Les belles histoires de l’oncle Pierre

Sur le livre de Pierre Macherey : Histoires de dinosaure »On trouvera dans ce petit livre le recueil de quelques articles devenus, pour la plupart, difficilement accessibles. Comme ils couvrent une période qui va de 1964 à 1975, on comprendra que j’aie tenu à les dater : non seulement pour rappeler le temps, c’est-à-dire les circonstances, de leur parution (…), mais aussi pour signifier que certaines propositions, qu’on pourra relever dans les premiers textes, datent. Je m’en suis expliqué, pour le principe, dans Éléments d’autocritique (…). Les articles que voici sont présentés dans leur ordre de parution, sans modification ni correction. »[[Louis Althusser, Positions, Paris, Éditions sociales, 1974, p. 7

« Le présent ouvrage est constitué à partir de textes dont la rédaction s’est étalée sur plus de trente années (…). Les textes issus de ces démarches (…) sont, à tous les sens du terme, datés : ils portent la marque de leur temps, et, du fait que, pour un certain nombre d’entre eux, ils correspondent à un temps qui peut être estimé révolu, ils pourraient bien être aussi pour une part périmés » [[Pierre Macherey, Histoires de dinosaure. Faire de la philosophie, 1965-1997, Paris, PUF, 1999. Rappelons que Macherey a tenu en 1992-1993 une « Chronique du dinosaure » dans Futur antérieur, l’ancêtre de Multitudes – chronique reprise dans l’ouvrage.

Lorsque Pierre Macherey, en 1999, se tourne vers son passé, il le fait donc avec les très anciens mots d’Althusser, son maître des temps préhistoriques. Par delà le clin d’œil, hommage respectueux réservé aux initiés, il faut prendre au sérieux ce rapprochement stylistique : tout indique qu’Histoires de dinosaure a été conçu par son auteur comme une sorte de Positions d’après la postmodernité. Mais une telle revitalisation s’accomplit d’entrée de jeu sous une forme paradoxale : celle de l’extrême mise à distance. Lorsque Althusser se réfère à des textes « datés », il les inscrit en effet dans un processus en construction, tandis que Pierre Macherey se présente au contraire comme un « survivant d’un monde disparu, vestige un peu fatigué d’un temps de dinosaures », insistant volontiers sur l’aspect gênant, presque honteux, de certains de ses écrits, en l’occurrence ceux de sa période proprement althussérienne : « il est pénible de penser à des choses écrites en d’autres temps, dont il est certain qu’il ne faudrait pas à présent les écrire de la même façon, et pour quelques-uns unes d’entre elles qu’il ne faudrait pas les écrire du tout » (mais aurait-il donc fallu ne pas les écrire ?). Les apparences, cependant, sont ici fort trompeuses. Car les archives d’Althusser, et notamment sa correspondance, sont dépourvues d’ambiguïté : en 1975, il a depuis longtemps cessé d’adhérer à lui-même, et les « autocritiques » ne sont que l’aspect avouable de la destructivité ; en rééditant certains articles devenus introuvables, il constitue quelque chose comme un monument. Ce qui est à peu près le contraire de l’entreprise de Macherey, avant tout désireux de rétablir enfin une continuité, après tant d’années de silence, ou plutôt d’instituer une sorte d’intemporelle temporalité, celle de la répétition d’un même acte philosophique : « Si on en croit Borges[[Borges est une référence centrale dans l’œuvre de P. Macherey. Cf. « Borges et le récit fictif », in Pour une théorie de la production littéraire, Paris, Maspero, 1966, p. 277-285. Ouvert par une citation de Heidegger (« Ici quelque chose revient sur soi, quelque chose s’enroule sur soi, et pourtant ne se ferme pas, mais en même temps se libère par son enroulement même »), ce texte se referme par une phrase qui pourrait presque figurer en exergue d’Histoires de dinosaure : « Les artifices de Borges ne tendent à rien d’autre finalement qu’à constituer la possibilité d’un tel récit. Cette entreprise peut être tenue à la fois pour une réussite et pour un échec, dans la mesure où à travers les insuffisances d’un récit, Borges parvient à nous montrer que nous n’avons rien perdu »., il ne s’écrit jamais qu’un seul texte, sous la forme de sa permanente réécriture au regard de laquelle la différence des scripteurs et des conditions d’écriture est seconde. C’est cet effet de réécriture que, à mes frais, je prends en compte en présentant un recueil d’écrits réalisés entre 1965 et aujourd’hui, qui constituent au fond les bribes d’un seul et unique texte dans la suite accidentée duquel s’est esquissée une ligne de réflexion consacrée à la question de la philosophie, quelque chose comme une pratique de philosophie incidente qui a dégagé au fur et à mesure une certaine idée de son idée dont je dois bien assumer les orientations et, éventuellement, les défaillances et les lacunes ». Sous la forme un peu détonante de l’écart à soi, qui a toujours été au centre de la démarche de Macherey, il s’agit, malgré tout, d’adhérer à soi même. D’où la construction sophistiquée d’Histoires de dinosaure. D’où l’invention (la découverte ?) d’un Althusser entièrement transformé, dont il redeviendrait paradoxalement possible de se réclamer.

