentation qui tend à se muer en crise de la démocratie parlementaire. L’implosion de la première république italienne, le discrédit généralisé du personnel politique belge sont les symptômes les plus éclatants d’un mal qui, avec une intensité variable, touche tous les États. Qui plus est, aucune solution de rechange n’est proposée : qui croit aujourd’hui à l’efficacité transformatrice de la gestion social-démocrate ? Quant au communisme réellement subsistant, il lui faudra plusieurs mutations pour espérer redevenir une force de masse.
Pour les naïfs que nous sommes, la seule issue est une recréation de la démocratie. Entendons par là son élargissement du politique au social : il s’agit, à tous les niveaux, de l’entreprise à l’école, dans les rapports entre hommes et femmes, de donner à tous les moyens de prendre en main leurs affaires et de contrôler leurs délégués dans les diverses instances. La tâche est difficile car cette démocratie-là n’a jamais existé de façon institutionnelle (tout au plus en a-t-on vu, brièvement, les embryons dans les moments de crise révolutionnaire). Pourtant, seule cette solution est adaptée à l’évolution actuelle du monde tel que le structure le capitalisme. Seule elle est en mesure de faire face aux conséquences de l’exploitation et de l’oppression actuelles, d’apporter enfin une réponse au problème du pouvoir.
Cependant, ce n’est pas dans cette direction que s’engagent nombre de femmes et d’hommes qui se situent à gauche. Pour eux, le maître-mot qui ouvre les portes de l’avenir, c’est la République. Plus que jamais, la République nous appelle. Ses « valeurs » restent sûres au milieu du maelstrom qui emporte toutes les idéologies. Le socialisme est évanescent tandis que la lutte des classes n’est plus ce qu’elle était. Mais qu’importent les illusions perdues : la République et son corollaire, la citoyenneté, nous offrent le cadre irremplaçable de tout progrès politique.
Nous ne cacherons pas notre embarras face à cette inflation d’un mot autour duquel se réunissent dans une mêlée virile gaullistes de la tradition, socialistes de tous courants, communistes (auto) critiques et bien d’autres encore dont l’irremplaçable François Léotard. Notre malaise vient moins de cet étrange rassemblement que de ce qu’il révèle du vocable qui l’inspire : la République est une notion floue. La tradition historique française la rattache à la lutte contre la monarchie. Aussi bien ; chacun d’entre nous peut-il se dire républicain face aux formes les plus extrêmes de la contre-révolution. Mais la République que l’on peut opposer à cette racaille est une forme qui peut revêtir – et éventuellement masquer – les contenus politiques et sociaux les plus divers, voire les plus opposés.
On est donc amené à se demander si la référence à la République, à ses « principes » et à ses « valeurs » contribue au renouvellement démocratique que rend urgent le cours du monde vers la barbarie. Ou si, au contraire, elle ne contribue qu’à brouiller les problèmes.

Gouverner le peuple

La République est floue en raison des interprétations divergentes que peuvent en donner ceux qui se réclament d’elle. Ce constat n’exclut nullement que l’on puisse présenter de la République une définition générale qui en précise les contours en situant le niveau de réalité sociale où elle se place. D’ordinaire, pour en arriver là, il est habituel de partir d’Aristote pour parvenir à Jean Bodin et à sa postérité. Démarche utile parce qu’elle permet de comprendre comment la modernité politique, ses principes et ses normes se sont constitués, en rupture avec la monarchie de droit divin. De toutes les approches multiples, nourries par les expériences des révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles, ressortent quelques éléments. Tentons une synthèse, sans doute hétérodoxe.
Si l’on écarte le sens particulier que la Révolution française a donné au mot (nous y reviendrons, bien évidemment) la République, gestion de la « chose publique », implique toute une série de présupposés. Le premier d’entre eux est l’existence d’un bien commun à tous les citoyens, par ailleurs profondément divisés par leur position sociale. Ce bien commun, qui revêt souvent la forme de l’intérêt national, exige un compromis entre tous les sujets du régime républicain : les affrontements entre particuliers trouvent leur limitation dans les règles juridiques qui fixent les limites à ne pas dépasser. La Constitution ou les lois organiques qui en tiennent lieu, le Code Civil forment la trame de ce que l’on peut appeler le droit politique, devant lequel tous sont égaux. Encore faut-il noter que cette égalité est avant tout, dans nos sociétés solidement inégalitaires, obligation d’obéir aux normes : les droits positifs existent mais leur plein exercice est largement conditionné par la puissance économique, sociale et culturelle des partenaires en présence (et, bien entendu, par les rapports sociaux entre les sexes).
