Archives du mot-clé althusser

L’euro, la souveraineté monétaire en question

Les contraintes budgétaires mises par les traités européens à des États dont les banques privées sont mondialisées n’ont pas protégé contre la crise des subprimes. Mais c’est la Banque centrale européenne qui donne un peu de marge de manœuvre aux États et aux investisseurs. Les critiques actuelles contre l’Europe ne sont pas fondées : c’est dans plus d’Europe, voulu depuis une vingtaine d’années par les Allemands, qu’on trouvera les voies vers le futur, tel le revenu garanti pour tous.

The Euro and the Question of Monetary Sovereignty

The budgetary constraints set in place by European Treaties to national States whose banks are globalized did not manage to protect us against the subprime crisis. It is the European Central Bank which opens a little space of action to States and investors. The current attacks against Europe are unfounded: the solutions will come from more European integration, as it has been pushed forward by the Germans over the last twenty years, solutions which must include a universal guaranteed basic income.

Populisme tu m’aimes, moi non plus

Le populisme européen invite à se défaire des deux inventions politiques essentielles que sont l’Europe et l’écologie politique. Comme tous les populismes, il rassemble pour des raisons électorales des courants incompatibles et rallie à des signifiants sans contenus. Ce populisme est l’effet d’un manque fédéral de l’Europe.

Populism, You Love Me, Neither Do I

European populism wants us to abandon these two most important political inventions: Europe and political ecology. Like all forms of populism, it aggregates incompatible currents of thoughts for purely electoral reasons, by agitating signifiers without signified. This populism results from the lack of a federal Europe.

Insulte et droit post-souverain

Que se passerait-il si l’on déplaçait les problèmes posés aujourd’hui sous la notion de « blasphème » en les envisageant à travers la catégorie de « l’insulte » ? Cet article esquisse cet exercice, en s’appuyant, entre autres, sur les actes de parole d’Austin et sur les performatifs de Judith Butler. Ces discussions de philosophie du droit et du langage ont des implications très concrètes sur la façon dont nous pouvons ressentir et réagir aux multiples points de contact entre ce que nous disons et ce que nous faisons avec des mots. Les sphères du droit, de la politique, de la socialité s’en trouvent sans doute plus profondément affectées que celle de la religion.

Insult and Post-Sovereign Law

What would happen if what is currently discussed in terms of “blasphemy” was reinterpreted under the category of “insult”? With the help of Austin and Butler, this article raises issues of philosophy of law and philosophy of language which have very concrete implications on the way we perceive and react to the multiple points of contact between what we say and what we do with words. More than religion, such issues question our conception of the law, of politics and of sociality.

Illégalismes et droit de la société marchande, de Foucault à Marx

À partir d’une lecture critique de Foucault, cet article revient sur l’un des premiers textes de Marx, consacré au vol de bois mort, pour analyser les liens entre le régime pénal de la sanction du vol de bois et le régime civil de la transformation de la propriété, entre la production des illégalismes et les métamorphoses de la société civile. Il en tire une vision synthétique du patrimoine considéré comme un « corps juridique artificiel », avant d’apporter un éclairage saisissant sur l’incarcération de masse qui caractérise notre époque, où il suggère de voir un moyen de contrôler des populations paupérisées, caractérisées par un « patrimoine vide ».

Illegalism and Law in Market Society, from Foucault to Marx

Starting from a critical reading of Foucault, this article analyses an early text by Marx where the penalization of the theft of dead wood resonates with the transformation of property law, with the production of new forms of illegalism and with the transformation of civil society. It reinterprets patrimony as an “artificial judicial body”, in order to shed light on today’s mass incarceration, viewed as a means of control towards pauperized populations characterized by their “empty patrimony”.

Sans André Gorz, on n’aurait jamais assisté à la greffe réussie entre la gauche anti-institutionnelle issue de Mai 1968 et l’écologie antiproductiviste, donc a-socialiste, dont est issu peu ou prou tout ce qui cherche encore une gauche digne de ce nom.

Without André Gorz we would never have witnessed the successful grafting of the anti-institutional post-68 left onto an anti-productivist and therefore a-socialist ecology, which has given rise to everything still in search of a leftist project worthy of the name.

Dans Réforme et Révolution, que Gorz avait publié en 1969, j’avais appris — et ce n’était pas très facile, dans l’exaltationpost-soixante-huitarde — à me défier du « tout ou rien », du mythe du grand soir par lequel on changerait d’un coup les rapports de production. J’avais appris qu’il y avait d’énormes marges de transformation à l’intérieur même du capitalisme : ce que nous allions montrer, en tant que chercheurs, avec l’approche de la régulation, et ce à quoi je suis toujours resté fidèle en tant qu’homme politique, le réformisme radical.

Gorz’s Reform and Revolution was published in 1969, and it taught me to mistrust the « all or nothing » of the mythical Big Day when the relations of production would be changed all at once (which wasn’t an easy lesson, in the exaltation following 1968). I learned there was an enormous range of possible transformations inside capitalism, as we would demonstrate with the research program of the Regulation School. As a politician, I have always upheld this radical reformism.

About Liu Xiaobo

Réponse à quelques critiques Nord-AméricainsA blog proposal to dissuade the American Left from voicing support for Liu Xiaobo’s receipt of the Nobel Prize was widely circulated recently. The author was critical of the Charter 08 document that got Liu imprisoned last year, calling it “ahistorical” and “naive”. It was said to be “far too general” […]

A friend circulated today [this blog post->http://prop-press.typepad.com/blog/2010/10/on-the-nobel-peace-prize-2010.html whose purpose is to dissuade the American Left from voicing support for Liu Xiaobo’s receipt of the Nobel Prize. The author is critical of the Charter 08 document that got Liu imprisoned last year, calling it « ahistorical » and « naive. » It is said to be « far too general » in […]

Dans cet article, une anthropologue en questionne une autre sur son engagement féministe depuis 1970 et son lien avec son travail de recherche. En prenant l’exemple de quelques uns de ses terrains échelonnés sur 40 ans – le pays basque français, une multinationale au Bangladesh, une cité HLM, l’Ouzbékistan – Monique Selim montre l’indissociabilité d’une implication personnelle, intellectuelle et politique actualisée sur la France et les slogans mystificateurs de parité et de diversité.

Between refusal of the summons and standard genre: Anthropological Perspectives

In this paper, an anthropologist questions another on its commitment to feminism since 1970 and its link with her research work.Using the example of some of her land over 40 years – the French Basque country, a multinational company in Bangladesh, a housing project, or Uzbekistan – Monique Selim shows the interrelatedness of personal involvement, intellectual and political updated on France and mystifying slogans parity and diversity.

l’université néolibérale, lieu d’élaboration d’un nouveau putonghua (langue commune) En Asie de l’Est et dans ses environs[1], la restructuration néolibérale de l’Université s’est trouvée associée à l’institutionnalisation de l’anglais en tant que langue officielle des savoirs innovants et moyen de réalisation de la segmentation sociale[2]. À l’évidence, les aspects linguistiques de la privatisation ont soumis les […]

Anne Sauvagnargues Un cavalier schizo-analytique sur le plateau du jeu d’échecs politique Guattari is not the only thinker of the post-WWII generation who treated « the subject » as the result of a social process of production (an interpellation) : Lacan and Althusser, Deleuze and Foucault were heading in the same direction. Guattari, however, tends to dissolve any […]

Filippo Del Lucchese Le triangle qui fait peur. Antifinalisme et monstruosité Between the construction of an absolute monarchy of the state, designed to crush any revolt through fear and threats, and the one hand, and the monstrification of the power of any rebellious, heretical or contestatory « other », on the other hand, the author […]

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Les anciens numéros de Multitudes ?

n° 1 / mars 2000

Biopolitique et biopouvoir /
Logiciel libre /
Badiou /
Deleuze /

contributeurs :

Eric Alliez, Yann Moulier Boutang, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Anne Querrien, Michael Hardt, Antonio Negri, Bernard Aspe, Muriel Combes, Maurizio Lazzarato, Paolo Napoli, Peter Sloterdijk, Jacques Rancière, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Starhawk, Matthieu Potte Bonneville, Richard Stallman, Gérard Fromanger, Otto Mühl, Jacques Donguy, Alain Badiou.

n° 2 / mai 2000

Nouvelle économie politique /
Actionnisme viennois /
Spinoza /

contributeurs :

Antonella Corsani, Bernard Paulré, Pascal Jollivet, Christian Marazzi, Michel Aglietta, Anne Querrien & François Rosso, Enzo Rullani, Maurizio Lazzarato, Hubert Klocker, Jérôme Ceccaldi, Antonio Negri, Nicolas Israël.

n° 3 / novembre 2000

Europe et Empire /
Matheron /
Spinoza /
Nouvel esprit du capitalisme /

contributeurs :

Saverio Ansaldi, Luciano Ferrari Bravo, Alain Joxe, Heidrun Friese & Peter Wagner, Antonio Negri, Anne Querrien & François Rosso, Saskia Sassen, Isabelle Stengers, Starhawk, Mariella Pandolfi, Claude Moncorgé, Enki Bilal, Luc Boltanski & Eve Chiapello, Bruno Karsenti, Maurice Matieu, Alexandre Matheron, Ian Clarks, Edward Rackley.

n° 4 / mars 2001

Art
contemporain /
Foucault chez les patrons /

contributeurs :

Éric Alliez, Jean-Clet Martin, Jacques Donguy, Alain Séchas, Renée Green, Pascale Criton, Kirsten Klein, Orlan, Oscar Abril Ascaso, Le Syndicat potentiel, Jean-Philippe Antoine, Renée Green, Birgit Jürgenssen, Klaus Voswinckel, François Weil, Stanislas Breton, Maurizio Lazzarato, Valérie Marange, Tiennot Grumbach, Edward Rackley, Eric Dachy, Mariella Pandolfi.

n° 5 / mai 2001

Propriété intellectuelle /
Logiciels libres /
Des subjectivités de l’internet /

contributeurs :

Aris Papathéodorou, Anne Latournerie, Richard Stallman, Thierry Laronde, Mélanie Clément-Fontaine, Blicero, Severin Tagliante, Alessandro Ludovico, Ariel Kyrou, Luce Libera, Act Up – Paris, François Schuiten, Eben Moglen, Richard Barbrook, Franco Berardi dit « Bifo », Pierre Lévy, Jean-Louis Weissberg, Jean-Christophe Royoux.

n° 6 / septembre 2001

Raison métisse /
Ville et mondialisation /
Politiques de la mémoire /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Luca Casarini, Thomas Berns, Éric Alliez, Michael Hardt, Walter D. Mignolo, Pierre Pasquini, Naoki Sakai, Mikhaël Elbaz, Rachid Khimoune, Thierry Baudouin, Giuseppe Cocco, Stefano Boeri, Michèle Collin, Ilan Halevi, François Matheron, Juan Ugalde, Barbara Cassin, Pascal Houba.

n° 7 / décembre 2001

Après Gênes, après New York /
Tarde intempestif /
Nations meurtrières /

contributeurs :

François Matheron, Toni Negri, Starhawk, Robert Bui, Christian Marazzi, Michael Hardt, Yoshihiko Ichida, Luca Casarini & Giuseppe Caccia, Alain Joxe, Anne Querrien, Paolo Virno, Allan Sekula, Bertrand Ogilvie, Éric Alliez, René Schérer, Jean-Clet Martin, Maurizio Lazzarato, Jean-Philippe Antoine, Isaac Joseph, Gisèle Donnard, Laurent Guilloteau, Charles Wolfe.

n° 8 / mars – avril 2002

Garantir le revenu /
Cultures activistes du réseau /

contributeurs :

Maurizio Lazzarato, Philippe Van Parijs, Yann Moulier Boutang, Bernard Guibert, Daniel Mouchard, Jean-Marie Monnier, Stefan Merten d’Ockonux, Yannick Vanderborght, Laurent Geffroy, Youri Gagarine, Act Up / Paris, Collectif sans ticket, Patrice Riemens, Marc Heim, Robert Castel, Laurent Guilloteau, Bureau d’Études, Raùl Sanchez, Pascal Jollivet, Richard Barbrook, Patrice Riemens, Yoshihiko Ichida, Nicolas Auray.

n° 9 / mai – juin 2002

Philosophie politique des multitudes /
Les trous noirs de la science économique /
Wittgenstein /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Maurizio Lazzarato, Peter Pal Pelbart, Antonio Negri, Yoshihiko Ichida, Bruno Karsenti, Étienne Balibar, Éric Alliez, Jacques Ranciére, Paolo Virno, Miguel Vatter, Nicolas Israel, Laurent Bove, François Matheron, François Zourabichvili, Noortje Marres, Gianni Motti, Ghislain Deleplace, André Orlean, Jacques Sapir, Sandra Laugier, Peter Flechter, Madeleine Hersent, Jean-François Gava, Éric Thébault.

