Nationalisme japonais de l’Après-guerre

Complicité entre État périphérique et super-ÉtatLe nationalisme japonais après la seconde guerre mondiale a émergé de
l’occupation du Japon par les États-Unis. Plutôt que d’opprimer le
sentiment nationaliste, l’administration américaine d’occupation a
flatté le sens de la singularité et de la continuité du Japon et a aidé
à effacer la culpabilité coloniale du Japon ainsi que sa responsabilité
dans la guerre. Cette stratégie américaine à l’égard du Japon est
parfaitement symbolisée par le fait que le système impérial a été
reconstruit comme partie prenante de la domination américaine sur
l’Est-asiatique. Bien que par moments il mette à jour un sentiment
anti-américain, le nationalisme japonais est le complice de l’hégémonie
américaine sur l’Est-asiatique de sorte que la subordination du Japon
aux politiques américaines s’est trouvée, par la suite, renforcée
lorsque ce nationalisme à manifesté des tendances plus chauvines. Dans
l’enchevêtrement actuel nous devrions sans doute trouver confirmation de
la complicité globale entretenue par des États-périphériques avec le
super-État.Depuis la fin de la guerre du Pacifique (1931-1945) qui s’accompagna de l’écroulement de l’empire colonial Japonais, le nationalisme Japonais n’a jamais manifesté ses tendances chauvines de façon aussi claire que ces quelques dernières années. Pendant ce que l’on a appelé la « décennie perdue[[Voir, dans ce numéro de Multitudes, Yoshishiko Ichida, art1094 » non seulement les réseaux de la télévision nationale et les journaux nationaux, mais aussi le secteur de l’édition dans son ensemble ont apparemment engagé un tournant définitif vers la droite. On ne peut s’empêcher de constater un certain parallélisme entre le développement d’un nationalisme agressif et xénophobe au Japon et une voix toujours plus chauvine aux États Unis.
Cependant contrairement aux États Unis, dont le nationalisme sert à justifier des politiques diplomatiques unilatérales et se fonde sur la domination militaire du monde, le Japon occupe une position tout à fait différente en politique internationale. C’est exactement le contexte dans lequel nous pouvons observer le paradoxe caractéristique du nationalisme japonais de l’après guerre. Paradoxe que pourrait illustrer la complicité structurelle entre un super État émergeant au centre et un nationalisme périphérique.

Le paradoxe du nationalisme japonais

D’un côté, le nationalisme japonais se manifeste par un déni collectif de faits historiques et de la culpabilité coloniale vis à vis des pays d’Asie, et surtout d’Asie de l’Est. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le gouvernement japonais essaie de garder un profil bas et de ne jouer aucun rôle diplomatique et de leader en Asie de l’Est et du Sud Est. On peut évoquer un certain nombre de raisons : le statut subordonné du Japon comme État satellite typique des États Unis à l’intérieur de la configuration de la guerre froide ; la question de la responsabilité coloniale que l’État japonais a réussi à éluder jusqu’aux années 90, où le mouvement féministe international mit en avant le problème des prostituées ( les Comfort Women[[Voir dans ce numéro Lisa Yoneyama, art1096 ) pour l’armée en temps de guerre. On pourrait ainsi trouver certaines ressemblances entre d’une part les tendances nationalistes de droite, comme le révisionnisme historique et ce qui a été appelé en Europe occidentale à la fin des années 70 et dans les années 80 le « nouveau racisme », et, d’autre part, le sentiment nationaliste qui prévaut au Japon aujourd’hui.
À l’inverse, certains nationalistes japonais réclament un changement dans la constitution instaurée par l’administration occupante des États Unis en 1947, afin que le Japon puisse avoir ses propres forces militaires et devenir plus indépendant, au titre d’« État national normal ». Il importe de remarquer que, bien que la constitution ait été au départ préparée et rédigée par l’Administration américaine occupante, la politique officielle du gouvernement des États Unis a de façon constante , depuis 1953 et même avant, préconisé de la modifier, particulièrement l’article 9 interdisant l’usage de forces militaires pour toute intervention dans des conflits internationaux.. Cependant la demande des nationalistes japonais pour le changement de la constitution n’a été perçu comme anti-américain ni par les États Unis ni par le gouvernement japonais. Les nationalistes, me semble-t-il, pensent qu’ils pourraient introduire des forces militaires « convenables » au Japon en supprimant l’article 9 et quelques autres articles pacifistes de la constitution. Mais, bien évidemment, faisant fi de cet article 9, des forces militaires existent au Japon depuis 1950. Sous la constitution actuelle, la cour suprême japonaise a offert une interprétation juridique selon laquelle ces forces militaires existantes, bien que les plus importantes du point de vue des dépenses annuelles, et aussi les plus techniquement sophistiquées d’Asie, ne sont que des forces d’autodéfense qui ressembleraient plutôt à une force de police. Le sentiment nationaliste actuel paraît ainsi revitaliser la demande du public pour un changement dans la constitution écartant l’article 9, et pour des forces militaires japonaises d’expansion plutôt que d’autodéfense.

