Marseille

L’économie politique a-t-elle quelque chose à dire face aux problèmes posés par la ville ? Entre une micro-économie sans doute formalisée mais finalement très simple, et une macroéconomie qui met automatiquement en jeu la nation, on peut raisonnablement en douter. D’un autre côté, réduire la division de la ville à la division du travail apparaît, en première analyse, assez simple et en tout cas assez peu susceptible de rendre compte des concentrations de sans-emploi. Dans ce contexte, on comprend bien que les problèmes relatifs à la ville incombent généralement aux géographes et aux sociologues, les économistes n’intervenant qu’indirectement, par le haut en quelque sorte, au risque d’apparaître comme la caution scientifique d’une approche technocratique.
Pour autant, la réalité économique de la ville demeure. Après tout, Burgess posait au cœur de son schéma concentrique (représentant la structure du Chicago de l’entre-deux guerres) le centre des affaires ; après tout, les réflexions sur les “quartiers” – comme on dit maintenant pour désigner la partie de la ville où les problèmes sont concentrés – ont fini par insister sur l’absence cruciale d’emploi, c’est-à-dire sur une défaillance économique.
Référer cette absence souvent très localisée d’emploi à une situation générale en France, voire à la mondialisation de l’économie, est extrêmement séduisant mais en fin de compte assez pauvre. D’une manière ou d’une autre, nous en venons à dire que telle partie de la population ou telle partie du territoire est, du fait des origines socio-géographiques ou du hasard, inadaptée vis-à-vis de ce qu’exige l’avenir et, d’une manière ou d’une autre, nous en venons à entériner la division entre un discours global de l’économiste et un discours local du sociologue : division entre une dimension nationale ou mondiale et une dimension micro-locale où de fait la ville, “l’agglomération”, disparaît.
Cette disparition de l’agglomération comme objet d’étude et d’action économiques et sociales, signifie aussi la disparition de la dimension administrative. Or on pressent bien que cette dernière dimension ne peut être occultée, à preuve les débats difficiles sur les transferts financiers entre communes “riches” et “pauvres”, à preuve les efforts de toute commune pour se transformer en acteur économique et social -implantation de zone d’activité, production de multiples projets…

1 – Des dynamiques métropolitaines différenciées

Une indépendance de l’économique et du social ?

D’un espace à l’autre, l’économique, le social et l’administratif peuvent occuper des places variables liées à leurs rôles dans la dynamique de l’espace. La question devient alors de savoir quelle dimension domine le fonctionnement et la dynamique d’un espace donné.
Ces considérations, pour générales qu’elles soient, ne manquent pas de conséquences méthodologiques. Elles signifient par exemple qu’un territoire ne peut être appréhendé dans son fonctionnement hors des relations spatiales qu’il entretient avec le reste de l’agglomération. De même il devient impossible de situer l’analyse uniquement au niveau communal car ce serait prendre arbitrairement pour base les relations administratives aux dépens, éventuellement, des relations économiques et sociales qui s’établissent, au moins pour les grandes communes, au niveau des quartiers… Les zones d’emploi (délimitées par les migrations alternantes), outre qu’elles ne privilégient que la dimension économique -et encore un de ses aspects seulement- définissent des solidarités spatiales dont la genèse et la dynamique doivent entrer en ligne de compte : prendre pour unité d’observation les zones d’emploi reviendrait à consacrer une segmentation spatiale en s’interdisant de l’étudier.
Finalement, une telle approche se distingue clairement de la vision économique traditionnelle. En effet, celle-ci présuppose l’indépendance de la localisation de l’emploi et de la localisation de la résidence. Au sein d’une agglomération, chaque individu est censé choisir son lieu de résidence en fonction de diverses contraintes (revenus, lieu de travail…) mais ce choix n’implique pas d’effets en retour sur l’emploi ; de même l’entreprise choisit-elle sa localisation en fonction de divers critères économiques (coût du terrain, centralité vis-à-vis de la clientèle…) tout en considérant l’ensemble de l’agglomération comme un marché du travail unique. Précisons que cette indifférenciation de l’espace urbain suppose une grande mobilité, soit un réseau de transport développé.
L’économie urbaine traditionnelle ne prend donc pas en compte la possibilité d’une segmentation de l’espace. Il s’ensuit qu’elle ne peut analyser l’interaction entre localisation de la résidence et de l’emploi. Le problème est exactement reconduit par la sociologie urbaine qui explore la dynamique sociale en aboutissant à la localisation résidentielle de différents groupes sociaux, la structure productive étant prise pour exogène. Ainsi s’opère une division du travail entre économistes, concernés surtout par la dynamique de l’emploi à un niveau plus élevé que le microlocal, et les sociologues qui tentent de restituer la dynamique résidentielle.