n° 10 / octobre 2002

Capitalisme cognitif /
Gauches en Europe /
L’université israélienne contre la liberté de penser /
Bug /
Eloge du pillage /

contributeurs :

Carlo Vercellone, Naxos, Franco Barchiesi, Nick Dyer-Witheford, Thierry Brugvin, Giuseppe Cocco, Ariel Kyrou, Philippe Meste, Jean-Luc Moulène, Dr Brady, Noëlle Pujol, Jacques-André Boiffard, Ludovic Jecker, Mark Benecke, Nicolas Franceschini, Cercle Ramo Nash, Yann Moulier Boutang, Bernard Dreano, Alain Bertho, Giselle Donnard, Omar Munoz-Cremers, Raúl Sánchez, Andrea Fumagalli, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, Alain Jugnon, Saverio Ansaldi, Ilan Pappé.

n° 11 / décembre 2002

Guerres et paix dans l’Empire /
Nouveaux sens du cinéma /
L’ONU, alliée des femmes ? /
Après le boom de la net-économie /
Indiens /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Philippe Zarifian, Eric Alliez & Antonio Negri, Georges Caffentzis, Paolo Napoli, Mathieu Bietlot, Michel Agier, John Symons, Jean-Claude Paye, Geert Lovink, Edward S. Curtis, Bruno Peinado, Gillian Wearing, Jeremy Deller, Serge Valène, Jean-Luc Verna, Torbjørn Rødland, Andrea Robbins & Max Becher, Glen Baxter, Pascal Houba, Jean-Luc Dardenne, David Lambert, Natalia Skradol, Jules Falquet, Ronda Hauben, Pascal Jollivet.

n° 12 / mars 2003

Epuisé

Féminismes, queer, multitudes /
Devenir-femme du travail et de la politique /
Des biotechnologies au biopouvoir, de la bioéthique aux biopolitiques /
Act Up : laboratoire des devenirs minoritaires /
Border /

contributeurs :

Anne Querrien, Antonella Corsani, Beatriz Preciado, Rosi Braidotti, Maria Puig de la Bellacasa, Cristina Vega, Noortje Marres, Marie-Hélène Bourcier, Rutvica Andrijasevic & Sarah Bracke, Valérie Marange, Michal Heiman, Pierre Joseph, Sean Snyder, Harun Farocki, Graham Gussin, Noëlle Pujol, Luigi Ghirri, Akram Zaatari, Florence Lazar, Vimukhti Jayasundara, Ludovic Burel, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, Judith Revel, Anne Querrien, Sara Ongaro, Betty, Shesquat, A/Matrix, Sconvegno, Collectif des 116, Frédéric Keck, Edward Rackley, Marie Gaille-Nikodimov.

n° 13 / mai 2003

Du côté du Japon : marges et miroir d’Empire /
Machiavel : maintenir le conflit /
République de la multitude /
Coopération et autonomie des femmes de banlieue /
Erwin Wurm / politically incorrect /
Berlin /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida & Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Naoki Sakai, Lisa Yoneyama, Félix Guattari, Brian Holmes, James Keith Vincent, Jon Solomon, Joe Jeong Hwan, Muto Ichiyo, Madeleine Hersent, Erwin Wurm, Eric Alliez, Raphaël Grisey, Thomas Berns, Filippo del Lucchese, Miguel Vatter, Marie Gaille-Nikodimov, Toni Negri, Frédéric Neyrat, Françoise Badelon.

n° 14 / octobre 2003

Europe constituante ? /
Le monde enseignant en prise avec ses vieux démons /
L’Argentine, pour l’exemple /
Entretien : Lula/Guattari /
Xeros /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Daniel Cohn-Bendit, Bifo, Giuseppe Bronzini, Toni Negri, Yves Citton, Michael Hardt, Brian Holmes, Jon Solomon, Heidrun Friese & Peter Wagner, Frédéric Neyrat, Rosi Braidotti, Antonella Corsani, Carol Bove, Page Sucker, Bernard Bazile, Monica Bonvicini, Marnie Weber, Jeff Burton, Johnny Jensen, Del LaGrace Volcano, Bertrand Plane, Collectif Situaciones, Maristella Svampa, Graciela Hopstein, Rubén Espinosa, Jean-Yves Mondon, Mick Miel.

n° 15 / janvier 2004

Art contemporain : la recherche du dehors /
Etudes littéraires et multitudes : les conséquences de Diderot /
La créativité au travail /
Aux origines de l’apartheid /

contributeurs :

Eric Alliez, Brian Holmes, Maurizio Lazzarato, Suely Rolnik, Flora Loyau, The Yes Men, Jordan Crandall, Ursula Biemann, Olivier Nottelet, Antonia Birnbaum, Bureau d’Etudes, Marko Peljhan, Yves Citton, Romana Schuler, André Gorz, Marion von Osten, Anne Querrien, Yann Moulier Boutang, Thierry Secretan, The Atlas Group, Thomas Feuerstein, Joël Bartoloméo, Page Sucker, David Goldblatt, Jean-Luc Moulène, Dorothee Golz.

n° 16 / mars 2004

Philosophie de la biologie /
Jazz : puissance de l’improvisation collective /
L’état d’exception : forme de gouvernement de l’Empire /
Stopub /
Henri-François Imbert / No Pasarán /

contributeurs :

Olivier Blondeau & Aris Papathéodorou, Charles T. Wolfe, John Symons, Alexandre Métraux, Mathieu Aury, Bernard Andrieu, Jean-Jacques Kupiec, Timo Kaitaro, André Gattolin & Thierry Lefebvre, Henri-François Imbert, Yves Citton, Labrasserie Descatins, Tim Berne, Jim Black, Amy Denio, Ellery Eskelin, Gerry Hemingway, Ken Vandermark, Benoît Delbecq, Christophe Degoutin & Yves Citton, Jean-Claude Paye, Yoshihiko Ichida, Saverio Ansaldi.

n° 17 / juin 2004

L’intermittence dans tous ses états /
Villes : fractures et mouvements /
Entretien : Peter Friedl/Jean-Pierre Rehm /
Mayotte /
Toni Negri : Spinoza /
Four or Five Roses / Playgrounds /

contributeurs :

Peter Friedl, Raúl Sánchez, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, CIP-Idf, Pascal Nicolas-Le Strat, Thierry Baudouin, Arnaud Le Marchand, Philippe Zarifian, Frank Beau, Precarias a la deriva, Laurent Guilloteau, Yann Moulier Boutang, Maurizio Lazzarato, Matso, Pierre Caminade, Peter Friedl, Michel Agier, Boris Grésillon, Philippe Gervais-Lambony, Sylvaine Bulle, Thierry Lulle, Jean-Pierre Rehm, Toni Negri, Union générale des étudiants de Palestine.

n° 18 / septembre 2004

Politiques de l’individuation : penser avec Simondon /
Pasolini à la sauce piquante /
Quel Etat palestinien ? /
Negri/Hardt : Multitude, la suite d’Empire /
Latrive : du bon usage de la piraterie /
Anne Frémy /

contributeurs :

Anne Frémy, Stéphane Spoiden, Olivier Blondeau, Yann Moulier Boutang, Didier Debaise, Yves Citton, Paolo Virno, Jacques Roux, Isabelle Stengers, Bernard Aspe & Muriel Combes, Alberto Toscano, Emilia M.O Marty, Olivier Blondeau, Didier Debaise, Michael Hardt & Toni Negri, Brian Holmes, Pascal Houba, Alain Naze, Michael Hardt, Pierre-Olivier Capéran, René Schérer, Sari Hanafi, Florent Latrive, Philippe Zarifian.

n° 19 / décembre 2004

Migrations en Europe : les frontières de la liberté /
Internet : la fin des intermédiaires ? /
Warschawski : impasse en Palestine/Israël /
Pragmatique du voile /
Sloterdijk/né de l’écume /
Bushit /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Thomas Atzert, Sandro Mezzadra, Manuela Bojadzijev, Serhat Karakayali, Vassilis Tsianos, Violène Carrère, Isabelle Saint-Saëns, Enrica Rigo, Noëlle Vincenzini, Alessandra Corrado, Furio Ferraresi, Sandro Mezzadra, Martin Collette, Brian Holmes, François Debruyne, Hervé Le Crosnier, Michel Valensi, Nicolas Auray, Michel Warschawski, Peter Sloterdijk, Giselle Donnard, Laurence Allard.

n° 20 / mars 2005

Architroubles : pragmatiques architecturales /
Expertises : politiques des savoirs /
Le mariage gay, les queers et l’Etat /
Yacoub/Lasserre /
Entretien avec Maurizio Lazzarato /
Un pour cent critique /

contributeurs :

Berdaguer, Péjus, Giselle Donnard, Anne Querrien, John Rajchman, Eric Alliez & Jean-Claude Bonne, Beatriz Preciado, Philippe Morel, Benoît Durandin, Constantin Petcou & Doina Petrescu, Michèle Collin & Thierry Baudouin, Hervé Beurel, Paola Yacoub & Michel Lasserre, Isabelle Stengers, Frank Beau & Jérôme Tisserand, Commission des mots de la CIP-Idf, Permanence CAP de la CIP-Idf, Beatriz Preciado, Tom Reucher, Felice Varini, Chantal Nadeau, Maurizio Lazzarato, Simon Boudvin.

n° 21 / mai 2005

Subjectivation du Net /
Sur le matérialisme aléatoire /
Un inédit d’Althusser /
Notation en danse /
Numérique et biopouvoir : entretien avec La Cause Freudienne /
What’s the score now ? /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Emmanuel Videcoq, Anne Querrien, Brian Holmes, Bifo, Emmanuel Videcoq & Bernard Prince, Biella Coleman, Jean-Louis Weissberg, Julien Laflaquière, Aris Papathéodorou, Laurence Allard, Olivier Blondeau, Matteo Pasquinelli, Myriam Van Imschoot, Antonia Baehr, Jérôme Bel, Jonathan Burrows, Matteo Fargion, Vincent Dunoyer, William Forsythe, Myriam Gourfink, Thomas Lehmen, Lisa Nelson, Jean-Claude Bourdin, Vittorio & Luca Pinzolo, Yoshihiko Ichida & François Matheron, Louis Althusser, Gilles Châtenay, Eric Laurent, Jacques-Alain Miller.

n° 22 / septembre 2005

Philosophie politique des multitudes (2) /
Créoles /
Toni Negri : réponse à Pierre Macherey /
François Cusset : french theory et cybernétique /
Peter Weibel/Boris Groys/Hans Belting /

contributeurs :

Peter Weibel, Yann Moulier Boutang, François Matheron, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Laurent Bove, Sandra Laugier, Yoshihiko Ichida, Didier Debaise, Toni Negri, Eric Alliez, Boris Groys, Hans Belting, Jean-Yves Mondon, Raphaël Confiant, Alexandre Alaric, Yves Citton, Madison Smartt Bell, François Cusset, Giselle Donnard.

n° 23 / décembre 2005

Emeutes : la république mise à nu /
Racisme institutionnel /
Expérimentations politiques /
Mayotte : entrée interdite /
Clarisse Hahn/Bruno Serralongue /

contributeurs :

Clarisse Hahn, Yann Moulier Boutang, Anne Querrien, Patrick Simon, Jean-Marc Salmon, Teun A. Van Dijk, Giuseppe Cocco & Antonio Negri, Raúl Sánchez, Bruno Serralongue, Matso, Didier Debaise, Maurizio Lazzarato, Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, Brian Massumi, Sandra Laugier, Nathalie Trussart, Stany Grelet & Aude Lalande, Giovanna Zapperi, Giuseppina Mecchia, Saverio Ansaldi, Alexandre & Daniel Costanzo.

n° 24 / avril 2006

Un deuxième âge de l’écologie politique ? /
Deligny, le lieu du commun /
John Giorno : Welcoming the flowers /
Entretien Robin/Guattari /
Rada Ivekovic : boomerang colonial /

contributeurs :

John Giorno, Aris Papathéodorou, Yann Moulier Boutang, Frédéric Neyrat, Emmanuel Videcoq, Serge Moscovici & Erwan Lecoeur, Eduardo Viveiros de Castro, Raphaël Bessis, Raphaël Larrère, Catherine Larrère, Bernard Stiegler, André Gattolin, Félix Guattari & Jacques Robin, Bernard Heidsieck, Anne Querrien, Graziella Vella, Béatrice Han (kia-ki), Doina Petrescu, Jean-Louis Comolli, Rada Ivekovic.

n° 25 / juin 2006

CPE : sur une crise /
Masoch/Deleuze /
Deleuze : article de 1961 /
Activistes du hoax : Yes Men/Luther Blissett/Serpica Naro etc. /
Antoni Muntadas/Marc Augé/Raymond Bellour /
Neyrat : surexposition /

contributeurs :

Antoni Muntadas, Yann Moulier Boutang & Anne Querrien, Eric Alliez, Gilles Deleuze, Christian Kerslake, Régis Michel, François Zourabichvili, Frédéric Neyrat, Raymond Bellour, Marc Augé, André Gattolin, Erwan Lecoeur & Alexandre Pessar, Andrea Natella, Luther Blissett, Francis Mizio, Stéphane Lléres, Thomas Berns.

n° 26 / septembre 2006

Castro-Gómez/Grosfoguel : Empire et colonialité du pouvoir /
Postcolonial et politique de l’histoire /
Mezzadra/Bhabha/McClintock /
Perspectives pour Internet /
Kinkaleri : touche-moi /

contributeurs :

Kinkaleri, Jérôme Ceccaldi & Anne Querrien, Yann Moulier Boutang & Jérôme Vidal, Santiago Castro-Gómez, Ramón Grosfoguel, Sandro Mezzadra, Homi Bhabha, Anne McClintock, Eric Fassin, Warren Montag, Olivier Le Cour Grandmaison, Jocelyne Dakhlia, Bifo, Giovanna Zapperi, Pergia Gkouskou-Giannakou, Giselle Donnard, Dominique Dou, Frédéric Saint-Cricq.

n° 27 / décembre 2006

Revenu garanti /
Banlieues, sans-papiers et nouvelle citoyenneté /
Re-présentation de Birgit Jürgenssen /
Spinoza-Leibniz / Spinoza-Machiavel /

contributeurs :

Birgit Jürgenssen, Judith Revel, Antonella Corsani, Jérôme Ceccaldi, Christian Marazzi, Christian Marazzi & Antonella Corsani, Valérie Marange, Evelyne Perrin & Jérôme Tisserand, Carlo Vercellone & Jean-Marie Monnier, Andrea Fumagalli & Stefano Lucarelli, Yann Moulier Boutang, Jean Zin, Christophe Degoutin, Eric Alliez & Giovanna Zapperi, Peter Weibel, Edith Futscher, Marc Hatzfeld, Ariel Kyrou, Monique Selim, Yves Citton, Saverio Ansaldi.

