Tous les articles par Frédéric Brun

Texte de présentation

Sur les questions « esthétiques », il y a au moins deux catégories de gens qui ne s’entendent pas : les artistes et les militants politiques. Parmi les artistes, tous n’invoquent pas nécessairement l’idée théologique de « création », mais tous en revanche sont prompts à revendiquer l’autonomie de leur pratique. Les militants méprisent bien évidemment une telle attitude, où ils ne voient qu’incapacité à agir dans le champ social ; à quoi les artistes répondent spontanément aujourd’hui que « leur » politique est contenue dans leur geste même, qu’elle se trouve dans leur œuvre. Et il faut bien dire qu’ils ont au moins raison sur un point : rares sont les militants qui mesurent l’importance, du point de vue politique, du travail de construction de l’expérience sensible.

Pour autant nous n’accorderons aucune confiance à cette manière qu’ont les artistes de s’abriter derrière l’image qu’on leur a construite et à laquelle ils semblent avoir envie de croire à nouveau. Il s’agit donc pour nous de rejeter cette image désuète de l’art et des artistes, mais d’un point de vue qui ne se confonde pas avec celui qu’adoptent généralement les militants, c’est-à-dire en prenant la mesure de ce qui se joue là. Le terme d’« art », supposé exprimer ce qu’il y a d’essentiel dans les actes de filmer, de peindre, d’écrire, de construire etc. ne parvient qu’à détourner de ceci qu’il s’agit précisément d’actes, qui comme tels produisent des effets sur la sensibilité. C’est pourquoi nous parlerons plutôt de pratiques « esthétiques » (littéralement : pratiques de la sensation), nous souvenant par ailleurs que la sensibilité est historiquement construite, c’est-à-dire jamais définitivement fixée.

Tout acte esthétique est la configuration d’une expérience nouvelle. Il fait exister une modalité du sentir qui ne lui préexistait pas. C’est cela seul qui nous intéresse dans ce qu’on appelle encore « l’art », et non pas les œuvres singulières considérées comme des dispositifs autonomes. La fabrique du sensible sera donc un observatoire des transformations de notre faculté de sentir, toujours déjà collective. L’expérience sensible est à construire, et cette construction est un enjeu politique réel qui a des implications immédiates au niveau même de nos modes d’existence. On ne sent pas, on ne vit pas de la même manière selon par exemple, et pour s’en tenir au niveau le plus immédiat, que l’on soit environné d’édifices recouverts de façades-miroirs opaques ou revêtus de verre coloré modulateur de lumière : l’expérience vécue de l’habiter, de la ville, n’y est pas la même. Mais aussi : si les films de Spielberg nous sont odieux, ce n’est pas en fonction de l’« idéologie » qu’ils véhiculeraient, mais du fait du rapport à la sensibilité visuelle-auditive (récognition, connivence, impact…) qu’ils induisent etc.

Rappelons que le projet explicite de procéder en toute conscience à une construction du monde sensible a été celui des avant-gardes du début du siècle. Il peut être vu comme le pari d’une capacité des opérations de l’art à investir le « non-art », les formes de la vie elles-mêmes. Intuition d’une constructibilité radicale de notre univers sensible qui est à la base d’une tentative pour donner corps au monde en tant qu’habité en commun. A l’heure où les avant-gardes semblent universellement décriées, ils nous semble pourtant plus que jamais nécessaire de reprendre quelques uns de leurs principes : refuser d’abord de distinguer a priori entre arts majeurs et arts mineurs, arts nobles et non-nobles ; considérer que les pratiques esthétiques ont essentiellement à voir avec la vie même, et non de façon incidente ; ne pas les dissocier enfin du problème du travail et des ses mutations. A cet égard, notre contemporanéité nous impose de partir de l’hypothèse d’une indistinction tendancielle entre travail et non-travail, qu’il s’agisse des loisirs, de l’intimité, de la reproduction de la vie ou de la créativité. Car c’est aussi par là que la sphère de l’« art » est remise en question, du fait de sa difficulté toujours plus grande à distinguer les gestes qui lui sont propres de ceux qui définissent la production que les économistes appellent « postfordiste ». La fabrique du sensible trouve là un autre sens, qui est en même temps un nouveau champ de résonance : celui de la production étendue désormais à tous les domaines de la vie. Cet angle de vue n’aura pas cependant de prééminence eu égard à l’investigation des expérimentations sensibles de notre temps ; disons simplement que celles-ci ne seront jamais soustraites.

En définitive, nous tentons ici de définir un espace où se nouent l’expérience sensible historiquement construite, les modes de vie et les rapports de production. On peut comprendre alors que ce soir de l’intérieur des pratiques esthétiques, telles du moins que nous les avons présentées, que se laisse appréhender la dimension politique de ce que l’on a trop longtemps abrité sous le douteux vocable d’« art ».

Collectif de soutien aux Amérindiens du Haut-Maroni

Pour aider les Amérindiens du Haut-Maroni à défendre leurs droits fondamentaux.

A la suite de l’initiative des organisations Amday et Oka Mag’, qui a
réuni plus
de 100 personnes à Kourou le 10 Février 2007 (voir article sur blada)
sur les
thèmes du Parc Amazonien de Guyane et de l’intoxication au mercure des
populations Amérindiennes et à la suite de l’appel que Brigitte
Wyngaarde y a
lancé pour ne pas laisser seuls les Amérindiens du Haut Maroni face aux
décisions de l’Etat au sujet du Parc Amazonien de Guyane, nous nous
sommes
réunis le 25 février 2007 pour créer un Collectif de soutien aux
Amérindiens du
Haut Maroni.

Organisations à l’origine du Collectif :
Amday, Association Oka Mag’, Attac Guyane, la FOAG (Fédération des
organisations
Amérindiennes de Guyane), Kupun Upun Kom He Heitéi, Les Verts-Guyane,
la Ligue
des Droits de l’Homme, Solidarité Guyane, Villages de Guyane

Associations et personnalités ayant manifesté leur soutien depuis la
publication
de cet appel en date du 25 février 2007 :
GEPOG (Groupement d’étude et de protection des oiseaux de Guyane),
association
Kwata, CSIA Nitassinan (Comité de Solidarité avec les Indiens des
Amériques), la
section française de Survival International, Pierre-Michel Forget
(MNHN),
Emmanuel Lafont (Evêque de Cayenne), Antoine Karam (secrétaire général
du PSG),
Chantal Berthelot (1ere vice-presidente du Conseil Régional de Guyane),
Solidaires-Guyane, Sepanguy, Phil Labonté (Association palikour
PAYIKWENE),
Jocelyn Thérèse (COICA)

Texte de la pétition

Collectif de soutien aux Amérindiens du Haut-Maroni

Nous membres du Collectif constatons que les souhaits des Amérindiens
du Haut
Maroni (Wayanas et Tekos) exprimés lors de l’enquête publique pour la
création
du Parc Amazonien de Guyane n’ont pas été pris en compte malgré l’avis
favorable
des Commissaires Enquêteurs.

Nous demandons instamment à Madame la Ministre de l’Environnement et du
Développement Durable de surseoir à la mise en place du décret de
création du
Parc Amazonien de Guyane tant que ne sera pas prise en compte la
volonté des
Amérindiens du Haut-Maroni exprimée dans la pétition ci-jointe.

Pour soutenir cette initiative, envoyez un message à l’adresse suivante
:
soutien.hautmaroni@gmail.com en indiquant (au minimum) ce qui suit :

Avec le Collectif je soutiens les Amérindiens du Haut-Maroni

Nom :
Qualité ou organisation :
Commune :
Téléphone :

Hail the Multitudes

ADBUSTERS The MagazineOne distinctive feature of the most powerful political movements that have emerged in recent years is their refusal of central leadership and unified programs.This was clear, for example, in the 1999 WTO protests in Seattle as well as all the various antiglobalization and anti-war protests that followed. It’s a distinctive feature of the Zapatista movement. In this new framework there is no single movement but a movement of movements communicating in horizontal, decentralized networks.
« Multitude » is the name that my colleague Toni Negri and I give this emerging form of social organization. It is composed of different people who act in common and collaborate, without denying their differences, freedom or autonomy. Its democratic character is clear. What is less clear is whether the movements today can effectively challenge the present structure of power and pose a real alternative to it. In the language of political philosophy we could say that every viable political subject must have decision-making ability and be able to propose a new society. To form a multitude, in other words, the movements must be able, while maintaining their autonomy and singularity, to act in common and create a coherent and powerful political project. If they are not capable of this we may see a reemergence of traditional political structures with leaders, spokespeople, and unifed agendas.

In order to understand the power and potential of these new movements it is useful to begin with a hypothesis: in each era the most powerful form of political organization corresponds to the dominant organizational model of economic production. The centralized and hierarchical structures of the form of the political party that emerged in the nineteenth and twentieth centuries, for example, corresponded to the centralized and hierarchical organization of factory production. This hypothesis is based on the notion that the primary form of political organization draws on the relationships already existing in society, the ways we already relate to each other in our work and our daily lives. If we are used to a boss and foremen directing us at work, the idea goes, then we will also need a political boss and lieutenants directing our political organizations.

When we look at the organization of labor in contemporary economic production we find that the centralized command structures typical of the factor are no longer dominant. They have been displaced by the production of ideas, images, information, affective relationships, and similarly immaterial products. This production of immaterial goods is organized in horizontal networks that emphasize the cooperation, collaboration and communication among the various producers. Although only a small portion of global labor is involved in such immaterial production, its model of decentralized network collaboration has become dominant and tends to influence all other types of production.

If this hypothesis is true then the most powerful form of political organization will correspondingly involve decentralized networks. If we are trained in our work and our daily lives to collaborate in horizontal networks, we will be able too in political organizations collaboratively to make decisions, challenge the present forms of power, and propose an alternative society.

This is not to say that all leadership structures and calls for unified agendas should immediately be banned from our political projects, but it does indicate that the new forms of organizing can be effective. Certainly the defenders of Empire still operate primarily through heirarchies, and there is evidence to suggest that the chain of command remains an efficient way of imposing power. But those in the top echelon of power are facing a loss of legitimacy as their hold over civil society is marked increasingly by coercion, and less by being able to garner consent. In contrast, horizontal networks offer more fl exibility, and because they are evolving out of the emerging model of production carry a natural power and legitimacy. There is good reason to expect therefore that horizontal, collaborative networks can emerge, slowly over decades, as the primary and most powerful forms of political organization. Now it is a question of what we do with them.

Michael Hardt teaches in the Literature Program at Duke University. He is author with Antonio Negri of the books Empire and Multitude.
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Les revues Multitudes et Vacarme, les éditions Kargo et éditions Amsterdam s’ associent

Multitudes, à partir de son numéro 26 (1er octobre 2006), et Vacarme, à partir de son numéro 37 (27 octobre 2006), seront éditées par leurs associations respectives en collaboration avec les éditions Amsterdam et diffusées et distribuées par Belles Lettres Diffusion Distribution. Au printemps 2007, les éditions Kargo, devenues la collection Kargo, publieront leurs premiers titres en collaboration avec Editions Amsterdam.

Dans le cadre de leur association, éditions Amsterdam et Multitudes lanceront par ailleurs deux collections d’essais de petit format : Multitudes/Idées et Multitudes/Interventions. Multitudes/Idées proposera des essais ou des manifestes théoriques et politiques thématiques, écrits dans un langage aussi accessible que possible, sur les sujets qui sont au cour du projet éditorial et politique de la revue Multitudes. Les deux premiers titres à paraître (printemps 2007) dans cette collection seront Le Capitalisme cognitif de Yann Moulier Boutang et Hacktivisme et Résistances électroniques d’Olivier Blondeau et Laurence Hallar. Quant à la collection Multitudes/Interventions, elle proposera des interventions sur le vif, en réaction à l’actualité politique et intellectuelle.

Par ailleurs, un recueil des textes les plus emblématiques ou les plus importants publiés dans Multitudes sera proposé (février 2007) au public par éditions Amsterdam sous le titre Multitudes, Une anthologie. D’autres projets éditoriaux, notamment des projets de traductions, sont au programme, notamment une co-édition du livre de Giuseppe Cocco et Antonio Negri Global, Luttes et biopouvoir en Amérique Latine (janvier 2007).

L’association d’éditions Amsterdam, des éditions Kargo, de Multitudes et de Vacarme s’inscrit dans la perspective d’un effort commun pour tisser des liens de collaboration et de soutien entre différents lieux de production éditoriale, intellectuelle et politique caractérisés par un même souci de déployer une pensée critique, transnationale et indisciplinaire, et une politique démocratique radicale pour notre temps.

Pour en savoir plus sur éditions Amsterdam, Kargo et Vacarme, n’hésitez pas à visiter les sites Internet :
www.editionsamsterdam.fr
vacarme.eu.org
www.editionskargo.com

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Multitudes 26
Postcolonial et politique de l’histoire

La France et les anciens empires croient avoir été blanchis par les indépendances. Mais les pulsions dominatrices, racistes et colonialistes sont toujours à l’ouvre dans l’Empire. Ce numéro « postcolonial » de Multitudes donne quelques exemples de postures coloniales dans la pensée et l’exercice du pouvoir et propose quelques voies pour s’en défaire.
La première voie passe par la traduction des études postcoloniales qui, d’abord dans les deux Amériques, puis partout dans le monde, ont montré qu’on pouvait écrire de multiples points de vue minoritaires et revisiter les sciences humaines à partir de positions « subalternes ».
La deuxième voie consiste à frayer avec les « colonies » que les anciens colonisés ou d’autres minorités multiplient dans les métropoles, à décrire leurs nouvelles dynamiques culturelles et politiques et à développer leurs revendications.
Prendre ainsi la colonisation à revers, la déterritorialiser et la démultiplier, en métissant et en créolisant les énoncés, c’est faire multitude, au sens de Hardt et Negri comme au sens commun.
Ce dossier justifie largement un carton rouge à une France qui, en choisissant ses immigrés et en excluant les autres, tourne le dos à l’Europe et au reste du monde.

SOMMAIRE
Jérôme Ceccaldi, Anne Querrien, Carton rouge pour la France qui exclut

EMPIRE, POSTCOLONIALITé ET POLITIQUE DE L’HISTOIRE
Yann Moulier Boutang, Jérôme Vidal, De la colonialité du pouvoir à l’Empire et vice versa

EMPIRE ET « COLONIALITé DU POUVOIR »
Santiago Castro-Gómez, Le Chapitre manquant d’Empire. La réorganisation postmoderne de la colonisation dans le capitalisme postfordiste
Ramón Grosfoguel, Les Implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global : transmodernité, pensée-frontalière et colonialité globale

POSTCOLONIAL ET HISTOIRE
Sandro Mezzadra, Temps historique et sémantique politique dans la critique postcoloniale
Homi Bhabha, Le Tiers-espace. Entretien avec Jonathan Rutherford
Anne McClintock, Race, classe, genre et sexualité : entre puissance d’agir et ambivalence coloniale
Éric Fassin, La Démocratie sexuelle et le conflit des civilisations
Warren Montag, « Les Subalternes peuvent-illes parler ? » et autres questions transcendantales
Olivier Le Cour Grandmaison, Passé colonial, histoire et « guerre des mémoires »
Jocelyne Dakhlia, Musulmans de France, l’histoire sous le tapis

N°26, 12 EUROS
Parution le 1er Octobre 2006
EDITIONS AMSTERDAM
Diffusion : Belles Lettres D. D.

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Vacarme 37
Que peut une image ?

Nous étions prévenus : parler, ce n’est pas voir. Quelques décennies de soupçons philosophiques, d’expérimentations littéraires, d’audaces cinématographiques nous avaient appris à défaire l’évidente parenté des mots prononcés et des choses offertes au regard, à désajuster le spectacle du monde de son commentaire ininterrompu.
Nous étions prévenus : nous voilà surpris. En un sens, la guerre du Liban de l’été 2006 a confirmé pour l’opinion mondiale et porté à son extrémité cette disjonction rigoureuse du son et de l’image. Deux versions d’une même guerre, si dissemblables qu’on ne peut ni s’étonner, ni se satisfaire de voir les uns brandir l’évidence de l’image contre l’hypocrisie du discours israëlien, tenant ainsi pour rien les menaces de ses adversaires, les autres défendre le bon droit d’Israël jusqu’à formuler contre les photographes de guerre d’abjectes suspicions de truquage.
Rarement cette disjonction nous aura-t-elle laissé aussi désemparés. La vigilance ancienne envers les pièges de l’audio-visuel n’est pas pour autant devenue hors de saison.
On pourra vérifier, dans les pages qui suivent, combien il n’y a là ni facilité esthétique, ni miévrerie éthique : mais le souci de savoir, avec Georges Didi-Huberman, ce que l’on peut dire d’une image sans trahir ce qui, en elle, porte à baisser la voix ; mais l’inquiétude de se demander, avec les artistes qui croisent aujourd’hui la démarche du plasticien et celle du documentariste, comment plier la rhétorique du photojournalisme jusqu’à rendre visible, et audible, les guerres contemporaines ; mais la minutie avec laquelle, dans le Caïman, Nanni Moretti diffracte et recompose l’image de Silvio Berlusconi, disperse en une nuée d’acteurs sa célèbre silhouette pour qu’enfin, aux dernières minutes du film, s’entende avec sérieux et terreur ce que le cavaliere a pu dire.

SOMMAIRE
Mathieu Potte-Bonneville / L’hostilité visible (éditorial)

ENTRETIEN : Georges Didi-Huberman s’inquiéter devant chaque image

CHANTIER : ARTISTES EN GUERRE
Artistes en guerre ? (avant-propos)
La mise à nu des choses (entretien avec Sophie Ristelhueber)
Laure Vermeersch / Onze cratères : s’exposer aux images des bombardements
Portrait du réalisateur en amoureux politique entretien avec Sean McAllister
Méditation documentaire entretien avec Gilles Saussier
Philippe Mangeot / L’échange documentaire
Sophie Jaulmes / Hors champ fragilités et nécessité de l’image documentaire
Portfolio Sophie Ristelhueber / Gilles Saussier, / Éric Baudelaire / An-My Lê /
Sophie Ristelhueber
Michel Poivert / Théâtre des dernières guerres
Pierre Zaoui / La fresque aux icônes

LIGNES
Minoritaire & populaire/ entretien avec A. Collovald & O. Schwartz
Carine Eff / dans le labyrinthe des centres de rétention
Jeanne Favret-Saada / un pape à Auschwitz
Pierre Zaoui / colère et indignation

CAHIER
Un écrivain en guerreentretien avec Emmanuel Pinto
Emmanuel Pinto : écrire la guerre du Liban : extraits d’un roman inédit
Dork Zabunyan / Berlusconi, la première fois
Vincent Casanova / Le sexe de la musique
François Matton / Sous les yeux (la campagne)
Fiston Massamba / Mouvements aux frontières
Lorine Niedecker / Louanges au lieu
Anne Bertrand / Papillons
Victoire Patouillard / Rébus
Peter Szendy / Conversation secrète
François Rosset / Arrogance de l’anticipation

N°37, 10 EUROS, parution le 27 Octobre 2006, Diffusion Les Belles Lettres

VACARME

Vacarme est une revue politique, culturelle et artistique à parution trimestrielle. Créée en 1999, elle mène une réflexion à la croisée de l’engagement politique, du militantisme associatif, de la recherche scientifique et de l’expérimentation artistique.

Vacarme est née de la rencontre des pratiques militantes et artistiques, de la volonté de militants associatifs (Act Up-Paris, GISTI…), soucieux de prolonger ce qu’ils avaient appris de leur expérience militante et de confronter ce savoir avec celui qu’ils forgeaient ailleurs, dans leurs travaux respectifs de chercheurs, d’enseignants, d’écrivains ou d’artistes. Il s’agissait d’ouvrir un espace commun entre des lieux, des journaux, des revues, et des pratiques relativement étanches les uns aux autres, et d’offrir un lieu de rencontre entre groupes militants, intellectuels et artistes.

La revue Vacarme se situe à mi-chemin entre la revue et le journal. Cela veut dire la tenue esthétique, l’exigence intellectuelle, la périodicité (trimestrielle), le mode de diffusion d’une revue et le format (souple, illustré, vivant), le mode de production (curieux, collectif, urgent), les techniques d’édition et la volonté de s’adresser à tous d’un journal. Cela autorise, en même temps qu’une originalité d’allure (moins austère qu’un livre, moins racoleuse qu’un magazine), un éclectisme des formes (textes, entretiens, enquêtes) et un décloisonnement des mondes (savant et profane, politique et culturel).

Vacarme, revue engagée et culturelle, publie des enquêtes de terrain, des articles d’opinion, des textes théoriques, de la création littéraire et des ouvres visuelles et sonores. Il se situe entre les revues de recherche, trop strictement confinées dans leur spécificité disciplinaire, et les journaux issus de groupes militants qui peinent à être lus au-delà de ses sympathisants ; entre les magazines spécialisés (culturels, politiques, économiques), qui font obstacle à une approche transversale, et les journaux dont la course à l’actualité empêche un traitement en profondeur.

La création artistique contemporaine est un des piliers de Vacarme ; elle y occupe plusieurs places. Le travail des artistes est convoqué au même titre que celui des militants et des chercheurs sur chaque thème du numéro. L’approche artistique d’une question est à nos yeux aussi importante que les autres formes de réflexion.

Vacarme a pour ambition de défendre une haute idée du travail critique, et porte une attention constante aux formes du discours qui peut accompagner, relayer et éclairer les productions picturales, musicales, cinématographiques contemporaines. Pour chaque numéro, en fonction des thèmes abordés, des intellectuels, des chercheurs, des artistes, des militants, des hommes politiques s’associent au travail de Vacarme.

La revue Vacarme est désormais publiée par éditions Amsterdam
(Belles Lettres Diffusion Distribution)

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KARGO

En 1997 paraissait le premier numéro de Nomad’s land, revue qui fut à l’origine de la création des éditions Kargo, en l’an 2000. Plus d’une cinquantaine d’auteurs – et plus d’une vingtaine de livres – ont été édités depuis lors ; beaucoup d’entre eux, principalement anglophones, eurent ainsi l’occasion d’être publiés en français pour la première fois. Nomad’s land et les premiers ouvrages publiés par Kargo témoignaient d’un intérêt marqué pour les musiques populaires et les sons du xxe siècle, étudiant les styles, leurs histoires et leurs techniques (Ocean of Sound de David Toop, DJ Culture d’Ulf Poschardt, The New Beats de S.H. Fernando Jr, etc.). La publication d’ouvrages plus généraux de sociologie et d’histoire culturelle (Paul Gilroy, William T. Lhamon, Jean-Paul Levet) répondait par ailleurs au besoin d’explorer de manière approfondie les processus sociaux et politiques à l’ouvre dans les cultures populaires. Parallèlement à ces ouvrages, Kargo a de plus publié du théâtre élisabéthain (Thomas Middleton), des ouvrages sur l’esthétique de la Renaissance et du baroque (Paul Van Nevel, Mark Franko), sur l’histoire de l’art (Le Miroir noir d’Arnaud Maillet, Sketches de Philippe-Alain Michaud), ainsi qu’un livre de photographie (Le Cour sacré. Un atlas chirurgical du corps humain de Max Aguilera-Hellweg).
La publication d’un catalogue rétrospectif, en avril 2006 (soit presque dix ans après le début de cette aventure) fut l’occasion de faire une pause et de réfléchir à l’avenir d’un projet éditorial exigeant, donc difficile à défendre commercialement. à une époque où le lectorat des ouvrages d’histoire et de sciences sociales se raréfie et où l’intérêt pour les pensées et les approches « étrangères » reste faible en France, notamment en raison du fort cloisonnement des disciplines universitaires et des champs de recherche.
Septembre 2006 : à la suite d’une heureuse rencontre (tant du point de vue humain qu’éditorial) avec l’équipe d’éditions Amsterdam, le fondateur des éditions Kargo, Alexandre Laumonier, décide de « transformer » en collection ses éditions. Le voyage de Kargo se poursuivra donc au sein d’Editions Amsterdam dans le cadre d’une « collection Kargo » dont les premiers titres seront publiés au premier semestre 2007. Peu de changement de fond quant à la ligne éditoriale, mais une ouverture plus grande sur des projets extérieurs aux sciences humaines (photographie, cinéma.) et une refonte de la charte graphique des ouvrages.
Entre autres projets à venir chez Kargo@EditionsAmsterdam : Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience (réédition en « semi-poche » de ce classique publié pour la première fois par Kargo en 2002) ; Arnaud Maillet, Les Lunettes. De la science aux fantasmes (histoire de l’art et histoire du corps) ; Marcus Rediker & Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. Une histoire de l’Atlantique révolutionnaire (histoire sociale et politique) ; John Leland, Hip! (histoire culturelle du xxe siècle).
L’association de Kargo et d’Editions Amsterdam sera l’occasion, dès janvier 2007, d’une refonte et d’une mise à jour du site Internet de Kargo, les premiers livres à paraître dans la collection Kargo étant prévus pour mars 2007. Et, comme ce fut le cas pour tous les ouvrages publiés par Kargo depuis 2000, de brefs extraits de tous ces livres pourront être consultés gratuitement sur le site Google Livres.

Mort de Naguib Mahfouz : passeur Orient-Occident

( Mercredi, 29 août 2006 )Il s’est éteint mercredi 29 août 2006 dans un hôpital public du Caire à l’âge de 94 ans, alors que son état de santé s’était détérioré depuis plusieurs semaines.
Lauréat du Nobel de littérature en 1988, Mahfouz était considéré comme le maître du roman moderne arabe. Il a été l’un des rares intellectuels égyptiens et arabes à avoir approuvé les accords de paix de 1979 entre l’Egypte et Israël, tout en se déclarant totalement solidaire des Palestiniens.

En 1994, un intégriste l’avait poignardé au cou, le blessant grièvement. Mahfouz avait miraculeusement survécu à l’attaque mais sa main droite était irrémédiablement paralysée.
L’oeuvre de Naguib Mahfouz n’a été reconnue que dans les années 50 après la parution de sa grande « Trilogie » dans laquelle il décrit les espoirs et les désillusions politiques d’une famille bourgeoise cairote sur trois générations.
Auteur prolifique, Naguib Mahfouz a signé une cinquantaine de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre. Cet apôtre de la tolérance sera inhumé jeudi 31 août à midi dans la mosquée Al-Rashdan, dans le quartier de Madinet-Nasr au Caire. Il avait 94 ans.