De manière générale, la croissance de la population sur une commune particulière d’une agglomération résulte davantage d’un déplacement de population que de la croissance démographique naturelle et correspond, en première analyse, aux stratégies résidentielles des familles. Or se déplacent surtout les personnes ayant un emploi : il en résulte une sélection de facto, puisque les populations sans emploi restent sur place.
Si les résidents ayant un emploi augmentent de 10% dans une commune, on observe que la population y croît approximativement de 8% et le taux d’emploi de 1,9%, à Lyon comme à Paris et à Marseille[[cf. C. Centi, Le Laboratoire marseillais, Chemins d’intégration métropolitaine et segmentation sociale, Rapport pour la DATAR, CERS fév. 1994 Ça paraître aux éd. L’Harmattan).. Le processus résidentiel apparaît ainsi porter une sélectivité équivalente sur les trois grandes agglomérations françaises. Il ne saurait être, en lui-même, à l’origine de la plus grande inégalité spatiale qu’on relève pourtant dans les Bouchesdu-Rhône en matière de sous-emploi ces deux dernières décennies. Pour comprendre cette évolution qui aboutit à des inégalités remarquables, il faut la référer à un autre processus, présent uniquement dans les Bouches-du-Rhône.
Et, en effet, nous observons que lorqu’ une commune voit croître son emploi de 10 %, les résidences ne s’élèvent que du tiers à Paris mais d’autant à Marseille. Autrement dit, dans les Bouchesdu-Rhône, les espaces bénéficiant d’une croissance de la résidence vont également bénéficier d’une croissance de l’emploi… de sorte qu’à l’inverse, les espaces faisant les frais de la sélection de facto (associée au processus de résidentialisation) feront également l’objet d’une perte d’emploi : ces derniers espaces ne se définiront plus qu’en tant que parcs de sans-emploi.

Ainsi, il convient de bien distinguer deux types de processus :
– Un processus ségrégatif qui se résout dans une répartition de la résidence inégale sur le territoire d’une agglomération. Ce processus aboutit cumulativement à des concentrations de sansemploi. Alors que certaines catégories de population, choisissant leur lieu de résidence, recherchent la proximité de tel type d’équipement communal (école élitiste, “qualité de vie”, etc.) ou directement une proximité sociale, pour d’autres catégories, les moins favorisées, le choix résidentiel ne se pose pas. Une fois le processus à l’oeuvre, il se nourrit de lui-même en modifiant les capacités financières de la commune (impôts locaux, charges sociales) et sa structure sociale.
– Un processus segmentaire qui se greffe sur le processus ségrégatif, l’englobe et en démultiplie les effets. Dès que la croissance de la résidence entraîne celle de l’emploi, au processus cumulatif précédent s’en ajoute un autre : le déplacement d’entreprises conduit à un déplacement de la taxe professionnelle qui permet d’accroître l’investissement communal, et donc l’équipement demandé par telle catégorie de la population etc. Ce second processus développe une plus grande force d’inégalité puisqu’il crée des laissés pour compte. Mais paradoxalement il se caractérise par une plus grande stabilité.

La configuration urbaine

Les deux types de processus repérés correspondent à deux formes de métropoles :
– la métropole organique, comme Paris, où la dynamique économique domine la dynamique sociale ;
– la métropole segmentée, telle Marseille, où la dynamique sociale domine la dynamique économique en la localisant.

Le processus original d’engendrement des parcs de sans-emploi dans les Bouches-du-Rhône est très lié à la géographie. Ce n’est pas un hasard si ces parcs sont en marge de l’agglomération à Paris ou à Lyon et en son centre exact à Marseille. Cette situation géographique nous donne à voir que d’un côté la ségrégation est marginale et n’ordonne pas le fonctionnement spatial, alors que de l’autre la segmentation présente un caractère central et structure le fonctionnement-même de l’agglomération.
En examinant l’évolution de l’agglomération marseillaise ces deux dernières décennies, on observe bien que, contrairement aux deux autres grandes agglomérations françaises :
– se sont développés en ce cas les espaces immobiles et périphériques aux dépens des espaces centraux et mobiles, de sorte que la centralisation du non-emploi qui vient d’être notée pour cette période correspond en fait à un mouvement général d’immobilisation – que ce soit dans l’inactivité et l’assistance d’un côté, dans l’emploi immobile de l’autre ;
– qu’à la forte inflexion de la centralité économique n’a pas correspondu la disparition de la centralité sociale mais son déplacement, son dédoublement en périphérie, et en fait son renforcement : la concentration des résidences supérieures a été suivie d’une concentration des emplois supérieurs.