Dans Positions, les textes étaient publiés tels quels. Dans Histoires de dinosaure, c’est le fantôme d’Althusser qui tient lieu de Principe. Car si les écrits « althussériens » sont quantitativement minoritaires, c’est en fonction d’eux qu’est organisé l’ensemble de l’ouvrage : « vestiges d’un temps révolu…les textes écrits durant la période où j’ai collaboré avec Althusser (…) n’étaient pas non plus actualisables (…) C’est pourquoi je m’en suis tenu à la solution suivante : les reproduire en l’état, en les amendant simplement de quelques scories contingentes tout en les faisant suivre des grandes lignes d’une relecture effectuée aujourd’hui de ces textes, qui devrait permettre d’en prendre pour une part la mesure, sous la forme de l’esquisse d’un commentaire à distance les remettant au présent tout en leur conservant leur caractère passé. Et, cette solution étant adoptée pour les premiers textes présentés dans ce recueil, il fallait continuer à l’appliquer pour tous les autres, en mettant en pratique cette forme palimpsestique de retour sur texte qui constituait le seul moyen de recoller entre eux ces morceaux disparates, sans toutefois effacer leur différence et les lacunes induites par celle-ci ». Encadrés par un « Avant-Propos » et une brève conclusion, les articles sont systématiquement suivis d’un commentaire qui, par sa nature même, pourrait en appeler d’autres, indéfiniment ; et le lecteur fasciné par la somptuosité de l’œuvre d’art ne peut tout à fait se départir d’une pensée de derrière. Car il entend ici comme un lointain écho de la rhétorique du maître, écrivant en 1968 dans Lénine et la philosophie : « C’est ainsi que je vous demanderai d’entendre mon titre : Lénine et la philosophie. Non pas la philosophie de Lénine, mais Lénine sur la philosophie. Je crois en effet que ce que nous devons à Lénine… c’est de quoi commencer à pouvoir tenir une sorte de discours qui anticipe sur ce que sera peut-être un jour une théorie non philosophique de la philosophie »[[L. Althusser, Lénine et la philosophie, repris dans Solitude de Machiavel, Paris, PUF, 1998, p. 107.. Et, connaissant le destin des esquisses ou anticipations althussériennes, il est tenté de lire à son tour dans le titre : Histoires de dinosaure, quelque chose comme la non anticipation d’une véritable Histoire des dinosaures. Mais avant d’en arriver là, il ne peut qu’être impressionné par le geste lumineux opéré par Pierre Macherey.

Le livre de Macherey, dès qu’il évoque Althusser, est empreint d’une certaine violence, où la personne de l’auteur (j’emploie délibérément ces termes) est indissociable de la logique du concept : violence à l’égard de ceux qu’il croit être ses adversaires, mais également violence à l’égard de son objet. Et il ne peut être vraiment compris sans une mise en rapports de ces deux formes de violence, la première étant d’autant forte que la seconde est plus réelle.