Né en 1911 dans une famille de la petite bourgeoisie cairote, il fait des études de philosophie à l’université du Caire (alors université Fouad Ier) .Il commence à écrire à l’age de 17 ans et publie ses premiers essais d’écriture dans les revues littéraires des années 1930.Il publie sa première nouvelle en 1939. Sa licence en poche, il obtient un poste de fonctionnaire et décide de se consacrer à la réécriture romanesque de l’histoire de l’Égypte. Le relatif échec des premiers romans, situés dans l’Égypte pharaonique, et peut-être l’urgence du contexte (l’Égypte est durement affectée par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale) l’amènent à renoncer à ce projet pour plonger dans l’histoire immédiate. Désormais, ses romans ont pour cadre Le Caire contemporain, dont il décrit les bouleversements sociaux dans une veine réaliste (Passage des miracles, 1947 ; Vienne la nuit, 1949).

Mais le succès public et la reconnaissance critique tardent à venir. En 1952, après avoir achevé l’énorme roman de plus de quinze cents pages qui deviendra la Trilogie (Impasse des deux palais, Le Palais du désir, Le Jardin du passé), Mahfouz délaisse l’écriture romanesque pour le scénario ­ forme d’écriture moins noble mais mieux rémunérée. La publication de la Trilogie en 1956-1957 lèvera ses doutes. A quarante-cinq ans, il est enfin reconnu. Avec cette saga familiale doublée d’une fresque historique de l’Égypte, de la révolution de 1919 aux dernières années de la monarchie, Mahfouz est en phase avec la nouvelle donne politique issue du changement de régime de 1952 et avec un mouvement littéraire et artistique qui privilégie le réalisme sous toutes ses formes.

Il s’en détourne pourtant avec son roman suivant, Awlad haretna (1959, trad. française Les fils de la médina), tournant dans sa carrière et dans l’histoire du roman arabe. Il y renoue en effet avec la riche tradition de la fiction allégorique pour développer une critique des dérives autoritaires du régime de Nasser et, au-delà, une réflexion pessimiste sur le pouvoir. Publié en feuilleton dans le quotidien Al-Ahram, ce roman est attaqué par les oulémas qui le jugent blasphématoire, puis frappé d’une interdiction officieuse de publication en Égypte (il sera publié à Beyrouth en 1967). En même temps, le scandale contribue à asseoir sa réputation et n’affecte pas sa carrière (il occupe alors, jusqu’à sa retraite en 1971, des fonctions de direction dans les appareils culturels étatiques). Il publie beaucoup : des nouvelles dans la presse, reprises en recueils, et près d’un roman par an, revenant au plus près d’un réalisme critique (Dérives sur le Nil, 1966 ; Miramar, 1967) ou dissimulant son message dans des textes à clés (Le Voleur et les chiens, 1961 ; La Quête, 1965). Ses grands romans réalistes sont adaptés au cinéma l’un après l’autre, ce qui lui donne accès à un public incomparablement plus vaste que celui de l’écrit.

Proche des jeunes écrivains en colère qui émergent dans les années d’effervescence qui suivent la catastrophe de 1967 ­ les Gamal Ghitany, Sonallah Ibrahim, Baha Taher, Ibrahim Aslan, Mohammed El Bisatie, etc. ­ Mahfouz reprendra volontiers à son compte, dans ses romans ultérieurs, leurs innovations esthétiques. Mais c’est lorsqu’il renoue avec sa source d’inspiration favorite, le vieux Caire de son enfance (Récits de notre quartier, 1975 ; La Chanson des gueux, 1977), qu’il est au sommet de son art.

Demeuré fidèle tant à ses convictions politiques libérales qu’à sa conception de la littérature, il fait figure dans les années 1980 de maître respecté pour ses qualités morales et son apport massif au roman arabe, mais souvent contesté pour ses options politiques (notamment son soutien à la paix égypto-israélienne). Le prix Nobel qui lui est décerné en octobre 1988 va bousculer sa routine de retraité, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : ce prix, le premier attribué à un écrivain arabe, lui donne accès au marché mondial (ses traductions se comptent aujourd’hui par centaines, dans plusieurs dizaines de langues). Le pire : dans un contexte d’affrontement violent entre le pouvoir et la fraction radicale de l’opposition islamiste, mais aussi de raidissement moral et religieux qui touche peu ou prou toutes les couches de la société égyptienne, la polémique autour de « Les Fils de la Medina » Awlad haretna refait surface et Naguib Mahfouz survit miraculeusement à une tentative d’assassinat à l’arme blanche (octobre 1994) perpétrée par deux jeunes fanatiques islamistes. Depuis, il était paralysé de la main droite et avait cessé d’écrire, contraint de dicter ses textes.

Bibliographie

Au cours de sa carrière qui s’étend sur près de soixante ans, il a publié plus de 50 romans et recueils de nouvelles.

‘Abath al-aqdâr, roman 1939 (trad. française La Malédiction de Râ, 1998)

Radôbîs, roman 1943 (trad. française L’Amante du pharaon, 2005)

Kifâh Tîba (Le combat de Thèbes), roman 1944

Al-Qâhira al-jadîda, roman 1945 (trad. française La Belle du Caire, 2000)

Khân al-Khalîlî, roman 1946 (trad. française Le Cortège des vivants : Khan al-Khalili, 1999)

Zuqâq al-midaqq, roman 1947 (trad. française Passage des Miracles, 1970)

Hams al-junûn (Le murmure de la folie), nouvelles, 1947

Al-Sarâb, roman 1948 (trad. française Chimères, 1992)

Bidâya wa-nihâya, roman 1949 (trad. française Vienne la Nuit, 1996)

La Trilogie du Caire :

. Volume I : Bayn al-Qasrayn, roman 1956 (trad. française Impasse des Deux-Palais, 1987)

. Volume II : Qasr al-Chawq, roman 1957 (trad. française Le Palais du désir, 1987)

. Volume III : Al-Sukkariyya, roman 1957 (trad. française Le Jardin du passé, 1989)

Awlâd hâratinâ, roman 1959 (trad. française Les Fils de la médina, 1991)

Al-Liss wa-l-kilâb, roman 1961 (trad. française Le voleur et les chiens, 1985)

Al-Simmân wa-l-Kharîf (Les cailles et l’automne), roman 1962

Dunya Allâh, nouvelles 1962 (trad. française Le Monde de Dieu, 2000)

Al-Tarîq, roman 1964 (trad. française La Quête, 1997)

Bayt sayyi’ al-sum’a (Une maison mal famée), nouvelles 1965

Al-Chahhâdh, roman 1965(trad. française Le Mendiant, 1997)

Tharthara fawq al-Nîl, roman 1966 (trad. française Dérives sur le Nil, 1989)

Mîrâmâr, roman 1968 (trad. française Miramar, 1990)

Khammârat al-Qitt al-Aswad (Le cabaret du Chat Noir), nouvelles 1969

Tahta al-Midhalla (Sous l’abri), nouvelles 1969

Hikâya bi-lâ bidâya wa-lâ nihâya (Histoire sans commencement ni fin), nouvelles 1971

Chahr al-’asal (La lune de miel), nouvelles 1971

Al-Marâyâ, roman 1972 (trad. française Miroirs, 2001)

Al-Hubb taht al-matar (L’Amour sous la pluie), nouvelles 1973

Al-Jarîma (Le Crime), nouvelles 1973

Al-Karnak (Karnak), nouvelles 1974

Hikayât hârati-nâ, récits 1975 (trad. française Récits de notre quartier, 1988)

Qalb al-Layl (Au cœur de la nuit), nouvelles 1975

Hadrat al-muhtaram (Son Excellence), roman 1975

Malhamat al-harafîch, roman 1977 (trad. française La Chanson des gueux, 1989)

Al-Hubb fawq hadabat al-haram, nouvelles 1979 (trad. française L’Amour au pied des pyramides, 1997), 1979

Al-Chaytan ya’izh (Satan prêche), 1979

‘Asr al-hubb (Le temps de l’amour), 1980

Afrah al-Qubba (Les noces de Qobba), 1981

Layâli Alf Layla (trad. française Les Mille et Une Nuits, 1997), 1982

Ra’aytu fi-mâ yarâ al-nâ’im (J’ai vu dans mon sommeil), nouvelles 1982

Al-Bâqi min al-zaman Sâ’a (Heure H-1), nouvelles 1982

Amâm al-’arch (Devant le trône), roman 1983

Rihlat Ibn Fattouma (Le voyage d’Ibn Fattouma), roman 1983

Al-Tanzhîm al-sirrî (L’organisation secrète), nouvelles 1984

Al-’A’ich fî l-haqîqa, roman 1985 (trad. française Akhénaton le Renégat, 1998)

Yawma qutil al-za’îm, roman 1985 (trad. française Le Jour de l’assassinat du leader, 1989)

Hadîth al-sabâh wa-l-masâ’, roman 1987 (trad. française Propos du matin et du soir, 2002),

Sabâh al-ward, roman 1987 (trad. française Matin de roses, 1998)

Quchtumar, roman 1988

Al-Fajr al-kâdhib (L’Aube trompeuse), nouvelles 1989

Asdâ’ al-sîra al-dhâtiyya, récits 1996 (trad. française Echos d’une autobiographie, 2004)

La loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information définitivement adoptée

Après les votes de l’Assemblée nationale et du Sénat, le très controversé projet de loi sur le droit d’auteur qui vise notamment à empêcher tout téléchargement illégal ou copie sauvage sur l’Internet est définitivement adopté.

La loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information avait d’abord été adoptée par le Sénat dans la version qu’en ont élaboré quatorze députés et sénateurs réunis en commission mixte paritaire (CMP). Le rapporteur Michel Thiollière (UMP) l’a jugé « équilibré, ambitieux et juste ». « Il montre que la France est capable d’agir et de porter un message fort d’audace et de modernité », a estimé pour sa part le ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabre

Le vote a eu lieu à main levée. Dominique Braye, pour l’UMP, a indiqué que la « quasi-totalité » de son groupe était en faveur de ce texte, la gauche a indiqué qu’elle votait contre, et l’UDF qu’elle était partagée, mais que la majorité de ses membres s’abstenaient. Dans la discussion générale, les intervenants – David Assouline (PS), Jack Ralite (PCF) et Catherine Morin-Desailly (UDF) – ont surtout dénoncé, au-delà de dispositions techniques qui les divisent, le refus du gouvernement de procéder à une deuxième lecture de ce projet de loi qui a opté pour le passage en force.
 
L’INDUSTRIE DU DISQUE SE RÉJOUIT

Les clivages demeureront bien après le vote de la loi. D’un côté, l’industrie du disque se réjouit : Le Syndicat national de l’édition phonographique assure dans un communiqué que le nouveau texte « assure tout à la fois la protection des œuvres sur Internet et le bénéfice pour le consommateur de continuer à pouvoir effectuer des copies à titre privé. Il permettra aussi de mettre en place, la France étant en ce domaine pionnière, l’interopérabilité pour assurer l’écoute de la musique sur tous les supports sans pour autant supprimer les mesures de protection. »

Pour sa part l’Alliance public-artistes, qui rassemble 16 organismes représentant le public et les artistes, affirme le contraire : « Le texte n’apporte toujours aucune solution viable, juridiquement ou économiquement, pour les artistes comme pour le public, au problème de la circulation, de l’échange et de la copie des œuvres sur Internet. La sanctuarisation des DRM [mesures techniques de protection, outre les difficultés que ces derniers posent en termes de respect de la vie privée et d’interopérabilité, n’empêchera en aucun cas leur contournement. »

Des mois de débats n’ont pas rapproché les parties dont les analyses demeurent antagonistes.

INSÉCURITÉ FINANCIÈRE MASSIVE

Toutefois, pour bien comprendre le mécanisme futur de la lutte « antipiratage », il manque encore les modalités d’application de la loi par le gouvernement, notamment le régime des amendes pour les contrevenants. La loi prévoit une amende de 38 euros pour le téléchargement, 150 pour la mise à disposition. Est-ce que ces amendes s’appliquent pour chaque unité échangée ou concernent l’infraction dans sa globalité ?

Du côté même de la Sacem comme de la SCPP, on doute que le principe de l’amende soit appliquable à chaque morceau « piraté ». En effet une telle situation pourrait potentiellement provoquer un raz de marée de contraventions avec pour résultat des centaines de milliers d’internautes redevables de sommes astronomiques. Une manœuvre particulièrement maladroite à quelques mois d’une échéance électorale majeure. Néanmoins, depuis le début des discussions sur ce dossier, le ministère de la culture a conservé une oreille très attentive aux doléances des industriels.

Et vogue l’argent !

Christian Marazzi, Editions de l’Aube, 2003, 240 pages, 21,2 euros. Octobre 2003Après avoir expliqué magistralement dans La place des chaussettes (éditions de l’Eclat, 1997) que la reconstruction post-fordiste de l’économie rend le travail salarié aussi inévaluable que l’a toujours été le travail des femmes à la maison, Christian Marazzi nous introduit dans les arcanes de la nouvelle économie financière. Nous vivons actuellement une révolution des prix : leur stabilisation, voire leur diminution à qualité constante. D’où vient-elle ?
De la nécessité pour le capitalisme d’augmenter toujours la quantité des moyens de paiement en circulation et d’élargir de façon continue les bases sur lesquelles il exploite les forces vivantes de la population. Une formidable augmentation de productivité a résulté de l’appel systématique à la capacité communicative de la société (cercles de qualité, enquêtes auprès des consommateurs, prix de l’innovation…). C’est toute la vie quotidienne qui est devenue matière à exploiter par le capital. Cette transformation, permise par les nouvelles technologies d’information et de communication, a exigé des investissements considérables qui ont été effectués par le recours au marché financier international. L’OMC a imposé en 1997 la libéralisation complète des marchés financiers, et la crise asiatique en a été le premier résultat. La prochaine étape est la conversion de l’épargne-retraite en fonds d’investissement privés dans les pays européens. Les profits les plus importants ne reposent plus sur la croissance de la production de biens et des services, comme pendant la période fordiste, ni sur la compression des salaires comme dans la période post-fordiste, mais sur le jeu des différences entre prévision et réalité. En se gardant contre le retour de l’inflation alors que les nouvelles technologies conduisent à la déflation, les gouvernements accélèrent le processus de concentration financière. La rupture avec le paradigme fordiste et l’Etat social date du 6 Octobre 1979. Ce jour-là, la réserve fédérale américaine, pour lutter contre l’inflation, a augmenté fortement ses taux d’intérêt et affiché qu’elle cessait de croire en Keynes pour suivre Milton Friedman. La forte augmentation des taux d’intérêt s’est répercutée sur les dettes des ménages américains et sur leur capacité de consommer. Or toute la production de biens d’équipement se fait en anticipant la demande des consommateurs. Il ne faut pas trop diminuer celle-ci pour poursuivre la croissance. C’est alors que vint l’idée de convertir l’épargne-retraite des fonctionnaires en actions, ce qui eut pour effet secondaire d’interdire l’alliance entre les fonctionnaires et les pauvres. Le problème était surtout de changer les habitudes de la masse des ouvriers et des employés en les obligeant à contribuer à la création boursière de monnaie. L’imagination créatrice de produits dérivés, qui permettent de créer de plus en plus de monnaie fiduciaire (fondée sur la croyance), est infinie. Avec les dérivés, les économies financières ont trouvé une source de création de monnaie aussi extensible que leurs besoins. Les dérivés permettent de s’assurer d’une vente en faisant porter le risque sur les marges et en le faisant garantir par l’Etat. C’est ainsi qu’a été mis en place le Fonds américain spécialisé dans le financement de l’achat de maisons individuelles, garanti par les aides de l’Etat : Ginnie Mae. C’est ainsi qu’a été produite la bulle immobilière du débat des années 90. La vente massive de biens désirés par tous sert de support à la production du capital dérivé, et oblige la production du capital à dépasser les frontières locales et à s’alimenter sur le marché global. Paradoxalement, c’est l’Etat lui-même qui organise la globalisation en garantissant des consommations de masse comme le logement. La demande de liquidité de l’ensemble des partenaires économiques fait passer le capital à l’échelle mondiale. Permise par l’Etat, elle entraîne pourtant une perte de confiance dans la capacité gouvernementale, dans la capacité de reproduire le système à l’échelle nationale. Dans l’incertitude les partenaires économiques spéculent. Les Etats eux-mêmes participent à l’agiotage par les privatisations et la transformation des fonds de retraite en fonds de pension par actions. Fin 1993, la masse de l’épargne gérée par les fonds de pension représentait en Suisse 83 % du PIB, en Grande-Bretagne 79 % et aux Etats-Unis 60 %, alors que dans aucun de ces pays, la transition vers le nouveau système n’est achevée. Ces fonds, gérés avec des représentants des travailleurs, sont un élément clé du processus de désalarisation. L’unité de classe des salariés est brisée au profit d’une individualisation des prestations en fonction des contributions. Le droit disparaît au profit du devoir. Il n’y a qu’en cas de catastrophe qu’on retrouve le sens du risque collectif. La communauté doit continuer à fonctionner comme offre différée de travail, de mise en œuvre du capital. Pour Christian Marazzi, ne pas voir le rôle central du capital financier dans la stratégie des grands groupes, le croire encore parasitaire par rapport au conflit entre organisation et travail, c’est refuser de voir les transformations fondamentales survenues dans le travail lui-même. Croire que le travail commandé est isolable de l’ensemble de la vie quotidienne, c’est refuser de reconnaître le rôle du langage et de la coopération dans ce travail même. La théorie de la « fin du travail » confond celui-ci avec le travail manuel et ignore ses transformations récentes ; au contraire, le travail, intermittent dans sa rémunération, mobilise toute la vie dans sa réalisation. Les récentes augmentations de la productivité du travail ont autant été gagnées sur du travail extra-salarial, extra-contractuel, sur de nouvelles formes de mobilisation de travailleurs que sur l’exploitation à la marge du contrat salarial. De nouvelles activités développent les capacités relationnelles des travailleurs dans la communication sociale, la réflexion, l’apprentissage. Des relations nouvelles entre le dedans et le dehors de l’entreprise sont indispensables aux nouvelles manières de produire : production de prototypes, réparation de pannes, réponse à des événements imprévus. De nouvelles formes de travail se développent pour lesquelles la coopération remplace la programmation a priori et la hiérarchie. Christian Marazzi est fort critique sur les expériences de réduction du temps de travail qui se sont faites de manière purement quantitative, en augmentant le temps de loisir, au détriment de ces blocs d’activités communicatives nouvelles. L’enjeu de la lutte au sein de l’entreprise, et de façon globale, doit être au contraire la constitution de la communauté communicative, sa représentation d’elle-même, la défense de son intégrité et de celle de chacun de ses membres, dans une autogestion du collectif de travail, dans une organisation coopérative de la diversité des activités depuis le ménage jusqu’au financement. Développer de telles capacités collectives est l’enjeu de la coopération à l’échelle d’une ville. Les nouvelles technologies de communication, leur agencement, sont en effet de nature publique ; les innovations sont appropriées par la communauté concrète qui habite un territoire. C’est ce qui explique qu’il y ait croissance de la productivité sociale et en même temps déflation ; cette croissance de l’activité relationnelle se fait pour une bonne part hors marché. Tant que cette activité sociale ne sera pas financée par un revenu garanti, le développement de la coopération sera freiné par l’assujettissement aux possibilités du marché. Les critères des banques européennes en matière d’investissement sont en effet particulièrement conservateurs. Cependant de nouveaux sites de création monétaire vont se développer pour lutter contre le sous-emploi : les fonds de pension pour les retraites, les crédits à la consommation dans les chaînes de supermarché, les agences de crédit aux travailleurs indépendants ou aux candidats à l’accession à la propriété, les banques du temps, les systèmes d’échanges locaux… et toutes les formes de crédit assorties d’une garantie contre l’incertitude des taux d’intérêt. La croissance économique post-fordiste exige de nouvelles mesures principalement financières, qui font retomber la responsabilité du risque sur le citoyen. Il conviendrait qu’une gestion sociale de ce risque soit cependant assurée, ce qui est seulement le cas des fonds de pension. Mais ceux-ci restent liés à l’horizon de la sortie de la vie salariale et n’englobent pas l’ensemble des situations de vie et de travail. La nouvelle économie oblige à de nouvelles relations de solidarité intergénérationnelles qui restent à penser. La nouvelle solidarité philanthropique demeure trop condescendante et sélective pour avoir un effet d’entraînement économique. Le droit à la mendicité est aussi facteur d’inertie. Il y a là un enjeu de lien social pour l’Etat, et pour tous. L’Etat a notamment développé des programmes d’insertion. Au total, un tiers-secteur s’est constitué en champ d’expérimentation sociale de nouvelles manières d’agir communicatif, mais qui se présentent toujours comme limitées à l’exclusion sociale, et donc inaptes à participer réellement aux nouvelles manières de produire la richesse. « Il n’y a donc pas d’autre possibilité rationnelle de lutter contre la pauvreté que d’ouvrir un cycle de luttes libérées du complexe de la pauvreté et de la marginalisation, et proposant la reconnaissance par le bas du droit au revenu de citoyenneté. » (p. 125) Aujourd’hui, la Réserve fédérale américaine ne prétend plus diriger la société réelle du dehors mais seulement agir dedans. Elle a pris acte de la transformation de ses conditions de travail. De même, dans les rapports de réciprocité au sein des collectifs de travail et dans les luttes, la communauté produit ses propres réducteurs d’incertitude, ses propres éléments de pouvoir. La déflation est le signe que cette communauté produit et agit de manière invisible sur le marché, dans son langage et ses relations humaines propres. « Là où on ne voit pas d’ordre ordonné, il faut savoir reconnaître la trame d’une citoyenneté faite d’associations et de démocratie communicative. » (p. 134) Le propos de Christian Marazzi n’est pas révolutionnaire mais synthétique. En esquissant une articulation entre les formes de financement de l’économie, les transformations du travail, les évolutions des formes de solidarité sociale, il rassemble les fils du débat de ces dernières années sur les retraites, le temps de travail, l’intermittence. Il invite à essayer de maîtriser ses éléments à partir de la position du collectif de travail et la pratique de la coopération sociale. Il dessine ainsi une nouvelle manière de vivre.

Dialogues Chomsky/Foucault

13mn d’une émission de la tv néerlandaise *Chomsky* : let me begin with something that I’ve already discussed; if
it is correct, and I believe it is, that a fundamental element of human
nature is the need for a creative work, for a creative inquiry, free
creation without the arbitrary limiting effects of coercitive
institutions, then off course it will follow that a decent society
should maximize the possibilities for this fundamental human
characteristic to be realized. That means trying to overcome the
elements of repression and oppresion and destruction and coercion that
exist in any society as a historical residue. A federated decentralized
system of free associations incorporating economic and social
institutions would be what I refer to as anarcho-syndicalism, and it
seems to me that it is the appropriate form of social organisation for
an advanced technological society in wich human beings do not have to be
forced into position of tools, of cogs in a machine, in wich the
creative urge that I think is intrinsec to human nature will in fact be
able to realize itself in whatever way it will, I don’t know all the
ways in wich it will.

*Foucault* : Je suis dans ma démarche beaucoup moins avancé, je vais
beaucoup moins loin que monsieur Chomsky. C’est à dire que j’avoue
n’être pas capable de définir ni à plus forte raison de proposer un
modèle de fonctionnement social idéal pour notre société scientifique ou
technologique. En revanche une des taches qui me parait urgente,
immédiate, avant meme tout autre chose, c’est celle-ci ; On a
l’habitude, du moins dans notre société européenne, de considérer que le
pouvoir est localisé entre les mains du gouvernement et qu’il s’exerce
par un certain nombre d’institutions bien particulieres qui sont
l’administration, la police, l’armée. On sait que toutes ces
institutions là sont faites pour transmettre les ordres, les faire
appliquer et punir les gens qui n’obeissent pas. Mais je crois que le
pouvoir politique s’exerce encore, s’exerce en outre, de plus, par
l’intermediaire d’un certain nombre d’institutions qui ont l’air comme
ça de n’avoir rien de commun avec le pouvoir politique, qui ont l’air
d’en être indépendantes et qui ne le sont pas ! On sait bien que
l’université, et d’une façon générale tout le systeme scolaire qui en
apparence est fait simplement pour distribuer le savoir, on sait que cet
appareil scolaire est fait pour maintenir au pouvoir une certaine classe
sociale et exclure des instruments du pouvoir une autre classe sociale.
Quelque chose comme la psychiatrie, qui en apparence aussi, n’est
destiné qu’au bien de l’humanité et à la connaissance des psychiatres,
cette psychiatrie donc est encore une certaine maniere de faire peser un
pouvoir politique sur un groupe social. La justice également, bon… Et
il me semble que la tache politique actuelle dans une société comme la
notre c’est de critiquer le jeu des institutions apparement les plus
neutres et les plus indépendantes, de les critiquer et les attaquer de
telle maniere que la violence politique qui s’exerçait obscurément en
elles (les institutions) surgissent et qu’on puisse lutter contre elles.
A vouloir tout de suite donner le profil et la formule de la société
future sans avoir bien fait la critique de tous les rapports de
violences politiques qui s’exercent dans notre société, on risque de les
laisser se reconstituer même à travers des formes aussi nobles et
apparement aussi pures que celle du syndicalisme anarchiste.

*Chomsky* : Yes, I would certainly agree with that, not only in theory
but also in action. There are two intellectual tasks, one is the one I
was discussing, to try to create the vision of a future just society.
Another task is to understand very clearly the nature of
power,oppression, terror and destruction in our own society. And that
certainly includes the institutions you mentioned, as well as the
central institutions of any industrial society; namely the economic
commercial and financial institutions. In particular, in the coming
period, the great multinational corporations, wich are not very far from
us physically tonight(sourire vers l’audience ou se trouvent quelques
MIB, mouvements et rires dans la salle). Those are the basic
institutions of oppression and coercion and autocratic rule that appear
to be neutral, after all they say they are subject to the democracy of
the market place. I think it would be a great shame to loose or to put
aside entirely the somewhat more abstract and philosophical task of
trying to draw the connections between a concept of human nature that
gives full scope to freedom, dignity, creativity and other fundamental
human characteristics. Relate that to some notion of social structure in
wich those properties could be realized, in wich meaningfull human life
can take place. In fact if we are thinking of social transformation or
social revolution , it would be observed off course to draw out in
detail the point we are hoping to reach, still we should know something
about where we think we’re going, and such a theory may tell it to us.

*Foucault* : Oui mais alors là est-ce qu’il n’y a pas un danger? Si on
dit qu’il existe une certaine nature humaine, que cette nature humaine
n’a pas reçu dans la société actuelle les droits et les possibilités qui
lui permettraient de se réaliser, si on admet cela, est-ce qu’on ne
risque pas de définir cette nature humaine à la fois idéale et réelle,
cachée et réprimée jusqu’à présent, est-ce qu’on ne risque pas de la
définir dans des termes que nous empruntons à notre société, à notre
civilisation, à notre culture ? De sorte que, est ce que la notion de
nature humaine , vous meme en commençant vous reconnaissiez je crois
qu’on ne savait pas tres bien ce que c’etait que cette nature humaine
(rires). Alors est-ce que cela ne risque pas de nous induire en erreur?
Vous savez que Mao TseTung parlait de nature humaine bourgeoise et de
nature humaine prolétarienne! Et il considère que ce n’est pas la meme
chose !