Ainsi observe-t-on dans la métropole marseillaise un double mouvement, indissociable, d’une part une périphérisation de l’emploi, d’autre part, en périphérie, la constitution de deux territoires d’élite.
D’une forme de métropole à l’autre, le statut de la dimension administrative varie. Dans la métropole organique, la dynamique économique prend son sens au niveau de l’ensemble de l’agglomération et engendre une échelle des rentes foncières sur laquelle une commune particulière a peu de poids. Son rayon d’action réel se limite à la population parce que l’ordre économique la dépasse. La division communale va nourrir une division des résidents, non des emplois.
Tel n’est plus le cas dans la métropole segmentée. La commune en tant que telle devient un acteur au sens plein : non seulement elle dirigera ses efforts vers la population, pour la maintenir ou l’accroître (population de préférence bien pourvue financièrement) mais la faiblesse de la dynamique économique de l’ensemble de l’agglomération lui permettra de capter des emplois. La commune au sens administratif va transformer une dynamique sociale d’agglomération en une dynamique économique locale tout en se constituant en territoire et en favorisant la formation de segments socio-spatiaux. Le localisme et la compétition inter-communale deviennent la règle.
Encore faut-il que l’identification d’une commune avec une catégorie de population soit possible, ce qui est généralement le cas pour une petite commune, mais qui ne l’est pas pour une commune de la taille de Marseille. Par exemple, bien que disposant sur son sol de la plus grande concentration de cadres supérieurs, ceux-ci ne peuvent y trouver d’identification communale du lait de la diversité sociale de la commune, et inversement pour la commune d’Aix-en-Provence. Dans un contexte de compétition inter-communale, la mixité sociale devient un handicap.

2 – A l’origine de la segmentation marseillaise

La segmentation socio-spatiale qu’on observe dans la région marseillaise renvoie à une défaillance de la dynamique économique sur cet espace, et il nous paraît impossible d’aller au fond des choses sans interroger le système national. Néanmoins, une telle lecture ne rencontre que très partiellement ce que nous appellerons l’analyse courante de la crise marseillaise (parce qu’elle guide la plupart des acteurs locaux).

Sur la crise marseillaise

L’analyse courante tient en peu de mots :
– Tournée exclusivement vers l’exploitation facile des marchés coloniaux, développant à cette fin une industrie peu qualifiée (agro-alimentaire…), la ville de Marseille n’a pu que subir très fortement le contrecoup de la décolonisation et de la crise industrielle;
– Cette extraversion a le port pour instrument. Du fait de la nécessaire situation du port dans la ville et de la politique urbaine d’après-guerre, voire plus ancienne, les premiers territoires ouvriers (le nord de Marseille) se sont naturellement transformés en parcs de sans-emploi ;
– Au contraire, le reste du département, qui n’avait pas bénéficié des relations privilégiées de Marseille avec l’Outre-mer, s’est développé normalement, de sorte qu’actuellement les villes environnantes se portent bien et présentent une croissance plus qu’honorable quand elle n’est pas explosive.
Bref, comme aime à le répéter tel ou tel responsable politique tout va bien dans le département, sauf à Marseille, seul point noir (qui représente néanmoins 45% de la population départementale!). D’où une politique du département consistant à développer sa partie dynamique (le département hors Marseille) en y favorisant les implantations économiques d’avenir et à mettre la partie non-dynamique en position d’attente d’éventuels effets induits.

Le constat sur lequel est fondée l’analyse courante n’est pas faux en lui-même, il est simplement incomplet, insuffisant, et surtout il ne vaut pas analyse.
Par exemple, on peut aisément montrer que la crise industrielle a été aussi forte à Marseille (évolution de l’industrie entre 1975 et 90: -40%) qu’à Paris (-42%) et même plus faible qu’à Lyon (49%). Ce n’est donc pas la chute de l’industrie mais l’absence de croissance du tertiaire marchand qui est en jeu : -1,4% à Marseille contre +10,2% à Paris et 14% à Lyon.
De plus, la distinction, au niveau économique, entre Marseille commune et le reste du département est très rapide. On le remarque d’ailleurs à l’examen de l’évolution de la croissance économique : la croissance de Marseille et celle du reste du département, bien qu’étant à des niveaux très différents, suivent le même mouvement, en l’occurrence à la baisse (contrairement à celui de l’économie nationale).
Au reste, comme on l’a précédemment remarqué, on risque fort de se fourvoyer complètement en ne prenant pas le département comme un tout, en ne distinguant pas la dimension administrative des autres dimensions et en n’étudiant pas les modalités de l’interdépendance des espaces qui composent une agglomération. Si après, on désire passer du tout aux parties, il devient nécessaire de distinguer au sein de Marseille-commune le Nord et le Centre du Sud et de l’Est : ces derniers espaces qui représentent tout de même la moitié de la ville et qui affichent pourtant les mêmes caractéristiques que le reste du département, ne sont jamais pris en compte dans l’analyse courante.