Au prétexte qu’il fut anti-œdipien, on a cru Guattari ennemi de la psychanalyse. Mais son projet est antinomique de sa réputation. Plutôt que de réagir, de polémiquer ou de détruire, il aimait échafauder et construire. Son œuvre et son militantisme cherchaient à donner toute son ampleur à l’invention freudienne du Désir inconscient, à en étendre le concept, en déployant sa portée dans le champ thérapeutique, la pensée philosophique et l’action révolutionnaire.

Under the pretext of being « anti-Œdipal », Guattari has been portrayed as an enemy of psychoanalysis. His project, however, is antinomical to this reputation. Rather than polemics and denunciation, he delighted in invention and promotion of new ideas. His work and his activism attempted to give its full scope to the Freudian invention of an unconscious desire : he tried to unfold its implication in the therapeutic field, in philosophical thinking and in revolutionary action.

Lacan a manqué l’occasion de relier le concept d’objet « a » aux analyses marxistes de la production, de la reproduction et de la consommation dans l’économie politique, et scotomisé ainsi les formes possibles de l’« énonciation sociale » qui seraient susceptibles d’agir comme vecteurs de l’action politique, tout particulièrement dans les périodes de bouleversement technologique. Le capitalisme industriel, une fois mis en marche, génère des sujets déterritorialisés, et à travers une alternative constante entre déqualification et requalification professionnelle, engendre de nouvelles formes machiniques (en principe universelles) de subjectivité. Lacan avait découvert le mécanisme mais il n’avait pas su déployer ses conditions historiques et ses implications politiques. Guattari suggère que l’orientation générale des institutions sociales s’est radicalement transformée avec l’expropriation capitaliste des bénéfices de la révolution industrielle.

Lacan himself ends up missing the opportunity to relate his notion of the objet petit a to Marxist ideas about production, reproduction and consumption in political economy, and therefore scotomises the possible forms of « social enunciation » that could act as vehicles for political agency precisely during periods of technological revolution. Industrial capitalism, once set in motion, generates deterritorialised subjects, and through the very process of constant de-skilling and re-skilling, engenders new, in principle universal, machinic forms of subjectivity. Lacan had discovered the mechanism, but had not yet unfolded its historical conditions and political implications. Guattari suggests that the entire direction of social institutions has been radically transformed as a result of the capitalist expropriation of the results of the industrial revolution.

Sans doute Guattari n’est-il pas le seul penseur des générations de l’après-guerre à faire du sujet le résultat d’une production sociale, d’une interpellation : Lacan et Althusser, Deleuze et Foucault poussaient eux aussi leurs avancées théoriques en ce sens. Mais Guattari procède à la dissolution de toute conception individuelle du sujet selon un axe politique et analytique qui n’est pas réductible aux propositions de Lacan, avec lequel il prend très nettement ses distances, ni même à celles de Deleuze, avec lequel il édifie amicalement et généreusement une belle œuvre collective. En réalité, Guattari ouvre un champ problématique avec des opérateurs conceptuels tout à fait neufs et singuliers, qui conjuguent les apports de Marx, de Sartre et de Lacan.

Guattari is not the only thinker of the post-WWII generation who treated « the subject » as the result of a social process of production (an interpellation) : Lacan and Althusser, Deleuze and Foucault were heading in the same direction. Guattari, however, tends to dissolve any individualistic conception of the subject along a political and analytical axis which is not reducible to Lacan’s positions, from whom he clearly distances himself, nor to Deleuze’s, with whom he elaborates a collective work full of friendship and generosity. As a matter of fact, Guattari opens a new and singular field of problematization, with fresh conceptual operators drawn from Marx and Sartre as well as Lacan.

Peau neuve Pour sa 34ème livraison, Multitudes fait peau neuve. Après la maquette dessinée par Aris Papathéodorou prolongée par Nadège Mazars (les 10 premiers numéros), et celle de Jean-Marie Courant (numéros 10 à 24) prolongée par Myriam Barchechat, c’est donc à un nouveau graphiste que nous faisons appel. Un remerciement particulier va ici à Jean-Marie […]

La philosophie rencontre la figure du monstre d’abord comme un défi à l’ordre – ordre naturel ou ordre moral, la distinction est secondaire. Ce défi peut également être porteur de sens, comme une malédiction. Puis la philosophie «naturalise » cette figure, soit pour effacer toute dimension potentiellement chaotique dans l’univers, soit pour construire une ontologie (un « roman métaphysique», comme on disait au dix-huitième siècle) du vivant et de son imprévisibilité, dont le monstre est la représentation princeps. Mais il existe un troisième moment, une troisième « rencontre » entre la philosophie et le monstre, qui marque une sorte de retour à sa puissance significative, dans la pensée contemporaine cette fois : elle attribue à la figure du monstre un pouvoir messianique. Nous tentons ici d’évaluer le sens et la justification de cette attribution.

Dans cet article, l’auteur se propose de développer les suggestions d’Althusser pour qui la théorie politique de Locke (de l’état de nature au contrat social) est fondée sur une distinction entre l’humain et l’inhumain. La conception lockienne d’une espèce humaine, avec des droits et des obligations que Dieu lui aurait donnés, relève plutôt de la politique que de la biologie ou de la nature. À l’origine de l’humanité il y a un choix : consulter ou ne pas consulter la raison qui devra gouverner l’action humaine. Ceux qui renoncent à la raison forment une contre-espèce dont l’existence même est une menace absolue pour l’humanité et qui, de ce fait, doit être détruite pour le salut de l’humain lui-même.

This essay attempts to develop Althusser’s suggestion that Locke’s political theory and its central concepts, from the state of nature to the social contract, rest on a heretofore unrecognized distinction between the human and the inhuman. Locke’s notion of a human species with rights and obligations conferred upon it by God is a political rather than biological or natural one. At the origin of humanity is a choice: the choice to consult or not to consult the reason that should govern human action. Those who choose to renounce reason form a counter-species whose existence poses an absolute threat to humanity and as such must be destroyed for the sake of the human itself.

Marx au XXIème siècle : une histoire triste d’adieu au socialisme ou autre chose ?

«L’histoire d’une curiosité archéologique, d’un enterrement de première classe bien sûr mais un enterrement tout de même. Souvenez vous, pour les anciens d’entre nous, le terrible début des Mots et des Choses de Michel Foucault que Maurice Clavel nous lisait avec gourmandise en terminale : Marx est comme un poisson dans l’eau au XIXème siècle. Conclusion en dehors du XIXème, il est comme un poisson hors de son aquarium. Et n’en a plus pour très longtemps. C’était 12 ans avant la Conférence de Venise où Althusser (le marxisme Occidental) et Merab Marmadichvili (le marxisme soviétique) osaient lâcher dans un Colloque du Manifesto « Enfin la crise… du Marxisme ! ». C’était 14 ans avant le délire inspiré de Louis Althusser en avril 1980 à Terni devant un parterre de hiérarques du PCI, où il avait vaticiné: « le socialisme c’est de la merde.. la transition ça n’existe pas… ». Pas si mal trouvé Althusser, avec vingt et un an d’avance. Puisqu’en fait de transition, le socialisme réel après 70 ans a été mis à la retraite d’office et n’a débouché que sur la transition… au capitalisme sauvage auprès duquel le capitalisme manchestérien est une aimable plaisanterie.»

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L’herméneutique spinoziste s’est toujours intéressée à l’étude des rapports entre Machiavel et Spinoza. Ce dernier possédait en effet dans sa bibliothèque personnelle les œuvres complètes de l’auteur florentin en langue italienne. Qui plus est, Spinoza cite expressément Machiavel dans son Traité politique : dans le chapitre V, il fait référence au Prince, tandis que dans […]

L’auteur repend la question soulevée au début des années 1990 par Gayatri Spivak dans un article célèbre et difficile : « Les Subalternes peuvent-illes parler ? », qui a alimenté d’interminables discussions dans le champ des études postcoloniales. Il entend montrer que la question est trompeuse, qu’il s’agit moins de savoir dans l’absolu si les […]

Présentation

Pendant longtemps on a considéré le matérialisme comme un pur mécanisme, ou encore un « spatialisme » qui ne connaîtrait rien au temps (Negri, Macchina tempo et L’Anomalie sauvage). C’est une tradition de pensée marxiste qui vient de La Sainte Famille. Sans se soucier du débat historique, constatons que ce verdict signifierait : pas de […]

Il existe une figure classique du philosophe matérialiste qui rit du reste de l’humanité, de ses craintes, ses superstitions et même ses valeurs. On peut retrouver au choix cette figure sous les traits de Démocrite, Épicure, Spinoza, Rabelais, La Mettrie, etc. Mis à part l’intérêt que l’on peut avoir pour cette figure du philosophe, assez éloignée des bancs de l’école, le texte présent vise à décrire ou (re)définir ce personnage conceptuel afin que l’on comprenne que c’est ainsi – en riant – que le philosophe matérialiste accède au monde « humain », au monde « des valeurs ». On verra alors que le vieux reproche fait au matérialisme, à savoir sa froideur et son incapacité à saisir la dynamique de l’action humaine, sa « cruauté d’anatomiste » comme dit Flaubert, ne l’atteint pas ; ou alors l’atteint à cause de son rire.

The figure of the materialist philosopher as the « laughing philosopher », who mocks the rest of humanity, its fears, superstitions and even values, is a classic one. It has been associated variously with Democritus, Epicurus, Spinoza, Rabelais, La Mettrie and others. Apart from the interest one might have in this figure of the philosopher as someone who is rather far removed from school benches, the present essay seeks to describe or (re)define this conceptual character in order to argue that laughter is the materialist philosopher’s « mode of access » to the human world, the so-called world of « values ». This implies that the equally classic reproach towards materialism – its coldness, its inability to grasp the dynamics of human action, what Flaubert would have called an « anatomist’s cruelty » – fails ; or only successfully targets materialism when it laughs.

Libération, mercredi 8 août 2007Livre ouvert, en devenir, traitant de la mutation non encore accomplie d capitalisme industriel vers autre chose que lui-même, le Capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation est un petit ouvrage dense qui ouvre la tête. Il avance une interprétation cohérente des signes épars d’une mise au travail inouïe de l’intelligence sociale […]

Une histoire-mouvement

Sur Yann Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé, Paris, PUF et Actuel Marx, 1998.

Ce livre a pour contenu la liberté obstinée, que les formes multiples de contrainte n’ont jamais réussi à effacer. Il se présente comme une synthèse de ce qu’a pu amener de plus riche l’analyse des systèmes-mondes, telle que redéfinie notamment par Immanuel Wallerstein, et du marxisme critique italien (« opéraïsme »). Nous ne ferons ici que rassembler quelques éléments d’approche à nos yeux fondamentaux.