Au moment de la publication d’Histoires de dinosaure, le programme d’édition posthume des écrits d’Althusser est désormais achevé, dont nul n’ignore qu’il a profondément modifié la lecture qui pouvait être faite de l’ensemble de son œuvre. Nul sauf, précisément, Pierre Macherey, évoquant le « répugnant voyeurisme dont Althusser a fait l’objet de son vivant et après sa mort » (p. 5) [[Nul doute que, parmi les productions de ce « répugnant voyeurisme », par ailleurs bien réel, Macherey range la publication de L’avenir dure longtemps, l’autobiographie d’Althusser, ainsi que, probablement, la biographie publiée par Yann Moulier Boutang (Louis Althusser. Une biographie, Paris, Grasset, 1992).. « J’ai donc pendant des années gardé le silence sur Althusser au sujet duquel je ne trouvais rien de vraiment intéressant à dire en mon nom propre. Et j’étais confirmé dans le bien-fondé de cette attitude de réserve par l’ambiguïté que me paraissaient présenter la plupart des démarches à caractère commémoratif entreprises par ceux qui se disaient les « amis d’Althusser » et qui se servaient le plus souvent de son nom pour cautionner des préoccupations qui n’avaient plus grand chose à voir avec celles que j’avais pu partager, préoccupations dont la faiblesse me semblait patente : à cela, pourtant, une exception : les textes qu’Étienne Balibar a rassemblés dans ses Écrits pour Althusser, dans lesquels se trouvait, me semblait-il, l’essentiel de ce qu’il fallait dire, et auxquels il n’y avait rien d’important à ajouter » (p. 279). Seuls les héritiers (les vrais) ont donc voix au chapitre, ou à la rigueur, et non sans réserve, ceux qu’ils ont eux-mêmes adoubés. Lorsque Pierre Macherey se décide finalement à sortir de son silence, on pourrait donc s’attendre à ce qu’il aille dans le même sens que la notable exception incarnée par son camarade de combat. C’est alors, pourtant, que les choses commencent à devenir intéressantes. Car il n’y a, à vrai dire, à peu près aucun rapport entre le livre de Balibar et les analyses de Macherey, en revanche étonnamment proches, par bien des côtés, de celles de ses adversaires putatifs.
Pourquoi toute une génération de philosophes a-t-elle été fascinée par Althusser ? Pour des raisons qui n’ont sans doute pas grand chose à voir avec ce qu’elle imaginait alors : « Je n’hésite pas à le dire avec le recul des années qui ont passé, ce qu’on a appelé avec malignité[[L’esprit malin n’est autre que Jacques Rancière, autre collaborateur de Lire Le Capital, qui n’avait sans doute pas fait l’effort d’en comprendre le sens ! « la leçon d’Althusser » était avant tout, pour ceux qui avaient fait l’effort d’en comprendre le sens, une leçon d’ouverture et de liberté : non une promesse de certitude, mais la prise de risque propre à un engagement sans légitimité garantie, tout le contraire d’une leçon d’orthodoxie, une leçon d’hétérodoxie » (p. 5). « Ceux qui ont suivi Althusser à cette époque l’ont fait moins parce qu’ils étaient séduits par un mirage théoriciste qui aurait converti le matérialisme historique, la « science » de Marx, en une synthèse définitive de tout le savoir humain… que parce qu’ils ressentaient l’appel provoqué par cet ébranlement d’une pensée déviante de laquelle, tout à l’opposé de l’attitude de certitude dogmatique dont on créditait les « althussériens », une dimension d’angoisse, et en tout cas quelque chose qui ressemblait fort à une mystique, n’était pas absent « [[Si une telle affirmation est probablement exacte dans le cas de Pierre Macherey, il n’en est pas moins assez difficile de la généraliser à l’ensemble des participants à l’aventure althussérienne. (p. 3). Ou encore, comme l’écrit Macherey en 1995 : « La philosophie, telle que la conçoit Althusser, « représente » la politique auprès des sciences et les sciences auprès de la politique à la manière dont le Christ, par son action salvatrice, « représente » Dieu auprès des hommes, en vidant le monde de sa signification immanente pour le remplir de son unique présence. Dans le jeu de références théoriques où se déploie le propos d’Althusser, Pascal et Spinoza, Marx, Freud et Heidegger, c’est sans doute la première qui, par la radicalité du message qu’elle transmet, permet d’effectuer la liaison entre toutes les autres  » (p. 278) – ce qu’il commente ainsi en 1999 : « Ce qui, à présent, me frappe principalement, c’est la dimension mystique, et pour ainsi dire métaphysique, de la démarche d’Althusser, dimension qui fait l’essentiel de sa singularité. » (p. 281). Propos confirmés dans un texte mis en ligne par Macherey sur Internet [[[http://www.univ-lille3.fr/wwwRecherche/set/sem/Vico4.html->http://www.univ-lille3.fr/wwwRecherche/set/sem/Vico4.html: « Verum est factum. Les enjeux d’une philosophie de la praxis », consacré à une relecture de l' »antihumanisme théorique » d’Althusser et de sa polémique avec le marxiste anglais John Lewis[[Cf. Réponse à John Lewis, Paris, Maspero, 1973.. La position d’Althusser est immédiatement installée dans l’horizon de la grande Métaphysique, assez loin des enjeux qui pouvaient traverser la conscience des protagonistes, et davantage encore de leurs lecteurs – loin, très loin des objets explicites de la tradition marxiste : « Il n’est pas sans intérêt