Au fondement de l’analyse courante, on trouve le localisme. C’est lui qui justifie que la commune soit prise pour point de départ, que la dimension économique se réduise aux efforts d’une commune-acteur et que la dimension sociale ne soit que le reflet de la dimension économique ainsi produite. C’est pourquoi la commune de Marseille, bien que constituant près de la moitié du département, n’est pas différenciée ; c’est pourquoi les parcs de sans-emploi sont considérés comme une affaire exclusivement marseillaise ; c’est pourquoi il n’est pas nécessaire de penser une dynamique économique d’agglomération etc. Dans cette séquence (administratif —> économique —> social), tout le jeu du rapport résidence-emploi est occulté, de même que disparaissent les effets en retour, alors que se trouve valorisé le jeu politique, voire politicien.
La réduction politiste, à quoi se résume en fin de compte l’analyse courante, ne fait qu’accompagner la segmentation et justifier sa poursuite en tentant de lui donner une légitimité économique et sociale qu’elle n’a certes pas. Socialement, elle signifie la production et la reproduction de sous-citoyens, une sorte d’apartheid ; économiquement, elle est conduite à tourner le dos à un développement fondé sur l’ouverture, c’est-à-dire à une véritable dynamique endogène articulée aux échanges.

Le système national

Si à la source de la crise marseillaise, on trouve bien la perte de dynamique économique de cet espace, cette perte ne peut se penser hors du système national et de son évolution.
Il faut rappeler que l’espace marseillais -qui s’étend au département- s’est constitué par l’ouverture des échanges, plus précisément, au XIXe siècle, par le «négoce industrialisant» articulé au port (voir les travaux de L. Pierrein et ceux de M. Roncayolo). Autant dire que cet espace a assez mal vécu la progressive fermeture de l’économie française à la fin du siècle dernier. Dans ce cadre, la réduction des échanges marseillais aux colonies françaises entre les deux guerres s’analyse comme un compromis entre l’ouverture vitale pour Marseille et la fermeture que la France jugeait nécessaire. Cependant cette ouverture en trompe-l’oeil a permis à Marseille de se consolider en tant que métropole tournée vers l’extérieur. Ainsi, par exemple, joue-t-elle un rôle de place aéroportuaire intercontinentale (Pans, avant-guerre, n’était que la place continentale).
La disparition d’une dynamique économique autonome n’a pas résulté de la décolonisation mais de la mise en place d’un système national-étatiste après-guerre.
• Ce système s’est traduit, avant que la décolonisation ne soit consommée, par une démétropolisation, par une perte de nombre de services associés à une grande métropole internationale. Le mouvement de nationalisations-concentrations a naturellement renforcé la centralisation parisienne en la légitimant. Marseille qui, contrairement à Lyon, sortait du tropisme parisien avant-guerre, rejoint alors le lot commun des villes françaises, avec une belle contradiction qu’elle reconduit toujours : agglomération de taille métropolitaine… sans fonctions métropolitaines.
• Parallèlement, le système national a permis l’implantation d’un appareil productif important et moderne mais réalisé sur le mode de l’enclave, c’est-à-dire sans qu’aucune relation avec le reste de la région -ni productive, ni en termes de services, ni en termes de population- ne soit favorisée, sans participer à la (re-) création d’un appareil productif régional. Ces enclaves ne sont que des points de traversée de la région. C’est bien sûr l’opération Fos mais également le centre d’études nucléaire de Cadarache, Eurotechnique (Thomson) à Rousset, le centre d’études techniques de l’équipement à Aix etc. Il est par ailleurs tout à fait remarquable que l’intervention étatique ait soigneusement contourné les friches industrielles.