Une supposition particulière et non vérifiée a prévalu, selon laquelle, à la veille de la mise en place d’une nouvelle constitution amputée de ces articles pacifistes, l’État japonais regagnerait quelque peu automatiquement sa souveraineté, et qu’ainsi les forces militaires seraient sous le commandement du gouvernement japonais et de ses dirigeants officiels. Cependant il saute clairement aux yeux qu’il ne s’agit là que d’un scénario fantaisiste. Dès sa mise en place comme police supplémentaire (keisatsu yobitai), sous l’occupation américaine, les forces d’autodéfense japonaise ont été prévues et organisées comme des organes subordonnés au sein du réseau de commandement global américain, dans le cadre du système de sécurité collectif d’après guerre dirigé par les États Unis en Asie de l’Est. Il est peu probable qu’un changement constitutionnel puisse permettre une indépendance militaire du Japon par rapport à la domination américaine. Cela priverait plutôt le gouvernement japonais du refus possible d’envoi de troupes outre-mer, pour résoudre des conflits internationaux : troupes mercenaires sous commandement américain. En d’autres termes un changement constitutionnel accélèrerait la subordination militaire japonaise du contrôle militaire unilatéral des Etats Unis. Ce que j’appelle « le paradoxe du nationalisme japonais » encourage ainsi les japonais à développer deux attitudes en apparence contradictoires. Tout en insistant sur la séparation d’avec et l’indifférence envers les peuples des pays voisins d’Asie de l’Est et du Sud Est, ils acceptent volontiers la domination des États Unis et tendent à adapter leurs propres désirs au scénario de la pax americana.

L’Empereur et le « corps national » japonais

Vers la fin de la guerre du Pacifique, le problème qui préoccupa le plus les chefs japonais dans leurs négociations avec les puissances alliées ne fut ni le bien-être de la population, ni l’intégrité du territoire, mais la préservation du « corps national » (kokutai) alors défini en termes de « cocktail » entre les droits à la propriété privée et le système impérial. Des positions telles que l’activisme socialiste et communiste refusant la validité sans limite des droits de la propriété privée, de même que la critique ou le refus de la souveraineté nationale de l’empereur, signifiaient alors toutes deux une violation du corps national. A la fin du 19ème siècle, au début du régime impérial, le corps national était souvent synonyme de nationalité selon le libéralisme britannique. Au début de l’ère Meiji (1868-1911) certains intellectuels affirmèrent que la figure de l’Empereur représentait le sens de la nationalité. Cependant à mesure que l’empire japonais étendait son territoire, en annexant Hokkaido, Okinawa, Taiwan, la Corée, les Iles Pacifiques, et finalement de grandes parties d’Asie et d’Asie du Sud Est sous le parapluie de la grande sphère de « co-prospérité » de l’Asie de l’Est, l’Empereur fut de plus en plus associé au principe universel du règne japonais sous lequel des peuples d’ethnies, de cultures, de langues et de territoires différents pouvaient prétendre à être intégrés à la nation impériale et traités comme des « sujets égaux ».
Au cours des années qui suivirent la défaite du Japon et la perte de l’Empire, le statut juridique de l’Empereur subit un changement radical. La nouvelle constitution, rédigée par le gouvernement américain et appliquée par son administration, définit l’Empereur comme le « symbole de l’unité de la nation japonaise ». La mise en œuvre du nouveau système impérial s’accompagna, tant au Japon qu’aux États Unis, de discussions d’ordre culturel sur l’unité nationale japonaise. Ainsi après la perte de l’Empire, l’Empereur devint le symbole de la continuité de la tradition japonaise et de l’unité de la culture nationale japonaise. Des intellectuels conservateurs, comme Watsuji Tetsurô, accordèrent une grande valeur à la nouvelle définition de l’Empereur du Japon et jouèrent un rôle d’idéologues pour l’administration occupante américaine. Ils fournirent une argumentation qui justifiait ce nouveau système impérial sur les bases de nationalisme culturel[[Voir Naoki Sakai, «Translation and subjectivity» (Minneapolis, Univ. De Minnesota Press, 1997), chapitres 3 et 4. . En même temps , aux États Unis, des anthropologues tels que Ruth Benedict et des spécialistes du Japon élaboraient une argumentation culturaliste similaire sur le caractère national japonais pendant la guerre.
Comme le suggère nettement un récent article de Takashi Fujitani et le « mémorandum sur la politique envers le Japon », daté de septembre 1942, d’Edwin O.Reischauer, découvert par Fujitani dans les archives nationales, la tradition nationale japonaise et l’unité de la culture japonaise furent clairement conçues comme des instruments de l’occupation du Japon[[Takashi Fujitani, «Reischauer no kairai Tenno-sei Kôsô » (« Le dessein de Reischauer d’un système impérial marionnette »), dans Sekai, mars 2000, 137-146. Edwin O.Reischauer, «Memorandum sur la politique envers le Japon», 14 septembre 1942 avec les matériaux recueillis par l’état major du département de la guerre, Division de l’Organisation et de la Formation, G-3. . Dix mois à peine après Pearl Harbour, Reischauer, l’un des pères fondateurs des études de ce terrain dans l’enseignement supérieur, et futur ambassadeur au Japon (1961-1966), proposa de se servir de l’empereur Showa comme d’une marionnette pour l’administration occupante des États Unis après la reddition du Japon. Nous comprenons rétrospectivement que non seulement Reischauer est resté fidèle à ses convictions, lorsqu’il publia par la suite Japan, Past and Present (New York, 1947) et Wanted : an Asian Policy (New York, 1955), mais aussi que presque toutes ses propositions furent mises en œuvre après la guerre dans la politique américaine envers le Japon et l’Asie de l’Est.