*Chomsky* : Well, I think that in the intellectual domain of political
action, that is the domain of trying to construct a vision of a just and
free society on the basis of some notions of human nature, in that
domain we face the very same problem that we face in immediate political
action. For example, to be quiet concrete, a lot of my own activity has
to do with the vietnam war, and a good deal of own my energy goes into
civil disobedience. Civil disobedience in the United States is an action
undertaken in the face of considerable uncertainties about its effects.
For example it threatens the social order in ways wich one might argue
will bring on fachism. It would be very bad for america, for vietnam,
for holland and for everyone else… So there is a danger, that is one
danger in undertaking this concrete act, on the other hand there is a
great danger in non undertaking it, namely if you don’t undertake it
another society in indochina will be turned to shreds by american power
! In the face of those uncertainties one has to choose the course of
action. Similarly in the intellectual domain one is faced with the
uncertainties that you correctly pose ; our concept of human nature is
certainly limited, partial, socially conditionned, constrained by our
own character defects and the defects and limitations of the
intellectual culture in wich we exist. Yet at the same time it is of
critical importance that we have some directions , that we know what
impossible goals we’re trying to achieve if we hope to achieve some of
the possible goals. That means we have to be bold enough to speculate
and create social theories on the basis of partial knowledge while
remaining very open to the strong possibility, in fact overwhelming
probability, that at least in some respects we’re very far off the mark.

*Foucault* : Il me semble que de toutes façons la notion même de justice
fonctionne à l’interieur de la société de classes comme revendications
du coté de la classe opprimée et comme justification du coté de la
classe opprésive.

*Chomsky* qui le coupe : I don’t agree with that…

*Foucault* qui embraye : Dans une société sans classes, je ne suis pas
sûr qu’on ait encore à utiliser cette notion de justice. *Chomsky* :
Well, here I really disagree. I think that there is a sort of absolute
basis, if you press me too hard I’ll be in trouble because I can’t
sketch it out, but some sort of an absolute basis ultimately residing in
fundamental human qualities in terms of wich our real notion of justice
is grounded. I think it is too hasty to characterize our existing
systems of justice as merely systems of class oppresion. I don’t think
that they are that, I think that they embody systems of class oppression
and they embody elements of other kinds of oppression, but they also
embody a kind of a grouping towards the ‘true’ humanly valuable concepts
of justice, decency, love, kindness, sympathy and so on wich I think are
real.

*Foucault* : Est ce que j’ai du temps pour repondre (s’adressant à
l’animateur du pleateau) Combien? deux minutes? Et bien moi je dirais
que c’est injuste ! (en riant) Je ne peux pas répondre là en si peu de
temps, je dirai simplement ceci: Je ne peux pas m’empecher de penser
contrairement à ce que vous semblez croire que cette notion de nature
humaine, cette notion de bonté, de justice, d’essence humaine, de
réalisation de l’essence humaine… Tout ça, ce sont des notions et des
concepts qui ont été formés à l’interieur de notre civilisation, dans
notre type de savoir, dans notre forme de philosophie, et que par
conséquent ça fait partie meme de notre systeme de classes, et qu’on ne
peut pas, aussi regrettable que ce soit, on ne peut pas faire valoir ces
notions pour décrire ou justifier un combat qui devrait, qui doit en
principe, bouleverser les fondements mêmes de notre société. Il y a là
une extrapolation dont je n’arrive pas à trouver la justification
historique.

Hommage à François Zourabichvili

Suite à sa tragique disparitionCe qui est triste dans la mort de quelqu’un, c’est la cloture de ce « pas encore », de cette ouverture de l’être sur le bord du temps qui caractérise la puissance productive de l’événement. C’est ce qui rend la disparition de François Zourabichvili, inacceptable.

Judith Revel
Ses obsèques auront lieu samedi 29 avril à 10 heures à l’Église de la Sainte Trinité (39 rue François Gérard, 75016).

La revue Multitudes publiera dans son N° 25 ( Juin 2006) le dernier article de François Zourabichvili : « Kant avec Masoch »

François ZOURABICHVILI était philosophe spécialiste de Deleuze et de Spinoza

Agrégé (1989) et docteur (1999) en philosophie.

Professeur de lycée de 1988 à 2001.

Directeur de programme au Collège International de Philosophie   de 1998 à 2004.

Maître de conférences à l’Université Paul Valéry – Montpellier III depuis 2001.

Membre de l’EA 738.

Membre du CIEPFC (Centre international d’étude de la philosophie contemporaine française, ENS Ulm, dir. Frédéric Worms).

Responsable du site internet de l’EA 738 et du séminaire « Philosophie en devenir ».

Axes de recherches

Philosophie générale
? Evénement et transformation (tracé de la ligne de fracture entre pensées d’inspiration phénoménologique et pensées anti-phénoménologiques)
? Littéralité (recherche sur les rapports du concept et de l’image, à partir de la récusation deleuzienne du concept de métaphore et du partage présumé originaire entre « propre » et « figuré »)

Esthétique
? Art et jeu (étude du clivage « connaître » / « jouer » dans l’histoire de l’esthétique, et développement d’un modèle non gadamérien de l’oeuvre d’art comme jeu)
? (Ouvrage en cours) La perpendiculaire et le faux semblant. Essai sur le cinéma de Boris Barnet

Spinoza
? les enjeux d’une « physique de la pensée » (1/ la question du langage de la philosophie, 2/ le sens de l’invocation de Spinoza dans la neurologie actuelle et les perspectives d’un naturalisme non cognitiviste en philosophie de l’esprit)
? qu’est-ce qu’un concept politique ? (le rapport de la théorie et de ses conditions d’intervention, autour du concept de « multitude-libre » dans le Traité politique )

Ouvrages

Deleuze. Une philosophie de l’événement, Paris, PUF, coll. Philosophies, 1994, 2 e éd. 1997.

3e édition, précédée d’une introduction inédite, « L’ontologique et le transcendantal » : in F. Zourabichvili, A. Sauvagnargues, P. Marrati, La philosophie de Deleuze, Paris, PUF, coll. Quadrige, 2004.

Traduction japonaise : Tokyo, Kawadeshobo, 1997 (trad. Akihiro Ozawa)

Traduction italienne : Verona, Ombre Corte edizioni, 1998 (trad. Fabio Agostini)

Traduction espagnole : Buenos Aires, Amorrortu editores, 2004 (trad. Irene Agoff)

Spinoza. Une physique de la pensée, Paris, PUF, coll. Philosophie d’aujourd’hui, 2002.

Le conservatisme paradoxal de Spinoza. Enfance et royauté, Paris, PUF, coll. Pratiques théoriques, 2002.

Le vocabulaire de Deleuze, Paris, Ellipses, 2003 (parution partielle dans Le vocabulaire des philosophes, Ellipses, 2002, tome 4).

Traduction portugaise : Rio de Janeiro, Relume Dumara, 2004 (trad. André Telles)

Articles

Sur Spinoza

« L’identité individuelle chez Spinoza », in Spinoza. Puissance et ontologie, dir. M. Revault d’Allonnes et H. Rizk, Paris, Kimé, 1994.

« Spinoza, le vulgus et la psychologie sociale », Studia Spinozana, vol. 8 (1992).

« La consistenza del concetto di scienza intuitiva », in Sulla scienza intuitiva in Spinoza, a cura di F. Del Lucchese e V. Morfino, Milano, Edizioni Ghibli, 2003

« Le spinozisme spectral d’Anton Tchekhov », à paraître dans les Actes des journées « Spinoza au XIXe siècle », Sorbonne, 1998

« La langue de l’entendement infini », à paraître dans les Actes de la Décade « Spinoza aujourd’hui », Cerisy-la-Salle, juillet 2002

Sur Deleuze

« Six Notes on the Percept (on the Relation between the Critical and the Clinical) », in Deleuze : A Critical Reader, P. Patton ed., Oxford, Blackwell, 1996.

« Deleuze et le possible. De l’involontarisme en politique », in Deleuze. Une vie philosophique, E. Alliez éd., Paris, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1998.

Traduction portugaise : in Gilles Deleuze : Um vida filosofica, Sao Paulo, Editora 34, 2000.

Traduction italienne : in Aut Aut, n° 276, nov.-déc. 1996

« The Eye of Montage : Dziga Vertov and Bergsonian Materialism », in The Brain in the Screen. Deleuze and the Philosophy of Cinema, G. Flaxman ed., Minneapolis/London, Univ. Minnesota Press, 2000

« Les deux pensées de Deleuze et Negri », Multitudes, n° 9, mai-juin 2002

Autres articles

« Leibniz et la barbarie », in Les équivoques de la civilisation, ouvrage dirigé par B. Binoche, Seyssel, Champ Vallon, 2005.

« Chateaubriand, la révolution et son témoin », in Literarische Fluchtlinien der Revolution nach 1789, Cahiers Lendemains, Tübingen, Stauffenburg Verlag, 2004.

« L’intime, le temps et le symptôme », in Rue Descartes, n° 43 (L’intériorité), mars 2004.

« Qu’est-ce qu’une oeuvre interactive ? », Revue d’esthétique, à paraître en 2005.

« Géométrie audio-visuelle d’une révolte : Okraïna  », à paraître dans Le drôle de genre de Boris Barnet, ouvrage dirigé par F. Albéra et V. Posener.

Conférences et communications récentes

« Kant avec Masoch », colloque « Deleuze. A arte entre Critica et Clinica », Centre de philosophie des sciences de l’Université de Lisbonne, Portugal, janvier 2006

« L’écriture littérale de L’anti-Œdipe », dans le cadre des ateliers sur L’anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, journées organisées par le Master de Philosophie du Sud-Ouest de la France, Université de Poitiers, décembre 2005

« La différence esthétique : jeu et reconnaissance non mimétique », colloque « Le Même et l’Autre », org. M.-F. Badie, décembre 2005 (nouvelle version, largement remaniée, de la conférence faite à Kairouan – voir infra)
« Le dedans et le dehors chez Deleuze », colloque « Deleuze : una imagen del pensiamento », Pontificia Universidad Javeriana, Bogota, Colombie, août 2005

« Hegel et Deleuze : l’enjeu du concept de différence interne », séminaire du CRHIA, dir. J.-L. Vieillard-Baron et J.-Cl. Bourdin, Université de Poitiers, avril 2005.

« La différence esthétique, ou la reconnaissance non mimétique », colloque « La différence », Université de Kairouan, Tunisie, mars 2005.

« Cinéma et transformation : Les Autres , de Hugo Santiago », en présence du réalisateur, dans le cadre du programme « Cinéma et Philosophie », cinéma Le Méliès, Montreuil, janvier 2005  

« Le concept de multitude libre », séminaire Spinoza de Paris I, dirigé par Chantal Jaquet, mars 2005.

« L’anomalie du premier chapitre de Matière et mémoire dans la philosophie d’aujourd’hui », journée « Les usages contemporains de Matière et mémoire  », organisé au CIEPFC par Q. Meillassoux et F. Zourabichvili, ENS-Ulm, décembre 2004.

« Le jeu de l’art », colloque « Art et résistance », Université de Fortaleza, Brésil, novembre 2004.

« Les concepts philosophiques sont-ils des métaphores ? Deleuze et sa problématique de la littéralité », congrès de l’IAPL (International Association for Philosophy and Literature), Syracuse NY, Etats-Unis, mai 2004.

« Réponse à Pierre Macherey » , Lille, séminaire La Philosophie au Sens Large, janvier 2004,   < lien sur Savoirs et Textes >

« La question de la littéralité », colloque « Deleuze et la littérature », Université Lyon II, LERTEC, octobre 2003.

« Corps et esprit selon Spinoza », journée « Matière et esprit », IUFM de Versailles, janvier 2004.

« Le scandale spinoziste dans la philosophie de l’esprit, ou de l’actualité du concept d’entendement infini », journée « Corps et esprit », Nancy, Archives Poincaré, février 2004.

« Réformer la mémoire : Ethique, V, 10, proposition, démonstration et scolie », séminaire Spinoza de Paris I, dirigé par Chantal Jaquet, avril 2003.

« ‘Ce qui vient’ », conférence inaugurale du festival CitéPhilo, Lille, novembre 2003.

Activités diverses

Emission Commentaires, France Culture, 18 mars 2005, sur Différence et répétition, de Gilles Deleuze.

Organisation de la journée « Les usages contemporains de Matière et mémoire », CIEPFC, ENS-Ulm, 11 décembre 2004.

Organisation du séminaire « Philosophie en devenir » à Montpellier, EA 738, depuis 2004 (lien).
Traduction en cours de Blaise Pascal. Voltas, Desvios et Reviravoltas, ouvrage inédit en français de Gérard Lebrun, en collaboration avec Diogo Sardinha.

Droits d’auteur : le gouvernement retire l’article légalisant le téléchargement privé

LEMONDE.FR | 07.03.06 Le gouvernement français a annoncé, lundi soir 6 mars, le retrait d’un article du projet de loi sur les droits d’auteur qui aurait légalisé le téléchargement sur Internet pour usage privé contre rémunération, voté contre son avis en décembre par une partie de sa majorité à l’Assemblée nationale.
Le débat doit reprendre, ce mardi, sur le projet de loi, qui vise à protéger les droits d’auteur à l’ère du numérique en réprimant le téléchargement illégal, et à transposer en droit français une directive européenne. Le projet de loi, qui suscite une controverse passionnée en France suivie par des millions d’internautes et les créateurs des industries musicales, doit faire l’objet d’un vote solennel le 14 mars.

L’examen du texte était suspendu depuis deux mois et demi afin de permettre au gouvernement de revoir sa copie, ce qu’il a fait, sans réussir toutefois à calmer les passions.

LES DROITS DU PARLEMENT « PIÉTINÉS »

Il avait été désavoué, en décembre, par une partie de l’UMP, qui avait uni ses voix à celle du Parti socialiste pour rendre légal le téléchargement sur Internet pour usage privé et contre rémunération.

Ces amendements ouvrant la voie au système de « licence globale » qui permettrait à tout internaute contre quelques euros de télécharger de la musique avaient été adoptés contre l’avis du gouvernement dans la nuit du 21 au 22 décembre.

Lundi soir, le gouvernement a annoncé qu’il retirait l’article, annulant ainsi purement et simplement les deux amendements frondeurs, ce qui a aussitôt provoqué la colère du Parti socialiste, pour qui les droits du Parlement sont « piétinés ». Le ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres, dans la nouvelle version du projet, a allégé les sanctions contre les internautes qui téléchargent via les systèmes d’échanges de pair à pair, et confié à un collège de médiateurs le soin de gérer le droit à la copie privée.

Mais le cœur du texte, la légalisation des mesures techniques de protection qui permettent de verrouiller le marché de la musique en ligne au profit de quelques géants de l’industrie numérique, est maintenu, au grand dam de l’opposition et de plusieurs députés de la majorité.

Intellectuels français : une nouvelle génération

http://www.ideesdefrance.fr/-Jeunes-intellos-.htmlOù sont passés les intellos ?

On ne compte plus les actes de décès de l’intellectuel français. Déjà le philosophe Michel Foucault (mort en 1984), le sociologue Pierre Bourdieu (mort en 2002) et l’essayiste Régis Debray, dans des genres différents, constataient en leur temps la disparition de l’intellectuel généraliste (ou « littéraire ») engagé, sur le modèle de Voltaire et Sartre ou du Zola de l’affaire Dreyfus. Vers le tournant des années 1980, à l’époque où un membre du gouvernement socialiste s’étonnait dans Le Monde du « silence des intellectuels », auraient ainsi succédé à la figure traditionnelle de l’intellectuel français celles de l’éditorialiste de presse en termes d’influence (pour Debray), de l’universitaire international dans le champ académique (selon la perspective de Bourdieu) ou encore de « l’intellectuel spécifique » en matière de savoir (selon Foucault). Si Raymond Aron combinait les tâches de l’intellectuel universitaire et de l’éditorialiste, et Sartre participait à la création du Nouvel-Observateur ou de Libération, depuis lors professionnalisation et spécialisation du travail intellectuel ont contribué à séparer davantage ces fonctions. En même temps, l’essor des médias audiovisuels depuis vingt ans a creusé le fossé entre intellectuels « médiatiques » et penseurs universitaires.

Contre les « intellectuels de gouvernement »

Depuis quelques années, les essais déplorant la fin de l’auguste tradition française de l’intellectuel, ce « spécialiste de l’universel », ont envahi les librairies, jusque très récemment. L’essayiste Jean-Claude Milner, dénonçant le consensus et la médiatisation, assurait en 2002 qu’il « n’existe plus de vie intellectuelle en France », car « là où la société règne, la pensée s’éteint ». Et en 2005, l’historien Gérard Noiriel expliquait le déclin de ces « fils maudits de la République » par l’ascension des « intellectuels de gouvernement » et des « experts » aux dépens de « l’intellectuel critique ». La même année, une série d’attaques contre Bernard-Henri Lévy (dont trois biographies), puis quelques mois plus tard contre Alain Finkielkraut (après ses propos controversés dans le journal israélien Ha’aretz), réactivait la critique de l’intellectuel « médiatique » et de ses dérives « réactionnaires ».

Le cadavre bouge encore

Pourtant, non seulement le cadavre bouge encore, mais le nouveau paysage intellectuel français, celui des premiers auteurs ultérieurs à la génération du « baby-boom » (et de mai 68), offre même de nombreuses raisons d’espérer. On peut citer au moins trois signes de renouveau. D’un côté, depuis les mouvements sociaux de 1995-1996 et l’essor de la mouvance altermondialiste, on assiste à un retour de la critique sociale et d’une pensée politique en rupture. Celle-ci se déploie notamment autour d’une opposition active à l’extrême-droite, d’une théorisation critique inédite du capitalisme, et d’un refus plus général – propre à la génération éduquée dans l’atmosphère des « années Mitterrand » – des catégories et des polarités politiques classiques. D’un autre côté, le règne sans partage des industries culturelles, que les jeunes intellectuels ne peuvent plus se permettre de rejeter a priori, et l’effervescence des milieux de l’art a provoqué en France, vingt ans après l’essor des « cultural studies » anglo-saxonnes, l’irruption d’objets et de thèmes de pensée longtemps rejetés en France : les médias, la création télévisuelle, la culture populaire, la vie quotidienne, les cultures du loisir ou encore l’apparition, sur les deux rives de l’Atlantique, d’un activisme politique de type « ludique » ou parodique.

Revue de littérature générale

Enfin, alors que la presse pleurait depuis longtemps la disparition des « groupes » et des « écoles » dans le champ intellectuel, attribuant même la fin des avant-gardes au triomphe de l’individualisme, les exemples abondent en France depuis quelques années de nouveaux « intellectuels collectifs ». Ce sont ainsi de nouveaux types d’éditeurs, comme La Fabrique ou Allia, des revues politiques inédites, de Multitudes à Vacarme, et des communautés d’internautes (comme indymedia.org ou libertaire.fr). Plus largement, on assiste au croisement généralisé des réseaux (milieux de l’art et sciences sociales, philosophie et militantisme) et parfois, relayé par les médias, au succès, même éphémère, de quelques labels collectifs – depuis l’atelier de travail poétique et artistique de la Revue de littérature générale en 1994-95, ou de la revue Perpendiculaire révélée au grand public en 1996, jusqu’au rassemblement fin 2005 d’une trentaine de jeunes théoriciens sous le titre significatif de « Fresh Théorie ». On trouve en effet dans ce dernier recueil, qui se présente comme une « boîte à outils » théorique pour bricoler la culture contemporaine, des articles de haute tenue conceptuelle aussi bien sur l’histoire du design que sur le procès de Michael Jackson, sur le système GPS que sur le soap-opéra, sur les bases de données que sur le cinéma pornographique.

Usage, précarité, mondialité

Ainsi, d’Elie During à Philippe Corcuff, d’Olivier Razac à Marcela Iacub, ou de Mehdi Belhaj Kacem à Pap N’Diaye, une série de jeunes penseurs transdisciplinaires âgés de 25 à 45 ans renouvelle aujourd’hui le paysage intellectuel français. Si tous n’ont pas un accès égal aux médias, que dominent encore largement les représentants de la génération précédente, la diversité et l’originalité de leur production théorique est sans précédent en France depuis au moins trois décennies. Par-delà cette diversité, on peut ramener une telle lame de fond à trois dominantes principales, qui sont autant les facteurs sociologiques que les composantes mêmes de ce renouvellement intellectuel – outre qu’elles sont les signes d’une réaction générationnelle au double triomphe depuis un quart de siècle de l’intellectuel médiatique et de l’expert de gouvernement.

Un premier élément est à la fois social et politique : c’est l’explosion statistique en même temps que la précarisation économique des travailleurs culturels et intellectuels, beaucoup plus nombreux que dans la génération précédente (suite à l’allongement des études supérieures et à l’essor des industries culturelles) mais disposant de statuts beaucoup plus fragiles – un facteur de solidarité professionnelle et de politisation sur le terrain, comme l’ont montré les luttes récentes des chercheurs en sciences humaines et des jeunes intermittents du spectacle.

French Theory, le retour

Un second facteur-clé est l’ouverture sur l’étranger, après deux décennies de cloisonnement hexagonal et de débats largement franco-français : cette génération nouvelle parle les langues étrangères, est souvent passée par des campus situés hors de France et, après vingt ans d’isolement de la France sur la scène universitaire mondiale, suit de beaucoup plus près que ses prédécesseurs les débats théoriques et politiques qui agitent l’université mondialisée. Ce dont est venu témoigner très récemment la traduction massive en français des plus grands noms internationaux dans le champ des sciences humaines, du Slovène Slavoj Zizek au Britannique Perry Anderson, de l’Américaine Judith Butler à l’Indien Arjun Appadurai. Cet effort récent rattrape dans ce domaine un lourd retard français, et contribue à désenclaver peu à peu le champ intellectuel hexagonal.

Enfin, dernier élément décisif, un nouveau type de rapport aux textes canoniques de la philosophie et des sciences sociales a vu le jour. N’optant ni pour le rejet en bloc ni pour la soumission du disciple, ni pour la critique a priori ni pour l’exégèse académique, ces jeunes auteurs déploient tous, avec des grands noms aussi variés que ceux de Foucault, Derrida, Nietzsche ou Heidegger, un rapport d’usage libre, d’emprunt partiel, d’inventaire critique, qui traduit une plus grande autonomie intellectuelle aussi bien qu’une solidarité inédite avec les nouvelles pratiques culturelles – celles du cut up, du DJ, et, au-delà, du brouillage des frontières entre création et (re)combinaison, lecture et écriture. C’est pourquoi, si la « French Theory » des années 1970, longtemps éclipsée dans l’Hexagone tandis qu’elle triomphait dans le monde entier, fait aujourd’hui un certain retour en France, c’est aussi pour y accompagner l’éclosion d’approches radicalement originales.

Pourquoi Marseille n’a pas explosé

LE MONDE | 14.12.05 | Moi, j’avais les news par mes cousins de Paris, mais, nous, on a été corrects » : Nasser, 23 ans, « animateur jeunes » né dans la cité de Plan d’Aou, en pleine réhabilitation, résume en une phrase la façon dont les émeutes banlieusardes ont été vues et vécues à Marseille par les jeunes gens des cités. Proches par les nouvelles, proches par leurs raisons, très largement comprises, et en même temps tellement lointaines…

 
 

Natif de la « rue Pasteur », petit ensemble HLM qui a remplacé un des derniers bidonvilles de Marseille à l’Estaque, Nabil, collégien de 15 ans, a pourtant vu une voiture flamber : « C’était 9 heures du soir, on jouait au foot. On a vu des jeunes masqués avec des trucs genre Halloween, ils ont jeté un bidon d’essence et ils sont repartis dans leur voiture. » Lui et ses amis sont vite rentrés chez eux, de peur de se faire attraper « parce que tu te fais toujours contrôler quand t’as rien fait… » Son ami de collège, Nacer, 15 ans, commente l’histoire : « Sur les émeutes, je les comprends, mais brûler des voitures… Il y en a qui vont travailler avec, il vaudrait mieux s’attaquer à l’Etat, ils nous prennent trop pour des racailles. » Son copain Nasser, 15 ans lui aussi, raconte la cour du lycée Saint-Exupéry, le grand établissement scolaire des quartiers nord, au moment des flambées : « On en parle, on rigole, il y a ceux qui disent ‘c’est des malades qui font ça’, d’autres sont fiers, mais ça parle vite, on n’est pas des racailles, et on parle de nos trucs. » Eddy, 22 ans, devenu animateur « juste après les émeutes », et plutôt taiseux, résume leurs « trucs » d’un ton laconique. « On parle filles et foot. Il y a juste un gars qui dit : ‘T’as vu ce qui s’est passé à Paris ?’ Ça fait plutôt rire et puis voilà. »

Mais le calme relatif qui a régné sur Marseille durant ces chaudes semaines ne signifie pas que l’on n’a pas compris, voire partagé, les raisons de la colère. Nacer, le collégien de l’Estaque, explique : « Ils avaient raison de se révolter parce qu’il y a trop de racisme. Ils donnent le travail à Catherine, ils le donnent pas à Mohamed. » Une hésitation, et puis : « Ma mère, elle cherche une maison depuis trois ans, elle trouve jamais, elle est arabe… »

Ceux qui suivent l’actualité de près expliquent les violences par trois raisons. La première a trait au racisme ordinaire, massif, et dont les expressions du ministre Sarkozy leur paraissent la manifestation la plus insupportable. Nabil, de l’Estaque : « Le racisme, vraiment, y en a marre, on le voit partout. » Farinès, lui aussi natif de Plan d’Aou et familier de la Paternelle, reprend le motif : « Vraiment, ‘Kärcher’, ‘racaille’, ça passe pas. » Eddy précise : « Sarkozy il se fait tailler tous les jours dans les cités. Parce qu’il est chef de la police, mais aussi à cause de ‘racaille’. »

Le démarrage des incidents a aussi des causes conjoncturelles, que Haouaria, directrice du Point service aux particuliers (PSP) de Malpassé, rappelle avec fougue : « Il est inadmissible que les jeunes ne soient pas arrivés à se faire entendre après la mort des deux gamins dans le transformateur : c’est à cause de ce refus que tout est parti, c’est compréhensible. » Ebah Ferrat, 44 ans, médiateur au parc Bellevue, fermement opposé aux incendies de voitures, comprend lui aussi la colère qu’il croit à la base des révoltes. Il avance une raison essentielle à leur extension : « Quand il y a eu une grenade lacrymogène dans la mosquée, on n’a vu personne. Quand c’est dans une église ou une synagogue, tout le monde monte au créneau. C’est un manque de respect. »

Avec ses 234 voitures incendiées en novembre, deux fois plus l’an dernier sur la même période sans qu’on sache ce qui relève de la révolte ou du « coup » à l’assurance, Marseille est cependant restée assez calme. Aucune école, aucun établissement public ou privé n’a été brûlé ou attaqué. Hors les accrochages qui font l’ordinaire des quartiers mal vus, aucun affrontement sérieux avec la police n’a eu lieu. Pourquoi ?