Ainsi l’espace marseillais a disposé d’une population de métropole sans en avoir ni les fonctions, ni la dynamique, ni donc l’avenir. L’ouverture des marchés, sensible dès les années 1970, qui aurait dû favoriser cet espace -puisqu’il s’est construit historiquement comme place d’échange- a, au contraire, signalé les insuffisances radicales de sa structure économique. La désindustrialisation n’est pas à l’origine de la crise de l’espace marseillais mais sa conséquence. La même décennie a vu la fin de la colonisation et la nationalisation du port (devenu officiellement “autonome”) : nul doute que la seconde image est plus symbolique de la crise marseillaise.

Rapports sociaux et rapports spatiaux

La disparition d’une dynamique économique propre et l’éclatement de l’appareil productif local, organisés tous deux par l’Etat, ont fait la prédominance de la dynamique sociale et le lit de la segmentation. Sur les enclaves productives se sont greffées des populations plus proches de Paris que des espaces voisins de sansemploi, laissés à l’abandon. Nous sommes bien en présence d’une segmentation d’Etat, qui s’inscrit dans les caractéristiques particulières du système national français, qui promeut également des voies originales de reproduction. Dans ce cadre en effet, la santé de l’économie d’une commune va dépendre de délocalisations nationales, et ces délocalisations de l’accès à la parole (capacité à élaborer des projets, à les porter sur la voie publique et dans les bons ministères), c’est-à-dire de ce qui est le plus inégalement réparti dans une société. C’est pourquoi ce ne sont pas les zones les plus défavorisées mais les plus favorisées qui bénéficient de cette intervention de l’Etat : au juste, c’est ainsi que 1’Etat participe “involontairement” à la soumission de la dynamique économique à la dynamique sociale.
C’est bien la construction d’une société segmentée qui est en jeu, d’une société où sont juxtaposées et hiérarchisées différentes catégories de citoyens. Un signe révélateur : les inégalités spatiales les plus importantes dans les Bouches-du-Rhône concernent la croissance, la dynamique, c’est-à-dire l’avenir. Un territoire qui ne participe pas à une dynamique économique est dépossédé de tout avenir, séparé des moyens de se reproduire, il devient un espace immobilisé dans l’assistance et dans la dépendance. La segmentation de l’espace, en créant des territoires différents, crée des citoyens différents.
Le rôle de la commune en tant qu’espace administratif devient essentiel: la commune devient la frontière qui permet juridiquement de différencier des citoyens géographiquement proches en différenciant les capacités financières, les équipements, l’investissement. La segmentation, c’est se fonder sur cette possibilité juridique pour l’exploiter en vue de répartir l’avenir entre les citoyens : ce fondement fait qu’elle est indissociable du localisme. Si, derrière la forme juridique du «contrat de travail», le «capital» est un rapport social en conditionnant l’avenir des salariés, il faut aussi admettre que la segmentation spatiale, fut-elle parrainée par l’Etat, joue très exactement ce rôle.

Avec la segmentation spatiale, deux images s’entrecroisent, assez différentes. La première est d’ordre économique puisqu’il s’agit de la segmentation du marché du travail. La commune permet de distinguer différents types de citoyens comme l’entreprise permet de distinguer différents types de salariés, l’un stable et bénéficiant d’avantages divers, l’autre instable, quand même ces deux types de salariés travaillent sur le même site ou participent du même procès productif. Dans cette première image, la hiérarchie des citoyens a pour base la place des territoires dans le travail. Certaines places, jugées non stratégiques vis-à-vis de la dynamique économique de l’ensemble de l’espace, vont être maintenues par le jeu communal dans une situation subalterne.
Une autre image se rattache à la «ville coloniale», ou plus exactement à la ville colonisée. Comme l’a récemment rappelé M. Marié, en France, la politique de la ville doit beaucoup à l’expérience coloniale. Se référant à la réflexion de Lyautey, M. Marié note qu’ «il joue alors non seulement de la partition entre ménagement des espaces “indigènes” et aménagement des villes nouvelles à usage des Européens, mais encore des “équipements du pouvoir” -infrastructures, écoles, hygiène, etc.- pour conférer à la ville le rôle intégrateur, et mettre au service de
l’Empire ce que la guerre avait déstructuré. » (p. 285-86)[[M. Marié (1995) “La guerre, la colonie, la ville”, Sociologie du Travail, XXXVII 2/95, (pp. 277-300).
La seconde image, celle de la colonie, met bien en valeur une différence de traitement des citoyens qui ne relève pas du marché mais d’une politique volontariste de l’ Etat national, différence entre la ville “européenne” à développer à côté de la ville d’origine destinée, elle, au traitement social et à la dépendance, différence entre un espace à exploiter économiquement au service de l’ «Empire» et un espace laissé à lui-même.
Au-delà des métaphores, qui présentent l’attrait d’être immédiatement parlantes, il faut insister sur l’immobilisation qui caractérise la segmentation. C’est elle qui fait l’unité entre les espaces spécialisés dans le non-emploi, dans l’emploi technique, dans l’emploi cadre… de sorte que, au sein de la société qui en résulte, la «ville indigène» n’est qu’un segment comme un autre, apparemment de même statut qu’un autre : autrement dit, il est pleinement intégré dans le fonctionnement spatial, non à sa marge.