de retrouver un argument analogue à celui développé par Althusser chez un auteur lui aussi recensé comme « dogmatique », qui s’est illustré en affirmant la prééminence de l' »homme extérieur » sur l' »homme intérieur » : Louis de Bonald… N’y a-t-il pas chez Althusser comme chez Bonald l’idée d’une fracture interne au monde humain qui, par une sorte de fatalité inscrite dans sa nature, dans son « être », le sépare de lui-même et lui interdit de réajuster complètement ses parties disjointes ? L’antihumanisme d’Althusser, avec le pessimisme qui l’habite fondamentalement, n’est-il pas finalement proche de celui qu’ont pu par exemple professer, au XVIIème siècle, les jansénistes ? Car si Althusser « ne croyait pas à la Providence », « il croyait » – en revanche – aux rapports de production, et à leur lent et difficile travail qui s’effectue dans l’ombre où se trament de souterraines intrigues de l’inconscient et de la lutte des classes. Son « Dieu » n’était pas Dieu de lumière, porteur de garanties et de promesses, mais dieu noir de la mélancolie, de la scission et de la nuit, cet « antidieu », peut-être Deus sive natura, dont il a fait le principe de base de la métaphysique, cette métaphysique négative qu’il a voulu donner au marxisme ».
On n’ose imaginer l’ire que de tels propos auraient pu déclencher s’ils avaient été tenus par tout autre que Macherey lui-même, et l’on n’est pas obligé d’adhérer sans réserve à la vision si manifestement unilatérale[[Vision à peu près inverse de l’analyse tout aussi unilatérale, et tout aussi passionnante, développée par Jacques Rancière dans « La scène du texte » in S. Lazarus, Politique et philosophie dans l’œuvre de Louis Althusser, Paris, PUF, 1993, p. 47-66.d’un Althusser devenu incarnation vivante de la pensée hétérodoxe, sous la forme d’une théologie négative effectuant le vide dans le corps glorieux du marxisme[[Pour en rester au vocabulaire religieux, il faudrait également tenir compte de ces propos d’Althusser commentant son cours sur Machiavel dans une lettre à Franca Madonia du 26 janvier 1962 : « C’est peut-être pour cela que lorsque j’ai célébré par des mots le mystère de la conscience de Machiavel quelque comme le silence des révélations religieuses s’est emparé de mes auditeurs. » (Lettres à Franca, Stock/Imec, 1998, p.163).. Il n’en reste pas moins que ce coup de force si althussérien produit d’incontestables effets de vérité. Mais de telles analyses sont elles si étrangères à ce dont Pierre Macherey, justement, ne veut rien savoir : au travail effectué depuis une dizaine d’années à partir des archives d’Althusser ? La référence à la théologie négative est-elle si différente de celle maintes fois proposée par Yann Moulier Boutang ? L’exposé consacré à Lénine et la philosophie en 1995 (p. 265-278) est-il si différent de ce que je pouvais dire moi-même, presque au même moment, sur le même sujet[[F. Matheron, « La récurrence du vide chez Louis Althusser », in Lire Althusser aujourd’hui, supplément de Futur antérieur, 1997, p. 23-47. ? Il n’est guère étonnant, à vrai dire, que tel ne soit pas le cas. Car le dinosaure, en l’occurrence, est une véritable archive vivante. Très proche collaborateur d’Althusser pendant de longues années, il a eu accès à la plus grande partie des textes retrouvés dans ses archives, et leurs conversations personnelles, inscrites quelque part dans sa mémoire, ne peuvent que nourrir sa réflexion présente. Très sensible à la notion de conjonction présente dans certains textes d’Althusser, très tôt méfiant à l’égard du concept de contradiction[[Comme nous le montre la passionnante correspondance de Pierre Macherey et de Louis Althusser, conservée dans les archives de ce dernier. pourtant au cœur de la pensée marxiste, Pierre Macherey n’a pu qu’être particulièrement attentif à la thématique du vide et du plein présente, de façon plus ou moins visible, dans la plupart des textes d’Althusser. Ce qu’il exprimait déjà, à sa façon, en 1982, lors d’un colloque sur Spinoza tenu à Urbino : « Si l’on cherche au-delà les mots à comprendre le sens qu’ils communiquent, Pascal dit-il autre chose que [Spinoza ? En donnant son « sentiment » sur le vide, il s’agissait bien pour lui de postuler l’infinité, c’est-à-dire l’indivisibilité de l’étendue, comme telle irréductible à quelque partie corporelle de la nature que ce soit, et qui doit donc pouvoir être pensée pour elle-même, indépendamment de la présence de toute réalité matérielle finie. Que l’on nomme cette infinité plein ou vide, c’est après tout question de désignation, et celle-ci est indifférente au contenu du raisonnement qu’elle sert à formuler[[P. Macherey : « Entre Pascal et Spinoza : le vide », repris dans Avec Spinoza, Paris, PUF, 1992, p. 165 sq. Propos presque naturellement suivis d’une dénégation : « Cela signifie-t-il pour autant que les conceptions de la nature élaborée par Pascal et Spinoza sont homogènes, voire même convergentes ? Evidemment non, comme l’indique la simple considération suivante : si Pascal affirme l’infinité de la nature, c’est pour l’opposer à celle de Dieu, dont elle n’est que l’envers apologétique ». ». On n’en est dès lors que plus intrigué par l’hostilité de Macherey à l’égard de ce qui, en un sens, lui est si proche.