L’esclavage est une composante réelle du système capitaliste, et non une anomalie

Pour le marxisme le plus orthodoxe, le capitalisme n’existe que dès lors qu’apparaît un marché du travail « libre », c’est-à-dire aussi une main d’oeuvre prolétarisée, qui a comme seule ressource à mettre sur le marché sa force de travail. Ainsi, le point de vue classique rend indissociables l’économie capitaliste et le salariat « libre », entendu comme contrat passé entre le prolétaire qui vend sa force de travail et l’employeur. Une question récurrente pour l’analyse marxiste est alors de savoir pourquoi ont existé, et ce, longtemps après la mise en place initiale du capitalisme historique, des formes de mise au travail qui ne correspondent pas du tout au modèle du salariat. La réponse la plupart du temps apportée est que ces formes de mise au travail forcé sont des « archaïsmes ». Que ce soit l’esclavage à proprement parler, tel qu’il fut mis en place et institutionnalisé dans les plantations du Nouveau Monde du XVIème au XIXème siècle, mais aussi bien d’autres formes de travail forcé, telles que le servage, qui s’est développé à peu près à la même période dans l’Europe de l’est, ou encore des formes un peu moins connues, telles que le travail d’« engagement » (indenture), le péonage, le système des coolies, ou enfin celui de la ségrégation raciale (à travers l’exemple de l’Afrique du sud) : autant de « formes difformes », qui ne rentrent pas dans le cadre de l’analyse classique héritée de Marx. Le travail forcé peut alors être défini comme étant l’ensemble des formes de travail dépendant dans lesquelles l’individu qui aliène sa force de travail renonce en même temps à la possibilité de rompre le contrat de travail sur sa seule initiative : dans le cas du travail dépendant non-libre, la rupture du contrat de travail sera pénalisée. Le point de vue structuraliste, hérité d’Althusser, y verra des signes de modes de production non-capitalistes « articulés » au mode de production capitaliste. Moulier-Boutang y voit pour sa part la subsomption des ordres productifs sous un même procès de valorisation (p. 270).

C’est dans cette perspective seulement qu’il devient possible d’envisager le fait que ces formes difformes sont des éléments réels du capitalisme, c’est-à-dire qu’elles sont ce sans quoi il n’y aurait pas eu d’accumulation capitaliste. Si le point de vue du marxisme classique est limité, c’est dans la mesure où il fait du salariat l’élément de définition du capitalisme, et voit donc les formes déviantes, par rapport à ce modèle salarial, comme signes de l’existence d’un autre mode de production. Or, le point de vue de Moulier-Boutang va, par rapport à celui-ci, proposer à la fois une extension et un renversement. Extension, dans la mesure où le capitalisme ne va plus être défini par le modèle salarial, mais par l’existence du travail dépendant, dont le salariat « libre » n’est que l’une des formes ; c’est d’ailleurs là le point de vue de Marx lui-même, ainsi qu’il est rappelé p. 256 : « il y a production de survaleur, dit Marx, à partir du moment où la production marchande est organisée sur la base de la séparation des moyens de production et de travail », et où apparaît ainsi le travail dépendant. Mais aussi, inversion : car si jusque-là les formes difformes avaient été vues à partir du salariat, comme exceptions à ce modèle, Moulier-Boutang veut au contraire considérer le salariat à partir de ces formes prétendues exceptionnelles ou anormales : il s’agit de « voir le travail salarié libre depuis le travail dépendant sous toutes ses formes non-libres et non, comme c’est le cas habituellement, de voir le travail non-libre depuis le point de vue du salarié libre » (p. 15).

Non seulement les formes contraintes du travail dépendant ne sont pas de simples anomalies, mais elles sont même ce à partir de quoi se délivre la clef de l’accumulation capitaliste : le contrôle sur la mobilité de la force de travail et la nécessité de la fixer par tous les moyens. Si l’on adopte la perspective de la longue durée, on comprend alors que c’est bien dans cette stratégie de fixation que réside l’indissociabilité du salariat « libre » et du travail dépendant non-libre. Car il n’y a eu expérimentation plus ou moins radicale des formes de bridage de la mobilité que dans la mesure où il s’est agi de maîtriser un marché du travail naissant qui rendait spontanément la mobilité incontrôlable. Dès le bas Moyen Âge, il existait une forme de salariat, et dès la fin du XIIIème siècle apparaissent les premières grèves d’artisans ; la fin du XIVème siècle sera marquée par de grandes révoltes en Europe qui auront pour contenu essentiel la liberté du travail : que veulent les émeutiers qui marchent sur Londres le 14 juin 1381 ? Entre autres choses, « la suppression de toute mise hors la loi des travailleurs enfuis » (p. 279), et plus généralement la liberté du travail compromise par le statut de 1359.

Dans son Histoire de la folie, Foucault a vu que la prolétarisation décrite par Marx était précédée de deux bons siècles par la disciplinaristion qui en a été la condition de possibilité en permettant notamment le contrôle de la mobilité. Moulier-Boutang prolonge cette approche, en montrant la congruence entre les lois sur les pauvres et sur le vagabondage dans les pays d’Europe occidentale et les dispositifs autoritaires de fixation en Europe de l’est et dans le Nouveau Monde. On ne comprend qu’à partir de cette « Grande Fixation » l’existence de l’esclavage et des formes de travail contraint ; mais réciproquement, on ne comprend qu’à partir de la nécessité du travail forcé la source réelle de l’accumulation capitaliste, à savoir ce que Moulier-Boutang appelle le bridage de la mobilité.

Que l’esclavage soit inhérent à l’économie capitaliste permet de comprendre l’origine du statut d’exception des sans-papiers dans les démocraties occidentales

Moulier-Boutang consacre un long développement à l’histoire récente de l’Afrique du sud, et notamment à la progressive mise en place du système de l’apartheid, qui constitue « la dernière modalité du contrôle de la mobilité du travail dépendant » (p. 560). Ce système naît aussi à partir d’une mise au travail forcé, celle de la population Noire autochtone, puis migrante, d’abord extrêmement rétive au travail dépendant (comme toutes les populations du monde, au demeurant) et qu’il a donc fallu contraindre à travailler pour l’homme blanc. Le processus qui aboutit à l’instauration de l’apartheid est très complexe, et il nous importe surtout d’en ressaisir le sens. Il n’y a là, pas plus que dans l’esclavage, une naturalité du racisme, dans la mesure où la discrimination raciale est toujours postérieure au problème de la fixation et à la tentative, par les employeurs et les pouvoirs, d’instaurer des formes de travail forcé. Cette mise au travail forcé, dans le cas du système d’apartheid, coexiste alors directement avec le salariat « libre », mais celui-ci est alors le plus souvent réservé à la main-d’oeuvre blanche. Toutes proportions gardées quant à la structure sociale d’ensemble, cette ségrégation raciale est non seulement comparable à celle qui touche les travailleurs sans-papiers dans les démocraties européennes, aux statuts totalement en exception sur le droit du travail conventionnel, mais encore, elle répond aux mêmes problèmes.

Le meilleur moyen de garantir un marché du travail « libre » pour la population européenne blanche ou « intégrée », c’est d’instaurer une sorte de « barrière de couleur », comme en Afrique du sud, ou tout au moins des lois d’exception, comme pour les sans-papiers dans les pays d’Europe. C’est ce que l’auteur appelle « la rigidité de la division du travail à la baisse », qui est ce par quoi les démocraties européennes entendent régler le problème du contrôle de la mobilité. Rien ne garantit aux salariés que leur revenu réel continuera de progresser (« cela n’est plus vrai depuis 1975 », p. 83) ; en revanche, la rigidité de la division du travail à la baisse est la garantie, pour un travailleur, de ne pas pouvoir rétrograder dans son statut et être obligé d’accomplir des travaux « dégradants ». Cela n’est possible que par l’utilisation massive du travail « exogène », c’est-à-dire migrant, et par la législation d’exception qui l’encadre. « L’organisation, la reproduction continue de travail exogène, et la segmentation institutionnelle du marché du travail, opérée via le droit des étrangers, a permis d’instaurer un facteur de confiance parmi le salariat national : la probabilité raisonnable qu’il ne serait pas menacé constamment par une paupérisation relative » (p. 84).

La prise en compte des statuts d’exception comme composante réelle de la politique économique actuelle permet à Moulier-Boutang de contester l’idée selon laquelle la main d’oeuvre engagée à très bas prix casse le marché du travail en produisant un « travail au rabais ». Le travail immigré clandestin serait ainsi vecteur d’une déstabilisation du marché qui aurait des effets négatifs sur les salaires, voire plus généralement sur la position de force des travailleurs dans la négociation salariale. Cette idée suppose qu’une dégradation des conditions de travail au niveau de la main d’oeuvre immigrée est la cause d’une déperdition au niveau des statuts. Mais c’est l’inverse qui est vrai : c’est au contraire parce qu’il existe des statuts spéciaux que les conditions de travail peuvent conséquemment être dégradées. C’est parce qu’une partie, très spécifique, de la force de travail est préalablement enfermée, encastrée dans des statuts spéciaux qu’un « travail au rabais » peut exister. Et, sur le plan strict de la concurrence économique, il faut noter que celle-ci ne peut apparaître entre travailleurs soumis à des statuts spéciaux et travailleurs dont le statut est réglementé par le droit du travail conventionnel : « C’est le droit au rabais [c’est-à-dire les statuts spéciaux qui définit alors un segment du marché du travail non-concurrent avec le segment libre du marché. La seule concurrence qui existe véritablement s’opère au sein d’un même segment » (pp. 544-545).

La rigidité de la division du travail à la baisse constitue « le véritable compromis historique », celui sur lequel s’est bâtie l’intégration de l’antagonisme de classe dans le développement capitaliste. Cette intégration du conflit comme élément dynamique de l’accumulation capitaliste est ce qui spécifie le projet de Keynes, mais celui-ci n’avait pas envisagé la portée économique et politique de l’utilisation des flux migratoires. Or, c’est sur ce point qu’il a pu y avoir véritablement intégration de la classe ouvrière à l’appareil d’État, incorporation de l’antagonisme de classe à la dynamique du capital. « Compromis », donc, entre les salariés et les détenteurs des moyens de production et de contrainte, et qui fut comme tel à l’origine d’une forclusion historique.

La constitution du mouvement ouvrier comme forclusion de la mobilité

Il faut bien voir qu’il y a deux grandes voies possibles pour le système capitaliste : la voie de la contrainte (esclavage, servage…) et celle du marché libre (salariat). Deux voies qui restent constamment disponibles, et c’est bien la raison pour laquelle il ne peut y avoir aucun passage automatique d’un régime esclavagiste à un régime libéral : il n’y a pas succession, mais coexistence entre ces deux régimes, au sein d’une même économie-monde. Ce qui signifie aussi et surtout que les deux voies, celle de la contrainte et celle de la « liberté » salariale, existent toutes les deux selon une même logique : celle de l’accumulation à partir du contrôle de la mobilité du travail dépendant. Moulier-Boutang ne fait pas pour autant ici une critique directe du salariat, dans la mesure où celui-ci est le produit d’une marche vers la liberté, c’est-à-dire de l’incolmatable mobilité, de l’acte collectif incessant de rupture du contrat d’engagement, témoignant du refus d’être astreint à la relation de travail. Mais il ne s’agit pas non plus de défendre le statut salarial en tant que tel, comme ce qu’il faudrait à tout prix préserver contre le « néo-libéralisme ».

Le statut de salarié garanti, avons-nous dit, est le fruit d’un compromis historique par lequel les salariés acceptent de faire exister leurs acquis sur la base d’une segmentation rigide du marché du travail qui correspond à une segmentation juridique très forte. Autrement dit, le salariat, dans les démocraties actuelles, repose sur l’acceptation de la soumission d’une partie de la population aux lois d’exception, ce qui nous vaut de surcroît toute l’abjection des discours sur le « problème » de l’immigration. Cette acceptation tacite est lisible dans la constitution historique du mouvement ouvrier.

Celui-ci allait en effet se construire sur l’occultation incessamment reconduite de l’histoire de la mobilité, par son attachement au statut salarial garanti, à partir duquel est maintenu le mot d’ordre supposé « fédérateur » de la défense de l’emploi, et surtout par la discrimination des formes marginales du travail dépendant. Moulier-Boutang résume : « le Mouvement Ouvrier représentant de la classe ouvrière oublia rapidement la longue marche de libération du travail dépendant obtenue par la fuite et la mobilité (voie exit) où il avait été travail indépendant paysan ou artisan, vagabond, instable, émigrant, forain, hobo ou juif errant sans feu ni aveu, ni patrie, prolétariat en haillons, avide de toutes les formes de liberté ». C’est là que réside la forclusion proprement historique : ce qui avait mené à la condition salariale « libre » était avant tout cet incessant refus du travail, refus de la domination d’un employeur ; nul étonnement à ce que la mobilité forclose fasse parfois retour sous la forme hallucinatoire du « danger » immigré et plus généralement « étranger ». L’auteur poursuit : « le Mouvement Ouvrier suivit la voie royale de la prise de parole institutionnalisée, la voie voice. La classe ouvrière devint l’image de la forteresse immobile, capable de formidables secousses telles un volcan dont les éruptions devaient être canalisées et juste assez nombreuses pour fertiliser l’organisation du travail et les restructurations des branches retardataires de l’accumulation. Elle devint partie du patrimoine, intégrée à ce titre dans la Nation » (p. 537). La légalisation de la classe ouvrière allait s’opérer en laissant dans l’ombre « l’autre » mouvement ouvrier, celui que, peut-être, Marx lui-même avait stigmatisé comme lumpenprolétariat, et que les autonomies ouvrières italienne, allemande, américaine, allaient au contraire dans les années 1960-70 faire apparaître comme vecteur d’irréconciliation.