Bref, la République est un compromis consenti autour d’un ensemble de valeurs normatives dont l’universalité est proclamée sans être nécessairement fondée et démontrée. Pour obtenir le consentement, pour le maintenir en vie en l’adaptant aux évolutions, une force est nécessaire qui ait aussi l’apparence de l’universalité. Elle ne peut être trouvée à l’intérieur de la société, profondément divisée. Il est est donc nécessaire de chercher le garant et l’exécutant du compromis dans le champ d’une externité relative par rapport au quotidien social. L’État est présent pour cela : il remplit des fonctions d’intérêt collectif qui contribuent à lui conférer l’apparence de l’indépendance ; son monopole dans de nombreux domaines est direc
tement dépendant du droit qui légitime ses normes ; sa structure hiérarchique, à l’image de celle de la société, lui confère une autorité qui peut passer pour naturelle. Pour toutes ces raisons, l’État apparaît comme le gérant idéal du compromis républicain. Ce qui revient à dire que la définition la plus générale que l’on puisse donner de la République est celle d’une délégation de pouvoir à l’État. Ce qui, soit dit en passant, permet de comprendre la facilité avec laquelle, dans certaines circonstances, s’effectue le passage de la République à un régime totalitaire.
A ce stade, il importe de souligner que, dans ses fondements mêmes, la République n’équivaut pas à la démocratie. Celle-ci est d’ordinaire décrite comme « gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple ». Formule idéale dont on chercherait en vain l’application complète en quelque région de la planète que ce soit. Mais formule qui, dans sa dernière partie surtout, peut être stimulante car elle ouvre le champ d’un possible où la souveraineté populaire peut trouver des formes d’exercice directes, où peut s’exercer le contrôle d’en bas. Rien de semblable du côté de la République qui, dans le meilleur des cas, fonctionne au nom du peuple. En pratique, la liaison indissoluble qu’elle entretient avec l’État, l’oblige à confier la direction des affaires publiques à une minorité éclairée. La République, c’est le gouvernement du peuple par une élite. Le recrutement de cette dernière peut être plus ou moins large, plus ou moins démocratique. Il n’en reste pas moins que ceux qui dirigent le couple Etat-République sont, quels que soient leurs bons sentiments, en position de domination par rapport à la masse des citoyens. Et – quels que soient leurs choix politiques personnels – l’idéologie qui guide leur pratique s’oppose, par son universalisme abstrait, à l’expression des intérêts du peuple – qui n’existe que par le concret de sa diversité.
A certaines conditions, la démocratie peut s’épanouir dans le cadre d’une République. Elle n’en est pas le produit.

Mémoire glorieuse, souvenirs obscurs

Nous avons conscience de piétiner ici la fibre patriotique, présente chez tout bon français, fût-il issu de l’extrême-gauche. Car enfin, la République, en France, a un passé glorieux, forgé dans les luttes. La Constitution de l’an II, les Communards de 1871, sans le sacrifice desquels la Troisième République n’aurait pas vu le jour, le combat des Dreyfusards qui aboutit à une deuxième naissance du régime… La République française est née dans les luttes. Elle a un contenu populaire qui fait d’elle une référence toujours actuelle!
Nous nous garderons bien de ternir ce passé. Nous nous abstiendrons même de souligner que 1793 marque une période de dictature révolutionnaire certes, mais imprégnée des ambiguïtés du jacobinisme, de sa distance d’avec les sociétés populaires, de sa méfiance à l’encontre des femmes. Là n’est pas la question. Ces souvenirs ont leur place. Mais comment ne pas voir qu’ils ont été, au fil des ans, sélectionnés, orientés, élaborés pour constituer une mémoire collective dont la fonction était – et demeure – de justifier ce qu’est devenue la République au gré de ses incarnations successives. Car notre République a connu, en même temps que l’État trouvait ses formes modernes, une croissance continue. Ni les crises ni les changements d’étiquettes – pour importants et significatifs qu’ils aient été – n’ont altéré cette évolution. Parler de la République, dans la France de 1997, ce n’est pas évoquer ce que souhaitaient Saint-Just ou Blanqui, c’est apprécier le legs de Thiers, de Ferry ou de De Gaulle.