Faut-il dire pour autant, cédant à l’éclectisme, qu’il n’y a là, finalement, qu’un vaste malentendu ? Tout se résumerait-il à une simple querelle d’héritage, en l’espèce plutôt difficile ? Les choses, bien entendu, ne sauraient être si simples. Car il y a, dans la démarche de Macherey, quelque chose qui n’appartient qu’à lui, et qui lui vient sans doute, précisément, d’Althusser lui-même : le rapport directement contradictoire à la notion de sujet. Dans l' »Avant Propos » d’Histoires de dinosaure, nous trouvons en effet, à propos de l’évolution d’Althusser une proclamation extrêmement significative : « Je ne tiens pas à parler, ici ou ailleurs, des aspects privés de cette évolution dont ceux qui en ont été les témoins savent qu’elle a été plus pénible et plus dramatique encore que tout ce qu’on a pu en dire : la question de savoir « qui » Althusser, en tant que personne[[Et la distinction du sujet et de la personne serait ici inopérante : la référence à la personne fonctionne comme celle de sujet dans l’article d’Althusser sur les « appareils idéologiques d’État ». qui a eu une histoire de personne, a bien pu être est finalement une question de police, une question s’inscrivant, comme il l’aurait dit lui-même, dans une logique d’appareil idéologique d’État, et je ne veux absolument pas m’y intéresser [[Je souligne., bien que la réponse à cette question me concerne aussi personnellement, ce qui ne peut préoccuper à la rigueur que moi-même ou des instances relevant d’appareils idéologiques d’État devant lesquels j’aurais à comparaître » (p. 5). Il convient de s’attarder sur cet étrange « je ne veux absolument pas m’y intéresser », si peu « philosophique », si différent de l’anodin « il est sans intérêt » auquel il est censé équivaloir. Car si Macherey ne veut pas s’y intéresser, c’est manifestement parce qu’il s’y intéresse de très près : non seulement comme « personne », mais aussi comme philosophe, pleinement conscient de l’impossibilité d’évacuer cette dimension de la pratique théorique althussérienne – pas plus que de la sienne propre. Ce qu’il confirme en creux dans son exposé publié sur Internet, pour appuyer sa lecture janséniste de l' »antihumanisme théorique » d’Althusser : « Cette hypothèse pourrait peut-être être confortée par une réflexion autour de la manière dont, dans la pensée d’Althusser, se sont nouées psychanalyse et philosophie. Qu’est-ce qu’Althusser a vu dans la psychanalyse à laquelle il portait une attention toute personnelle ? D’abord une anti-psychologie, qui permette d’évacuer l’illusion d’un « sujet » accordé à lui-même, et du même coup révèle qu’il n’y a de sujet que fondamentalement divisé, absent à soi et en manque d’être, en défaut, tout à l’opposé de la plénitude positive dont on le crédite ordinairement. Ce « défaut » du sujet, (…) qui s’apparente à une sorte de péché originel dans lequel l’inconscient puise sourdement ses forces, suivant un élan qui paraît issu des tréfonds du néant ou du négatif, pourrait avoir fourni le modèle de base à la représentation d’un procès sans sujet, procès qui entraîne dans son mouvement ses supposés sujets, qui n’en sont que la projection mystifiée et, pour une plus grande part, impuissante.  » Il est difficile de si bien énoncer ensemble deux propositions aussi résolument contradictoires dans toute autre logique que la logique althussérienne – celle du renversement permanent du pour au contre : 1. Le sujet est toujours en défaut par rapport à lui-même, et l’histoire est par définition un procès sans sujet(s) ; 2. Le concept de procès sans sujet(s) s’explique, ou peu s’en faut, par son identification au sujet Althusser. Car Pierre Macherey est ici tout à fait fidèle à Althusser, qui pouvait à la fois écrire : 1. « La vue n’est plus alors le fait d’un sujet individuel (…) À la lettre, ce n’est plus l’œil (l’œil de l’esprit) d’un sujet qui voit ce qui existe dans le champ défini par une problématique théorique : c’est ce champ lui-même qui se voit dans les objets ou les problèmes qu’il définit »[[Lire Le Capital, réédition PUF, 1996, p. 19. ; 2. « Il n’y a pas 2 types de rapport avec le réel (rationnel et affectif), mais un seul, et le rapport avec les objets théoriques est aussi commandé par le rapport avec soi »[[Lettre à Franca du 23 octobre 1962, op. cit., p. 256.