Discours sur le système impérial d’après guerrre

À la fin des années 40 apparut progressivement une sorte de complexe international bilatéral d’activités journalistiques et académiques et de fantasmes collectifs, qui joua un grand rôle pour justifier et légitimer le système impérial de l’après guerre en même temps que la politiqueaméricaine. Ce complexe international bilatéral peut se résumer comme se rapportant à une formation discursive et je voudrais l’appeler « discours sur le système impérial d’après guerre ». Dans ce discours, l’attitude américaine en tant que position subjective des États Unis, dite « de l’Ouest », et l’attitude japonaise en tant que position subjective des japonais, dite « de l’Asie » sont clairement définies. Mais, bien que le Japon représente l’Asie dans ce discours, les points de vue d’autres pays asiatiques – non seulement les anciennes colonies japonaises, comme la Corée et Taiwan, mais aussi la Chine et les pays d’Asie du Sud Est ayant subi l’occupation des troupes japonaises – sont purement et simplement exclus. Dans ce discours, on remarque quelques points qui caractérisent bien le dessein du nouveau système impérial.

1°) Il faut décharger l’empereur Hirohito de toutes ses responsabilités pendant la guerre, car sinon, il ne pourrait être utilisé par l’administration américaine occupante comme une marionnette pour diriger le Japon sous hégémonie américain. Reischauer préconisa que Hirohito ait le même rôle que Pu Yi au temps du Manchukuo sous la férule coloniale japonaise. Mais Hirohito était un pantin potentiellement bien plus efficace que Pu Yi, puisque la mystification de l’Empereur avait déjà été délibérément réalisée par l’État japonais d’avant guerre[[Dans «Memorandum», op. cit « (Au Japon) nous devrons gagner nos batailles idéologiques par une stratégie soigneusement planifiée. Un premier pas serait naturellement de gagner à notre cause un groupe souhaitant coopérer. Un tel groupe, s’il représente la minorité du peuple japonais, serait en un sens un régime marionnette. Le Japon a utilisé abondamment des gouvernements marionnettes, mais sans grand succès en raison de leur mauvais choix. Mais le Japon avait créé lui-même le meilleur pantin possible: une marionnette qui pouvait être gagnée à notre cause et aussi porter avec elle un énorme poids d’autorité, ce dont la marionnette japonaise en Chine avait toujours manqué. Je veux dire, bien sur, l’Empereur Japonais ». .
2°) Il ne fallait pas priver le peuple japonais du sentiment de ses traditions et de sa culture nationales. Comme Watsuji le fit justement remarquer, il devait réaliser sa cohésion nationale en termes d’entité organique de culture nationale et de continuité historique. Et c’est en cela que les deux écoles culturelles (les nationalistes japonais ethniques et les spécialiste américains des études de caractère national) trouvèrent un terrain commun en dépit de leurs buts diamétralement opposés, et, pour ainsi dire, s’embrassèrent mutuellement. La signification politique de l’empereur réside dans sa fonction esthétique : donner au peuple japonais le sentiment de son unité, lui donner un sentiment de cohésion, sans aucun contenu concret. Il n’était pas nécessaire de définir l’Empereur comme l’incarnation de la volonté générale, ni de chercher sa fonction politique dans ses capacités à diriger l’Etat[[Voir Watsuji Tetsurô, « Kokutai henkô-ron ni tuite, Sasaki Hakushi no Oshite wo Kou » (1947), in Kokukimin Tôgô no Shôchô (Le symbole de l’unité nationale), repris dans Watsuji Tetsurô Zenshû, (Tokyo, Iwanami Shoten, 1962), 14 : 313-93. L’axiome sous jacent de ce système impérial était tautologique : les japonais devaient se sentir unifiés parce qu’ils étaient japonais, et, parce que nés au Japon et élevés comme des japonais, ils devaient se sentir destinés à être japonais…