En effet, il est, pour une part, abusif de juger de la République à partir des valeurs qu’on lui suppose. La République est d’abord une institution qui tire sa réalité des rapports sociaux et des projets politiques qu’elle autorise. Son régime est le produit d’une série de compromis majeurs qui lui ont donné corps au gré des décennies qui ont suivi la consolidation de la Troisième République. Et l’idée républicaine (ne conviendrait-il pas mieux parler d’idéologie républicaine) reflète ces compromis – que, par ailleurs, elle était sans doute prête à accepter.
La République qui a duré le plus et qui, pour cette raison, constitue la base sur laquelle se sont édifiées les suivantes est celle de Gambetta, de Grévy, de Ferry – la troisième du nom. Elle est née d’une victoire sur les tentatives de restauration monarchiste. Le rappeler ne doit pas faire oublier que ce succès n’est pas dû uniquement aux campagnes des républicains déclarés ; il résulte tout autant du ralliement de ceux qui, par commodité, on appelle «orléanistes ». Ces représentants de la bonne société et des milieux d’affaires préféraient une monarchie parlementaire, sur le modèle louis-philippard ; et ils étaient attachés au suffrage censitaire qui réserve le droit de vote à ceux qui disposent de la fortune et, par là-même, de la culture et des « capacités » qui en découlent. Mais ces hommes pratiques ont vite compris qu’il fallait s’adapter à l’évolution de la société pour permettre la survie de deux fondements essentiels de l’ordre auquel ils étaient attachés : le droit de propriété et l’exercice du pouvoir par une élite. Sur le premier point, l’accord avec les républicains ne soulevait pas de gros problèmes : l’idéal des « couches nouvelles » sur lesquelles s’appuyait le nouveau régime était celui de la petite propriété généralisée. L’acceptation du suffrage universel masculin allait moins de soi. Elle se réalisa pourtant sans trop de mal, dans la mesure où l’extension du droit de vote ne modifia que partiellement l’exercice du gouvernement sur le peuple : tout au plus, la minorité dirigeante fut-elle élargie.
Il est facile de comprendre l’ambiguïté de la République fondée dans de telles conditions. Le compromis accepté par les monarchistes modérés impliquait tacitement un compromis plus contraignant pour les masses populaires. Celles-ci pouvaient espérer voir la gauche qui les représentait former une majorité, obtenir des avantages au niveau local, voter des lois sociales ; elles allaient apprendre, au XIXe et, plus encore, que l’action de leurs représentants au gouvernement ne sortirait jamais du cadre fixé d’emblée par le ralliement à la République des chevaliers de la domination de l’État sur le peuple.

Quelles valeurs ?

Répétons-le : il ne s’agit pas ici d’un événement qui relève du récit historique mais bien d’une trace indélébile sur l’institution et l’idéologie républicaine. En privilégiant la forme politique aux dépens du contenu social, pourtant présent dans le gouvernement et l’État, la République française se place en pratique du côté du maintien de l’ordre existant. Il en va de même dans ses rapports avec la religion. Certes, les républicains ont fortement combattu la hiérarchie catholique qui a mis plusieurs siècles à prendre ses distances avec la contre-révolution. A coup sûr, le modèle français de laïcité, s’il est appliqué intelligemment, a une portée certaine. Et nul ne se plaindra du ralliement progressif des catholiques aux principes démocratiques.
Mais, là encore, il faut s’interroger sur les bases idéologiques qui ont permis cette intégration. Notons d’abord qu’un principe commun réunit chrétiens et républicains classiques : celui de la justice sociale. Que signifie cette notion ? La lecture attentive des encycliques papales ou du programme de la social-démocratie allemande (ouvrages de référence en la matière) ne permet pas une réponse précise. Il s’agit de tempérer les excès d’inégalité. En d’autres termes, d’organiser la charité – de manière officiellement étatique dans le cas de la République. On est loin des solutions globales qu’envisageaient naguère ceux qui rêvaient d’une « République sociale ». Et la présence récurrente de la « justice sociale » dans le vocabulaire de la gauche, principalement socialiste, témoigne seulement de l’adaptation de celle-ci aux idées dominantes. On ne saurait trouver meilleure démonstration du compromis essentiel sur lequel repose la République française.