Chacun a ses raisons, ses nuances, ses caricatures. Certains ont suggéré que les « caïds » locaux qui tiennent les petits trafics dans les cités ont joué un rôle d’amortisseurs parce qu’ils ne souhaitaient pas voir d’escouades policières débarquer dans leurs « businesses ». Rien ne le prouve. La police vante plutôt son efficacité et le travail de l’Unité de prévention urbaine (UPU), huit policiers capables de « mesurer le degré de tension pouvant dégénérer en violences urbaines », selon l’expression de Gérard Ripoll, qui dirige l’unité. « Grâce à nos renseignements, on a su que des jeunes voulaient se rassembler sur le parking de Carrefour Le Merlan », poursuit M. Ripoll, qui a prévenu ses chefs afin que le « dispositif policier soit adapté ». En clair, suffisamment impressionnant pour dissuader « les leaders négatifs qui peuvent provoquer une pagaille à partir d’un rassemblement ».

A 19 heures, le jour dit, les CRS avaient donc pris position devant la grande surface plus tôt fermée que d’ordinaire. Attirés par la rumeur, quelques dizaines de jeunes gens se sont bien retrouvés là, une trentaine selon certains animateurs, plutôt soixante selon les policiers. Autant spectateurs que bravaches, et finalement passifs. Quelques interpellations soldaient cette soirée sans flammes et « Malpassé pouvait dormir sous haute surveillance », comme l’explique une animatrice. Savoir ce qui se serait passé sans cette présence policière est d’autant plus délicat qu’en d’autres lieux c’est justement cette présence qui a mis le feu aux poudres…

Hassan Bouod, entrepreneur qui préside aux destinées de la zone franche urbaine (ZFU), a une idée différente sur la paix relative des quartiers nord : « L’insertion par l’économique a commencé à porter ses premiers fruits », assure-t-il.

La zone franche qui s’étend au pied des cités entre 15e et 16e arrondissement a, depuis 1997, attiré près de 2 000 entreprises et créé 10 600 emplois. Plus d’un tiers des salariés ont été embauchés dans les quartiers alentour, quand la norme légale est de 20 % seulement.

D’ailleurs, poursuit M. Bouod, « le chômage est passé de 37 % à 16 % en quelques années sur ces quartiers, ce qui signifie qu’on a absorbé les premières couches de jeunes gens capables et désireux de travailler ».

Si l’on ajoute que les stages des collégiens de la Castellane ou de Plan d’Aou s’effectuent aussi dans les entreprises de la zone, on constate qu’ »elle est rattachée par de nombreux liens avec son milieu naturel ». Chaud partisan de la Charte de la diversité, qu’il a fait signer à une centaine d’entreprises dès septembre, « bien avant les émeutes », Hassan Bouod pense que ce travail est une des raisons du calme des quartiers nord.

Autre explication couramment avancée du calme marseillais, celle d’un maillage étroit des quartiers par les équipements collectifs et par un tissu associatif très développé. La sociologue Claire Duport confirme l’intuition par quelques chiffres. Pour sa thèse, elle a dénombré soixante-douze équipements collectifs dans les quatre arrondissements des quartiers nord, 225 000 habitants, et deux seulement dans la zone du Mirail à Toulouse, 50 000 habitants. Un pour 3 000 à Marseille, un pour 25 000 à Toulouse. Résultat : dans ces seuls quartiers nord, l’animation socioculturelle représente plus de 3 500 emplois, soit 4 % de la population active, et près de 25 % des professions intermédiaires.

Autant dire qu’il ne s’agit pas d’un détail, d’autant que les emplois d’animateurs, qui représentent 74 % des emplois des structures socioculturelles, « sont essentiellement occupés par des jeunes de 17 à 25 ans ». Une vraie filière professionnelle donc, et une véritable économie « pour des cités que l’on dit désertées par les possibilités de ressources légales et formelles ». L’évolution est aussi forte que récente : les emplois dans le secteur de l’animation urbaine à Marseille ont augmenté de 661 % en moins de vingt ans !

Ce bataillon serré d’acteurs sociaux s’est mis en branle dès le début des chaleurs banlieusardes. La municipalité, qui intervient à travers la politique de la ville, a mobilisé tous ses animateurs qui, même s’ils sont souvent en bataille avec elle sur les moyens dont ils disposent, partageaient l’analyse que les incendies pouvaient faire plus de mal que de bien aux jeunes des cités. Kader Tighilt, éducateur sportif charismatique des 15e et 16e arrondissements, s’est par exemple multiplié en expliquant que les incendies « faisaient le fumier du Front national », quand ses amis du 15e, mis sur pied de guerre par le Centre de culture ouvrière qui les emploie, parcouraient les bas d’immeubles en prônant le calme plutôt que l’émeute.

Leurs discours avaient d’autant plus de chances d’être entendus par les jeunes gens qui « tiennent les murs » qu’il n’y a pas, ici, de bandes concurrentes. Nasser, de Plan d’Aou, en fait un argument majeur : « Dans une cité, on connaît toujours quelqu’un. Alors on peut éviter les embrouilles, avec un cousin, ou un médiateur, officiel ou pas. Là-haut, à Paris, le mec du bloc A, il connaît pas celui du bloc C, et ceux du ’9-3′ détestent ceux du ’9-4′. Ici, on se bat jamais… » Samia Ghali, la vice-présidente du conseil régional, qui a vécu son enfance à Campagne-L’Evêque, la plus grande barre HLM de la ville, dit à peu près la même chose : « Nos parents sont arrivés depuis des générations, ils se connaissent comme dans les villages. Mon père a travaillé aux cimenteries Lafarge, mon oncle à la Sucrière, leurs copains aux Tuileries, et tout le monde est resté là : ça fait des réseaux incroyables. A Paris et dans les banlieues, ils n’ont pas cette histoire et ce vécu communs. »

Si les appels au calme ont été entendus, c’est encore pour une autre raison : « La toxicomanie dans les cités c’est fini », affirme Eddy. Haouaria, la directrice du PSP, se souvient de ses ravages, naguère : « A la Gavotte Peyret, il y avait des toxicos partout. Des gamins sniffaient la colle dans le bus. Cette génération est morte ou est allée en prison. Les gens, surtout les jeunes comme nous qui avons vu les effets de la drogue, ont décidé qu’ils allaient créer un climat différent dans les cités. » Maintenant, « il y a de la drogue dans les cités, mais rares sont les toxicos ».

Au-delà des raisons générales ou conjoncturelles, tous les acteurs, incroyablement unanimes sur ce point, évoquent aussi un « sentiment d’appartenance » à la ville. Discours savant ou spontané, discours politique, sociologique ou policier se recoupent sur ce point avec une rare constance. Cet attachement ressenti serait donc l’exact contraire du sentiment d’exclusion de la cité que les violences des banlieues manifestent sporadiquement à Toulouse, Clichy-sous-Bois ou Montbéliard. Etre d’un des quartiers de la ville, même des « quartiers nord », ne traduit pas le même sentiment d’exclusion qu’être de la « banlieue », lieu de bannissement évoqué par l’étymologie même du mot.

Nacer, qui avait les nouvelles par ses cousins, le dit simplement : « Ici, il n’y a pas la même mentalité, à cause du soleil, de la région, de la famille. Mais les banlieues, là-haut, c’est pas Paris même. Tandis que nous, c’est Marseille. » Houaria, qui n’est pas tendre avec les Marseillais, donne un tour concret à ce sentiment : « La banlieue, c’est excentré : il faut prendre le train pour aller en ville. Ici, on prend un bus pour aller au centre, et on y est encore chez nous. La rue Saint-Ferréol (l’artère centrale des marchands de textile) est montée et redescendue par les jeunes, qui en ont fait une ‘tranchée’ à eux. On y retrouve le bourgeois qui va chez Timberland et ça cohabite avec H & M où les jeunes peuvent se payer des trucs. Il y a une mixité sociale appréciable par rapport à Paris. »

Samia Ghali se souvient de son côté qu’elle a passé toute sa jeunesse estivale sur les plages de la Pointe Rouge, dans les quartiers sud. Et, en 1998, les grands écrans qui retransmettaient les matches du la Coupe du monde de foot sur ces mêmes plages voyaient toute la jeunesse marseillaise, du Nord, du Sud ou de l’Est, fêter les victoires, quand celui qui avait été installé sur une esplanade des quartiers nord était déserté. On n’oublie pas, bien sûr, que le Stade-Vélodrome, où Marseille rejoue chaque semaine le théâtre de son consensus tumultueux, est lui aussi situé en plein sud, ce qui n’empêche pas les amateurs de tous les coins de la ville et de toutes ses couleurs de s’y retrouver régulièrement.

On ajoutera, puisqu’on en est aux symboles, que les élites cultivées propagent encore volontiers la légende de la fondation de Marseille : la cité phocéenne serait née quand Protis, le marin grec immigré de Phocée, est devenu l’époux de la princesse ligure native du lieu, Gyptis. Assumer encore cette histoire conduit à considérer les nouveaux arrivants comme des enfants turbulents, parfois insupportables, mais toujours légitimes dans une ville qui a fait des immigrations successives son mode de croissance ordinaire. Si pétris de colère qu’ils soient, les enfants dont les parents sont venus d’Algérie, des Comores, du Maroc ou de Malte sentent probablement qu’ils sont partie prenante de cette histoire qui peut être agitée, violente, mais commune à tous.

Trois questions à Dominique Vidal

Après les événements qui ont enflammé la France en général et ses banlieues en particulier, après les propos plus que tendancieux du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, après l’impuissance manifeste des pouvoirs publics et du gouvernement face à la révolte, place à la réflexion et à l’analyse. La rédaction de saphirnews.com a ainsi décidé de solliciter différents acteurs de la vie sociale, religieuse, associative, etc…., afin qu’ils répondent tous, autant que faire se pourra, à trois questions. Voici les réponses apportées par Dominique Vidal, journaliste au Monde Diplomatique, historien et écrivain, et auteur avec Karim Bourtel de Le Mal-être Arabe. Enfants de la colonisation.

Les événements qui ont eu lieu à partir du 27 octobre dans les banlieues françaises et qui ont duré plus de deux semaines vous ont-ils surpris ou étaient-ils prévisibles ? Pourquoi ?

Au printemps dernier, à la fin de la préface de notre livre Le Mal-être arabe, nous écrivions, Karim Bourtel et moi : « Si la France ne traite pas enfin tous ces jeunes en citoyens égaux, elle risque d’aller dans le mur, et peut-être plus tôt qu’on ne pense. » La révolte des banlieues était malheureusement une révolte annoncée de longue date.
Dans son rapport de novembre 2004, la Cour des comptes écrivait : « Cette situation de crise n’est pas le produit de l’immigration. Elle est le résultat de la manière dont l’immigration a été traitée [… Les pouvoirs publics sont confrontés à une situation qui s’est créée progressivement au cours des récentes décennies . » On ne saurait mieux dire la faillite de la politique d’« intégration » menée depuis vingt ou trente ans par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche.
Le résultat, c’est une triple crise : sociale, post-coloniale et de représentation politique. On trouve le constat de la première dans le récent rapport de l’Observatoire national des 752 zones urbaines sensibles (près de 5 millions d’habitants) : le taux de chômage comme l’échec scolaire y sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale, le revenu fiscal moyen inférieur de 40 %, les établissements de pratique médicale deux fois moins nombreux, la délinquance supérieure de moitié … La crise post-coloniale tient, elle, à la ghettoïsation des populations issues de l’immigration et aux discriminations spécifiques qu’elles subissent dans l’accès à l’enseignement, à l’emploi, à la santé, à la culture et aux loisirs, sans oublier les discours et les violences racistes… Quant à la crise de représentation, qui explique pour une part la violence de la révolte, elle découle de l’abandon de ces quartiers par la gauche traditionnelle comme par l’altermondialisme et de la faiblesse des mouvements issus de l’immigration.
N’en déplaise à quelques idéologues hystériques, les mouvements religieux n’ont guère joué de rôle dans ces événements, pas plus d’ailleurs que le Mouvement Immigration Banlieues ou les Indigènes de la République… Un véritable fossé est même apparu entre les jeunes révoltés – arabes, noirs et français « de souche » – et leurs « grands frères », le plus souvent impuissants à ramener le calme.

Que pensez vous du rôle joué durant cette période, et avant, par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ?

La triple crise des banlieues constituait – et constitue – une poudrière. Mais le détonateur, c’est le discours provocateur de Nicolas Sarkozy promettant de « nettoyer au Kärcher » la « racaille », discours perçu par la police comme une incitation à frapper plus fort encore. Le 27 octobre, la mort de Zyed et Bouna – sur laquelle la justice devra faire toute la vérité – a déclenché l’émeute, laquelle a été relancée, le 30, par le tir d’une grenade devant la mosquée Bilal. Bref, le ministre de l’Intérieur a mis le feu pour mieux l’éteindre, espérant sans doute marquer ainsi des points dans la compétition politicienne qui l’oppose à Dominique de Villepin, mais aussi à Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Et il en a profité pour développer de manière inquiétante l’arsenal répressif.

Après le retour au calme, quelles solutions préconisez-vous concernant la situation dans les banlieues françaises, toutes générations confondues ?

Les grandes forces politiques se sont bien gardées de répondre à cette question. Et pour cause : pour sortir de la crise actuelle, il faut rompre avec la logique néo-libérale qu’elles acceptent. Ce qui est à l’ordre du jour, ce sont en effet des réformes radicales exigeant, de surcroît, des financements considérables.

Ainsi, pour casser la ghettoïsation, il faut accélérer la rénovation des villes pauvres et le développement de la mixité dans les villes riches, ce qui exige à la fois des dizaines de milliards d’euros et des mécanismes nouveaux de nature à imposer la loi sur la solidarité et le renouvellement urbains (SRU ). Pareillement, on ne saurait venir à bout de l’échec scolaire dans les banlieues sans redéployer des moyens matériels et humains considérables. De même, l’offensive indispensable contre le chômage implique un formidable effort de création d’emplois publics et privés, bien au-delà de ces Zones franches urbaines (ZUF) qui apportent plus d’exonérations fiscales que d’embauches locales… Il y a donc du pain sur la planche, à condition de réorienter la politique de la France vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre plutôt que des intérêts d’une minorité de privilégiés.

Notes

(1) lien

(2) lien

(3) Par exemple, outre les amendes, apparemment inefficaces, infligées aux villes refusant de se conformer à cette loi, pourquoi ne pas envisager que leurs maires soient déclarés inéligibles ?

Mercredi 30 Novembre 2005

Décret du novembre

J.O n° 261 du 9 novembre 2005 page 17593
texte n° 4

Décrets, arrêtés, circulaires
Textes généraux
Ministère de l’intérieur et de l’aménagement du territoire

Décret n° 2005-1386 du 8 novembre 2005 portant application de la loi n°
55-385 du 3 avril 1955

NOR: INTX0500287D

Le Président de la République,

Sur le rapport du Premier ministre, du ministre d’Etat, ministre de
l’intérieur et de l’aménagement du territoire, et du garde des sceaux,
ministre de la justice,

Vu la loi n° 55-385 du 3 avril 1955 modifiée instituant un état d’urgence ;

Vu le code civil, notamment son article 1er ;

Vu l’urgence ;

Le conseil des ministres entendu,

Décrète :

Article 1

L’état d’urgence est déclaré, à compter du 9 novembre 2005, à zéro heure,
sur le territoire métropolitain.

Article 2

Il emporte pour sa durée application du 1° de l’article 11 de la loi du 3
avril 1955 susvisée.

Article 3

Le Premier ministre, le ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et de
l’aménagement du territoire, et le garde des sceaux, ministre de la justice,
sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de l’application du présent
décret, qui sera publié au Journal officiel de la République française et
entrera immédiatement en vigueur.

Fait à Paris, le 8 novembre 2005.

Jacques Chirac

Par le Président de la République :

Le Premier ministre,

Dominique de Villepin

Le ministre d’Etat,

ministre de l’intérieur

et de l’aménagement du territoire,

Nicolas Sarkozy

Le garde des sceaux, ministre de la justice,

Pascal Clément

J.O n° 261 du 9 novembre 2005 page 17593
texte n° 5

Décrets, arrêtés, circulaires
Textes généraux
Ministère de l’intérieur et de l’aménagement du territoire

Rapport au Premier ministre relatif au décret n° 2005-1387 du 8 novembre
2005 relatif à l’application de la loi n° 55-385 du 3 avril 1955

NOR: INTX0502528P

Afin de répondre au développement des violences urbaines constatées depuis
le 27 octobre dernier dans plusieurs centaines de communes, le décret n°
2005-1386 du 8 novembre 2005 pris en conseil des ministres a mis en oeuvre
la loi n° 55-385 du 3 avril 1955 sur l’ensemble du territoire métropolitain.

La publication de ce décret suffit pour que, sur l’ensemble de ce
territoire, les préfets puissent prendre celles des mesures prévues à
l’article 5 de la loi qui sont adaptées aux nécessités du maintien de
l’ordre public, ainsi que l’a jugé le Conseil d’Etat par un arrêt du 16
décembre 1955 (Assemblée, Dame Bourokba, rec. p. 590).

Les préfets pourront ainsi interdire la circulation des personnes ou des
véhicules dans les lieux et aux heures fixés par arrêté et instituer des
zones de protection ou de sécurité dans lesquelles le séjour des personnes
est réglementé.

La loi prévoit par ailleurs qu’un décret du Premier ministre délimite les
zones dans lesquelles des mesures complémentaires peuvent être mises en
oeuvre, si la situation l’exige.

A l’intérieur de ces zones, le ministre de l’intérieur peut prendre des
mesures d’assignation à résidence (article 6 de la loi du 3 avril 1955) ou
de remise des armes (article 9). Les préfets peuvent également prononcer la
fermeture provisoire des salles de spectacles, débits de boissons et lieux
de réunion de toute nature, ainsi que l’interdiction de réunions (article
8). Enfin, le ministre de l’intérieur ou les préfets peuvent ordonner des
perquisitions (article 11).

Le présent décret a pour objet de fixer ces zones, qui ont été déterminées
au vu des circonstances locales qui peuvent appeler la mise en oeuvre de
mesures particulières pour faire face à des atteintes graves à la sécurité
des personnes et des biens sur ces territoires.

Au regard des actes constatés en région Ile-de-France, les zones définies
recouvrent la totalité du territoire des départements de cette région. Sont
également désignées, pour d’autres départements métropolitains, des communes
particulièrement affectées par les violences urbaines. Dans tous les cas,
les mesures qui viendraient à être prises devront être adaptées et
proportionnées aux nécessités locales.

*

* *

L’article 1er du présent décret dispose ainsi qu’outre les mesures prévues à
l’article 5 de la loi du 3 avril 1955 applicables à l’ensemble du territoire
métropolitain, les mesures mentionnées aux articles 6, 8, 9 et au 1° de
l’article 11 de ladite loi peuvent être mises en oeuvre dans les zones dont
la liste figure en annexe au présent décret.

L’article 2 prévoit que le décret s’applique à compter du 9 novembre 2005, à
zéro heure.

Tel est l’objet du présent décret que nous avons l’honneur de soumettre à
votre approbation.

.O n° 261 du 9 novembre 2005 page 17593
texte n° 6

Décrets, arrêtés, circulaires
Textes généraux
Ministère de l’intérieur et de l’aménagement du territoire

Décret n° 2005-1387 du 8 novembre 2005 relatif à l’application de la loi n°
55-385 du 3 avril 1955

NOR: INTX0502528D

Le Premier ministre,

Sur le rapport du ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et de
l’aménagement du territoire,

Vu le code civil, notamment son article 1er ;

Vu la loi n° 55-385 du 3 avril 1955 modifiée instituant un état d’urgence ;

Vu le décret n° 2005-1386 du 8 novembre 2005 portant application de la loi
n° 55-385 du 3 avril 1955 ;

Vu l’urgence, Décrète :

Article 1

Outre les mesures prévues à l’article 5 de la loi du 3 avril 1955 susvisée
qui sont applicables à l’ensemble du territoire métropolitain, les mesures
mentionnées aux articles 6, 8, 9 et au 1° de l’article 11 de la loi peuvent
être mises en oeuvre dans les zones dont la liste figure en annexe au
présent décret.

Article 2

Ce décret entrera en vigueur à compter du 9 novembre 2005, à zéro heure.

Article 3

Le ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du
territoire, et le garde des sceaux, ministre de la justice, sont chargés,
chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret, qui sera
publié au Journal officiel de la République française.

Fait à Paris, le 8 novembre 2005.

Dominique de Villepin

Par le Premier ministre :

Le ministre d’Etat,

ministre de l’intérieur

et de l’aménagement du territoire,

Nicolas Sarkozy

Le garde des sceaux, ministre de la justice,

Pascal Clément

A N N E X E

ZONES DANS LESQUELLES LES ARTICLES 6, 8, 9 ET 11 (1°)

DE LA LOI DU 3 AVRIL 1955 PEUVENT ÊTRE MIS EN OEUVRE

Vous pouvez consulter le tableau dans le JO

n° 261 du 09/11/2005 texte numéro 6

Loi instituant un état d’urgence et en déclarant l’application en Algérie

Publication au JORF du 7 avril 1955

Loi n°55-385 du 3 avril 1955

Loi instituant un état d’urgence et en déclarant l’application en Algérie.

version consolidée au 16 juin 2000 – version JO initiale

L’Assemblée nationale et le Conseil de la République ont délibéré,

L’Assemblée nationale a adopté,

Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :

TITRE Ier.
Article 1

L’état d’urgence peut être déclaré sur tout ou
partie du territoire métropolitain, de l’Algérie,
ou des départements d’outre-mer, soit en cas de
péril imminent résultant d’atteintes graves à
l’ordre public, soit en cas d’événements
présentant, par leur nature et leur gravité, le
caractère de calamité publique.

Article 2
Modifié par Ordonnance n°60-372 du 15 avril 1960 art. 1 (JORF 17 avril 1960).

L’état d’urgence est déclaré par décret en
Conseil des ministres. Ce décret détermine la ou
les circonscriptions territoriales à l’intérieur
desquelles il entre en vigueur.

Dans la limite de ces circonscriptions, les zones
où l’état d’urgence recevra application seront
fixées par décret.

La prorogation de l’état d’urgence au-delà de
douze jours ne peut être autorisée que par la loi.

Article 3
Modifié par Ordonnance n°60-372 du 15 avril 1960 art. 1 (JORF 17 avril 1960).

La loi autorisant la prorogation au-delà de douze
jours de l’état d’urgence fixe sa durée
définitive.

Article 4
Modifié par Ordonnance n°60-372 du 15 avril 1960 art. 1 (JORF 17 avril 1960).

La loi portant prorogation de l’état d’urgence
est caduque à l’issue d’un délai de quinze jours
francs suivant la date de démission du
Gouvernement ou de dissolution de l’Assemblée
nationale.

Article 5

La déclaration de l’état d’urgence donne pouvoir
au préfet dont le département se trouve en tout
ou partie compris dans une circonscription prévue
à l’article 2 :

1° D’interdire la circulation des personnes ou
des véhicules dans les lieux et aux heures fixés
par arrêté ;

2° D’instituer, par arrêté, des zones de
protection ou de sécurité où le séjour des
personnes est réglementé ;

3° D’interdire le séjour dans tout ou partie du
département à toute personne cherchant à
entraver, de quelque manière que ce soit,
l’action des pouvoirs publics.

Article 6
Modifié par Loi n°55-1080 du 7 août 1955 art. 3 (JORF 14 août 1955).

Le ministre de l’intérieur dans tous les cas et,
en Algérie, le gouverneur général peuvent
prononcer l’assignation à résidence dans une
circonscription territoriale ou une localité
déterminée de toute personne résidant dans la
zone fixée par le décret visé à l’article 2 dont
l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et
l’ordre publics des circonscriptions
territoriales visées audit article.

L’assignation à résidence doit permettre à ceux
qui en sont l’objet de résider dans une
agglomération ou à proximité immédiate d’une
agglomération.

En aucun cas, l’assignation à résidence ne pourra
avoir pour effet la création de camps où seraient
détenues les personnes visées à l’alinéa
précédent.

L’autorité administrative devra prendre toutes
dispositions pour assurer la subsistance des
personnes astreintes à résidence ainsi que celle
de leur famille.

Article 7
Modifié par Loi n°80-514 du 7 juillet 1980 art. unique (JORF 9 juillet 1980).

Toute personne ayant fait l’objet d’une des
mesures prises en application de l’article 5
(3°), ou de l’article 6 peut demander le retrait
de cette mesure. Sa demande est soumise à une
commission consultative comprenant des délégués
du Conseil général désignés par ce dernier et
comportant, en Algérie, la représentation
paritaire d’élus des deux collèges.

La composition, le mode de désignation et les
conditions de fonctionnement de la commission
seront fixés par un décret en Conseil d’Etat.

Les mêmes personnes peuvent former un recours
pour excès de pouvoir contre la décision visée à
l’alinéa 1er ci-dessus devant le tribunal
administratif compétent. Celui-ci devra statuer
dans le mois du recours. En cas d’appel, la
décision du Conseil d’Etat devra, intervenir dans
les trois mois de l’appel.

Faute par les juridictions ci-dessus d’avoir
statué dans les délais fixés par l’alinéa
précédent, les mesures prises en application de
l’article 5 (3°) ou de l’article 6 cesseront de
recevoir exécution.

Article 8

Le ministre de l’intérieur, pour l’ensemble du
territoire où est institué l’état d’urgence, le
gouvernement général pour l’Algérie et le préfet,
dans le département, peuvent ordonner la
fermeture provisoire des salles de spectacles,
débits de boissons et lieux de réunion de toute
nature dans les zones déterminées par le décret
prévu à l’article 2.

Peuvent être également interdites, à titre
général ou particulier, les réunions de nature à
provoquer ou à entretenir le désordre.

Article 9

Les autorités désignées à l’article 6 peuvent
ordonner la remise des armes de première,
quatrième et cinquième catégories définies par le
décret du 18 avril 1939.

Les armes de la cinquième catégorie remises en
vertu des dispositions qui précèdent donneront
lieu à récépissé. Toutes dispositions seront
prises pour qu’elles soient rendues à leur
propriétaire en l’état où elles étaient lors de
leur dépôt.