Le point de vue de la mobilité est celui de la liberté réelle

Le point de vue choisi par Moulier-Boutang est celui d’une histoire de la liberté comme résistance perpétuée à sa propre marchandisation. Mais contrairement à E.P. Thompson, il ne cherche pas ici à rendre compte d’une autoconstitution en sujet collectif, c’est-à-dire de la formation d’une subjectivité politique de l’intérieur de celle-ci. Il prend l’histoire de la liberté à l’endroit où celle-ci manifeste le plus clairement la coupure entre deux classes, donc au point où s’avère l’irréconciliation des « acteurs économiques » en présence. Ce point est celui de la défection, de la rupture unilatérale du contrat de travail par celui qui met en oeuvre sa force de travail. L’histoire du système-monde capitaliste est d’abord cette histoire de la mobilité des populations humaines que les employeurs et les instances juridiques vont par tous les moyens s’efforcer de fixer. L’histoire est d’abord histoire de la fuite devant l’astreinte au travail, devant la soumission aux employeurs, devant la perte intégrale des possibilités de vie que représentait le travail forcé. Suivre les linéaments, les traces de cette fuite incessante vers de nouvelles terres, de nouvelles espérances, de nouvelles relations, tel est le projet le plus fondamental de l’ouvrage.

Il s’agit dès lors toujours de retrouver aux parages d’une modification du système une série de révoltes qui ont conduit soit à des répressions et des durcissements, soit à des compromis. Au bout du compte, un véritable travail de sape des dispositifs multiples de fixation se révèle constamment à l’oeuvre, soit directement par la fuite (le marronnage pour prendre l’exemple des esclaves dans les Antilles) soit par la constitution de véritables communautés illégales de fuyards (quilombos) soit paradoxalement par des stratégies d’occupation illégales des terres (squatters d’Afrique du sud) soit bien sûr par d’innombrables émeutes aux degrés de violence variables. C’est ce travail de sape qui aura finalement imposé la relation salariale, non pas comme modèle intangible de statut social, mais comme conquête provisoire de la garantie juridique de ce que la rupture du contrat de travail par le salarié ne serait pas sanctionnée pénalement. Le salariat « libre » n’a pu être conquis qu’à la suite de ces multiples luttes, et non par développement automatique du marché.

La rupture de la relation de travail définit même selon l’auteur une liberté matérielle ou « matériale » (p. 317) en tout point opposée à la liberté formelle du contrat social conçu par les Lumières. Dans celle-ci, l’échange commercial que stipule le contrat de travail concerne la force de travail individuelle. La liberté conçue comme « propriété » de la force de travail est définie selon une optique commerciale ; en ce sens, le modèle du contrat est bien l’échange de marchandise, et l’idée d’une propriété de la force de travail appartient bien plus aux employeurs qu’aux travailleurs eux-mêmes. Mais surtout, ce point de vue élude ceci que, ce que le capitalisme achète, ce n’est jamais une force de travail individuelle, mais toujours « une force sociale, collective », car « la force de travail individuelle n’est pas une marchandise préexistant à l’échange. À la limite on pourrait dire que, comme entité distincte, atomique, assignable à un individu déterminé, elle est une fiction. » (p. 275). La mobilité en tant que liberté réelle permet dès lors, au plus loin du formalisme contractualiste, de distinguer le sujet véritablement présent dans le procès de production de l’assujettissement auquel il est soumis : « en tant qu’assujetti au travail pour autrui, au service dépendant, le sujet ne se pose pas comme indépendant ; en tant qu’activité capable de refuser ce service, de le quitter, il n’est pas soumis comme une chose inerte, une machine » (p. 252). La mobilité est l’expression permanente de cette activité, apparente dans les formes de résistance multiples à la fixation par le travail ; elle est en ce sens la dimension pleinement effective du subjectif.

Dans la tradition critique italienne, dont Moulier-Boutang se réclame, le sujet est pensé comme travail vivant, qui est très exactement ce que l’approche contractualiste-commerciale occulte, ou plutôt réduit : « la réduction de l’activité humaine à l’état de marchandise échangeable saisit le vif, le travail comme sujet » (ibid.). Le travail vivant était défini par Marx comme l’ensemble des capacités génériques de l’homme présentes en chacun, et transformé dans le procès de production capitaliste en travail mort. Mais il faut préciser deux choses : d’une part ces capacités génériques ne sont pas séparables de l’individu concret qui les effectue chaque fois singulièrement ; d’autre part cet individu lui-même n’est pas séparable de la collectivité dans et par laquelle il agit : « la non-séparation de la capacité de travail et du porteur (individualisé) de cette faculté se redouble en la non-séparation du porteur individuel de ce potentiel d’avec sa capacité de mise en oeuvre sociale » (ibid.). Autrement dit, une véritable approche du travail vivant se doit de contrevenir par deux fois à l’ontologie aristotélicienne, qui hante encore les énoncés de Marx : d’une part en plaçant à un même niveau d’être le générique ou général et l’individuel, au lieu de les concevoir comme deux ordres de réalité distincts et hiérarchisés ; d’autre part en montrant que l’acte de mise en oeuvre d’une puissance de travail est le lieu d’une indistinction entre l’individuel et le collectif.

Que faire de la liberté ?

Que voudrait dire prolonger dans la situation contemporaine le point de vue de la liberté matérielle comme histoire des fuites et des ruptures qui ont caractérisé l’évolution du système-monde ? La réponse est évidente : c’est considérer l’existence d’une mobilité internationale, d’une circulation incessante, quoique toujours bridée, de migrants transnationaux. La visée politique de l’ouvrage est bien de faire sauter la « rigidité de la division du travail à la baisse », qui est en un sens la pierre de touche du système actuel, et de promouvoir par là même une libre circulation qui suppose l’éradication des statuts spéciaux : « dans le domaine de la circulation des hommes sur cette terre et des droits civiques à l’intérieur de chaque pays, il reste quelques octrois et quelques Bastilles à abattre » (p. 85). Mais Moulier-Boutang ajoute que, faute de cela, « jamais la rigidité de la division du travail à la baisse ne se changera en demande effective sur laquelle asseoir un nouveau régime de croissance ».

La phrase peut surprendre : faut-il considérer que l’auteur reprend un tel objectif à son propre compte ? Sans doute Moulier-Boutang connaît-il assez les critiques dont les concepts de « croissance » et de « développement » ont fait l’objet pour qu’il ne soit pas soupçonnable d’une adhésion inquestionnée à leur égard. Dès lors, comment comprendre cette déclaration ? Il faut revenir à un aspect essentiel de la thèse centrale de l’ouvrage, et en particulier au moment où, après avoir distingué deux types d’accumulation, à savoir celle des moyens de production d’une part, et celle de la main d’oeuvre dépendante d’autre part, Moulier-Boutang écrit : « c’est la course à la liberté, et non la recherche du profit, qui fut le ressort secret de cette accumulation [celle de la main d’oeuvre dépendante nécessaire à la première, comme son double. Autrement dit [… ce qui explique la dynamique du processus, ce n’est pas le prolétaire en tant que tel, ni même le salariat déjà constitué mais la marche vers la liberté du travail dépendant quelles que fussent ses différentes formes » (p. 482).

Un peu plus loin dans l’ouvrage (nous l’avons vu au 3), Moulier-Boutang stigmatisera l’intégration de la classe ouvrière à la dynamique capitaliste. Le conflit de classe a été intégré au développement national par la forclusion de l’existence de la mobilité migrante, c’est-à-dire d’une partie essentielle de sa propre histoire. On aurait pu croire, par conséquent, que l’histoire de la liberté matérielle présentait la dynamique effective de ce que le capitalisme ne parvient justement pas à intégrer. Moulier-Boutang répondrait sans doute : c’est précisément parce qu’elle n’est pas simplement intégrable (c’est-à-dire assimilable par les institutions d’État et les structures représentatives) que cette histoire de la liberté peut constituer une dynamique secrète, un foyer caché de « développement » de l’économie-monde. La grande différence entre l’histoire de la liberté mise au jour par Moulier-Boutang et celle du mouvement ouvrier tient avant tout au fait que ce dernier a perdu de vue, en s’institutionnalisant et en se légalisant, ce qui a pourtant été sa raison d’existence et celle de la lutte ; en quelque sorte, il a perdu de vue le travail vivant lui-même. Restituer par-delà la forclusion historique du mouvement ouvrier la figure du travail vivant, comme résistance à l’astreinte et à la discipline, défection et fuite : tel est donc le projet de Moulier-Boutang, et cette restitution réclame un élargissement conséquent des repères spatio-temporels. La libre mobilité n’est dite le moteur dynamique du capitalisme qu’à envisager le système-monde pris en sa globalité et sa longue durée. Elle ne peut donc être intégrée au sens où l’a été le mouvement ouvrier officiel, précisément parce qu’il ne s’agit pas, pour le capitalisme, de la rendre visible pour elle-même, mais au contraire de l’utiliser tout en occultant sa réalité. À la limite on peut dire que le danger est peut-être qu’elle en vienne à être malgré tout « intégrée », mais alors selon de tout autres processus, qui ne passeraient notamment pas par les structures représentatives de l’État-Nation. De même que le conflit de classe est devenu un rouage essentiel de la dynamique d’accumulation après Keynes, de même serait-il possible de faire de la mobilité internationale aujourd’hui un élément parfaitement admis par des mécanismes d’accumulation reconstitués.

Dans le passage cité de la page 482, Moulier-Boutang semble reprendre en définitive l’idée développée dans les années 1960 par Mario Tronti, selon laquelle la classe ouvrière doit être pensée comme le moteur du capitalisme ; à condition d’entendre par « classe ouvrière » avant tout cette libre mobilité dont il est partout question dans ces pages, et d’étendre très largement la périodisation. Mais que devient au juste la mise au jour de cette liberté matérielle, dès lors que l’horizon révolutionnaire semble absenté ? L’analyse de Tronti, prolongeant celle de Marx, était encore inscrite dans un cadre révolutionnaire, et semblait trouver son sens dans un tel cadre. Que se passe-t-il lorsque celui-ci apparaît consumé ou disloqué ? Peut-il s’agir d’autre chose que de la tentative de faire reconnaître aujourd’hui l’existence de cette mobilité, et son rôle fondamental dans la production ? Autrement dit, de faire admettre aux instances supposées gérer le destin du capitalisme que le système repose sur le bridage de cette mobilité, et que celle-ci est pourtant sa condition sine qua non d’existence ? Disons que la reprise de cette hypothèse de la liberté-moteur de l’accumulation présente alors un risque, qui est de considérer que la possibilité de sortir du système capitaliste passe par une amélioration de celui-ci.

L’« internalisme » contre l’autonomie du politique

La thèse de Moulier-Boutang est très claire en ce qui concerne le rapport entre économie et politique (entendue ici comme structure juridico-étatique). Sur la question des rapports entre le droit (et plus généralement l’ensemble des institutions étatiques chargées de le faire appliquer) et le système économique, l’analyse se divise aujourd’hui en deux grandes tendances : une dite « externaliste », l’autre

« internaliste ». La première envisage l’économie, c’est-à-dire ici le marché, comme une réalité spécifique dotée d’une rationalité propre, renvoyant dans l’extra-économique ce qui ne relève pas de cette rationalité. C’est la position de l’économie « scientifique », dans la mesure où celle-ci a trouvé à se légitimer comme « science », ayant en tant que telle un objet spécifique, en posant l’élément juridico-institutionnel hors du champ de pertinence de son analyse, comme cadre « extra-économique », à l’intérieur duquel s’exercerait la pure rationalité du marché. De là une sensible « dépolitisation » (p. 45) de l’analyse économique. À l’inverse, les internalistes posent que l’élément juridico-institutionnel n’est compréhensible qu’une fois mesurée sa fonctionnalité au système économique. C’est là avant tout le point de vue marxiste. Mais on sait à quelles apories l’internalisme de la « détermination en dernière instance par l’économie » a pu conduire, quelles qu’aient pu être les subtilités introduites par l’école althussérienne. Selon cette perspective, issue d’une généralisation abusive de quelques énoncés de Marx, l’économie est en position d’infrastructure, et les autres déterminations (droit, culture…) en position de superstructure, c’est-à-dire d’effet conditionné. Moulier-Boutang adopte pour sa part un point de vue radicalement internaliste, mais qui va là encore retourner le marxisme qui fait fond sur le couple infrastructure/superstructure. L’économie n’est pas en position d’infrastructure, en ce qu’elle n’est pas une substance, car elle n’a pas par elle-même de véritable consistance : celle-ci ne lui est justement donnée que par l’existence du droit. « Une économie s’édifie partout sur un donné juridique et ce donné gouverne tellement sa construction qu’une sorte d’indivisibilité existe aujourd’hui pour toutes les branches de l’économie entre cette économie elle-même et ce qu’elle incorpore de droit. » (pages 32-33). Il faut dire alors que la production de droit est elle-même un élément intérieur à l’économie, mais non en tant que celle-ci en serait le déterminant en dernière instance, mais au contraire parce que l’économie n’est pas par elle-même un tout (l’autorégulation est un mythe libéral) : les opérations juridiques sont absolument immanentes aux processus économiques. Et inversement, la définition même de l’économie va se trouver élargie par la considération des « externalités » et des « coûts de transaction ». Double opération qui permet d’une part d’intégrer à l’analyse économique des éléments jusque-là renvoyés le plus souvent à « l’extra-économique », et d’autre part d’élargir la définition de l’économie au-delà des limites étroitement monétaristes.