Mais il faut aller plus loin. Le rapprochement entre religion et république s’est effectué à partir de la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, du constat d’une donnée sociologique, mais bien de l’affirmation d’une valeur normative. La famille classique est le lieu à partir duquel s’organise un espace privé où triomphe l’inégalité entre hommes et femmes. Le genre masculin a le monopole (aujourd’hui battu en brèche mais encore agissant sur le conscient et l’inconscient des sujets) de l’action politique. Les femmes sont, « par nature », confinées au cercle familial. Elles ont vocation à être exclues de la communauté politique, essentiellement masculine. Dans de telles conditions, la famille tend à être le cadre où se nouent, au quotidien, les rapports de pouvoir qui se généralisent à tous les niveaux de la société. C’est dans la famille patriarcale que les enfants font l’apprentissage de ce qui sera au centre de leur future socialisation : la reconnaissance de l’inégalité et de la domination. L’apologie républicaine de la famille va à l’encontre de l’apprentissage de la liberté.
Le tableau jusqu’ici exposé paraîtra exagérément sombre à plus d’un. « La République, ce n’est pas cela, parce que ce n’est pas que cela. Elle est fondée sur la reconnaissance des Droits de l’Homme et du Citoyen. En garantissant le droit à l’égalité des chances, elle élargit à l’infini le champ du possible et, par là même, offre les moyens de dépasser ses propres limites ». Nous n’irons pas à l’encontre de ces affirmations, pas plus que nous ne songerions à nier la portée de l’école pour tous. Toutefois, à nos yeux, les vertus de ces valeurs républicaines ne sauraient faire oublier le vice fondamental du système : la République, en même temps qu’elle exalte des principes qui peuvent avoir une portée subversive, produit les facteurs idéologiques qui incitent les citoyens au conformisme politique et social. Et ceci, insistons-y une fois encore, parce qu’elle se fonde sur l’État tel qu’il est.
Considérons les trois régimes républicains qui se sont succédés en France depuis 1875. Par delà leurs différences profondes, tous ont eu en commun une même référence aux valeurs universelles, formulées au XVIIIe siècle à la lumière du Droit Naturel. Mais, simultanément, tous ont mis en cause l’universalité ainsi proclamée en fondant leur existence sur le nationalisme. Sur le nationalisme et non sur la simple reconnaissance du fait national. Car on ne saurait tenir pour accidentel le délire chauvin qui a, massivement, accompagné les guerres auxquelles la France a participé. Et, plus encore, on ne peut passer aux pertes et profits l’apologie du colonialisme, tel que l’ont voulu et pratiqué la très grande majorité des gouvernements républicains. L’Empire français est mort sans gloire, il faut s’en féliciter. Mais il a laissé des traces profondes dans les mentalités : il est à l’origine de ce racisme banalement quotidien qui infecte l’esprit, au demeurant républicain, de tant de Français, appartenant à toutes les couches de la société. Aussi, lorsqu’un Le Pen se déclare pour la République et justifie son infecte xénophobie en citant les propos de Jules Ferry sur les races supérieures, il doit être combattu. Mais ses adversaires doivent savoir qu’il utilise des armes que lui a données la République telle qu’elle fut.

La citoyenneté peut-elle exister ?

Nous vivons le passé dans le présent de nos projets d’avenir. C’est ainsi que Vichy, souvent exorcisé, jamais analysé à fond, nous est encore quotidien. François Mitterrand, qui n’était pas sans connaître de près la question, a dit un jour que la République n’était pas responsable du régime de Pétrin. Phrase justificatrice qui tient compte des aspects les plus rétrogrades de la « Révolution Nationale » – mais qui laisse de côté l’essentiel, à savoir la continuité de l’État qui, sans hiatus majeur, persiste de 1939 à 1946. Cette continuité se manifeste dans la permanence des structures de l’appareil, dans la présence maintenue d’une majorité de hauts fonctionnaires. Sans aucun doute, la République a été victime de Vichy. Mais, par la nature de son idéologie, par sa pratique du gouvernement du peuple, par sa confusion avec l’État, elle est responsable de ce qui est advenu à partir de 1940.