Article 10

La déclaration de l’état d’urgence s’ajoute aux
cas visés à l’arrêté article 1er de la loi du 11
juillet 1938 sur l’organisation générale de la
nation en temps de guerre pour la mise à
exécution de tout ou partie des dispositions de
ladite loi en vue de pourvoir aux besoins
résultant de circonstances prévues à l’article
1er.

Article 11
Modifié par Ordonnance n°60-372 du 15 avril 1960 art. 1 (JORF 17 avril 1960).

Le décret déclarant ou la loi prorogeant l’état
d’urgence peuvent, par une disposition expresse :

1° Conférer aux autorités administratives visées
à l’article 8 le pouvoir d’ordonner des
perquisitions à domicile de jour et de nuit ;

2° Habiliter les mêmes autorités à prendre toutes
mesures pour assurer le contrôle de la presse et
des publications de toute nature ainsi que celui
des émissions radiophoniques, des projections
ciné-matographiques et des représentations
théâtrales.

Les dispositions du paragraphe 1° du présent
article ne sont applicables que dans les zones
fixées par le décret prévu à l’article 2
ci-dessus.

Article 12
Modifié par Loi n°2000-516 du 15 juin 2000 art. 83 (JORF 16 juin 2000).

Lorsque l’état d’urgence est institué, dans tout
ou partie d’un département, un décret pris sur le
rapport du garde des sceaux, ministre de la
justice, et du ministre de la défense nationale
peut autoriser la juridiction militaire à se
saisir de crimes, ainsi que des délits qui leur
sont connexes, relevant de la cour d’assises de
ce département.

La juridiction de droit commun reste saisie tant
que l’autorité militaire ne revendique pas la
poursuite et, dans tous les cas, jusqu’à
l’ordonnance prévue à l’article 133 du code
d’instruction criminelle (1). Si, postérieurement
à cette ordonnance, l’autorité militaire
compétente pour saisir la juridiction militaire
revendique cette poursuite, la procédure se
trouve, nonobstant les dispositions de l’article
24, dernier alinéa, du code de justice militaire,
portée de plein droit devant la chambre des mises
en accusation prévue par l’article 68 du code de
la justice militaire, lorsque la chambre de
l’instruction saisie n’a pas encore rendu son
arrêt, soi t devant la juridiction militaire
compétente ratione loci lorsqu’un arrêt de renvoi
a été rendu. Dans ce dernier cas, les
dispositions de l’alinéa ci-après sont
applicables, et il n’y a pas lieu pour la Cour de
cassation de statuer avant le jugement sur les
pourvois qui ont pu être formés contre cet
arrêté. Le tribunal militaire est constitué et
statue, dans les conditions fixées aux deux
derniers alinéas de l’article 10 du code de la
justice militaire.

Lorsque le décret prévu à l’alinéa du présent
article est intervenu, dans les circonscriptions
judiciaires précisées audit décret et pour toutes
les procédures déférées à la juridiction
militaire, il ne pourra être exercé aucune voie
de recours contre les décisions des juridictions
d’instruction, y compris l’arrêt de renvoi, à
l’exception de l’opposition contre les
ordonnances statuant sur une demande de mise en
liberté provisoire devant la chambre des mises en
accusation, qui statuera dans la quinzaine. Une
nouvelle opposition ne pourra être élevée que
contre une ordonnance rendue plus de deux mois
après une précédente décision de rejet de la
chambre des mises en accusation.

Les pourvois en cassation contre les décisions
des juridictions d’instruction ne peuvent être
formés qu’après jugement statuant au fond et,
s’il y a lieu, en même temps que le pourvoi élevé
contre celui-ci. Ils sont portés devant un
tribunal militaire de cassation établi par décret
en se conformant aux articles 126 à 132 du code
de justice militaire et statuant dans les
conditions de forme et de fond prévues aux
articles 133 à 155 dudit code.

Aucune voie de recours, même en cassation, ne
pourra également être exercée contre les
décisions des juridictions d’instruction de droit
commun statuant sur des faits prévus audit décret
à l’exclusion de l’appel devant la chambre des
mises en accusation.

NOTA : Voir article 181 du Code de procédure pénale.

Article 13

Les infractions aux dispositions des articles 5,
6, 8, 9 et 11 (2°) seront punies d’un
emprisonnement de huit jours à deux mois et d’une
amende de 5000 à 200000 F ou de l’une de ces deux
peines seulement. L’exécution d’office, par
l’autorité administrative, des mesures préscrites
peut être assurée nonobstant l’existence de ces
dispositions pénales.

Article 14

Les mesures prises en application de la présente
loi cessent d’avoir effet en même temps que prend
fin l’état d’urgence.

Toutefois, après la levée de l’état d’urgence les
tribunaux militaires continuent de connaître des
crimes et délits dont la poursuite leur avait été
déférée.

TITRE II.
Article 15

L’état d’urgence est déclaré sur le territoire de
l’Algérie et pour une durée de six mois.

Un décret, pris en exécution de l’article 2,
fixera les zones dans lesquelles cet état
d’urgence recevra application.

Article 16

L’état d’urgence déclaré par l’article 15
emporte, pour sa durée, application de l’article
11 de la présente loi.

Par le Président de la République :

RENE COTY.

Le président du conseil des ministres, EDGAR FAURE.

Le ministre délégué à la présidence du conseil, GASTON PALEWSKI.

Le garde des sceaux, ministre de la justice, SCHUMAN.

Le ministre des affaires étrangères, ANTOINE PINAY.

Le ministre de l’intérieur, MAURICE BOURGE-MAUNOURY.

Le ministre de la défense nationale et des forces armées, PIERRE KOENIG.

Le ministre des finances et des affaires économiques, PIERRE PFLIMLIN.

Le ministre des travaux publics, des transports
et du tourisme, EDOUARD CORNIGLION-MOLINIER.

Le ministre de l’industrie et du commerce, ANDRE MORICE.

Le ministre de l’agriculture, JEAN SOURBET.

Le ministre de la santé publique et de la population, BERNARD LAFAY.

Le ministre de la marine marchande, PAUL ANTIER.

Le ministre des postes, télégraphes et téléphones, EDOUARD BONNEFOUS.

Wikipedia, une encyclopédie libertaire sur le Net

LE MONDE | 02.09.05 | Lancée aux Etats-Unis en janvier 2001 par l’Américain Jimmy Wales, l’encyclopédie en ligne Wikipedia reçoit aujourd’hui 80 millions de visites chaque jour.

Son nom vient de la combinaison d’encyclopédie et de « wiki », un logiciel qui permet d’éditer une page Web facilement. Wiki vient aussi du hawaïen wiki wiki qui signifie « rapide », « informel ». Le créateur de ce site, Jimmy Wales, 39 ans, né dans l’Alabama, a commencé dans la finance avant de créer une société dans le domaine d’Internet.

« Il faut leur apprendre à vérifier »
Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-IV, Martine Duhamel a mis en place Cerise, un site Internet de méthodologie de recherche d’informations. Elle met en garde ceux qui utilisent Wikipedia sans esprit critique. « Wikipedia est une expérience fascinante, admet-elle. Mais les étudiants qui la consultent prennent l’information pour argent comptant. Il faut leur apprendre à vérifier. Le risque vient de la capacité d’agir sur les pages, de l’anonymat des rédacteurs et du manque de sources citées. » En cela, Wikipedia ne fait pas exception sur le Net. Cependant, son statut d’encyclopédie devrait garantir la fiabilité du contenu. « Ils sont dans l’éphémère, poursuit Mme Duhamel. Dès qu’ils ont un bout d’information, ils le mettent en ligne pour qu’il soit complété plus tard. » Une page d’avertissement existe sur le site de Wikipedia. On y lit que « personne ne garantit la validité, ni l’exactitude, ni l’exhaustivité, ni la pertinence des informations », et il est recommandé d’exercer son esprit critique. Ce qui reste souvent un voeu pieux.
Cerise : www.ccr.jussieu.fr/urfist/cerise/
[- fermer

Ce projet d’encyclopédie en ligne est atypique, proche de l’utopie libertaire. Car elle est entièrement rédigée par des bénévoles – n’importe qui peut l’enrichir et la faire évoluer. Elle est également publiée par une société à but non lucratif. L’état d’esprit de ce village global de la connaissance a été voulu démocratique, communautaire, coopératif par Jimmy Wales.

TOUTES LES LANGUES

Wikipedia compte à ce jour plus d’un million d’articles. Sa fréquentation la place dans les cinquante premiers sites du monde, selon le classement du site Alexa. Elle est publiée dans 62 langues, les plus importantes étant, dans l’ordre, l’anglais (694 000 articles), l’allemand (280 000) et le français (156 206). On trouve aussi une encyclopédie Wikipedia en breton, en catalan, en basque, en corse, en alsacien, en occitan…

L’ambition est d’offrir une encyclopédie écrite dans chacune des langues parlées sur la planète, de l’hindi au bambara en passant par le swahili. Dans la partie francophone, il se crée au moins 500 entrées par jour. « On est en très forte augmentation sur les derniers mois, tant sur le nombre d’articles que sur leur longueur et leur qualité », souligne Nicolas Weeger, alias Ryo, un des administrateurs des pages en français et par ailleurs président de l’association Wikimédia France.

La qualité irrégulière des articles est la principale critique formulée à l’encontre des rédacteurs bénévoles qui, pour certains, cherchent à améliorer des contributions déjà en ligne et à en publier de nouvelles.

En effet, si certaines pages sont réalisées avec soin (voir par exemple de nombreuses pages scientifiques, au contenu riche et bien vulgarisé), d’autres ne sont qu’ébauchées. On peut aussi se demander pour un grand nombre d’entrées si elles ont leur place dans une encyclopédie (la recette des aubergines farcies végétariennes).

L’absence de contrôle éditorial est une source d’erreurs, voire de plaisanteries. En quelques clics, n’importe quel internaute peut ajouter dans la biographie d’Elvis Presley que le chanteur est toujours vivant (sur la face cachée de la lune ou ailleurs !). Ou dans un autre article que la France est frontalière de la Chine.

Il faut aussi compter avec le vandalisme. Certains internautes s’amusent, par exemple, à effacer des textes. D’autres créent une fiche pour dire « bonjour, c’est moi ». Ou se faire de la publicité.

Pour les défenseurs de Wikipedia, la contribution libre ne doit pas être stigmatisée mais appréciée aussi comme une garantie : « Si vous voyez une erreur, ne vous plaignez pas et corrigez-la ! » est un slogan.

Les problèmes de droits d’auteur se posent aussi régulièrement. « Quand on découvre un nouvel article d’un rédacteur inconnu, bien écrit et bien mis en forme, on recherche immédiatement sur le Net s’il n’existe pas déjà », explique Nicolas Weeger.

Mercredi 24 août, à 20 h 27, un supposé fan du groupe californien The Offspring a mis en ligne les paroles d’une de leurs chansons. A 20 h 28, Ryo a effacé la page, car une telle reproduction intégrale nécessite une autorisation.

Même souci avec les images : « Nous nous attendons à être poursuivis pour utilisation d’images qui appartiennent a priori au domaine public mais dont quelqu’un pourrait revendiquer la propriété », confie Florence Devouard, vice-présidente de la fondation Wikimédia, qui chapeaute l’encyclopédie et d’autres projets (dictionnaire, livres pédagogiques, banque d’images libres de droits…). Mme Devouard ajoute : « Jusqu’à présent les conflits ont été réglés à l’amiable, mais le copyright navigue dans un tel brouillard qu’on sait le procès inévitable. »

Wikipedia est certes ouverte à tous, mais les règles de fonctionnement (écrites collectivement) existent, que chacun peut et doit faire respecter. Supprimer une page relève des prérogatives accordées aux seuls « sysop » (de system operator, approximativement traduit par « administrateur »). Ils sont une soixantaine pour la partie francophone. Elus sur candidature spontanée par les utilisateurs enregistrés, ils ne prennent jamais de décision sans discussion, sauf évidence.

Les discussions, ouvertes pour chaque article, sont souvent aussi intéressantes que l’article lui-même. C’est là que sont débattues les questions autour de l’intérêt des sujets et, surtout, de la neutralité encyclopédique du texte.

Chacun apporte son point de vue, en général de manière plus argumentée que sur la plupart des forums Internet. Sans toujours aboutir à un résultat rapide : la neutralité d’une liste des condamnations en justice de responsables du Front national a été discutée récemment pendant plus d’un mois.

Wikipedia se démarque enfin des autres encyclopédies (électronique ou papier) en donnant une grande place à la bande dessinée, aux séries télévisées et aux jeux vidéo, comme reflet des goûts et de l’esprit des jeunes – ils sont majoritaires à fréquenter Wikipedia. Sur le site francophone, on trouve, à côté des pages sur l’optique impulsionnelle ou l’histoire de l’Inde, de nombreux textes sur Harry Potter, 178 articles sur les mangas ou une récente entrée sur le phénomène Hello Kitty.

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Le dynamisme de Wikipedia tient à l’implication de la communauté de ses contributeurs, qui ne cesse de grandir. Sans les Wikipédiens, le site ne survivrait pas, notamment financièrement.

Le budget de la fondation Wikimédia est révisé chaque trimestre pour répondre aux besoins croissants en terme de serveurs (ordinateurs abritant les pages et gérant les connexions). Les dépenses en personnel restent limitées puisqu’une seule personne (bientôt deux) est employée à plein temps.

Les recettes proviennent des dons des particuliers ou du sponsoring (Yahoo! a récemment offert des serveurs). Aucune publicité n’a sa place sur le site. Un appel aux dons a été lancé vendredi 19 août, avec un objectif de 200 000 dollars (160 000 euros). 152 000 dollars (122 000 euros) ont déjà été réunis.

Des intellectuels allemands s’adressent à leurs amis français

Chers amis français, c’est avec inquiétude que nous observons le
renforcement du non populiste à la Constitution européenne. La majorité des
Français veut-elle réellement se terrer dans le bunker commun aux
nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ?

Ce serait la capitulation de la raison, que les Français eux-mêmes ne
pourraient pas se pardonner. C’est pour cela que nous vous demandons de vous
opposer avec passion à ce que la France, la patrie classique des Lumières,
trahisse le progrès.

Un rejet du traité constitutionnel entraînerait des conséquences
catastrophiques :

- pour l’œuvre d’unification à laquelle nous devons une époque de paix de
plus d’un demi-siècle : un bonheur que notre continent n’a jamais connu
auparavant ;

- pour vos voisins allemands, qui ont appris que l’Europe ne peut se
construire qu’avec la France, jamais sans elle ou contre elle ;

- pour la Pologne et les autres nouveaux membres de l’Union, que la France
ne doit pas laisser seuls entre l’Allemagne réunie et l’empire russe ;

- pour les relations avec les Etats-Unis, qui ne trouveront leur équilibre
que grâce à une Europe renforcée ;

- pour la France elle-même, qui par un non s’isolerait fatalement.

La Constitution ne répond pas à tous nos idéaux et elle n’élimine pas par
magie les causes de toutes les peurs.

Elle est un compromis honnête. Elle est un équilibre intelligent entre
éléments d’une fédération supranationale, d’une confédération d’Etats
nationaux, et la conscience croissante qu’ont les régions de leur
importance. Elle est un renforcement du Parlement et de ses fonctions de
contrôle. Elle est la limitation du droit de veto à des décisions
essentielles. Elle est le fondement d’une politique extérieure et de défense
commune sans laquelle l’Europe ne serait rien parmi les puissances
mondiales. Elle est la garantie de la productivité du marché et en même
temps la protection de nos droits sociaux : par là, elle est la seule
alternative viable et compétitive au cauchemar d’un capitalisme
« ultralibéral » déchaîné. Elle est la protection de notre richesse culturelle
et de ses spécificités nationales. Elle est l’ancrage des droits de l’homme
et du citoyen, œuvre des Révolutions française et américaine.

Amis français, ce serait une folie de faire subir à la Constitution
européenne les conséquences de votre mécontentement envers votre
gouvernement.

Au contraire, l’Europe peut contraindre votre gouvernement, vos partis, vos
hommes d’entreprises et vos syndicats à penser et à agir de façon plus
productive.

La peur n’offre pas de sécurité, mais représente toujours un signe de
faiblesse, voire une incitation au suicide. Lorsque l’Espagne, le Portugal,
l’Irlande et la Grèce entrèrent dans l’Union, le niveau de leurs salaires se
situait à plus de 50 % en dessous de ceux perçus en France.

Aujourd’hui, on a pratiquement atteint un niveau égal, et la productivité
des « nouveaux membres » a ouvert à la France (et à nous tous) des marchés qui
n’ont pas coûté d’emplois, mais en ont, au contraire, créé. Le dynamisme de
nos partenaires de l’Europe de l’Est, à longue échéance, ne nous nuira pas,
mais nous aidera à créer des emplois.

L’Europe constitue une réponse à vos et à nos craintes. L’Europe nous
demande du courage. Sans courage, il n’y aura pas de survie. Ni pour la
France. Ni pour l’Allemagne. Ni pour la Pologne. Ni pour aucun des anciens
et des nouveaux membres de l’Union européenne, qui, grâce à sa Constitution,
réalisent un rêve séculaire. Nous le devons aux millions et millions de
victimes de nos guerres insensées et de nos dictatures criminelles.
__

Wolf Biermann, poète et chanteur ;

Hans Christoph Buch, écrivain ;

Günter Grass, écrivain, Prix Nobel de littérature ; Jürgen Habermas, philosophe ;

Klaus Harpprecht, écrivain, ancien conseiller de Willy Brandt ;

Alexande rKluge, cinéaste ;

Michael Naumann, écrivain et ex-ministre délégué à la culture ;

Peter Schneider, écrivain ;

Gesine Schwan, présidente de l’université européenne Viadrina ;

Armin Zweite, historien d’art ;

Werner Spiess, historien d’art et ancien directeur du Musée national d’Art moderne
de Paris.

Appel pour un oui d’espoir et de combat

Ce texte n’émane pas de la rédaction de la revue Multitudes, et n’a pas fait l’objet d’une discussion au sein de son comité de rédaction; il constitue un appel en cours de signature rédigé par un certain nombre d’Eurodéputés dont Alain Lipietz.

La revue Multitudes s’est exprimée sur la question européenne dans un grand nombre de numéros, articles et éditoriaux, et en particulier dans les numéros 3

http://multitudes.samizdat.net/rubrique.php3?id_rubrique=6

et 14

http://multitudes.samizdat.net/rubrique.php3?id_rubrique=387

de la revue, auxquels nous prions les lecteurs de ce site désireux de connaitre les analyses et les positions de la revue sur cette question de se référer.Nous voulons l’Europe politique pour changer la politique de l’Europe

Depuis le traité de Rome, l’Europe s’est construite sur l’économie. Le charbon et l’acier d’abord, l’agriculture, le marché unique et la monnaie unique. Depuis le traité de Nice l’Europe est un vaste marché de 25 pays, mais un fantôme politique.
Pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, aujourd’hui 25 gouvernements sont prêts à jeter les bases de l’Europe politique en instituant un peu de supra-nationalité,
Le traité qu’on nous demande de ratifier aujourd’hui est le véritable acte de naissance de l’Europe politique. Il représente le compromis maximum possible dans la démocratisation du pouvoir européen entre les 25 gouvernements actuels, Il a été âprement négocié par nos députés lors de la convention européenne.

Nous votons OUI, car l’Europe est la seule institution politique qui puisse offrir une alternative à l’hégémonie mondiale des USA. A l’heure où les néo-conservateurs américains se lancent à modeler le moyen orient et l’EUROPE ORIENTALE aux conditions de leur leadership, il est urgent que l’Europe se dote d’une politique étrangère unifiée.

Nous votons OUI au TCE, car c’est le texte de refondation de l’EUROPE À 25 pays. Même s’il ne représente pour nous, français, qu’une petite avancée politique, il est pour l’EUROPE entière, un pas de géant. Il est la garantie de l’intégration progressive des pays de l’Est de l’Europe au sein d’une fédération démocratique et d’une égalisation « par le haut » des conditions de vie des populations.

Nous votons OUI au TCE, car les nouvelles « règles du jeu » contenues dans le TCE sont plus démocratiques et plus efficaces que celles du traité de Nice qui régit nos institutions aujourd’hui. Il définit clairement le principe de subsidiarité qui régit depuis le niveau local, les dévolutions de chaque institution.

Nous votons OUI au TCE, car il donne plus de moyens pour se faire entendre, aux représentants élus du parlement européen et au mouvement populaire. Ces moyens, nous nous engageons à les utiliser tout de suite pour contrer les politiques les plus contestables des gouvernements et de la commission européenne.

Nous votons OUI au TCE, car il définit des droits fondamentaux qui font de l’Europe à 25 un garant du respect des droits de l’homme et de l’environnement, de l’égalité Homme femme et des droits des enfants.

Nous votons OUI au TCE, bien qu’opposés aux politiques ultralibérales, inscrites dans le texte, car nous savons que le refus de ce texte laisse le traité de Nice, plus libéral encore, en vigueur. Pour les combattre, il nous faut poursuivre la construction d’un grand mouvement social européen, capable de s’opposer concrètement à chaque proposition ou décision antisociale. (comme pour la directive « Bolkenstein »)

Nous votons OUI au TCE, car les peuples d’Europe s’emparent désormais de la question européenne et qu’il est possible ainsi de défendre une vrai politique d’opposition de gauche au parlement européen en s’appuyant sur des mobilisations sociales européennes. En France, même la mobilisation autour du NON de gauche aura eu le mérite de propager un nouvel intérêt populaire pour l’Europe que nous voulons, sociale, écologique et solidaire.

Nous votons OUI au TCE, car la majorité de droite au parlement européen (dont est issue la commission) ne sera pas éternelle et que nous construisons dès maintenant une alternative politique capable de promouvoir, avec le mouvement populaire et les alter-mondialistes, l’Europe sociale et écologique dans les faits. Une autre Europe est possible, mais elle est dans celle-ci.

Nous votons OUI au TCE, car ce texte renforce le pouvoir du parlement européen, seule instance élue au suffrage universel, et nous donne les moyens de changer les politiques qui y sont inscrites .

Nous votons OUI au TTCE contre Chirac, son plus mauvais défenseur car nous combattons tous les jours sa politique de casse sociale et de régression politique dictée par le capitalisme financier.

Nous votons OUI au TCE contre tous les souverainistes et tous les nationalistes de droite et de gauche qui refusent la supra-nationalité. A l’heure où les multinationales brassent des budgets plus importants que ceux des états, seule la dimension européenne peut redonner du poids à l’action politique et empêcher que nous soyons soumis au diktat des organismes financiers privés.

Nous votons OUI au TCE contre les ultra-libéraux qui ne veulent pas d’une Europe politique capable d’orienter l’économie vers le plein emploi et une vie décente pour tous, à l’opposé de leurs intérêts financiers. L’Europe politique sera un contre pouvoir précieux face à la mondialisation ultra libérale prônée par l’OMC.

Enfin nous votons Oui au TCE en sachant que le progrès social ne sort jamais directement d’un texte le plus beau soit il, mais des mobilisations populaires capables d’arracher aux puissants des droit nouveaux pour transformer les mots en réalité sociale.

Entretien avec Toni Negri

A paraitre dans le N° de Mars- Avril de la revue  » le Philosophoire » http://le.philosophoire.free.fr

Le Philosophoire : Votre parcours intellectuel présente une grande cohérence – le projet de penser l’immanence du réel sur la base d’une « méthode » matérialiste : si vous avez rompu avec le marxisme à la fin des années 1970, c’est parce que, selon vous, ce mode de pensée s’était figé en un discours dogmatique qui avait réifié les catégories du Capital en une grille de lecture du monde réductrice et appauvrissante, et se trouvait dès lors incapable de prendre en compte l’activité de la subjectivité révolutionnaire.
L’ouvrage que vous publiez en 1979, Marx au-delà de Marx (Christian Bourgois), constituait à cet égard un effort pour dégager le noyau d’une méthode « matérialiste-subjectiviste », attentive aussi bien aux transformations historiques objectives qu’au processus d’auto-constitution de la classe ouvrière comme classe révolutionnaire : « …La méthode matérialiste, dans la stricte mesure où elle se trouve complètement subjectivée, totalement ouverte vers l’avant, créatrice, ne peut être enfermée dans une quelconque totalité dialectique ou unité logique » (p. 34). Cet au-delà de Marx serait à découvrir en définitive chez Marx lui-même, en ceci qu’une dimension de la pensée marxienne fait signe vers un matérialisme révolutionnaire plus général, déjà présent chez Machiavel et Spinoza. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre le sens de votre rupture avec le marxisme ? Abandonner le marxisme, voire Marx lui-même, pour retrouver le « vrai » matérialisme ?