3 – Fonctionnement métropolitain et action publique

La spécification des types de métropole permet de saisir la dynamique dans laquelle s’est inscrit un espace mais également “l’aménagement spontané” qu’il porte. Par exemple, on ne peut comprendre la priorité effective donnée à la route aux dépens du rail sans référence à la construction d’une société segmentée. Quant à l’action liée à la volonté publique, elle doit prendre pour base les différences de fonctionnement urbain, sous peine de voir ses objectifs détournés et les effets pervers se multiplier.

Parcs de sans-emploi et travail hors-marché

Les parcs de sans-emploi sont dans des statuts différents selon le type de métropole. Au sein d’une métropole organique, ils constituent une marge, un “résidu” (pour employer la métaphore statistique) dont l’importance dépend de la force de la dynamique économique centrale. Cette dynamique, en se développant spatialement en tâche d’huile, devrait à terme intégrer le “résidu” en se renforçant… à moins de le reporter un peu plus loin dans l’espace, sur les nouvelles marges spatiales.
C’est qu’en effet cette situation est grosse d’un risque de démobilisation, soit d’une rupture avec le travail et la société centrale qui se pérenniserait si une intégration n’était volontairement favorisée d’une manière ou d’une autre. Là prend sens tout un travail social et plus généralement un effort public, dont le principe est hors marché, qui viserait à maintenir le lien avec la société centrale et la dynamique économique qui la domine.
La question se pose tout autrement au sein d’une métropole segmentée. Ce n’est pas l’intégration d’une marge à un centre qui est en jeu mais un fonctionnement d’ensemble où le problème de l’intégration a déjà été “résolu”. Dans ce cas en effet, les parcs de sans-emploi ne forment qu’ un segment socio-spatial comme u n autre, intégré au même titre qu’un autre, simplement au degré zéro de l’échelle des segments. Ces parcs ont même une fonction économique appréciée, à savoir une force de consommation (revenus de transfert nationaux) et des services à la population (école, etc.) qui font la clientèle et l’emploi d’autres segments.
L’action envisagée au sein de la métropole organique pour intégrer les parcs de sans-emploi, appliquée à une métropole segmentée, ne peut aboutir qu’à stabiliser ou renforcer la segmentation en améliorant sa fonctionnalité. En effet, il ne s’agit pas en ce cas de tenter de raccorder tel groupe de population à une dynamique centrale mais de modifier certaines modalités du segment le plus bas, en préservant, voire en nourrissant la dynamique sociale qui fait la hiérarchie des segments, de consolider l’immobilisation de certains espaces. Pour reprendre la métaphore coloniale, l’objectif n’est pas de fondre la “ville indigène” et la “ville européenne”mais de renouveler la dépendance en la rendant, au premier abord, superficiellement, plus présentable.

Configuration métropolitaine et décentralisation

La configuration métropolitaine est soumise à une dynamique très différente selon le type de métropole.
La métropole organique organise autour d’une logique économique une unité spatiale. Unité objective, fondée sur la centralisation des emplois et une distribution plus dispersée des résidences, unité matérialisée dans un réseau de transports collectifs : unité aussi que ne peut que difficilement défaire la division administrative de l’espace et une logique de la distinction sociale. Le développement en tâche d’huile caractéristique de ce type de métropole fait que les friches occasionnées par les changements économiques se reconvertissent automatiquement puisqu’elles sont prises, à l’égal des autres espaces, dans cette unité objective.
Ce type de métropole ne manque pourtant pas de problèmes. A commencer par les espaces situés sur les marges spatiales -marges mal reliées au centre, voire isolées- et où se trouvent repoussées les populations ne participant pas à l’unité du système central, avec les risques qu’on vient de signaler. De plus, si la centralité économique détermine le fonctionnement de la métropole organique, la centralité sociale menace toujours. Il existe une sorte de “préférence pour la proximité”, d’autant plus grande d’ailleurs que les transports en commun sont déficients. Il convient dès lors, pour écarter cette menace, de ne pas cumuler spatialement les avantages économiques et les équipements socialement valorisés, de les décentraliser au maximum sur l’agglomération, et d’améliorer les transports.