La Quatrième République, a ses débuts du moins, semble avoir tenté de concilier davantage démocratie et République. Le résultat final n’a guère été probant. Mais pourquoi ne pas tenir compte des intentions des législateurs ? Il est un domaine où ceux-ci ont innové: le recrutement de la haute fonction publique. Ils ont créé l’École Nationale d’Administration (ENA), ce qui fera plus pour leur mémoire que la bataille de Dien-Bien-Phu. Peut-on imaginer initiative plus républicaine ? L’accès aux postes-clés de l’État se fera désormais par concours, ouvert à tous ceux qui le méritent par leur excellence. Pour être moins glorieux qu’annoncé, le résultat n’en est pas moins significatif : au prix d’un certain élargissement social du recrutement, s’est constitué un groupe fermé qui tend à s’assurer le monopole de la gestion des grands appareils d’État (et, au delà, par différents systèmes dont le « pantouflage » n’est qu’un exemple, des places de choix dans les grandes entreprises et les états-majors politiques de toutes tendances). Ce groupe échappe, de fait, à tout contrôle approfondi, même au niveau du Parlement. Nul doute que les républicains les plus sincères ne voient là une déficience à corriger. Que l’on nous permette de considérer qu’il s’agit plutôt d’une illustration de la confusion de la République avec l’État.
Dans ces conditions, est-il uniquement paradoxal de considérer que de Gaulle, ce général de formation maurassienne, fut un parangon de républicanisme lorsqu’il fonda la Cinquième ? Son nationalisme ne pouvait choquer. Quant à l’élection du Président au suffrage universel, si elle aboutit à cette curieuse monarchie républicaine dans laquelle se débat la France, elle permit un renforcement de l’autorité de l’État que vient renforcer le bon usage des référendum. République autoritaire mais République tout de même ! Est-ce la raison pour laquelle les opposants de 1958, républicains de tradition, hostiles au « coup d’état permanent », se sont, en définitive, fort bien accommodés du nouveau régime ?
On s’en doutera, nous ne sommes pas gaullistes. Notre seule intention est de souligner les équivoques de l’idée républicaine, – équivoques qui font que la République ne peut être un thème de bataille majeur : trop de gens aux orientations opposées peuvent se retrouver à user du même mot pour faire passer leur politique. Aujourd’hui où la démocratie libérale fait eau en plusieurs endroits stratégiques, la vraie menace n’est pas le renversement de la République mais l’instauration d’une République autoritaire dont les partisans se comptent déjà, non seulement au Front National mais aussi au RPR et à l’UDF.
En fait, le mot République a besoin d’un adjectif pour revêtir un contenu précis. C’était, par exemple, le cas, évoqué déjà, de la république sociale envisagée par l’ancien mouvement ouvrier. En 1945, en Europe de l’Est, les nouveaux régimes ont – un temps avant l’affreuse désillusion – reçu des appuis parce qu’ils ajoutaient populaire avant République, ce qui pouvait laisser espérer une autre démocratie. Ces simples exemples ont le seul mérite de situer les problèmes qui se posent à nous. Pourtant, il n’est question que de citoyenneté : à l’entreprise, à l’école, ici, là. Le Parti communiste français met sa mutation à l’heure de l’offensive citoyenne. Que signifie ce mot, indissolublement lié à celui de République ? Que hommes et femmes doivent prendre en main leurs propres affaires. On ne peut qu’être d’accord.
Mais, s’il est une leçon à tirer du mouvement de décembre 1995, c’est que l’auto-organisation n’est possible qu’au prix d’une remise en cause des rapports sociaux et des rapports de pouvoir.
Réclamer la citoyenneté en restant dans le cadre de la République telle qu’elle est, sans passer au crible de la critique son idéologie, sans mettre en question l’organisation de l’État avec lequel elle se confond, c’est se vouer à piétiner dans l’impasse.