Toni Negri : En fait, j’ai beaucoup vécu dans la réalité des luttes ; j’étais un agitateur, j’ai commencé dès le début des années 60 à me livrer à des activités politiques. Je venais d’une formation philosophique classique, je préparais ma thèse sur le jeune Hegel avec Hyppolite ; après j’ai travaillé sur Kant et les évolutions du formalisme kantien dans la philosophie du droit. J’avais travaillé aussi sur l’historicisme allemand – Dilthey, Weber notamment. C’est à partir des années 60 que j’ai commencé à faire de la politique, d’une manière assez différente de ce que faisait le parti et le mouvement ouvrier « officiel » : il s’agissait d’aller voir ce qui se passait dans les usines.
Au même moment, j’ai commencé à relire Marx – à le relire, car j’avais lu Marx avant mais sans vraiment le lire en réalité : j’étais communiste avant d’être marxiste, un communisme que j’avais construit dans les kibboutz en Israël où j’avais vécu quand j’étais petit. C’est donc comme ça que j’ai commencé à relire Marx, en faisant de la recherche pratique, de l’enquête, de la « recherche-avec » comme on disait alors, recherche avec les ouvriers : on allait dans les usines voir comment la production se passait, quels étaient les rapports entre les uns et les autres, comment on faisait pour construire un discours, comment se vivait la journée de travail. C’était cette recherche des dispositifs qui maintenaient la vie ouvrière, autant dans la société qu’à l’usine, et qu’il fallait reconstruire d’en bas. C’est cela qui était à la base de ma relecture du marxisme ; je relisais les grandes œuvres marxiennes, aussi bien les œuvres historiques que les œuvres théoriques, en essayant de comprendre comment l’exploitation de la force de travail et l’organisation sociale pour la reproduction de ce système de vie était mises en place au point de vue subjectif, parce que le point de vue subjectif était en fait le seul qui pouvait déterminer les luttes.
Mon problème avec le marxisme n’était pas de découvrir des lois qui en général pouvaient régir la société, mais de comprendre comment, dans ce système d’exploitation qui était évident, les gens pouvaient commencer à penser à se libérer, à construire des alternatives vitales et politiques. Donc, pour moi, la relecture du marxisme, et surtout sa réinvention, était une chose fondamentale, mais avec beaucoup d’autres camarades – je ne suis pas un philosophe, je suis quelqu’un qui a toujours vécu dans des situations collectives, j’ai travaillé avec beaucoup d’autres gens : à partir de 1956, c’est-à-dire de la révolution hongroise, et de la crise qu’il y a eut dans le Parti communiste italien ainsi que dans les syndicats, beaucoup de monde a commencé à se demander s’il n’y avait pas une autre façon d’imaginer le socialisme, les luttes, l’organisation – plus généralement le projet de transformation de la société.
D’ailleurs, je crois que Castoriadis aurait pu vous expliquer cela mieux que moi, car c’est le même chemin que suivait Socialisme ou Barbarie, ou même des gens qui ont vécu le passage du structuralisme au post-structuralisme en France : il y a eu cette grande convergence, cette coalition générale de la pensée entre les années 50 et les années 60, jusqu’en 1968. Mai 68, ce n’est pas la révolution des étudiants, c’est une révolution qui touche même à l’interprétation générale de la société qui existait alors ; c’est – je crois – la première grande crise collective du marxisme en tant que théorie de la société.
J’ai donc repris la lecture de Marx, et j’ai arrêté pratiquement d’écrire vers 1962-1963, ce sont mes derniers textes liés justement à Hegel, à Kant, à la philosophie allemande – tout ce qui concernait mon travail de thèse. J’ai recommencé à écrire en 68-69, à partir de cette nouvelle lecture de Marx : cela commence avec une relecture de Keynes, ce qu’on appelait le réformisme du capital, le « new-deal », toute l’évolution du capitalisme américain et des luttes de classe en Amérique. Après, je suis passé à une relecture des Grundrisse. Et c’est en 1977, alors que je me trouvais en France, parce qu’en Italie je commençais à être regardé avec un peu de suspicion, qu’Althusser m’a invité à tenir des cours à l’ENS d’Ulm ; c’est là que j’ai organisé ce cours sur « Marx au-delà de Marx » : je commençais à voir dans les Grundrisse – une œuvre qui prépare Le Capital, une œuvre d’un point de vue conceptuel beaucoup plus tumultueuse, avec beaucoup d’hypothèses qui ne sont pas encore fermées et renfermées dans un langage définitif – comment, par exemple, l’analyse historique joue directement dans la construction des concepts et dans la construction du projet marxien. C’est à partir de là que j’ai commencé à redéfinir le concept d’exploitation, le concept de classe ouvrière, celui de mondialisation également, tous les concepts qui resteront par la suite liés dans les phases successives de mon travail.
A ce même moment, je me suis remis à lire Spinoza. C’était un auteur important dans cette période – autour de 68, ou après 68 -, il y avait la lecture que Deleuze avait fait de Spinoza, quelque chose qui m’a touché immédiatement ; Alexandre Matheron venait également de sortir son grand livre sur Spinoza, et même Althusser s’intéressait à Spinoza. Il y avait aussi toute une littérature beaucoup plus académique, avec Gueroult notamment, qui était derrière tout ça. Pour moi, la référence à Spinoza était liée à la nécessité de soutenir un nouveau cadre d’interprétation, disons « subjectif », même si le terme signifie beaucoup trop de choses et reste un peu vague : la subjectivité, pour moi, c’est toujours un ensemble de singularités qui se trouvent dans des moments et des événements précis, ou plutôt une série de choix singuliers touchant à des moments de rupture, des mouvements collectifs dans lesquels la subjectivité devient trans-individuelle, et qui forment des moments constitutifs. Mon problème, plus que la subjectivité, c’est la constitutivité du sujet ou de la singularité.
C’est pour cela que je peux, sur certains points, reprendre Marx, surtout cette idée que ce sont les luttes, les grands mouvements historiques qui créent même les structures de contrôle dont celles-ci dépendent, et qui deviennent de plus en plus importantes. Dans une telle construction, la transformation historique est interprétée comme cet affrontement qui n’est justement plus dialectique, c’est évident, puisque si ce sont les subjectivités ou les singularités agissantes, constitutives qui déterminent les bouleversements historiques, alors ce n’est pas une téléologie qui peut être mise en place, mais c’est plutôt le risque, la lutte, le moment de décision, ce que j’appellerai par la suite le Kairos, qui seront déterminants. Une lecture de Marx, qui est donc une lecture que l’on peut situer dans ce climat historique de révision, de refonte du marxisme traditionnel, mais qui, d’un autre côté, reste fidèle à Marx parce que le problème était, et reste toujours, d’expliquer l’exploitation, de voir ce qui pousse vers une transformation radicale du monde, à la résistance, au refus. Dans les années 60, j’avais écrit beaucoup de petits essais qui sont des textes à moitié philosophiques, à moitié d’agitation directe : il y a donc toujours eu dans ce que je faisais un échange continu entre la réalité politique et théorique du mouvement. J’ai d’ailleurs retrouvé ensuite chez Foucault une méthode assez semblable, et c’est pour ça, je crois, qu’en réalité Foucault était confronté aux mêmes problèmes que nous, des problèmes que nous avons encore actuellement.

P. : Vous faites un usage fréquent du mot « tumulte » emprunté à Machiavel. Chez Machiavel, dans « Sur la première Décade de Tite-Live », le terme est associé à la restauration ou à l’invention de la liberté, aux moments de rénovation politique. Le tumulte accompagne toute irruption de la liberté créatrice, ou de la création de la liberté. La turbulence, l’agitation, et, dans la même lignée sémantique, le désordre, les cris et le bruit sont liés à la crise politique, à la problématique de la révolution. « Si on condamne la turbulence, on condamne le principe de la liberté », écrit Machiavel au chapitre IV. « Les soulèvements d’un peuple libre », poursuit-il, « sont rarement pernicieux à sa liberté. Ils lui sont inspirés communément par l’oppression qu’il subit, ou par celle qu’il redoute ». La multitude se manifeste dans des moments de turbulence, au moment des querelles entre les sujets et le Sénat dans la République de Rome par exemple. La multitude est alors, je cite, « fortement frappée de la nécessité du changement ». Vous-même parlez du « projet de la multitude » en tant que puissance constituante.
Mais qu’est-ce qui peut lier les membres de cette puissance constituante disséminée, en dehors d’un contexte marxien de lutte des classes, sur quel terrain peuvent-ils se rencontrer puisque la notion d’intérêts communs, qui présuppose une théorie contractuelle du pouvoir, la transcendance de l’Etat et l’idée d’une souveraineté coordinatrice ne convient pas ? Si le commun est produit par des pratiques, affects, désirs, échanges sans constituer pour autant un corps politique puisqu’il n’agit pas à partir d’un principe d’identité, comment se manifeste, concrètement, sa résistance à l’oppression et l’invention de valeurs nouvelles, son énergie transformatrice ? Comment l’individualisme du désir, même lorsqu’il y a cohérence ou communauté de désirs, peut-il devenir une loi de fonctionnement collectif, un principe d’avenir fédérateur, constituer une force historique, solidariser les singularités ?
A cela s’ajoute le constat que les liens sociaux sont aujourd’hui de moins en moins territoriaux, que la tendance, qui suit le développement des techniques, est à la déterritorialisation des réseaux affinitaires. Quelle responsabilité collective peut accompagner, alors, ce nouveau mode d’être au monde ?

T.N. : Il y a chez Machiavel, cela semble évident, cette idée – qui n’est pas seulement l’idée du maintien de la liberté ou de son renforcement – mais renvoie à quelque chose de très matériel, par exemple la lutte des travailleurs de la laine pour maintenir cette puissance de la liberté, c’est-à-dire la lutte d’une des classes les plus exploitées de la société florentine aux 13ème et 14ème siècles. Je pense qu’il y a une sorte de dialectique matérialiste dans le discours de Machiavel, qui est très fort de ce point de vue, quoique je ne l’appellerais plus « dialectique » aujourd’hui : cette idée d’un antagonisme extrêmement fort, soutenu en plus par l’analyse que Machiavel fait de la République romaine, notamment du comportement de la plèbe romaine, et même une analyse de la structure de cette République dans laquelle le maintien de la liberté passe à travers les comices du peuple.
Tout cela, je crois, fait partie de cette grande tradition du matérialisme, de cette grande histoire qui n’a pas été écrite. Car le matérialisme n’a jamais eu une histoire, l’histoire de la philosophie ne connaît pas l’histoire du matérialisme. Le matérialisme est toujours présenté comme une pensée en opposition, une pensée du paradoxe, en contradiction avec le courant dominant de la philosophie caractérisé par le développement de la transcendance. Pour moi, cela a été très important de redécouvrir ces éléments matérialistes, dans la perspective d’une construction de l’immanence en philosophie politique, surtout si l’on considère que toute l’histoire de la métaphysique et de l’ontologie est en réalité une histoire politique. Il fallait essayer, sur un mode en quelque sorte phénoménologique, de fixer les différents noyaux subjectifs du matérialisme qui sont très différents selon les époques : car il est évident que les ouvriers de la laine de Florence au 14ème siècle, ce n’est pas la même chose que la classe ouvrière au 19ème siècle, ou que les gens qui se battaient pour la liberté au 17ème siècle dans la Hollande de Spinoza.
Il faut dégager les formes spécifiques du travail et de l’exploitation ; c’est pour moi fondamental, et de ce point de vue, je suis toujours marxiste. Il reste en effet, pour moi, central de savoir qui est le sujet, et de comprendre comment ce sujet est matériellement organisé : quel est l’axe autour duquel sa volonté s’organise ? Comment se structure son langage ? Comment ses besoins et ses désirs s’impliquent-ils mutuellement ? C’est à travers ces questions qu’on peut arriver à définir ce concept de multitude qui n’est jamais identique selon les époques : la multitude pour Machiavel, ce n’est pas la multitude d’aujourd’hui ; la multitude est un concept historique, et donc comme tout concept historique, il faut le déterminer. Sans doute la multitude pour Machiavel signifie-t-elle un ensemble d’ouvriers presque professionnels possédant une certaine capacité de bien travailler la laine et la soie ; aujourd’hui, ce serait plutôt les capacités de travail extrêmement qualifiées.

P. : Justement, qu’est-ce qui aujourd’hui peut, selon vous, lier toutes ces singularités constituant la multitude ?

T.N. : Pour la classe ouvrière, par exemple, cela semble très clair : la classe ouvrière est une des formes de multitude qui se sont révoltées contre le pouvoir. Cette forme ouvrière est évidemment très singulière : il s’agit d’un travail massifié, indifférencié. La forme de son organisation productive lui est imposée de l’extérieur, et donc la forme de son unification en tant que masse est à chercher en dehors d’elle-même. Une invention comme celle du parti dans l’histoire du mouvement ouvrier a dépendu de la forme dans laquelle le travail se développait : les ouvriers n’avaient pas la possibilité d’être autonomes ; ils avaient besoin d’une direction, d’une avant-garde, donc de quelque chose qui venait du dehors.
La question aujourd’hui est de comprendre si, dans la condition dans laquelle la multitude se forme en tant qu’ensemble de singularités – travail immatériel, intellectuel, affectif, relationnel – la capacité de s’auto-diriger n’est pas interne à la forme dans laquelle celle-ci produit. Je veux dire par là que la multitude d’aujourd’hui est caractérisée par cette nouvelle forme sociologique de « mise en commun », qui n’est plus la même que celle de la classe ouvrière. Pour celle-ci, le commun était une réalité devant être exprimée par autre chose : un idéal de la prise de pouvoir, d’un programme qui se développe, donc d’une téléologie qui se construit en dehors de la classe ouvrière, une espèce de voie qu’il faut parcourir.
Aujourd’hui, la situation n’est plus la même d’un point de vue tendanciel : on commence à voir des nouvelles formes dans lesquelles les énergies subjectives singulières commencent à prendre en main leur destin, leur projet, leur futur. C’est quelque chose de fondamental aujourd’hui : la constitution politique n’intervient plus de l’extérieur mais est produite par l’intérieur ; c’est ce qu’on pourrait appeler la production de soi, la production de soi comme corps collectif, comme corps multitudinaire, et cette production de soi est rendue possible du fait même de la production au sens bio-politique du terme, donc d’une forme de vie. Aujourd’hui être ouvrier signifie être l’opérateur d’une transformation de la nature ou des matériaux qu’on a devant soi, c’est-à-dire être dans un monde où l’invention, la communication sont la matière première ; tout cela dépend finalement du fait que c’est nous qui déterminons cela, l’intervention de l’ouvrier lui-même étant déterminante dans ce processus. C’est ce que j’appelle la subjectivité.

P. : La résistance n’est-elle pas quand même une résurgence de l’intérêt et, finalement, la victoire d’une lutte de classes dont vous disiez que ce n’était qu’un « tout petit concept » ? Ce qui est commun étant produit historiquement, politiquement, et dépendant de déterminations sociologiques, peut-on vraiment dépasser le concept de lutte des classes, et ne risque-t-on pas de faire l’économie de l’histoire ? Quelle place dès lors accorder à la sociologie ?

T.N. : Je pense que la lutte des classes – on peut l’appeler autrement – reste ce principe fondamental de lutte. Traditionnellement, la lutte des classes était vue en réalité dans des termes dialectiques comme quelque chose qui amenait un dépassement de la lutte des classes, et donc au triomphe d’une certaine rationalité, l’accomplissement de son destin par la classe ouvrière. Je crois que tout cela aujourd’hui est beaucoup plus difficile à imaginer. Donc je ne sais pas si la lutte des classes est dépassée, je sais simplement qui si le concept de multitude reste quand même un concept de classe parce qu’il reste lié à l’idée du travail, à la résistance à l’exploitation c’est quelque chose qui devient de plus en plus constitutif. Ce n’est pas seulement l’élimination de la misère, mais c’est la construction active d’un monde nouveau qui est en jeu. Aujourd’hui, le problème de la prise du pouvoir pour gérer d’une autre manière le capital n’est pas la chose la plus fondamentale ; ce qui compte, c’est la construction d’une puissance et d’une dynamique différentes, qui sont déjà là dans la production capitaliste. A chaque fois, il faut découvrir ce qui se passe : on n’invente pas le réel, le maximum que l’on peut faire c’est inventer des concepts pour décrire cette modification continue qu’est le réel avec ses propres forces. Ce n’est pas nous qui changeons le monde, c’est le monde qui se change lui-même, et au fur et à mesure, on doit être capable de le comprendre.
Donc le problème de savoir comment la multitude s’unifie ne se pose pas : la multitude, aujourd’hui, n’est pas la classe ouvrière qui avait besoin de s’unifier – justement parce qu’elle avait besoin d’un projet extérieur, d’une avant-garde – mais une puissance qui peut aller vraiment vers la multiplication des singularités et de leurs capacités. Ce n’est donc pas un problème d’unification, c’est un problème d’expansion. Il y a beaucoup de gens qui continuent à me poser toujours la question de la multitude, comme si la multitude n’était simplement que le nouveau surnom de la classe ouvrière. Mais ce n’est pas ça le problème : la multitude aujourd’hui est justement une façon nouvelle de travailler, une forme nouvelle du « vivre-social », une nouvelle forme d’expression qui constitue le politique même. Ce sont tous les moments de la vie qui répliquent à l’unification du pouvoir.

P. : Vous avez fait référence à Castoriadis. La notion de pouvoir constituant a-t-elle un rapport avec l’idée d’imaginaire instituant dont parle Castoriadis, et que celui-ci définit comme puissance d’auto-création et d’émergence du nouveau dans le monde social-historique ?

T.N. : J’étais très ami avec Castoriadis, j’ai donc parlé avec lui très longuement de toutes ces choses là. Je me réfère effectivement au concept d’imagination dans mon livre Le Pouvoir constituant, un concept que j’utilise largement et qui vient de Spinoza – un concept d’imagination ontologique et constitutive. Mais c’est quand même très différent de Castoriadis.
Il y a en fait deux choses chez Castoriadis que je n’accepte pas : la première, c’est un certain jungisme, c’est-à-dire la conception d’une psychologie collective, d’un inconscient collectif, d’un imaginaire collectif. Je ne voyais pas vraiment comment cela pouvait fonctionner dans un projet collectif. En deuxième lieu, c’est son idée de la polis grecque : j’ai toujours eu l’impression que c’était un idéal de démocratie politique d’un côté, et pacifié de l’autre. Il n’y a pas pour moi cette conclusion au procès historique. En plus, Castoriadis a peut être eu le défaut de lier trop fortement sa réflexion à ce qu’ont été les contingences de la guerre froide ; sur un certain plan, les concepts qu’il exprimait étaient vraiment inutilisables. Un livre comme Devant la guerre n’a pas été un livre utile, à côté des choses plus profondes que l’on trouvait par ailleurs chez lui.
A côté de cela, il y a l’aspect absolument formidable et constructif de Castoriadis, qui est son effort de reconstruction du marxisme dans Socialisme ou Barbarie, surtout l’idée du capital collectif, toutes ces idées élaborées avec Lefort et d’autres qu’on retrouvait aussi dans l’Ecole de Francfort et dont s’est inspiré le situationnisme. Ce sont pour moi des choses très importantes, surtout cette idée d’imagination constitutive dans laquelle on trouvait non seulement les valeurs de la résistance à l’exploitation mais qui contenait aussi une idée constructive de la société.

P. : Ce qui vous différencie aussi de Castoriadis, c’est qu’il n’y a pas selon vous de vraie raison de croire à l’existence de l’inconscient.

T.N. : J’ai toujours dit que je n’avais pas d’inconscient – c’est un peu une boutade. Mais je ne crois pas, c’est vrai, à la productivité de la psychanalyse dans les sciences sociales. Au contraire : je pense qu’en insistant sur la limite, sur les blocages internes à l’être humain, à sa capacité d’expression – qui sont, je crois, des éléments freudiens fondamentaux même si je ne veux pas dire non plus qu’il y aurait un mal originel selon l’idéologie analytique – on s’enlève la possibilité de penser la libération d’un point de vue collectif et même individuel ; on se trouve dans une situation où même l’exercice de l’imagination devient difficile. De ce point de vue, je suis complètement spinoziste, et je pense que s’il y a dans la vie du mal, des limites, des blocages ce n’est pas au sens où ce serait inscrit dans l’être, mais au sens où cela s’impose du dehors. Chaque fois que le développement de l’être est bloqué, c’est parce que d’autres forces viennent du dehors.

P. : Pourriez-vous préciser le rôle important que vous accordez au langage dans votre pensée, aux éléments linguistiques dans la crise du rapport de commandement ? Dans quelle mesure la fonction performatrice du langage a-t-elle pour vous une dimension politique ?

T.N. : Je crois que le langage est devenu un élément productif, par exemple dans l’industrie informatique, ou plus généralement dans les sciences qui se fondent sur la communication et l’élaboration linguistique, c’est une des machines les plus puissantes pour la production.
D’autre part, c’est évident qu’au fur et à mesure que le travail devient immatériel, intellectuel, affectif – et au-delà des espaces occupés par l’efficacité de la machine -, il y a des espaces sociaux qui sont de plus en plus dominés par le langage en tant que forme de relation, et c’est sur la base de ces relations que toute une série de valeurs de plus en plus importantes dans la reproduction du monde (par exemple les valeurs affectives) apparaissent.
En troisième lieu, le langage est l’image, d’ailleurs pas seulement l’image mais aussi l’imagination, la forme dans laquelle on peut imaginer et vivre la constitution d’une relation inter-subjective. Si chacun de nous est une singularité, il devient une réalité au-delà de l’événement de son existence dans le langage et le contact avec les autres. Une singularité sans langage est inimaginable, comme une monade pure est inimaginable. La monade existe seulement parce qu’elle insérée, immergée dans un langage. Ce qui signifie que nous sommes constitués par un langage, nous n’existerions pas sans un langage antérieur qui nous reconstitue, nous modifie, nous transforme à chaque moment. Le langage est extrêmement important à ce point de vue, c’est un instrument de travail, une forme de communication, un mode d’existence au sens spinozien.

P. : Concernant la question du bio-pouvoir ; dans le numéro 12 de la revue Réfractions, Fabio Ciaramelli développe une critique de la notion de bio-pouvoir, qu’il juge incohérente en ce que celle-ci évacue la question de l’institution : on chercherait, grâce au bio-pouvoir, à mettre en relation la nature et la culture, la bios et la polis, sans passer par la médiation de l’institution sociale seule en mesure de rendre la vie humaine, dans la mesure où celle-ci fournit aux individus les significations sociales qui donnent sens à leur existence commune.
Cette tentative de naturalisation du pouvoir est emblématique, selon Ciaramelli, d’un refus de penser l’historicité comme constitutive de la vie sociale. On a en effet l’impression que pour Agamben, par exemple, qui dans Homo sacer (Seuil, 1997) pousse cette logique à l’extrême, l’histoire disparaît complètement, notamment l’histoire de la lutte des opprimés contre le pouvoir : l’activité des individus dans l’histoire et leur incidence quant à la réalité effective du pouvoir est totalement absente, on a comme l’impression que le bio-pouvoir tombe du ciel. Et on retrouve d’ailleurs cette tendance chez Habermas, qui cherche à fonder la liberté sur la base des dispositions communicationnelles propres à l’espèce humaine, et fait du langage un universel trans-historique inscrit dans le dispositif génétique d’individus naturellement disposés à communiquer les uns avec les autres.
N’y a-t-il pas chez vous une tendance analogue à réduire la question sociale et politique à un simple problème d’organisation immanent à la vie elle-même ?

T.N.: Chez Agamben, la conception du bio-pouvoir est une conception naturaliste au fond ; naturaliste d’une manière assez étrange, parce qu’elle est aussi naturaliste que mystique. En réalité, chez Agamben, il y a une évolution extrêmement ambiguë : actuellement Agamben est en train de transformer ce qui est le fondement mystique de l’autorité en un fondement vital et bio-politique. Il y a une conception schmitienne du pouvoir derrière cette notion de bio-pouvoir : il y a donc, c’est vrai, chez Agamben, une déshistoricisation du bio-pouvoir là ou chez Foucault la conception du bio-pouvoir et du bio-politique était historiquement déterminée.
J’utilise pour ma part le concept de bio-pouvoir en un sens historique. Quand j’ai introduit ce concept dans mon travail, c’était pour traduire le subsomption réelle de la société dans le capital, car il y a un moment où le capital a un pouvoir presque totalitaire, général, généralisé sur le social. Et je me refusais justement à des solutions, ou habermasiennes – c’est-à-dire transcendantales, des solutions qui essaient de redéfinir le pouvoir selon des réseaux communicationnels fondés sur une capacité transcendantale kantienne -, ou benjaminiennes – un peu comme chez Agamben.
Agamben est un de mes meilleurs amis, je parle avec lui tous les jours de cela : il est, selon moi, pris dans une espèce de délire anti-totalitaire dans lequel il réduit le monde en camp d’extermination, où il ne reste que des marges extrêmes, dans une pensée négative complètement dialectique qui émerge seulement quand on a tout vécu, qui émerge seulement à la limite. C’estun peu ce qui sepassedanslepost-moderne:le post-moderne a en réalité pris cette idée de la subsomption, c’est-à-dire du contrôle, de la colonisation de la vie par le capital comme une affirmation phénoménologique fondamentale, en traduisant dans un langage moins marxien et plus commun ce qui était les conclusions des épigones du marxisme traditionnel, comme l’Ecole de Francfort.
Je pense qu’enréalitétoute cette évolution est dominée par un antagonisme. Le capital est un rapport, ce n’est pas un commandement, ou plus exactement, c’est un commandement sur un rapport. Le capital n’existe pas sans exploitation, et l’exploitation est toujours la mise au travail des énergies vivantes. Devant le capital, il y a toujours un travail vivant, et ce travail vivant souffre évidemment en tant qu’il est vivant justement. La souffrance et l’exploitation existent parce que quelque part le capital touche au vivant : c’est cela qui forme le tissu bio-politique sur lequel le bio-pouvoir essaye de devenir effectivement une puissance totalitaire, mais qui n’arrive jamais à l’être, car s’il arrivait à l’être, ce serait sa négation ; c’est comme la bombe atomique, le jour où on le jette, tout meurt, même celui qui la jette.
C’est la critique que je ferais à Agamben, même s’il y a une élégance dans le développement de ses thèses, une capacité à comprendre vraiment la multiplicité des formes et des modes de vie, des alternatives possibles. Le problème, c’est que si l’on regarde toute l’histoire de la pensée d’Agamben de son début à aujourd’hui, on s’aperçoit que c’est extrêmement équivoque sur ce terrain. Je viens juste d’écrire un article pour un livre qui va sortir en Italie sur la pensée d’Agamben, et je termine l’article en disant que sa pensée me rappelle la pensée d’un philosophe cartésien du 17ème siècle, Arnold Geulincx, qui affirme que tout ce qui se passe est dans la volonté de Dieu, même le mal. C’est le paradoxe d’un Dieu tout-puissant qui domine tout, par rapport auquel la seule solution possible est de se confier au destin. D’autre part, chez Agamben, il y a cette base heideggerienne qui le bloque finalement.

P. : Mais n’y a-t-il pas chez vous également un glissement naturaliste, puisque vous affirmez qu’il n’y a pas à faire de différence entre nature et culture ?

T.N. : De ce point de vue, je crois qu’effectivement nous sommes entrés dans le post-moderne – je dis post-moderne car on n’est pas dans l’hypermodernité dont parle Beck – et je pense que nous vivons une véritable césure, une césure caractérisée justement par la subsomption réelle du capital, par le triomphe du capitalisme, mais un triomphe toutefois ambigu, parce que le capitalisme est obligé de prendre tout le monde sous sa tutelle – dans la mesure où la résistance devient universelle. Mais si le capital est un rapport entre un travail mort et un travail vivant, si le capital prend le contrôle de tout, il diffuse aussi ce rapport, et c’est pourquoi on trouve des résistances partout, dans tous les espaces de la vie, car plus aucun espace n’échappe à l’exploitation. La nature elle-même est prise toute entière sous le commandement du capital.
La vie, d’autre part, que laisse-t-elle, sinon justement la résistance de quelque chose qui est en dehors du capital ? Mais être en dehors du capital, n’est-ce pas jouer les conditions que le capitalisme a déterminées ? Quand vous allez en Toscane, ou en Bourgogne, vous regardez autour de vous et vous voyez que tout est déterminé par le travail de l’homme : la nature, vous ne la voyez plus, sinon telle que l’homme l’a faite et transformée. Cette transformation de la nature est quelque chose de fondamental, et pour nous, c’est la même chose :
comment ferait-on pour vivre de la naissance à la mort, sinon dans ce rapport entre nature et culture qui est devenu complètement intime ? On parle justement de bio-politique, parce que le politique est intervenu entièrement dans la forme que la vie a prise.