Le regard pénétrant de Macherey sur le travail d’Althusser est ainsi tiraillé entre deux positions diamétralement opposées : le refus de toute référence au sujet Althusser, et l’identification pure et simple de l’œuvre à ce même sujet. Entre les deux nulle synthèse n’est possible. Et si un tel schéma n’est pas loin d’être un double de la structure de son objet, il nous dit également quelque chose d’essentiel sur l’entreprise de Macherey, qu’il présente en ces termes dans son « Avant-Propos » : « C’est donc l’ensemble formé par ces textes que j’ai entrepris ici de recueillir, non pour fixer la mémoire d’une activité passée qui, après tout n’intéresse que moi, mais en vue de le présenter comme un matériau d’étude pouvant servir à mieux comprendre comment s’est effectué, pour moi comme pour d’autres, le passage du temps qui a transformé une époque en une autre » (p. 2). Derrière son apparente limpidité, cette phrase est en réalité assez énigmatique. Que nous dit en effet Pierre Macherey ? Qu’il nous propose, tout d’abord, un « matériau d’étude ». Mais un tel matériau, précisément, n’a rien d’un matériau : la clef nous en est fournie, et avec tant de brio qu’il est bien difficile d’en faire abstraction. Ou, s’il s’agit d’un matériau, ce n’est pas un matériau pour comprendre, par exemple, l’histoire de l’althussérisme, mais pour saisir quelque chose du sujet Pierre Macherey tel qu’il se représente aujourd’hui à lui-même. Et cette représentation est loin d’être univoque. Car, pour le familier du style althussérien, le début d’une telle phrase peut éventuellement être lu comme une dénégation – voire comme un ensemble de dénégations. L’ensemble formé par ces textes pourrait donc avoir pour objectif de fixer la mémoire d’un passé qui, après tout, n’intéresse pas que leur auteur, mais aussi, pourquoi pas, de fixer la mémoire d’un passé qui, après tout, n’intéresse que lui. Mais, comme nous voulons, justement, nous intéresser au sujet Pierre Macherey….

Profondément fidèle à l’esprit d’Althusser, Pierre Macherey nous offre donc un volume dont l’objet, pour notre plus grand plaisir, est finalement indécidable, et dont certains passages nous laissent comme interdits. Pour prendre un cas extrême, que dire, par exemple, de cette note en bas de page du texte  » En matérialiste » publié pour la première fois en 1981 : « Positions était le titre de l’ouvrage publié en 1976 par Althusser aux Éditions sociales. Il ne s’agissait pas d’un manuel d’érotologie » (p. 89) ? Ne reprochons pas à Macherey la violence sans laquelle il ne saurait produire la vérité qu’il produit. Ne prenons pas ce livre pour ce qu’il ne saurait être, quoiqu’il feigne, par instants, de s’en approcher : une contribution à l’histoire des dinosaures – ou disons, plus justement, que s’il est, en un sens, une contribution à cette histoire, il constitue en même temps à son égard un sérieux obstacle épistémologique. Mais prenons ce livre pour ce qu’il est, et pour ce qu’après tout il prétend être : un recueil d’histoires – belles comme les Belles Histoires de l’oncle Paul qui bercèrent notre jeunesse.

Matheron François

Enseigne la philosophie à Paris. Traducteur de {L'anomalie sauvage} et (en collaboration avec É. Balibar) du {Pouvoir constituant} d'Antonio Negri. A édité une partie de l'œuvre posthume de Louis Althusser. Co-secrétaire de rédaction de {Multitudes}