La fonctionnalité du droit à l’économie n’est plus alors celle d’un conditionné superstructurel à un conditionnant substantiel. C’est celle d’une opération d’actualisation de structures bien précises, localement déterminées, nécessaires à un élément dynamique (le « marché ») qui ne peut exister que par et dans de telles actualisations. D’une façon générale, on pourrait dire que le point de vue ici défendu substitue radicalement à un schème causaliste d’explication un schème opératoire. Il y a moins un ensemble de causes cachées qui seraient à révéler qu’un certain nombre d’opérations identifiables, par lesquelles le marché existe selon des modalités singulières, et auxquelles répondent les différentes formes de résistance. À partir de là, il est possible de construire une compréhension du rapport entre économie et politique renouant paradoxalement avec les avancées réelles de Marx, qui sont justement celles qui n’ont pas été suivies par ses conti¬nuateurs, ou plutôt qui ont été entendues à l’envers. « Les deux idées les plus fortes qui traversent son oeuvre sont précisément de redécouvrir a) le politique présent sous forme d’économie ; b) l’économie instillée dans le politique là où on l’attendrait le moins [… Le double paradoxe qui s’est produit tient à ce que le marxisme héritier de ce programme de recherche a réservé en général le premier principe à l’accumulation, aux sociétés précapitalistes ou supposées telles, et le second à nos sociétés, alors qu’il aurait fallu faire l’inverse : donner une lecture économique de la violence la moins économique en apparence des phases d’installation des rapports de production marchands, et donner une lecture politique de l’’’accumulez, accumulez, c’est la nouvelle Loi et les Prophètes’’ de nos sociétés. » (p. 104). La violence, disait Marx, se comprend comme une « potentialité économique », non seulement en tant qu’elle est la marque de l’antagonisme entre les classes, mais en ce qu’elle est elle-même une opération essentielle pour l’instauration des rapports marchands, en ce que c’est par elle que s’inscrit dans la relation collective la nécessité de la marchandisation. Tout le travail de Moulier-Boutang sera ici de retrouver et de suivre les moments de cette violence, sous la forme du travail contraint ou forcé, et de la répression de la fuite. Symétriquement, ce sont les décisions politiques, recouvertes par le prétendu libre jeu du marché, qui apparaissent pour elles-mêmes (exemplairement à travers la politique migratoire).

Cette perspective oblige à envisager tout autrement le problème posé par un soi-disant « déferlement néo-libéral », auquel rien ne résisterait, pas même l’art et surtout pas la science, pour ne rien dire de la philosophie et de ses cafés. Il faut bien voir qu’il n’existe rien de tel, ou plutôt que cette vision des choses repose sur le présupposé constamment combattu par Moulier-Boutang selon lequel le marché se développerait de lui-même, automatiquement et irrésistiblement. C’est là en définitive le point de vue proprement libéral, qui est curieusement partagé par les tenants de la gauche morale, dénonçant « l’horreur économique ». C’est aussi en un sens le point de vue contenu dans les thèses soutenues par Polanyi (pris comme interlocuteur privilégié par Moulier-Boutang) selon lesquelles les institutions d’État apparaissent pour corriger les excès d’un marché que l’on suppose toujours d’abord livré à lui-même. C’est dans tous les cas ne pas voir que les instances de régulation étatico-juridiques ont eu avant tout historiquement pour fonction, non pas de contenir le marché, mais d’actualiser, de faire exister l’espace sur fond duquel il pouvait se développer à travers des opérations, des décisions toujours localement assignables. D’une façon peut-être plus générale, la dénonciation du capitalisme comme machine lancée vers le profit pour le profit reste toujours très limitée, en ce qu’elle demeure prisonnière d’une logique abstraitement économique. Car ce faisant, est manqué le moment proprement constitutif du capitalisme, qui est à la fois celui de la disciplinarisation et du contrôle et celui de l’antagonisme de classes : « la vis activa de l’accumulation n’est pas le désir de maximiser les profits ; cette passion de l’intérêt n’est que la conséquence d’une volonté de contrôle sur la plus grande portion de travail vivant, ou la concrétisation de sa réussite » (p. 276). Au coeur du capitalisme, il n’y a pas la pulsion immorale du profit et de l’intérêt : il y a la rationalité du contrôle. Mais cette approche reconduit autrement la question posée plus haut : si le capitalisme se définit par la mise au travail et par l’exercice d’un contrôle sur la force de travail, l’abolition de ce que l’auteur appelle « la rigidité de la division du travail à la baisse » ne suffirait sans doute pas elle-même pour mettre véritablement en danger un système dont les opérations de contrôle sont de plus en plus ramifiées et diffuses (cf. l’exemple des logiciels « libres »). Que celles-ci soient couplées à des mises au travail forcé archaïques mais nouvelles dans leurs fonctions productives (cf. l’exemple des prisons américaines) est indubitable. Mais la question est peut-être dès lors de savoir où faire porter l’attaque ; et il y a fort à parier que ce soit au niveau où communiquent justement le contrôle le plus subtil et le travail le plus contraint (ou les statuts spéciaux qui en sont indissociables, ainsi que le montre Moulier-Boutang). Et là, ni l’abolition des statuts spéciaux, ni la revendication qui peut lui être couplée d’un revenu garanti, aussi pertinentes qu’elles soient, ne sauraient suffire pour soutenir l’offensive.

Pour un intellectuel, aller à la télévision, c’est prendre le risque de dire des bêtises à toute allure

Charlie-hebdo, 7 mars 2007, entretien avec Stéphane Bou,Dans « Philosophes dans la tourmente » (Fayard, 2005), Elisabeth
Roudinesco rendait hommage à six grands maîtres (Canguilhem, Sartre,
Foucault, Althusser, Deleuze et Derrida) qui illustraient, chacun à leur
manière, une figure exemplaire de l’« intellectuel engagé ». Dans
« Pourquoi tant de haine? » Anatomie du Livre noir de la psychanalyse
(Navarin, 2005), consternée qu’un hebdomadaire comme Le Nouvel
Observateur puisse faire la promotion d’un ouvrage dans lequel Freud
n’était guère mieux traité qu’un vulgaire astrologue, l’historienne
s’interrogeait notamment sur la manière avec laquelle les médias réduisent la
complexité des débats qui agitent la vie intellectuelle.

Nous lui avons demandé ce que lui inspirent ces sempiternels dossier
des médias sur les intellectuels.

« L’engagement d’un intellectuel, ce n’est pas le bulletin de vote mais
le travail sur toutes sortes de grands problèmes politiques. Autrefois,
on n’interviewait pas les « intellectuels engagés » pour leur demander
pour qui ils votaient ! La question ne se posait pas du tout comme ça.
Cette liste d’intellectuels et d’écrivains qui figure sur la couverture
du Nouvel Observateur, c’est un peu tout et n’importe quoi. Cela
ressemble , comme vous le dites, à la couverture de septembre 2005 où
l’on faisait l’apologie de ce livre inepte (Le livre noir de la psychanalyse)
et où l’on accusait Freud d’être un escroc et les psychanalystes d’être
les responsables d’un goulag, tout cela au nom de « la science » et sans
la moindre preuve. C’est la même confusion. Les médias « manichéïsent »
le débat. Alors que les affrontements intellectuels sont compliqués, les
médias obligent à un simplisme. »

- Le problème, selon vous, ne tient pas tant à l’état du débat
intellectuel qu’à son traitement par les médias ?

 » Aujourd’hui on est arrivé à ce paradoxe : le travail intellectuel
existe, mais périodiquement, l’opinion pense et dit qu’il n’y a plus
d’intellectuels (sous entendu comme avant), qu’ils ne prennent pas de position. C’est
faux. Mais le fait est, il y a une sorte de dichotomie entre l’image et
le rôle à quoi la presse les réduit, auxquels ils peuvent parfois se
complaire, et ce qu’ils sont en réalité. Contrairement à ce qu’on a
tendance à raconter, il y a des intellectuels qui travaillent, même si
l’on a l’impression que les grandes figures du siècle passé, de Sartre à
Bourdieu et Derrida, n’ont pas été remplacées. Mais tous ces
intellectuels ont été consacrés à une époque où il n’y avait pas la
télévision et donc où ils avaient beaucoup moins de risques de dire des
bêtises à toute allure. Je me rappelle du moment où il y avait une
génération de maîtres qui ne voulaient pas aller à la télévision et le
moment où, pour la génération suivante, il a fallu y aller. Or, si l’on
prend cette habitude, on peut finir par dire n’importe quoi, autrement
dit ce que la télévision veut qu’on dise. Il y a encore en France un «
pouvoir intellectuel » mais, aujourd’hui, le grand pouvoir c’est la
presse où il faut que les intellectuels puissent s’exprimer sans être
contraints à trop de simplification.  »

– Si on prend les personnages de votre livre « Philosophes dans la
tourmente » leur dénominateur commun, c’est la radicalité et la critique
du système ou du monde comme il va.

« . C’est le devoir de tout intellectuel. La définition même d’un
intellectuel c’est la radicalité mais pas le fanatisme. S’il n’y a pas
de radicalité, il n’y a plus d’intellectuel. »

- Mais cette figure existe encore ?

« De Balibar à Badiou en passant par Rancière, Elisabeth de Fontenay,
Françoise Héritier et bien d’autres encore, si vous considérez les
intellectuels importants, c’est-à-dire qui travaillent, vous retrouvez
exactement les mêmes engagements, les mêmes débats. La question de la
radicalité – l’exigence de maintenir une éthique du sujet contre une
politique ambiante qui vise à transformer les gens en objet de
consommation – est sans cesse posée. »

– A quoi alors tient ce sentiment de crise, avec les médias qui
remettent régulièrement sur le tapis la question de l’héritage de mai
68, d’une faillite de l’engagement, d’une droitisation des intellectuels
?

« Mais c’est vrai que l’on vit une époque de régression ! On est dans une
période de restauration et de reniement qui ressemble un peu à celle de
la Monarchie de juillet, où régnait une détestation de la Révolution
française. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’il faut détester mai 68 et
partir à la recherche d’un conservatisme. Il y a la haine d’une pensée
qui a été rebelle et, du coup, on voit fleurir dans de nombreux discours
un anti-intellectualisme détestable aux allures populistes. Cela tient à
l’échec du communisme réel qui a produit la fascination pour ce nouveau
fléau qu’est l’économie de marché obligatoire posée comme seul horizon
possible de la modernité. C’est un nouveau fléau parce qu’il est sans
limite. Il va provoquer des effets aussi désastreux que la dérive
stalinienne de l’idée communiste. Au fond, quand un système a échoué, on
en essaie un autre de manière fanatique. Mais la contestation viendra
des Etats-Unis, comme c’est déjà le cas. Dans ce contexte, soit on peut
rêver de la perpétuation d’un vieux schéma révolutionnaire qui ne marche
pas. Soit on peut au contraire, comme Derrida par exemple, dire que
l’idée de rébellion n’est pas terminée, que nous devons en inventer les
nouvelles formes et résister à ce climat ambiant qui est l’acceptation
de l’ordre du monde dans tout ce qu’il a de plus horrible.  »

- Cette période de restauration ou de reniement, quand commence-t-elle
selon vous ?

 » Souvenez-vous comment on a bizarrement célébré le bicentenaire de la
Révolution française sous le signe de la contre Révolution. En nous
expliquant qu’après 1789, il fallait surtout se souvenir 1793. Mais ce
n’était pas évident que 1789 donne 1793 ! Et puis, à supposer même que ce soit
vrai, ce qui reste à démontrer, est-ce que ce n’est pas une loi de
l’histoire
que l’on passe par 1793, qui a en effet été une période meurtrière, pour
que puisse naître un nouveau siècle ? On a peur de la violence dans
l’histoire aujourd’hui. On souhaiterait que tous les évènements majeurs aient lieu
dans le calme. Mais on oublie que la violence est quotidienne sous nos
yeux : violence de la misère économique, de la folie, du racisme, de la
haine des autres et de soi, etc. Vous savez, on est dans une période
mémorielle et les périodes mémorielles sont toujours très dangereuses.
Je préfère l’idée que la vraie fidélité à un héritage c’est d’y être
infidèle. »

- Pourquoi ?