P. : Dans la perspective qui est la vôtre, vous privilégiez la chance historique qu’aurait l’individu de libérer ses capacités critiques et des pratiques inventives, par l’exercice d’une démocratie réellement participative, notamment grâce à la décentralisation du pouvoir et à la communication réticulaire. Tout en reprenant de Marx certains apports conceptuels (tels que tendance, antagonisme, production de subjectivités), vous vous en démarquez par le refus d’introduire la nécessité dans l’histoire – dont le moteur serait plutôt le désir de société conjugué à l’aptitude à la nouveauté. C’est donc un appel à l’expression, à l’accroissement de puissance (au sens spinoziste), à la délibération et à l’action commune.
Le monde nouveau pourrait cependant ne pas advenir. Il existe en effet un risque de concentration de la souveraineté par ces mêmes outils technologiques dont vous faites de possibles instruments de libération. D’ailleurs, l’inégalité des échanges, la diffusion de l’idéologie sécuritaire sont bien des réalités. La tertiarisation de la société post-industrielle – ce que certains appellent une gestion managériale du monde – ne transforment pas forcément le travail immatériel, que vous reconnaissez lui aussi aliéné, en un travail intellectuel créatif. Une conception mercantile et consumériste de la liberté semble s’imposer avec sa menace d’homogénéisation et de massification. Les formes nombreuses de résistance ne sont-elles pas que des fractures localement fécondes, une multitude d’histoires décalées, emportées par le mouvement général d’expansion du capitalisme ? Ou bien la « République mercantile universelle » – pour reprendre la formule d’Adam Smith – fournit-elle réellement et paradoxalement les conditions du maintien de la diversité culturelle par la spécification des marchés, de la reconnaissance des altérités à partir de quoi agir et redéfinir les conditions de l’action et les catégories de la pensée ?
A quelles conditions peut-on encore faire de la notion de progrès un outil conceptuel, en dehors de tout horizon téléologique, puisque vous en rejetez la nécessité ?

T.N. : Je n’ai jamais fait de prévisions sur ce qui se passera, j’ai seulement posé certaines conditions qui me paraissent absolument productrice d’antagonismes. C’est pourquoi je vois d’une manière positive la mondialisation, car elle détruit toute une série de mythes et produit un déblocage de la subjectivité en réaction à la domination capitaliste. Il est évident que le capital n’a pas voulu la mondialisation. Le capital a en fait vécu pendant quatre ou cinq siècles dans une symbiose absolument totale avec l’Etat-nation : l’Etat-nation formait la dimension vraiment parfaite de son évolution, de sa capacité de poser des règles sociales, de sa possibilité de reproduction. Le fait de n’avoir plus la possibilité de contrôler le développement sur le terrain social pousse le capital à déterminer des points de contrôle toujours plus hauts, – à transformer, par exemple, l’organisation du travail, à accepter comme élément fondamental le travail immatériel en tant que centre de la production. Le travail immatériel, ce n’est pas quelque chose que le capital désire, celui-ci se rend bien compte que le travail immatériel amène avec soi des possibilités de liberté inouïes. C’est vrai que le travail immatériel en tant que tel n’est pas suffisant pour créer une alternative de liberté, mais c’est vrai aussi que sans un certain degré de liberté le travail immatériel, intellectuel, scientifique, linguistique ne sont pas des choses possibles. On se trouve donc dans une situation extrêmement compliquée où l’on passe d’une phase à l’autre, du moderne au post-moderne ; on se trouve un peu entre le Moyen-Age et la modernité, une sorte d’« inter-règne », avec tous les risques que cette situation crée.
C’est pourquoi, par exemple, je crois qu’il n’est pas possible aujourd’hui, dans la situation où on est d’inventer – d’un point de vue théorique – notre futur, notre avenir sans l’aide des grandes luttes, des grandes expressions du mouvement réel. On est dans une situation dans laquelle on peut imaginer que certaines voies sont possibles, que la libération est davantage possible qu’autrefois ; parce qu’il y a eu une réappropriation des moyens de production qu’on a désormais avec nous, dans notre cerveau par exemple. Ce n’est plus le capital qui nous fournit les moyens de production, c’est au contraire nous qui les développons. Le capital n’est plus capable de déterminer a priori la mobilité des populations, de hiérarchiser la force de travail dans le monde selon des niveaux de nationalité, d’espaces de colonialité ; il y a ces mouvements qui sont en train de tout bouleverser, et c’est ça la positivité de la mondialisation. La mondialisation a été en fait imposée au capital par les mouvements de classes. Dans cette transformation, des nouvelles forces, des nouvelles subjectivités ont commencé à se former – les multitudes. C’est un mouvement peut être chaotique, où il est très difficile de comprendre ce qui va se passer, mais dans lequel les virtualités et les potentialités deviennent de plus en plus fortes.
Je rentre d’Iran, où j’ai passé une dizaine de jours ; c’était la première fois que j’y allais. C’est impressionnant de voir à l’œuvre, derrière un régime « théologico-politico-capitaliste » avec ses prêtres horribles, tristes et méchants qui commandent cette société une révolution sociale inimaginable, la révolution des femmes – le maintien des femmes au foyer sous le tchador dans la discipline traditionnelle est l’objet critique de cette société. Vous avez à l’œuvre une révolution sociale mondialisée, d’un côté une révolution sexuelle inimaginable dans un pays islamique ; et d’autre part Internet, la communication généralisée, avec le persan qui est devenu peut être l’une des langues dominantes dans toute la région. Ce sont des choses vraiment formidables, car en Iran ce n’est pas sûr qu’il y ait des possibilités de transformation rapide d’un régime politique qui reste une dictature, et ce ne sont pas les américains qui amèneront la liberté et la démocratie. Mais il y a ce mouvement formidable qui existe de par la mondialisation.

P. : Justement, vous rappelez que penser l’histoire ne peut pas être un travail purement théorique, et que le devenir historique est continuellement réinventé par les pratiques, qu’il faut donc renoncer à la prédictibilité, laisser les possibilités ouvertes.
Ne peut-on pas toutefois tenter d’envisager ce que le commun – lui-même produit – peut produire à son tour, si l’efficacité de l’action politique et de la résistance créatrice ne dépendent plus de leur ancrage territorial, si la citoyenneté – conçue traditionnellement de manière nationale – n’est qu’une condition historique dépassée ? Est-ce que cela peut être la paix, une paix durable ?

T. N. : Je suis convaincu que nous sommes aujourd’hui dans une situation de guerre permanente. Cette situation naît du fait que, de plus en plus, la fonction du bio-pouvoir est une fonction purement répressive, parasitaire de ce point de vue. La guerre est donc en train de devenir, dans cette transition du moderne au post-moderne, l’élément ordinatif fondamental. Il n’y a plus la possibilité de considérer la valeur à la manière des classiques : la valeur c’était un certain temps mis au travail, et sur ce temps on pouvait extorquer des richesses. Aujourd’hui tout cela est terminé : l’innovation est produite par l’invention, par la science. On se situe de plus en plus sur le terrain bio-politique – je pense à la production informatique, à la production du vital, aux industries de la vie, aux techniques et aux technologies de la vie -, et sur ce terrain le contrôle et la participation des gens deviennent absolument fondamentaux. Tout cela nous laisse dans une situation où, justement, la forme du fondement traditionnel est en crise, une crise radicale : on est en train de vivre un autre monde. Un autre monde est déjà là ; c’est le monde de la coopération, de la désappropriation du capital et de ses moyens de production, donc de la récupération des forces productives.
Mais c’est un monde aussi tragique, car il est évident que les patrons, les exploiteurs, bref le capital ne se laissent pas faire. Dans ce monde tragique, la reprise de la vertu, de l’éthique de la part du sujet est fondamentale. La résistance, la militance, l’exercice d’amour social en tant que force ontologique de construction de rapports et de langage sont des choses fondamentales ; comme la production de soi en tant que sujet et en tant que collectif. On est au milieu de cet énorme passage dans lequel le bio-politique, le bio-pouvoir exercent la guerre en tant que forme d’ordre.

Propos recueillis par Martine Lemire et Nicolas Poirier

Bibliographie

- La Classe ouvrière contre l’Etat, Galilée, 1978.
- Marx au-delà de Marx, Christian Bourgois, 1979 (rééd. L’Harmattan, 1996).
- L’Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza, PUF, 1983.
- Italie rouge et noire, Hachette, 1985.
- Les Nouveaux Espaces de liberté (en collaboration avec Félix Guattari), Dominique Bedon Ed., 1985.
- Spinoza subversif, Kimé, 1994.
- Le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, PUF, 1997.
- Exil, Mille et une Nuits, 1997.
- Kairos, Alma Venus, Multitude, Calmann-Lévy, 2000.
- Empire (en collaboration avec Michael Hardt), Exils, 2000 (repris en 10-18, 2004).
- Du Retour. Abécédaire biopolitique, Calmann-Lévy, 2002 (repris en Livre de Poche, biblio-essais, 2004).
- Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (en collaboration avec Michael Hardt), La Découverte, 2004.

Appel pour les Assises de l’anti-colonialisme post-colonial

« Nous sommes les indigènes de la République !. »Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les
personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration
post-coloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la
précarisation. Indépendamment de leurs origines effectives, les populations des «
quartiers » sont « indigénisées », reléguées aux marges de la société. Les «
banlieues » sont dites « zones de non-droit » que la République est appelée à «
reconquérir ». Contrôles au faciès, provocations diverses, persécutions de toutes
sortes se multiplient tandis que brutalités, agressions et autres crimes policiers ne
sont que rarement sanctionnés par une justice qui fonctionne à deux vitesses. Pour
exonérer la République, on accuse nos parents de démission alors que nous savons les
sacrifices, les efforts déployés, les souffrances endurées. Les mécanismes coloniaux
de la gestion de l’islam sont remis à l’ordre du jour avec la constitution du
Conseil français du Culte Musulman sous l’égide du ministère de l’Intérieur.
Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception aux
relents coloniaux. Tout aussi colonial, le parcage des harkis et enfants de harkis.
Les populations issues de la colonisation et de l’immigration sont aussi l’objet de
discriminations politiques. Les rares élus sont généralement cantonnés au rôle de «
beur » ou de « black » de service. On refuse le droit de vote à ceux qui ne sont pas
« français », en même temps qu’on conteste « l’enracinement » de ceux qui le sont. Le
droit du sol est remis en cause. Sans droit ni protection, menacées en permanence d’
arrestation et d’expulsion, des dizaines de milliers de personnes sont privées de
papiers. La liberté de circulation est déniée ; un nombre croissant de Maghrébins et
d’Africains sont contraints à franchir les frontières illégalement au risque de leurs
vies.

La France a été un Etat colonial.
Pendant plus de quatre siècles, elle a participé activement à la traite négrière et à
la déportation des populations de l’Afrique sub-saharienne. Au prix de terribles
massacres, les forces coloniales ont imposé leur joug sur des dizaines de peuples
dont elles ont spolié les richesses, détruit les cultures, ruiné les traditions, nié
l’histoire, effacé la mémoire. Les tirailleurs d’Afrique, chair à canon pendant les
deux guerres mondiales, restent victimes d’une scandaleuse inégalité de traitement.

La France reste un Etat colonial !
En Nouvelle Calédonie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Polynésie règnent
répression et mépris du suffrage universel. Les enfants de ces colonies sont, en
France, relégués au statut d’immigrés, de Français de seconde zone sans l’intégralité
des droits civiques. Dans certaines de ses anciennes colonies, la France continue de
mener une politique de domination. Une part énorme des richesses locales est aspirée
par l’ancienne métropole et le capital international. Son armée se conduit en Côte d’
Ivoire comme en pays conquis.

Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire,
la politique coloniale
Non seulement le principe de l’égalité devant la loi n’est pas respecté mais la loi
elle-même n’est pas toujours égale (double peine.). La figure de l’« indigène »
continue à hanter l’action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et
s’imbrique à d’autres logiques d’oppression, de discrimination et d’exploitation
sociales. Ainsi, aujourd’hui, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire
jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour
étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité.

La gangrène coloniale s’empare des esprits
L’exacerbation des conflits dans le monde, en particulier au Moyen-Orient, se
réfracte immédiatement au sein du débat français. Les intérêts de l’impérialisme
américain, le néo-conservatisme de l’administration Bush rencontrent l’héritage
colonial français. Une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique
français, reniant les combats progressistes pour l’égalité et la dignité humaine dont
elle se prévaut, se transforme en agents de la « pensée » bushienne. Investissant l’
espace de la communication, ces idéologues recyclent la thématique du « choc des
civilisations » dans le langage local du conflit entre « République » et «
communautarisme ». Comme aux heures glorieuses de la colonisation, on tente d’opposer
les berbères aux Arabes, les Juifs aux « Arabo-musulmans » et aux Noirs. Les jeunes
« issus de l’immigration » sont ainsi accusés d’être le vecteur d’un nouvel
anti-sémitisme. Sous le vocable jamais défini d’« intégrisme », les populations d’
origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la
Cinquième colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses «
valeurs ». Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de citoyenneté
et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure
la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle
est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une
gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule
extrême-droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale
perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique
français.

La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour !
La République de l’Egalité est un mythe. L’Etat et la société doivent opérer un
retour critique radical sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France
interroge ses Lumières, que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution
Française, refoule ce nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé
« civiliser » sauvages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des mesures
radicales de justice et d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes
dans l’accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il faut en
finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à
un statut de sous-humanité.

Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés. Mais
ils n’ont pas été broyés. Ils ont préservé leur dignité d’humains à travers la
résistance héroïque qu’ils ont mené pour s’arracher au joug colonial. Nous sommes
leurs héritiers comme nous sommes les héritiers de ces Français qui ont résisté à la
barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par
leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anti-coloniale est indissociable du
combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté. Dien Bien Phu est leur
victoire. Dien Bien Phu n’est pas une défaite mais une victoire de la liberté, de l’
égalité et de la fraternité !

Pour ces mêmes raisons, nous sommes aux côtés de tous les peuples (de l’Afrique à la
Palestine, de l’Irak à la Tchétchènie, des Caraïbes à l’Amérique latine.) qui luttent
pour leur émancipation, contre toute les formes de domination impérialiste, coloniale
ou néo-coloniale.

Nous, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et
d’immigrés, nous, Français et non-Français vivants en France, militantes et militants
engagé-es dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la
République post-coloniale, lançons un appel à celles et ceux qui sont parties
prenantes de ces combats à se réunir en Assises de l’anti-colonialisme en vue de
contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome qui interpelle le système politique
et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française, dans la perspective
d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale
véritablement égalitaire et universelle.

Le 8 mai 1945 , la République révèle ses paradoxes : le jour même où les Français
fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s’abat sur les colonisés
algériens du Nord-Constantinois : des milliers de morts !

Le 8 mai prochain, 60ème anniversaire de ce massacre, poursuivons le combat
anticolonial par la première Marche des indigènes de la République !

3. LISTE DES PREMIERS SIGNATAIRES

I- Appelants

Individus

Meriem Laribi (Collectif des Féministes Pour l’Egalité-CFPE), Houria Bouteldja
(Collectif féministe les Blédardes), Sadri Khiari (membre du comité de rédaction de
la revue ContreTemps), Said Bouamama (socio-économiste et chargé de recherche à
l’IFAR), Youssef Boussoumah (CCIPPP), Laurent Levy (Collectif une Ecole Pour
Tous-tes-CEPT), Joëlle Marelli (traductrice), Abdellali Hajjat (militant d’Ici &
Là-Bas), Jean-Luc Cipierre (membre d’Attac France), Christine Delphy (féministe),
Corinne Perron (représentante en France de l’USTKE, et coordinatrice des missions
civiles en Palestine, CCIPPP), Pierre Tévanian (professeur de philosophie),
Abdelmajid Guelmami (socio-économiste), Adnane Ben Youssef (CCIPPP), Saer Saïd
(militant associatif), Nicolas Qualander (doctorant, militant CCIPPP, membre du
comité de rédaction de la revue contre- temps), Tidiane Gueye (Président de la
Fédération des Travailleurs Africains), Moustapha Gueye (membre du cercle Franz
Fanon), Ahcène Taleb (avocat, militant anti-raciste), Mehdi Meftah (membre de la
coordination des comités Palestine), Frédéric Sarkis (militant associatif), Bernard
Dréano (responsable associatif), Alix Héricord (doctorante en histoire),

Associations

MAI 59 : Mouvement autonome de l’immigration du Nord, Collectif des musulmans de
France, Oumma.com, GRAAF (Groupe de Recherches Activistes sur l’Afrique), Droit des
femmes musulmanes, collectif Les Mots sont Importants, collectif féministe Les
Blédardes, TouTEsegaux.net, Participation et Spiritualité Musulmane, Fédération des
travailleurs africains (FETAF), Festival Permanent contre les lois racistes
(Strasbourg),

II- Soutiens

Individus

Catherine Samary (économiste), Nacira Guénif-Souilamas (sociologue), Corinne Angélini
(maire adjointe de St Denis), Malika Zédiri (militante associative contre le chomage,
conseillère régionale Ile-de-France), Hamida Bensadia (féministe et militante des
droits de l’homme), Nabila Kéramane (Porte-parole des Verts, Yvelines), Alima
Boumediene-Thiery (sénatrice, les Verts), Eric Hazan (La Fabrique), Djazia Satour
(chanteuse groupe MIG), François Burgat (islamologue), Thomas Coutrot (économiste),
Henri Maler (universitaire, Paris 8), Michael Löwy (directeur de recherches
émérite, CNRS), Catherine Levy (sociologue, CNRS), Renaud Cornand (Aix-Solidarité),
François Gèze (éditeur), Tarek Ben Hiba (conseiller régional), Fernanda Marrucchelli
(militante associative), Stéphane Le Lay (revue Mouvements), Anne-Sophie Perriaux
(historienne), Evelyne Joly- Rostan (cept- Strasbourg), Paul Bouffartigue
(sociologue, Directeur de Recherche au CNRS), Pierre Zarka (membre du PCF), Serge
Guichard (membre du PCF), Philippe Marlière (politologue, université de Londres),
Alain Bertho (anthropologue), Vincent Geisser (chercheur, CNRS), Raymond Vasselon
(responsable d’une association laïque)
Ali Zahra (cfpe), Sylvestre Jaffard (militant LCR), Jan Pauwels (cept), Bruno Cadez
(journaliste), François Lequeux (militants associatif), Yasmina Dif (assistante de
gestion), Antoine Boulangé (pour Agir contre la guerre), Larisse Chamous-Agathe
(adhérante à Al Houda, association des femmes musulmanes de Rennes), CFPE, Emilie
Combaz (doctorante en relations internationales à Sciences Po), Lahlali Khadija
(étudiante à Rennes2, Al Houda, femmes musulmanes de Rennes, Collectif rennais contre
les lois d’exclusions, cept), Fatima Lahlali ( lycéenne, Al houda et Collectif contre
es lois d’exclusions, cept), Catherine Cauwet (cept/cfpe), Sonia Gharbi (Attachée
commerciale), Chouder Ismahane (cept/cfpe), Raul Mora ( libraire), Jamila Chaibi
(droit des femmes musulmanes), Nourhen Imarraine (militante associative), Fouad
Imarraine (militant associatif), Jérôme Perret (Militant AC! et CEPT), Olfa Lamloum
(politologue), Georges Günther (Militant d’une association laïque, et d’une
association de chômeurs et de précaires, membre du Forum des réseaux citoyens de
St-Etienne), Ali Aissaoui (medecin et Président d’Unir), Ndella Paye (CFPE et PSM),
Bahija Ouezini (militante féministe), Jean-Claude Meyer (professeur honoraire de
philosophie, Strasbourg), Cécilia Baeza (doctorante en sciences politques, Sciences
potiches se rebellent, CFPE, CEPT), Danièle Mourgue (Professeur, CFPE, Lyon), Zouina
Meddour (directrice du centre social « la maison des tilleuls », Blanc-Mesnil),
Jacques Fortin (LCR, Avignon), Louiza Belhamici (CFPE), Virginia Marconi (éditrice),
Karim Ramadan (anarchiste), Soumia (CEPT), Nathalie Dollé (journaliste), Fouzia
Bareha (Al Houda), Mariam Abdelkadir (Al Houda), Ilham Dagniet (infirmère, Rennes),
Karima Aazi (étudiante en biologie), Fatima Ali (CEPT), Christelle Hamel
(sociologue), Alice Dula (CEPT), Hassan Berber (CGT, CEPT), Nelly Bourguet-Canale
(CEPT), Valérie Lesaffre (designer textile), Fatima Sissani (journaliste), Mehdi
Meftah (militant associatif), Fabien Bonnassieux (militant associatif), Philippe
Villechalane (militant associatif), Marie Perin (militante des JCR et de la LCR), Yasmina Kherfi (monteuse vidéo), Antoine Math
(chercheur et militant associatif) , Khaled Satour (universitaire), Rachid Zrioui
(professeur des écoles,cept), Karim Azouz (CMF, CEPT), Radia Louhichi (les
Blédardes), Jean-Jacques Angelini (militant AFPS Nord Pas de Calais), Sandrine
Cypryszczak (militante LCR), Isabelle Lorand (chirurgienne)

Associations

Collectif rennais contre les violences policières et sécuritaires, Symbiosophia, Al
Houda, UNIR, Les Périphériques vous parlent, Palestine en Marche, Respect Association
Lilloise (R.A.L.), Femmes Plurielles

Décès du journaliste et historien Yves Benot, spécialiste du colonialisme

LEMONDE.FR | 04.01.05 |Dans ses essais publiés chez Maspero puis par La Découverte, l’historien s’est principalement intéressé au poids de la question coloniale dans l’histoire française et à ses épisodes tragiques.Le journaliste et historien français Yves Benot, auteur de nombreux ouvrages sur la politique coloniale française, l’esclavage et les mouvements d’indépendance, notamment en Afrique, est décédé lundi 3 janvier à Paris l’âge de 84 ans, a-t-on appris mardi auprès de sa maison d’édition, La Découverte.

Yves Benot, qui fut notamment professeur de lycée en Guinée-Equatoriale, était président de l’Association pour l’étude de la colonisation européenne.

LA QUESTION COLONIALE ET SES ÉPISODES TRAGIQUES

Dans ses essais publiés chez Maspero puis par La Découverte, l’historien s’est principalement intéressé au poids de la question coloniale dans l’histoire française et à ses épisodes tragiques, de la Révolution française (Diderot, de l’athéisme à l’anticolonialisme, 1970, La Révolution française et la fin des colonies, 1987) au lendemain de la seconde guerre mondiale (Massacres coloniaux, 1994) en passant par l’époque napoléonienne (La Démence coloniale sous Napoléon, 1992).

Parmi ses ouvrages plus particulièrement consacrés au continent noir figurent Idéologies des indépendances africaines (1969) et Indépendances africaines : idéologies et réalités (1975).

Dans son dernier ouvrage paru en 2003, intitulé La Modernité de l’esclavage, un essai sur « la servitude au cœur du capitalisme », Yves Benot explore « les liens entre l’histoire de l’esclavage dans le monde moderne et la difficile reconnaissance des droits de l’homme depuis le XVIe siècle ».

Pétition pour une citoyenneté européenne de résidence

Tous Égaux ! Tous citoyens !

UN MILLION DE SIGNATURES pour une CITOYENNETÉ EUROPÉENNE DE RÉSIDENCE

Le projet de Constitution de l’Union européenne comme les traités antérieurs stipule que possèdent la citoyenneté de l’Union européenne « les personnes ayant la nationalité d’un État membre » . Cette disposition qui exclut de la citoyenneté de l’Union 15 millions de personnes, ressortissantes des États tiers, est inacceptable pour nous, aujourd’hui comme hier.

Si la Constitution est adoptée, elle prévoit (art.1-46-4) qu’un million de citoyens (au moins) de plusieurs États membres peuvent demander une initiative de la Commission. C’est pourquoi nous lançons la présente pétition qui vise à recueillir plus d’un million de signatures dans différents pays de l’Union pour demander une nouvelle définition de la Citoyenneté européenne :

« Possède la citoyenneté de l’Union toute personne résidant sur le territoire d’un État membre ou ayant la nationalité d’un État membre ».

Quel que soit l’avenir du projet de Constitution, les signatures seront remises aux différents gouvernements de l’Union, à la Commission et au Parlement européen.

http://www.fidh-ae.org/petition_million/petition-million.htm

: Une nouvelle formule pour Futur antérieur

Avec ce numéro 38, nous concluons sept ans de travail. Trente huit numéros plus douze suppléments font cinquante… Niente male, surtout si l’on veut bien tenir compte de la pauvreté des moyens mobilisés, qui n’a pas empêché l’indépendance de la rédaction et la rigueur de la critique.
Nous nous sommes constitués comme revue dans les grandes transformations qui, après la Chute du Mur ont profondément modifié les diagonales du monde et les identités et les passions en Europe et en France. Durant cette période de crise généralisée de tous les modèles de prévision, de gestion et d’explication des conflits, la revue aura su maintenir ouverte la recherche autour des nouveaux mouvements sociaux et de leurs perspectives culturelles et politiques.

En 1997, Futur Antérieur changera

Mais un changement de formule qui ne modifie en rien la position politique de la revue. Futur Antérieur restera « engagé » sur le terrain d’une gauche critique, ni réformiste, ni dogmatique, ouverte à la pluralité des approches de la transformation.
Un changement dans la fidélité aux thématiques qui ont caractérisé le travail collectif de la revue.
Avec, en premier lieu, le thème de ta transformation du travail, que nous avons développé comme question du travail immatériel, dans l’hégémonie du travail intellectuel et coopératif qui pose à nouveaux frais le problème de la production de subjectivité. De là que l’entrée dans le post fordisme et dans la société de communication ne réalise pas seulement, à notre sens, la colonisation post-moderne des consciences et des singularités ; elle permet aussi de nouveaux régimes de liberté et d’auto-organisation. Ce qui a amené la revue à considérer le mouvement social de l’hiver 95 comme paradigme futur de la lutte des classes.
En second lieu, nous avons considéré le thème du « public » comme la configuration contemporaine de la multitudo. C’est ainsi que nous avons procédé à l’analyse des temps et des modes sous lesquels le nouveau prolétariat se constitue en communauté productive et se réapproprie l’ « administration  » dans les espaces politiques de la vie, qui impliquent les rapports de pouvoir entre hommes et femmes.
S’est enfin posée la question de l’unité politique européenne dans le cadre de la mondialisation. Nous nous reconnaissons en tant que citoyens européens. Car c’est seulement dans la communauté européenne que peut se constituer un espace politique dans lequel la résistance à l’impérialisme néo-libéral sera à même de s’affirmer

Pourquoi cette nouvelle formule de Futur Antérieur ?