La métropole segmentée offre un autre visage. Elle privilégie une domination subjective traduisant une dynamique de la distinction sociale et dont la division administrative est l’instrument. La logique économique demeure à l’arrière plan et n’intervient qu’à la stricte condition d’entériner la dynamique sociale, jamais de la contredire. La métropole segmentée se présente comme une juxtaposition de territoires. Ceux-ci ne devant pas se confondre, se trouvent valorisées aussi bien les séparations, les frontières naturelles, que la formation d’identités micro-locales, bref, tout ce qui peut légitimer “naturellement” les modalités d’une distinction sociale. A l’inverse, tout ce qui matérialise une mixité irréversible, spécialement les transports en site propre, est à rejeter.
Dans ce cadre, l’existence de friches industrielles sur un espace n’appelle pas du tout une reconversion de celui-ci, d’autant plus rapide qu’il est économiquement mieux situé, mais sa condamnation définitive, pour peu qu’il ne corresponde pas à la géographie de la distinction sociale. Le cas marseillais illustre bien en outre que la transformation d’une métropole organique (qui valorise la centralité économique) en une métropole segmentée (qui lie spatialement emploi et résidence) conduit à condamner le centre historique à l’égal des friches des quartiers Nord -étant entendu que condamner signifie, sous diverses modalités, produire des parcs de sans-emploi, créer des territoires spécifiques et dépendants. La situation des territoires défavorisés, tout à fait centrale, sans conteste la mieux irriguée de l’agglomération (métro), montre, s’il en est encore besoin, combien le problème des sans-emploi relève d’un autre processus que dans une métropole organique.
Mitage de l’espace, priorité exclusive à la route, aménagement incohérent, espaces à l’abandon, inégalités de traitement record, telles sont quelques unes des conséquences de l’absence de réflexion économique d’ensemble sur la configuration métropolitaine.

Les objectifs de la stratégie de développement

La stratégie dominante dans l’agglomération marseillaise poursuit de façon élargie le mode de développement qui a caractérisé cet espace ces deux dernières décennies. Celui-ci a été fondé sur des délocalisations internes qui, si elles ont produit une désertification productive du centre, ont fait la croissance de la périphérie. L’illusion de ce mode de développement tombe en observant que l’ensemble de l’agglomération a été perdante mais le processus n’a de fin réelle que lorsque les délocalisations internes deviennent impossibles… faute d’avoir quelque chose à délocaliser. Est-ce à dire que la “productivité” de la dynamique sociale touche à sa fin ? Non, car faute d’être nourrie de l’intérieur de l’agglomération, elle peut l’être de l’extérieur : d’où l’appel à l’Etat pour financer un second Sophia à l’Arbois (plateau désertique sur la commune d’Aix-en-Provence).
La stratégie dominante, produit d’une dynamique sociale, reconduit la segmentation métropolitaine. Il est logique, dans ce cadre, que la localisation de l’opération soit définie avant son contenu ; que cette localisation ne prenne pas en compte les espaces départementaux à reconvertir ; que ce contenu, aujourd’hui encore, se limite à des emplois de “haute technologie” et de “qualité”, c’est-à-dire à son contenu social ; qu’on ait envisagé une ville nouvelle ; qu’on désire crédibiliser une telle opération en dotant ce désert d’une gare TGV etc. Bref, une autre enclave qui, n’en doutons pas, ne rompra pas avec un paysage économique et social segmenté, et pour cause.