« Les devoirs de mémoire sont souvent une manière de reconstruire le
passé de façon non critique et de brosser une légende noire ou une
légende dorée. Regardez le débat sur la colonisation. La colonisation,
avec toutes ses horreurs, ce n’est pas toute la France. Un nombre
important de Français et d’intellectuels a été anti-colonialistes, à
commencer par Sartre ou Vidal-Naquet. Or, aujourd’hui, tout un mouvement
de révision du passé se forme qui consiste à dire que la France a été
abjecte et n’a été que ça. Le débat sur les lois mémorielles est là. On
veut soit des lois qui prétendent que la colonisation est un crime
contre l’humanité. Soit des lois qui, au contraire, disent qu’elle a été
positive. Ce n’est ni l’un ni l’autre. »

- A ce propos, et dans ce contexte d’une crise permanente entre les
différents devoirs de mémoire, les phénomènes de réécriture font de
l’antisémitisme
un problème central.

« C’est vrai qu’on a pu traiter Deleuze d’antisémite, Badiou
d’antisémite ou Bourdieu d’antisémite et on a dit que Derrida avait logiquement été
récupéré par des antisémites. Tout cela ne tient pas debout. Le débat se
crispe avec cette tragédie qu’est le conflit israélo-palestinien. Et je
dis bien tragédie parce que les deux partis ont raison. Vidal Naquet dit
fort bien : « je ne suis pas sioniste, je pense que la vraie judéité,
celle des Juifs sans dieu, c’est la diaspora et pas un territoire ou une
nation mais je ne pourrais pas supporter que l’on détruise l’état
d’Israël
» C’est une position pourtant simple. C’est la mienne : je m’y
reconnais pleinement, c’était celle de Freud qui fut hostile, en 1930,
au projet sioniste de création d’un état pour les Juifs mais qui en même
temps se sentait solidaire des Juifs de Palestine. On a un conflit qui
est celui des Grecs et des Troyens, un conflit ancestral, avec des
peuples qui voudraient chacun que l’autre n’existe pas et qui vont aux
extrêmes. Notamment, bien sûr, depuis le 11 septembre.

Évidemment, ce conflit a modifié la vision que l’on a aujourd’hui de
l’antisémitisme et, du coup, on effectue une révision du passé en fonction de la
situation présente et l’on accuse rétrospectivement des penseurs qui ont
défendu les droits des Palestiniens d’être des antisémites : ainsi on a
accusé Gilles Deleuze d’être antisémite. Mais demain on dira la même
chose de Foucault et de Sartre. [Souvenez vous du débat complètement
ridicule sur Foucault à propos de la révolution islamiste à Téhéran.
Foucault s’interroge. Il constate que c’est la première fois que l’on
est interpellé par une révolution spirituelle. Je n’ai pas vu qu’il
prenait parti pour l’Ayatollah Khomeiny. Je n’ai pas lu de texte dans
lequel il encourage à devenir islamiste Mais cela est montré
aujourd’hui comme une faute majeure qu’il se soit intéressé à ce phénomène qui est
devenu l’horizon politique d’aujourd’hui. Cela s’appelle du réductionnisme. On a quand même écrit que, peut-être, si Althusser avait
étranglé sa femme, c’est parce qu’elle était juive. Toutes ces accusations sans fondement profitent aux vrais antisémites. Il y a aussi, même chez des penseurs incontestables comme Milner, des dérapages. Comme les politiques, les intellectuels sont, dans le débat médiatique, toujours sous haute surveillance au moindre lapsus.  »

- Un dérapage, ou un lapsus, comme celui de Jean Claude Milner qui a
récemment dit que Les Héritiers de Bourdieu et Passeron était un livre
antisémite est quand même symptomatique !

« Mais Milner a regretté, dans une controverse avec moi, à l’Université
populaire du Musée Branly, cette parole contre le livre en question. Ne
nous transformons pas en policiers de l’inconscient. A cet égard, je
trouve beaucoup plus scandaleux les propos récents de Raymond Barre à
propos de Papon et d’un prétendu « lobby juif » lié à la gauche qui
aurait instrumentalisé l’attentat de la rue Copernic. Un tel lobby
n’existe pas et cet attentat est une horreur. Quant à Papon, il n’est pas un «
bouc émissaire » mais le complice de Vichy dans la déportation des
Juifs. Il a été en outre, comme préfet, le responsable d’une sanglante
« ratonnade » en 1961. Il a eu droit à un procès équitable, comme
Barbie. C’est la grandeur de la République. Mais il était d’autant plus
coupable qu’il n’a jamais eu le moindre remords. Il est mort dans son
lit, tant mieux pour lui et pour nous. Pas de vengeance, de grâce,
oublions Papon avec ou sans sa légion d’honneur.

La question juive a ressurgi par la déferlante d’un
antisémitisme islamique. Aujourd’hui, certains intellectuels qui
détestent ce qu’ils appellent à tort la « pensée 68″ laissent entendre
que l’antisémitisme de l’extrême-droite n’existerait plus et que c’est
« à gauche » qu’on le trouverait, notamment chez les héritiers
d’Althusser, de Derrida, de Bourdieu, de Deleuze, de Foucault, etc. Mais cela est
absurde. Le discours antisémite est une structure. Qu’il soit tenu par
les islamistes et certains de leurs alliés alter-mondialistes (fascinés
par Tariq Ramadan) ou par l’extrême-droite, il est de même nature : il
s’agit toujours d’attribuer aux Juifs les trois grands pouvoirs propres à
l’humanité
– l’intellect, le sexe, l’argent – et d’expliquer ainsi qu’ils
fomentent un complot perpétuel contre l’humanité en général. A cet
égard, d’ailleurs, l’antisémitisme est éternel et l’on n’en viendra
jamais à bout puisqu’il retourne les persécutions dont les Juifs ont
toujours été les victimes en un prétendu complot criminel projeté par
les Juifs eux-mêmes. D’où la vigilance qui s’impose et qui doit
s’accompagner d’une rigueur dans les analyses. Et cette rigueur s’impose aussi face à
tous ceux qui voudraient nous faire croire qu’il y aurait une «
exception juive » ou une « supériorité » des Juifs sur les non-Juifs.
N’oublions pas que le discours antisémite existe chez les Juifs eux-mêmes, soit
sous la forme de la haine de soi juive, soit quand des Juifs traitent
d’autres Juifs de « mauvais » Juifs ou « d’alter-Juifs » parce qu’ils ne pensent
pas comme eux politiquement. »

- Pourquoi cette situation?

 » Parce qu’il existe aujourd’hui une radicalisation absurde du débat
intellectuel fondée d’ailleurs sur la haine de l’intellect et qui
conduit à la guerre de tous contre tous. Ainsi, on accuse certains
d’être antisémites alors qu’ils ne le sont pas mais du même coup on ne sait
plus analyser correctement la place qu’occupe l’antisémitisme chez
certains écrivains ou penseurs dont les oeuvres ne se réduisent pas à
l’antisémitisme. Je pense ainsi à la manière dont on traite aujourd’hui Jean Genet,
écrivain aussi radical et transgressif que le fut Sade en son temps.
Doit-on cesser de le lire parce qu’il était pervers au point d’être
fasciné par l’abjection nazie? Doit-on l’accuser d’être antisémite parce
qu’il a défendu fanatiquement les Palestiniens? Doit-on réduire toute
son oeuvre à cela? Certainement pas. Il existe aujourd’hui une approche
de la littérature qui est l’équivalent de ce jdanovisme des années 1950
et qui consiste en un détestable manichéisme. Même chose à propos de
l’oeuvre de Heidegger. »

– C’est pourtant un vieux débat, qui dure depuis 50 ans.

« Oui, mais aujourd’hui la question revient sous une forme barbare.
Heidegger a été nazi sans le moindre doute, il a même été plus nazi
qu’on ne le pensait en 1945 et certains heideggériens français, dont Jean
Bauffret, ont contribué à masquer la période nazie d’Heidegger au point
de finir par soutenir Faurisson. Cette affaire est archi-connue. J’ai
moi-même étudié les relations entre Lacan et Heidegger. Mais
aujourd’hui, la thèse reprise dans les médias consiste à affirmer que tous les
commentateurs français de l’oeuvre heideggérienne ont été, sans le
savoir, les complices d’un complot fomenté par Heidegger contre la
pensée occidentale de la deuxième moitié du XXe siècle, lequel visait à
introduire le nazisme dans la philosophie. En conséquence, les adeptes
de cette thèse du « complot » réclament que l’enseignement de la pensée
de Heidegger soit interdite à l’école et à l’Université : c’est la
position d’Emmanuel Faye dans son dernier livre : Heidegger.
L’introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel, 2005). La question
d’aujourd’hui n’est donc plus de savoir si oui ou non Heidegger a bien été nazi – il
l’a été et son oeuvre en porte la trace – mais d’inventer un complot qui n’a
pas eu lieu afin de traiter de complicité de nazisme une bonne partie
des philosophes français qui ont été marqués par la pensée
heideggérienne : de Sartre à Derrida en passant par Foucault et Levinas.

Ce que l’on peut donc voir à l’oeuvre dans ces débats manichéistes,
c’est bien la haine de la pensée dans ce qu’elle a de plus complexe, c’est la
volonté de remplacer cette complexité par une accusation de criminalité
qui permettrait d’évaluer partout, en termes de bilan chiffré et de
sondage, l’axe du bien et du mal, comme on le fait pour les programmes
politiques. Que le paradigme de l’antisémitisme soit au coeur de cette
nouvelle guerre contre la raison que des intellectuels livrent à
d’autres intellectuels désignés comme « criminels », n’a rien d’étonnant.  »

1. Althusser insisted throughout his work that a philosophy must be judged by the effects that it produces, all the effects, whether internal or external to whatever disciplinary boundaries might be thought to impose their jurisdiction on it. For Althusser history no more forgives the “misunderstood” or “misinterpreted” philosopher than it does the defeated revolutionary. […]

La question de la formation de la subjectivité joue un rôle central dans les discussions actuelles sur la fonction politique des singularités actives dans les sociétés fondées sur la communication. Dans ce contexte, la réflexion sur un cours universitaire tenu sur ces thèmes à l’Université de Pittsburgh au printemps 2004 se propose d’identifier des stratégies […]

Histoire du CERFI;

Extrait de « L’accumulation du pouvoir ou le désir d’Etat » de Francois Fourquet -Octobre 1981-( Editions Recherches)L’essai que voici se présente comme la synthèse des résultats des recherches menées par le Cerfi (Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles) pendant une dizaine d’années. Le Cerfi avait été fondé en 1967 pour financer, grâce à des contrats de recherche sociale, le fonctionnement d’un organisme fédératif, la Fgeri (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles). La Fgeri et sa revue Recherches avaient été créées en 1965 pour lier entre eux, par un local, un périodique et un réseau de rencontres, des groupes militant dans différents milieux du travail social: psychiatres, psychanalystes et infirmiers du courant de « psychothérapie institutionnelle », enseignants et éducateurs spécialisés de « pédagogie institutionnelle », architectes, médecins, chercheurs, étudiants, etc.