Il s’agit de travailler à la mise en place d’une revue généraliste d’un type nouveau. « Politique, Sociologie, Philosophie, Psychanalyse, Culture » a été dès l’origine le sous-titre de Futur Antérieur. N’y aurait-t-il eu là qu’une intention programmatique jamais réalisée ? Certainement pas. Car la revue a compté avec des contributions significatives dans tout ces champs d’investigation. Reste que l’« intégration » n’a pas été à la hauteur de la « différenciation », faute des notions communes et d’un travail de création des concepts adéquats au projet polyphonique de la revue. C’est pourquoi nous nous proposons, dans cette « nouvelle formule », d’investir à la fois les nouvelles conditions d’une critique de l’économie politique et les nouvelles expériences d’une philosophie post-structuraliste : une philosophie de l’immanence et de la vie. Nous pensons en effet que c’est sur ces deux terrains, économique et philosophique, que la recomposition du dessein de la revue – en tant que revue généraliste -peut s’opérer
Nous pensons que la critique de l’économie politique est aujourd’hui appelée à construire les nouveaux opérateurs à partir desquels le champs des valeurs bio-politiques peut et doit être reconsidéré. Le néo-libéralisme n’est pas seulement le lieu d’une « horreur économique », mais aussi le temps de la destruction de toute la tradition critique de l’économie politique. Le néo-libéralisme n’a pas seulement subsumé la vie dans le marché global (subsomption ô combien réelle… ), mais a aussi désertifié tout principe de raison. C’est pourquoi les économistes critiques, dans la technicité même de leur discipline, sont impliqués dans l’ensemble bio-politique et sont donc porteurs de catégories qui ont prise sur la totalité du savoir
Quant à la philosophie et aux passions qu’elle suscite, il faudrait aujourd’hui oser enfin trancher entre le courant analytique et la tradition phénoménologique : en termes de ni, ni… Car ces deux formes d’analyse sont également aveugles aux enjeux du contemporain en tant que laboratoire du présent et eu égard aux nouveaux dispositifs de subjectivation. D’où la centralité d’une certaine philosophie française contemporaine -qui s’est historiquement (et intempestivement) constituée comme « pensée 68 » – en tant qu’elle détermine un processus réel de destruction de toute forme de transcendance politique (Souveraineté, Nation, Forme-État, Forme -valeur…) et induit à penser la résistance comme ontologiquement première, quand le pouvoir n’a plus comme objet et comme sujet que la vie elle-même… Ce qui impose une investigation fine et une critique forte des formes actuelles (et contradictoires) de production philosophique.

C’est dire que la revue que nous nous proposons d’élaborer avec cette nouvelle formule cherche à construire des concepts qui sachent appréhender la trame subversive de l’être dans la relation entre la phénoménologie de l’existant et l’analyse des nouveaux désordres de l’agir.
Pour ce faire, la nouvelle formule de Futur Antérieur fera appel à de nouveaux collaborateurs, en privilégiant l’internationalité et la transdisciplinarité des interventions.

LA RÉDACTION

Bibliographie de Félix (articles)

:

*1972 « Laing divise » La Quinzaine litteraire, Jan 1 : 22-3

1972 « The Phallus, the Holy Virgin, and the Martians. » Discussion with Catherine Clement, Serge Leclaire and Sylvere Lotringer. Unpublished.

1973 « C’est Demain la Veille », Actuel. interview with Deleuze/Guattari.

1974 « Pour une Micropolitique du desir », Semiotext(e), 1-4
*1973 « Le Suicide », Cahiers de l’Herne (June)

*1975 « L’Amateur amate », Pref. to Marc Pierret, Le Divan romancier. Paris : Christian Bourgeois : 9-15

1975 « Semiologies signifiantes et semiologies asignifiantes », Psychanalyse et semiotique, 10/18, 1975

1975 « La Politique de l’énonciation », in Semio I, 3, 1975 (Ego Traps) Unpublished in French ?

1975 « Signification et Pouvoir » unpublished. Paper given at Schizo-culture [= « Signification and Power » DS

1975 Reponses a Schizo-Culture

1977 « La Grande Illusion » I, II. Le Monde, 9 juillet/10-11 Juillet

1977 « Masses et minorités à la recherche d’une nouvelle stratégie », Recherches, Les Untorellis, No 30, Nov 1977, pp. 113-122.

*1977 « La Borde : un lieu psychiatrique pas comme les autres », discussion w/FG, in La Quinzaine Litteraire #250, 20-2l

*1981 Answer to the question : « Quelle est la science sociale », in La Quinzaine Littéraire, 353

1983 « La Guerre la crise ou la vie », Change International I, Aut

1984 « Créativité et folie », Cahiers Actes Sud, Feb 34 : 50 Discussion w/Jean Oury

1984 « L’Etat nucléaire », Table ronde avec Virilio, etc. Change International 2, May

1985 « Les Rêves de Kafka », Change International 3, May

1986 « L’Impasse post-moderne », in La Quinzaine littéraire, #456 : 20-1

1987 « Espaces de Rêves » discussion avec Barbara Glowczewski, in Chimères, 1, Printemps

1987 « Les Schizoanalyses », Chimères, 1, Printemps

1987 « Les Dimensions inconscientes de l’assistance », Chimères, 1 Printemps

1987 « Cracks in the Street », Chimères, 3, Automne (in Cartographies)

1987 « L’Oestrus », interview avec Matta, Chimères, 3

1987 « Subjective Power », (unpublished, nov)

1987 « De la production de subjectivité », Chimères, 4, Hiver (différent de chapitre de Chaosmose de même titre. [= « Regimes, Pathways, Subjects » Zone 6. Transl by Brian Massumi.

1987 « Art et folies », Chimères, 4, Hiver

1989 « La Nature en question », La Revue parlée [Centre Georges Pompidou, 10 Mai

1989 « Ritournelles et affects existentiels », Chimères, 7, Juin

1990 « Des Subjectivités pour le meilleur et pour le pire », Chimères, 8, Mai [= « Social Ecology and Mental Ecology » DS

1990 « Au dela du retour à zero », interview w/Toni Negri, Futur Anterieur, #4, Hiver

199X « Pratiques analytiques et pratiques sociales », [Eros in Laborde, unpublished.

1990 « Machine et structure », Valence, Novembre 1990. Unpublished.

1991 « L’Heterogenese machinique », Chimères, 11, Printemps (repris in Chaosmose) [Transl by James Crech, Cal Arts or Arts Center

19XX « Le Nouvau Paradigme esthétique », in Chaosmose. [« The New Aesthetic Paradigm », transl. Cal Arts/Art Center

199X « La Guerre du Golfe n’aura pas lieu », (Interview chez Sacha Goldman)

1991 « Pour une éthique des media », Le Monde, 6 Nov

1991 « La Chaosmose schizo », Chimères, No 13, Automne (Repris dans Chaosmose)

1991 « L’Oralite machinique et l’ecologie du virtuel », Oralites-Polyphonix 16. Quebec ; Les Editions Interventions, 1992.

19XX « La Pulsion, la psychose et les quatre petits foncteurs », Chimères

1992 « Ecologie et mouvement ouvrier » unpublished [intervention, Bresil

1992 « Pratiques écosophiques et restauration de la Cité subjective », Chimères, 1992.

1992 « Je suis Dieu la plupart du temps… », Chimères, 17, Automne

1992 John Johnston, Interview with Felix Guattari.

Félix ‘s bibliography (essays)

1974 : « The Machinic It » in Semio 1 (Alternative in Semiotics.) Unpublished in French.

1974 : Interview with Mark Seem, Diacritics, vol. 4, 3, Fall. Unpublished in French.

1975 « La Politique de l’énonciation », Semiotext(e), 3 [« Ego Traps ».

1977 In Semiotext(e), Anti-Oedipus issue Vol II, 2.

« Mary Barnes’ Trip »
« Freudo-Marxism » (never published in French)
« Psychoanalysis and Schizoanalysis », extract from interview w/Arno Munster, Frankfurter Rundschaw (January 17, 1973). Other portions published as « La Fin des fetichismes », in La Revolution moleculaire.
« Everybody Wants to be a Fascist » (never published in French ?)

1978 : « Psychoanalysis and Politics », in Language, Sexuality & Subversion. Ed. Paul Foss & Meagan Morris. Sydney : Feral Publications, pp. 125-133. Translation of « psychanalyse et politique », first published in Politique et Psychanalyse. Des Mots Perdus, 1977.
Revised and translated in The Molecular Revolution as
« Psychoanalysis and the Struggles of Desire. »

*1978 « Revolution and Desire », an interview with Hannah Levin and Mark Seem. In State and Mind, Summer/Fall : 53-57

XXXX « The Molecular Revolution », a talk by FG. Transl by Jeanne Woolff V. Amerongen, Randolf Badler & Martine Aniel. Ed. by Annie Janowitz.

*1979 « A Liberation of Desire » an interview with G. Stambolian, in Homosexuality and French Literature, ed. G. Stambolian and Elaine Marks, Ithaca : Cornell UP : 56-69

1980 From : Semiotext(e), III, 3 (Autonomia issue)

« The Proliferation of margins »
« Why Italy », interview not published in French

1980 « The Refrain of Being and Meaning : Analysis of a Dream About A.D. » in New Observations 74, Feb/March.

1981 From Polysexuality issue, Vol IV, N0 1
« I have even met happy travellos »
« Becoming-Woman » (retransl in Molecular Revol.)

*1981 « The Molecular revolution », a talk with Felix Guattari, in Tabloid : A Review of Mass Culture and Everyday Life (Winter) 46-51

*1981 « Interpretance and Significance », in Semiotica.
Special supplement : 119-25

1982 From : The German Issue, Vol IV, No 2
« Like the Echo of a Collective melancholia » (in 10/18)

1983 « The New Alliance », an interview w/S. Lotringer, Impulse, 10, 2, Winter 82 (unpublished in French)

1985 Answer to questionnaire on the City. Zone 1/2. p. 460 (Unpublished in French)

*1986 « Genet Rediscovered », LAICA [The Journal of the Los Angeles Institut of Contemporary Art, vol 5, 47, Spring

*1988 « Cinematic Desiring machines » in Critical Theory : A Review of Theory and Criticism, 3 (7) Aut 3-9

1990 « Space and Corporeity » lecture to Architecture Dptmt, Columbia University. Unpublished.

1987-9X « Regimes, Pathways, Subjects » Zone 6. Transl by Brian Massumi. [= « De la production de subjectivite »

Editorial

Contrairement à ce que l’on peut croire, il n’est pas facile de répondre à la question : que signifie être les contemporains du temps présent ? Ainsi ,de la guerre, celle actuellement menée pour les « forces alliées ». Quel sens y-a-til à s’en dire contemporains ? Que cette guerre nous traverse, avec son cortége de morts et de souffrance, nous entrainant dans l’enfer du pessimisme, est un fait, mais ce n’est pas encore une réponse.

La situation d’urgence absolue qu »origine cette guerre est révélatrice de ce qui est et sera sans doute toujours plus collectivement vécu.D’abord parceque le chantage qu’elle autorise(  » les bombesz ou Milosevic »), fonctionne comme un moyen pour stupéfier la pensée Ensuite et surtout parcequ’elle semble définir de plus en plus le mode de régulation de la politique adéquat à ce moment de lm’économie-monde. La guerre,en ce sens n’est que la continuation de la mondialisation néo-libérale. par d’autres moyens. Elle est ainsi une intensification de la capacité des pouvoirs à exposer les populations. L’épuration ethnique organisée par Milosevic et les « dommages collatéraux » causés par les bombes de l’OTAN (annihilant au passage toutes les tentatives d’opposition serbe au régime et constituant » les Serbes » en entité indéterminée) ont le même fond. Que leur barbarie soit incommensurable du point de vue des actes perpétrés n’empêche pas cette parenté, cette proximité indémaillable.

Alors , à quoi va mener cette guerre ? Quelle est la visée réelle des Etats-unis , et celle des dirigeants européens ? Une autre solution aurait -elle été possible lors des négociations de Rambouillet ? Donner des réponses à ces questions suppose une analyse approfondie que nous ne pouvons mener immédiatement. Nous ne pouvons pour l’heure que marquer notre rejetde fausses alternatives( OTAN / Milosevic / UCK) et nous effacer de déterminer à partir de là le lieu d’où nous pouvons parler.

Nous parlons à partir des ruines du projet internationaliste, hostile aux grandes puissances, autant qu’aux micro-nationalisme qu’elles ont sécrétés et qu’elles amplifient. Nous ne pouvons voir dans le môt d’ordre d’auto-détermination des peuples que la légitimation d’une logique ibérale-nationale, précisément celle qui est à l’oeuvre dans ceconflit.

Si celui-ci devait pour nous pour avoir au bout du compte un sens politique, ce serait de montrer qu’il y a une incommensurabilité entre nos désirs politiques et nos actes possibles, dans des situations d’urgence absolue, destinées à proliférer dans un empire-monde finissant.

Particules d’intellectualité diffuse, fragments d’un corps bio-politique,éléments d’un « peuple-monde » en émergence, nous parlons à ces titres et à aucun autre. Nous ne ferons pas l’économie des guerres à venir. Il nous reste à construire les dispositifs de parole et les conditions d’une libre circulation de la multitude.C’est peut-être le point de départ d’un internationalisme à même de libérer les forces vitales du peuple-monde, substance commune de la production de sens et de richesse, en lieu et place du vide mortifére de la guerre.

Paris, le 20 mai 1999

Bibliographie de Toni Negri

Œuvres publiées en français

-La Classe ouvrière contre l’État, texte français Pierre Rival et Yann Moulier, Éditions Galilée, coll. « Politique et société », Paris, 1978.

-Marx au-delà de Marx : cahiers du travail sur les « Grundrisse », préface Y. Moulier, texte français Roxane Silberman, Christian Bourgois Éditeur, coll. « Cibles », Paris, 1979 ; Éditions L’Harmattan, Paris, 1996.

-Sabotage et autovalorisation ouvrière (extrait de Il Dominio e il sabotagio) in Usines et ouvriers, figures du nouvel ordre productif, Éditions François Maspero, 1980.

-L’Anomalie sauvage, puissance et pouvoir chez Spinoza, texte français François Matheron, préfaces Gilles Deleuze, Pierre Macherey et Alexandre Matheron, Presses Universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », Paris, 1982.

-Les Nouveaux Espaces de liberté, avec la coll. de Félix Guattari, suivi de Des libertés en Europe et de La Lettre archéologique, Dominique Bedou Éditeur, coll. « Reliefs », Gourdon, 1985.

-Italie rouge et noire : journal février 1983-novembre 1983, texte français et éd.
Y. Moulier, préface Bernard-Henri Lévy, Éditions Hachette, Paris, 1985.

-Des entreprises pas comme les autres : Benetton en Italie, le Sentier à Paris, avec la coll. de Maurizio Lazzarato, Giancarlo Santilli et Yann Moulier-Boutang, Éditions Publisud, Paris, 1993.

-Spinoza subversif : variations (in)actuelles, texte français Marilène Raiola et
F. Matheron, Éditions Kimé, Paris, 1994 (rééd. 2002).

-Le Bassin de travail immatériel dans la métropole parisienne, avec la coll. d’Antonella Corsani et M. Lazzarato, Éditions L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1996.

-Le Pouvoir constituant : essai sur les alternatives de la modernité, texte français Étienne Balibar et F. Matheron, Presses Universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », Paris, 1997.

-Exil, tiré du documentaire Retour vers le futur réalisé par M. Lazzarato et Raffaele Ventura, postface Giorgio Agamben, texte français François Rosso et Anne Querrien, Éditions Mille et Une Nuits, coll. « Les Petits Libres », Paris, 1998.

-Empire, avec la coll. de Michael Hardt, texte français Denis-Armand Canal, Éditions Exils, coll. « Essais », Paris, 2000 ; Éditions 10/18, coll. « Fait et cause », Paris, 2004.

-Kairòs, alma venus, multitude : neuf leçons en forme d’exercices, texte français Judith Revel, Éditions Calmann-Lévy, coll. « Petite Bibliothèque des idées », Paris, 2001.

-Du retour. Abécédaire biopolitique, Éditions Calmann-Lévy, coll. « Petite Bibliothèque des idées », 2002.

-Le Machiavel lyrique, extrait de Lenta ginestra : saggio sull’ontologia di Giacomo Leopardi, chapitre IV, Sugarco Edizioni, Milano,1987, texte français Claude Screnci in LEXI/textes 6, Théâtre National de la Colline/L’Arche Éditeur, Paris, 2002.

-Job, la force de l’esclave, texte français de J. Revel, Éditions Bayard, Paris, 2002.

-Multitude : guerre et démocratie à l’époque de l’Empire, avec la coll. de M. Hardt, Éditions La Découverte, à paraître en 2004.

-Essaim (inédit), théâtre, création Barbara Nicolier, Théâtre Vidy Lausanne E.T.E., 2004 ; Théâtre National de la Colline, 2005.

Œuvres inédites en français

-Descartes politico o della ragionevole ideologia, Feltrinelli, Milano, 1970.

-La Fabbrica della strategia, Celup, Padoue, 1976.

-La Forma stato. Per la critica dell’economia politica della costituzione, Feltrinelli, 1977.

-Scienze politiche 1. Stato e politica, Feltrinelli, 1980.

-Fabbriche del soggetto. Profili, protesi, transiti, macchine, paradossi, passaggi, sovversioni, sistemi, potenze : appunti per un dispositivo ontologico, La Cooperativa Tipolitografica, Carrara, 1987.

-Lenta ginestra : saggio sull’ontologia di Giacomo Leopardi, Sugarco Edizioni, 1987 ; Millepianni, Milano, 2000.

-Il lavoro di Dioniso. Per la critica dello stato postmoderno, avec la coll. de M. Hardt, Manifestolibri, Roma, 1995 (2001).

-La costituzione del tempo : prolegomeni. Orologi del capitale e liberazione comunista, Manifestolibri, 1997.

-« Europa, una burla per i sudditi dell’impero » in Il futuro del Novecento, come il xx secolo ha pensato il tempo a venire, Manifestolibri, 1999.

-« Il mostro politico. Nuda vita e potenza » et « La linea del mostro » in Desiderio del Mostro, dal circo al laboratorio alla politica, Manifestolibri, 2001.

-« Così cominciò a cadere l’impero » in La Sfida al G8, Manifestolibri, 2001.

-Luciano Ferrari Bravo. Ritratto di un cattivo Maestro, Manifestolibri, 2002.

-L’Europa e l’impero, Manifestolibri, 2003.

 

La proposition politique des gangs de Los Angeles

Nous présentons ici des extraits d’un document qui indique les lignes générales du programme des deux gangs principaux, les « Bloods » et les « Crips », pour la reconstruction de Los Angeles. Le document a été écrit suite à des réunions entre les gangs dans le contexte du cessez-le-feu annoncé après les émeutes. Parce que les deux gangs sont composé par de nombreux sous-ensembles relativement autonomes, et souvent conflictuels, on ne peut pas dire que ce document représente l’expression univoque des bandes. Mais nous croyons que, malgré son idéalisme, ce document est important parce qu’il peut signaler une nouvelle politisation des gangs et nous donner une idée de sa direction.Proposition des Bloods-Crips pour la réhabilitation de Los Angeles (2 milliards de dollars)

Tout immeuble brûlé et abandonné sera détruit. La ville rachètera le terrain… et construira un centre communautaire. Si l’immeuble est en coin de rue ou est vacant, la ville construira un centre de conseil et d’orientation, ou de loisirs, suivant le cas.

Tous les trottoirs et chaussées de Los Angeles sont dans un état pitoyable et nécessitent des réparations… Notre organisation aidera la ville à identifier tous les endroits concernés.

L’éclairage sera augmenté dans tous les quartiers. De plus l’éclairage des rues, des îlots et des allées piétonnes sera revu. Nous voulons des quartiers bien éclairés. Tous les cheminements piétonniers seront peints en blanc ou jaune…

Tous les arbres seront correctement plantés et entretenus. Nous voulons que les gazons et les bosquets soient nettoyés et garnis convenablement. De nouveaux arbres seront plantés pour accroître la beauté de nos quartiers.

Une équipe de travail sera chargée du nettoyage des terrains vacants et des décharges sauvages dans les endroits en friche. Des méthodes appropriées de contrôle biologique seront mises en place pour réduire la présence des rongeurs. La ville organisera une semaine de nettoyage des quartiers au cours de laquelle tous les résidents seront responsables de leur îlot. Un capitaine d’îlot sera désigné pour s’assurer de leur coopération. Les résidents nettoieront leurs îlots en équipes de même taille.

Proposition des Bloods-Crips pour l’éducation (700 millions de dollars)

Toutes les écoles seront repaysagées avec plus d’espaces plantés et d’arbres autour; on modernisera complètement les sanitaires ; on pourvoira chaque sanitaire d’un gardien qui fournira aux élèves des articles de toilette frais à des prix modiques…

On constituera un fonds pour des programmes de formation accélérée à mettre en oeuvre sur tout le district scolaire de Los Angeles pour fournir des méthodes d’enseignement efficaces et donner un curriculum semblable à celui des quartiers non défavorisés. Des tutorats dans toutes les disciplines… seront mis en place pour tous les élèves au-dessous du niveau.

Dans ces programmes périscolaires les élèves dont les résultats sont au-dessus de la moyenne recevront des bourses fédérales pour continuer leur scolarité dans le second cycle et au-delà. Ils recevront aussi des encouragements financiers s’ils aident leurs camarades en dehors des heures de classe…

Les meilleurs en mathématiques et en sciences se verront offrir un voyage d’études dans un autre pays…

Le district scolaire de Los Angeles fournira des livres scolaires à jour aux quartiers négligés et assez de livres pour que chaque élève ait le sien…

Le district scolaire de Los Angeles se séparera des professeurs insuffisamment motivés qui disent ne pas pouvoir poursuivre leur formation et des professeurs qui n’ont pas prouvé qu’ils s’intéressent passionnément aux enfants. Tous les professeurs passeront un test de compétence standard pour vérifier que leurs connaissances et leurs méthodes d’enseignement sont à jour. Des tests psychologiques seront aussi administrés à tous les enseignants et agents scolaires, y compris le bureau municipal des écoles, tous les quatre ans.

Tous les curriculums se centreront sur la préparation du second cycle… dont les réquisits seront même dépassés dans les sciences contemporaines, les mathématiques appliquées, l’anglais et les capacités d’expression.

Le « bussing » n’aura plus lieu d’être dans nos communautés si toutes les revendications ci-dessus sont satisfaites.

La proposition des Bloods-Crips pour le maintien de l’ordre (6 millions de dollars)

Les communautés de Los Angeles demandent à être contrôlées et patrouillées par des individus qui vivent dans la communauté, commandés par des officiers résidant depuis dix ans dans la communauté où ils servent. Les anciens membres des gangs auront la possibilité de devenir copains de patrouille pour participer à la protection de leur quartier. Ces anciens membres des gangs seront obligés de s’entraîner dans le cadre de la police et d’obéir à toutes les lois instituées par les autorités établies. Ils recevront chacun un uniforme, comme tous les membres du « système des copains », cependant on ne distribuera pas d’armes… Chaque patrouille de copains disposera d’une caméra vidéo et enregistrera tous les événements, ainsi que la conduite des membres de la police. La patrouille de copains n’interférera en aucun cas dans le travail de la police, sauf sur ordre express d’un officier supérieur…

Proposition Bloods-Crips pour le développement économique (20 millions de dollars)

Les États fédéraux et locaux mettront des prêts à la disposition des entrepreneurs, membres des minorités intéressés à faire des affaires dans les quartiers défavorisés… L’intérêt annuel de ces prêts n’excédera pas 4%. L’emprunteur n’aura pas à présenter de garanties particulières, si ce n’est au moins deux ans de travail commercial en règle, fiscalement et avec les autorités, avant que les fonds lui soient attribués… Une assistance à la création d’entreprises devrait être fournie par l’administration compétente… Les chefs d’entreprises devront recruter 90% de leur personnel dans la communauté…

En échange de la satisfaction de ces revendications les Bloods-Crips

- demanderont aux seigneurs de la drogue d’investir leurs fonds dans les affaires à Los Angeles.

- encourageront ces seigneurs de la drogue à cesser de trafiquer et à utiliser l’argent constructivement. Nous prendrons le contrôle des fonds issus des saisies faites par le gouvernement de l’État et bâtirons bâtiment sur bâtiment.

- de plus nous investirons dans un centre de recherche sur le sida et un centre de prévention à South Central et Long Beach, et nous ne recruterons que des chercheurs et médecins issus des minorités pour lutter contre l’épidémie de sida.

Donnez-nous le marteau et les clous et nous reconstruirons la ville.

« Du moderne au postmoderne Pour une nouvelle grammaire du politique »

20h-22h
Université Paris 7-Denis Diderot
2 place Jussieu 75005 Paris
Amphi 44

- Premier semestre:

Lundi 11 oct, lundi 18 oct, lundi 22 Nov, lundi 6 déc, lundi 10 janvier

- Second semestre :

14 Février, 7 Mars, 14 Mars, 18 Avril, 9 Mai, 30 Mai, 13 Juin.
Moderne et post moderne

Quand on dit entre «moderne et postmoderne» on sousentend une mutation du paradigme du discours sur le politique
Le séminaire sera par conséquent consacré à la recherche et à la définition du concept de démocratie dans le postmoderne – en prennantle terme «postmoderne» comme l’ensemble des formes culturelles, des étiquettes idéologiques et des dispositifs institutionnels qui sont postérieurs à la crise de l’État-Nation et qui prennent part aux processus de formation de la souveraineté impériale.

Biopouvoirs et biopolitique

Dans le seconde partie du séminaire on cherchera à rendre compte des différences qui se jouent entre les concepts politiques de la pensée moderne de l’ État et celle de l’Empire postmoderne.
Des différences s’articulent essentiellement à partir de la dimension du «Bios» et de son ancrage au coeur de la définition du politique
On confrontera les différentes conceptions du concept du biopolitique dans sa genèse et dans ses effets. On insistera sur la différence fondamentale entre biopouvoirs et biopolitique.

Nouveau lexique politique

En troisième lieu, on cherchera à ouvrir la discussion théorique sur la possibilité d’un nouveau vocabulaire politique.
Il s’agira donc de définir au sein de l’horizon postmoderne – et en relation avec les contradictions politiques qui y ont émergé – des concepts clés comme souveraineté, citoyenneté, droits, commun, individuel/collectif, privé/public, paix/guerre, multitude, pouvoir constituant.