On comprend, dans un pareil contexte, qu’une véritable stratégie de développement ne voit pas facilement le jour et qu’elle ne puisse dominer. Une véritable stratégie, c’est-à-dire une stratégie qui prenne pour point de départ l’ensemble de l’agglomération et non sa partie la plus favorisée, qui prenne en considération l’ensemble des atouts locaux dans une Europe et un monde où les échanges se multiplient et non la capacité de négocier avec Paris de tel ou tel espace, qui pose pour objectif le maximum d’emplois pour tous et non la dite “qualité” pour la satisfaction de deux ou trois communes, qui soit fondée sur la production, garante des emplois futurs, et non sur la captation, interne ou externe à l’agglomération.
Or les atouts existent. Ils conduisent à définir une stratégie d’industrialisation fondée sur les échanges, donc tout d’abord à valoriser le département comme place d’échange -ce qui est très loin d’être le cas actuellement. Cela signifie s’inscrire dans les échanges mondiaux aussi bien en développant une place de commerce et de négoce qu’en multipliant les places logistiques, en jouant sur l’intermodalité mer-fer-route. Cela signifie aussi renouer avec l’histoire qui a fait le département. On pourra voir dans des projets épars tels que Euroméditerranée (à la Joliette), la plate-forme de Grans-Miramas (à l’ouest de l’Etang de Berre) ou Distriport (sur le port de Fos) les prémices d’une telle stratégie mais il y manque sans doute l’essentiel : l’unité de ces projets (et d’autres encore) pour définir une place d’échange. Stratégie économique capable à terme de dépasser la segmentation, elle en porte encore largement les marques. Et, en tout état de cause, il convient de ne pas sous-estimer la puissance de la mécanique que constitue la segmentation : n’a-t-elle pas réussi le tour de force de transformer en handicap l’atout a priori incontestable que constitue un grand port dans une économie mondiale ouverte ?
Les situations métropolitaines différentes exigent à l’évidence des réponses appropriées. La confusion entre le cas parisien et d’autres villes françaises, dont Marseille, est lourde de conséquences. Ainsi les forces de la segmentation utilisent -au nom de l’égalité et de la démocratie- la critique du modèle parisien, tout à fait fondée pour Paris, dans le but de renforcer localement la segmentation, comble de l’inégalité et contournement de la démocratie !

Il est courant de voir enraciner dans l’histoire les différences actuelles de configuration métropolitaine, leur donnant ainsi la dimension d’un destin inexorable et une légitimité génétique. Le Paris de Doisneau était-il destiné à la nostalgie tandis que le Marseille des villages, qui pourtant lui ressemblait comme un frère, était-il destiné à se reproduire en se multipliant ? Rien n’est moins sûr car le système national, après-guerre, n’appelait pas de luimême une concentration spatiale et l’ouverture des années 70 n’appelle pas plus, d’elle-même, un renouvellement de cette concentration. L’«exception française», c’est précisément cet invariant qui porte les germes de l’inégalité spatiale derrière des discours spécieux, aussi bien ceux qui prétendaient que la force de l’Empire était la richesse des colonies que ceux qui aujourd’hui prétendent que la richesse de Paris est la chance de la France.
Quant à l’«exception marseillaise», elle a été historiquement celle d’un espace ouvert dans une France fermée avant de devenir, à la suite du système national-étatiste d’après-guerre, celle d’un espace fermé dans une France qui s’ouvre. La transformation de l’une en l’autre a été obtenue par la multiplication des enclaves, notamment celle qui a neutralisé le port, le moyen de l’ouverture précisément. Il en est ressorti un changement d’échelle de la métropole marseillaise -de Marseille-commune à quasiment l’ensemble des Bouches-du-Rhône- accompagné d’un apparent éclatement. En fait, au-delà de l’éclatement, la segmentation a instrumentalisé ces enclaves, les a mises en mouvement en leur donnant du sens : elle est devenue le moyen de gérer socialement l’impossible dynamique économique locale qui a résulté de ces transformations historiques.

Il est nécessaire de sortir des explications localistes d’un localisme qui n’est que la face provinciale du néo-centralisme – c’est-à-dire du renouvellement du système national d’après-guerre grâce à une centralisation de l’ouverture. La segmentation marseillaise, telle qu’elle s’est manifestée ces deux dernières décennies, correspond à une transformation déterminée nationalement de cette place économique.
Et plus loin encore, il convient sans doute de remettre la région marseillaise sur ses pieds en la replongeant dans une ouverture qui l’a faite et qu’elle n’aurait jamais dû quitter : telle est la condition, aujourd’hui, d’un véritable développement, seul susceptible de résorber l’immense parc de sans-emploi, même si cela requiert d’enrayer la mécanique de la segmentation. Mais peut-on attendre cela de l’action publique ?
La question mérite d’être posée car les différents secteurs de l’intervention publique, l’université, la recherche, l’équipement… participent au premier chef à la dynamique sociale qui structure la segmentation. Ce qui signifie également une inégalité spatiale d’information, d’accès à la parole, de forces de proposition qui tend à se reproduire “naturellement” et qui mériterait une grande attention, spécialement de la part des sociologues. Peut-être est-ce là la cause du profond silence qui entoure cette segmentation que chacun connaît, pratique et fortifie consciencieusement depuis deux décennies ? La “ville européenne”, du haut de ses collines, à distance convenable, n’a jamais réellement désiré le développement de la “ville indigène”, au mieux elle la reproduit en respectant quelques minima sociaux.