Ce regroupement, dont le moteur était une équipe militante animée par Félix Guattari et liée à la clinique de La Borde, avait en vérité une inspiration politique originale. Au contraire des appareils figés du parti communiste et des organisations gauchistes, au contraire des militants fascinés et abêtis par la hiérarchie coutumière à ces appareils (le bureau politique, le comité central, les cellules de base), il s’agissait de former une nouvelle race de militants capables d’animer non pas un parti, mais un réseau de groupes autonomes discutant entre eux et agissant ensemble, capables aussi de reconnaître et d’affirmer leurs pulsions inconscientes, dont la dénégation était pour nous la cause première des impasses politiques des groupuscules de gauche. C’est dans ce champ-là que se cachait pour nous le secret de la synthèse entre Marx et Freud cherchée en vain pendant des années par toute une génération d’intellectuels. Synthèse pratique, et non pas théorique, car la synthèse intellectuelle la plus élégante n’avait pour nous aucune valeur si elle ne s’accompagnait pas d’une métamorphose de l’économie libidinale du militant révolutionnaire. Jusqu’alors nous avions rencontré deux modèles, le modèle social-démocrate SFIO et le modèle bolchevique, dont les militants maoïstes allaient incarner, au début des années 70, l’avatar le plus moderne. Nous rejetions la mollesse de l’un et le « cul-serré » de l’autre et cherchions autre chose: nous aimions la vie autant que la révolution !
Voilà pourquoi, dès les premiers jours du mois de mai 1968, nous nous sentîmes immédiatement de plain-pied avec le Mouvement du 22 mars initiateur de la révolte, et plusieurs d’entre nous se diluèrent en lui. Notre originalité politique se dissipa et nous fusionâmes avec la nouvelle génération engendrée par mai 68; désormais, nos problèmes n’étaient plus différents de ceux des multiples mouvements qui proliférèrent après mai en dehors des cadres politiques institués: ils cherchaient à poser et à résoudre les problèmes de la vie au lieu de spéculer sur la reconstruction du futur parti révolutionnaire. L’idée même de révolution n’avait plus le même sens, si tant est qu’elle en eût !
Mais l’effervescence de 68 eut une fin et il fallait survire. Nous n’étions plus étudiants et, comme beaucoup d’anciens militants, éprouvant à l’égard du pouvoir une répulsion sacrée, nous entrâmes dans la recherche ; de militants, nous devînmes sans cassure des intellectuels. Sur ce passage, et sur les problèmes moraux soulevés à ce sujet par nos inquisiteurs maoïstes, nous nous sommes déjà expliqués (1). Il est vrai que l’intellectuel a ses propres problèmes par rapport au pouvoir; mais à mon avis, plus il dénie l’existence de ces problèmes, plus il est assujetti au pouvoir qu’il dénonce. Je dis même: plus l’intellectuel dénonce le pouvoir, plus il le désire, et plus il méconnaît son désir. C’est qu’il existe entre l’intellectuel et l’homme d’Etat (qu’il soit fonctionnaire ou politicien) une complicité profonde, quoique complexe; et le présent essai m’a donné l’occasion d’apercevoir quelques recoins obscurs de cette complicité.
Quoi qu’il en soit, vers 1971-72, nous réussîmes à convaincre des fonctionnaires bien placés et pûmes décrocher des contrats qui nous permirent de faire vivre 4 ou 5 ans un groupe d’une vingtaine de personnes (2). En quelques mois, nous acquîmes une certaine notoriété dans les milieux de la recherche et de l’administration en diffusant certaines idées sur le désir, la demande, les équipements collectifs, la production et l’Etat. Les fonctionnaires ne se formalisaient pas du tout des critiques que nous adressions à l’Etat; la raison en était que les premiers critiques de l’Etat, ce sont les fonctionnaires eux-mêmes ! Et ils nous en redemandaient, de la « recherche », de telle sorte que nous fûmes peu à peu amenés à placer l’Etat au centre de nos réflexions et à bouleverser profondément nos schémas de pensée qui, au sujet de la société, étaient alors fortement marqués par le marxisme. Marx, c’est bien connu, ne s’est jamais vraiment occupé de l’Etat; il disait bien qu’il le ferait un jour, mais il était bien trop captivé par le couple prolétariat/bourgeoisie pour s’interroger sérieusement sur ce secteur qui n’est ni du capital, ni du travail, ni de la production, ni de la circulation. Quant aux successeurs de Marx, ils se sont bornés la plupart du temps à ressasser les vieilles formules du genre « l’Etat, instrument de la bourgeoisie », etc. ; les exégèses qui, dans les années 60, sévissaient à n’en plus finir sur Marx, le jeune, le mûr et le vieux (Althusser et ses adversaires), ne nous servaient strictement à rien. Par contre, des gens venus d’un tout autre horizon, Deleuze et Foucault notamment, nous ont aidé à sortir de l’ornière en nous faisant connaître Nietzsche, sa généalogie de la morale et sa volonté de puissance.
De cette époque (1969-1972) date la rencontre et le travail commun de Guattari et Deleuze, qui devaient donner naissance à une pensée originale et forte dont l’Anti-Œdipe (1972) fut le premier chef-d’œuvre. A partir de cette même année, nous réalisons et publions une série de grandes recherches qui, toutes, ont l’Etat pour matière et pour interlocuteur. Nous commençons à voir les problèmes de la société du point de vue de l’Etat, ce qui d’ailleurs finit par poser de sérieux problèmes d’identité à plusieurs d’entre nous. Nous ébauchons une pensée consistante de l’Etat; nos idées bouillonnent; nous les empruntons ça et là, et il nous arrive aussi d’en avoir de nouvelles! Car, de l’Etat, nous commençons à avoir une expérience et pas seulement une idée dogmatique; pendant des annnées, nous fréquentons les hommes de l’Etat; et peu à peu nous apercevons les pulsions qui les animent et comprenons les idéaux qui les motivent. Nous ne construisons pas une doctrine homogène; chacun tire de son côté; mais il y a un air de famille entre ces pensées au moment même où elles commencent à diverger. Dans la synthèse que je présente ici, c’est la convergence qui est mise au premier plan; mais c’est la divergence qui anime vraiment l’ensemble.
Il est vrai qu’au même moment, humainement, le Cerfi commençait à exploser. Avant d’être un groupe de chercheurs, nous formions une entreprise collective, un milieu dense, lié d’amours et déchiré de haines. Nous voulions utiliser la technique psychanalytique de groupe pour surmonter nos impasses affectives et résoudre nos conflits de pouvoir. Nous n’en fûmes pas toujours capables! En 1974, pour soulager la trop grande tension collective, il fut décidé de confier à deux d’entre nous le soin d’institutionnnaliser les tendances centrifuges du Cerfi. Nous créâmes un, deux, plusieurs petits Cerfi juridiquement et financièrement autonomes, qui se débrouillèrent pour trouver eux-mêmes leurs moyens de survie et gérer eux-mêmes leurs locaux et leur comptabilité. Seule, la revue Recherches restait un bien commun.
Peu après, en 1975, le gouvernement décidait de mettre fin à la recherche contractuelle dont nous vivions jusque-là et d’intégrer au CNRS une liste limitée de chercheurs susceptibles d’être agréés. D’instinct, immédiatement, nous sûmes que cette intégration signait notre arrêt de mort. Devenir fonctionnaires, ça signifiait la disparition d’un réseau décentralisé qui avait créé ses propres règles du jeu, sa propre régulation des conflits de pouvoir et, surtout, son autonomie financière. Nous prîmes publiquement une position hostile à cette politique d’intégration en exprimant notre méfiance à l’égard d’un énorme et unique appareil public de recherche en science sociale: cet appareil ne pouvait qu’enfermer les chercheurs individuels dans des problèmes de carrière au sein d’une hiérarchie savante qui, en disposant d’un quasi-monopole du financement, conduirait inévitablement à stériliser nos recherches dans une sorte d’Académie des Sciences Sociales.
Peu à peu, l’abondance financière, qui jusqu’en 1976 avait été la condition de la vitalité intellectuelle du Cerfi, se tarissait. Les contrats se faisaient rares et maigres. Il était clair que l’Etat était décidé à supprimer une fois pour toute la « recherche contractuelle » et les bureaux d’études qui, comme nous, en vivaient. L’avenir se faisant sombre, quelques-uns d’entre nous présentèrent leur demande d’intégration au CNRS. Malgré la valeur de leurs travaux, on ne prit même pas la peine de leur répondre. Le seul fait, pour un chercheur, d’avoir appartenu un jour au Cerfi, fût-ce pour très peu de temps, était un motif suffisant pour ne pas l’intégrer. Après tout, c’était bien logique: le CNRS nous faisait savoir qu’on ne pouvait manger la soupe qu’on avait dédaignée. On nous faisait individuellement payer notre résistance collective à une politique de centralisation de la recherche sociale. Pourtant cette résistance est d’ordre politique; elle relève de çette espèce de libéralisme apparu à gauche depuis mai 68 pour prendre le relais des thèmes libéraux qui avaient été, depuis le XIXe siècle, l’apanage de la droite. Peu de monde, aujourd’hui, réclame officiellement et sans réserve une extension d’Etat; ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de s’augmenter chaque jour.
Le chômage se faisant imminent, nous dûmes trouver une solution individuelle: courir comme des fous derrière les rares contrats encore possibles, comme des artistes courent le cachet en période de crise ; trouver un poste d’enseignement sur une matière proche de notre recherche; ou enfin carrément changer de métier. Depuis deux ans, c’est le sauve-qui-peut. Au fond, la politique d’intégration au CNRS a accentué la tendance spontanée du Cerfi à l’auto-fragmentation. Aujourd’hui, il n’y a plus de Cerfi central: il s’est vidé de sa substance au profit des associations-filles, et n’est plus qu’une coquille creuse qui gère la clôture des comptes. Comme il n’y a plus d’argent au centre du Cerfi, il n’y a plus que des réunions de liquidation. Nous nous aimons toujours, mais n’avons que peu de biens en indivision.
Un de ces biens est la revue Recherches (3) qui, pendant plus de dix ans, a non seulement publié nos « recherches sociales » au sens professionnel du terme, mais aussi a permis à plusieurs groupes ou réseaux entièrement indépendants du Cerfi de s’exprimer librement à travers la fabrication d’un numéro spécial de la revue (4). Recherches continue; elle retrouve son inspiration politique des années 60 : servir de support concret et de tribune publique à des groupes épars de chercheurs-praticiens liés par une sensibilité commune.
Parallèlement à cette dispersion institutionnelle, il y a une divergence intellectuelle; ou plus exactement: une divergence de nos positions subjectives par rapport à la théorie. Nous n’avons pas le même avis sur le pouvoir de la pensée, sur l’utilité de la recherche – fût-elle la recherche active – ou sur ce qui est bien ou mal en politique. Il y a donc quelque apparence de contradiction à publier aujourd’hui un document qui donne l’illusion d’une pensée collective cohérente. Il faut tout d’abord préciser que ce document a une histoire. Une première version en fut rédigée en 1979 dans le but de faire valoir le travail collectif du Cerfi. Il fallait donc dire l’essentiel en peu de mots. (Ce que nous avons produit de nouveau depuis 1979 a été intégré dans cette nouvelle version. )
Et puis surtout, la cohérence de cette synthèse n’existe que dans la pensée de son auteur. Du foisonnement d’idées qui a agité le Cerfi pendant dix ans, chacun d’entre nous pourrait tirer une perspective différente; et celle que je présente ici sous le thème commun de la « puissance » est si personnelle qu’au moment de sa première parution elle souleva chez mes amis des désaccords marqués ou une certaine indifférence. La tâche n’était pas simple; il s’agissait de rendre compte non seulement d’une démarche commune, mais aussi du déplacement de nos préoccupations et souvent de nos divergences. Mon travail était nécessairement réducteur: présenter sur un tableau à deux dimensions un écheveau de fils directeurs s’enchevêtrant, formant des nœuds, se dénouant tout à coup et filant droit vers une direction inconnue, s’arrêtant net et revenant en arrière pour s’emmêler à un autre nœud.
Il était difficile de donner une image de cette multiplicité dans un texte substantiel et de style homogène. Seule une présentation en fragments, citations, discussions ou disputes, bref une sorte de texte-collage, pourrait donner une idée de cette diversité. C’était impossible ici, et je n’ai pu éviter de figer le Cerfi en une photo unique. Cette photo, c’est de mon point de vue que je l’ai prise. J’ai assimilé les résultats trouvés par mes amis et éliminé ceux que je n’arrivais pas à digérer malgré mes tentatives. Et le résultat de cette énergique transformation est un texte nouveau, où peu de mes amis reconnaissent leurs petits, car ils ont été métamorphosés et intégrés dans ma propre problématique. Je peux même dire que les principales idées de cet essai – notamment la notion d’Etat-capteur et le dualisme du Roi et des Sujets – ne se trouve nulle part dans aucun écrit du Cerfi. Voilà pourquoi ceci n’est pas un résumé mais un essai, et plus précisément un essai de philosophie politique et économique inspiré par la vision d’un mouvement de longue durée qui affecte la trame intime de notre société industrielle. Et ce mouvement, c’est l’accumulation du pouvoir .

1. Dans la préface des Equipements du pouvoir (1973) ; dans L’idéal Historique (1974) ; dans les « chroniques » du n°17 de Recherches (mars 1975) et dans une polémique parue dans Libération (7 et 24 décembre 1974, 6 mars 1975).
2. Rappelons ici le rôle joué dans les années 70 par les responsables de quelques organismes publics chargés d’organiser la recherche contractuelle. Notamment, pour ce qui concerne le Cerfi, la Mission de la recherche urbaine (animée par Michel Conan), le Cordes (organisme de recherche du Commissariat au plan) et la Mission de la recherche sur les transports. Ces organismes agirent comme des fondations, ou des mécènes d’Etat: ils surent prendre des risques en faisant confiance à des chercheurs totalement inconnus, mais qui agitaient des idées nouvelles à l’époque. Ils financèrent non pas des individus, mais des équipes entières; non pas pour quelques mois, mais pour plusieurs années, le temps pour ces équipes de déployer leur potentiel et de montrer ce qu’elles étaient capables de faire. Après 1976, ces mécènes institutionnels furent privés de ressources et leurs responsables déplacés.
3. Il faut distinguer la revue des éditions Recherches (collection Encres), que nous avions fondées en 1977. Depuis cette année, les éditions ont pris leur indépendance et volent de leurs propres ailes.
4. Voir au § A. 24