3°) Pendant la seconde guerre mondiale, les hommes politiques américains durent tenir compte des problèmes raciaux dans leur « guerre idéologique » aussi bien pour leur politique intérieure que pour leur politique internationale.[[Dans Fujitani, op. cit., p. 143 Fervent patriote américaine, Reischauer craignait que l’histoire du traitement infâme fait aux résidents d’origine non européenne, la législation anti asiatique de l’immigration, et particulièrement l’internement dans des camps de concentration des résidents américains d’origine japonaise ne puisse apporter un soutien à la cause japonaise en Asie de l’Est.[[En ce qui concerne le but idéologique, Reischauer écrivit «(la propagande japonaise) a apparemment rencontré un certain degré de succès au Siam et dans les colonies de l’Asie du SudEst et même dans de petits milieux en Chine. Si la Chine avait été obligée de se maintenir hors de la guerre, les japonais auraient été en mesure de transformer la bataille d’Asie en une totale guerre raciale. Dans «Memorandum», op.cit. Il confirmait ainsi l’anxiété largement répandue parmi la population américaine au début de la guerre du Pacifique. Comme George Lipsitz l’a montré, pendant la seconde guerre mondiale aux États Unis, « la ségrégation raciale dans l’industrie et dans l’armée a tenu des combattants et des ouvriers qualifiés à l’écart de positions où l’on avait énormément besoin d’eux, en même temps que la nature raciale de la guerre en Asie menaçait de rouvrir les vieilles blessures en Amérique même[[George Lipsitz, The Possessive Investment in Whiteness: How White People Profit from Identity Politics, Philadelphia, Temple University Press, 1998, p. 193  ». Aussi, argumenta Reischauer, « le point que je voudrais soulever a à voir avec les aspects interraciaux du conflit asiatique.Le Japon tente de faire de sa guerre contre les Nations Unies une sorte de sainte croisade des peuples jaunes et bruns pour se libérer de la race blanche[[Ibid., « (Nous) avons aussi contribué inconsidérément à la dangereuse campagne de propagande du Japon. L’éloignement de la Côte Ouest des citoyens américains d’origine japonaise ainsi que des japonais étrangers fut sans aucun doute un mouvement rendu nécessaire par les considérations militaires du moment, mais il a fourni un argument de poids aux japonais dans leur intention de gagner les peuples asiatiques à l’idée que la race blanche n’est pas prête à les reconnaître comme des égaux et même continue maintenant à les discriminer». ». L’attaque japonaise contre l’américanisme blanc et contre la suprématie blanche pourrait bien entraîner une sympathie universelle pour la cause japonaise. Les États Unis devaient donc apparaître comme universalistes et ouverts à toutes les races afin de gagner la guerre idéologique contre le Japon. Pour exalter les actes de l’Empire au sein d’un universalisme et d’un principe multiethnique, la condamnation par le gouvernement japonais des attitudes politiques racistes, et « l’intégration de groupes ethniques selon le mode impérial »[[Murayam Michio, Daitôa kensetsu-ron (Construction d’une plus grande Asie de l’Est), Tokyo : Shôkô Gyôsei Shuppan-sha, 1943., les idéologues de la grande sphère de co-prospérité de l’Asie de l’Est ont sans cesse récité et martelé de vieux slogans. Dont par exemple « la juste miséricorde de l’Empereur envers chacun de ses sujets, sans la moindre discrimination au sein des différents groupes ethniques de l’Empire[[Mémorandum pour la population de Corée, 1917 ». Bien qu’évidemment l’accusation de racisme fût considérée comme appropriée pour un grand nombre de nécessités politiques : le gouvernement japonais et son armée devaient rivaliser en popularité avec les États Unis, la France, l’Angleterre et les autres vieux pouvoirs coloniaux aux yeux des peuples d’Asie, et c’est pourquoi ils firent appel à la haine des peuples d’Asie envers le racisme euro-américain, et, en raison de la diminution de main d’œuvre dans l’industrie et de l’augmentation des dépenses militaires, un grand nombre de jeunes gens des peuples colonisés de Corée et de Taiwan furent recrutés et détachés pour servir dans l’industrie et l’armée japonaises.

De même que le patriotisme de Reischauer était authentique dans ses prudentes considérations sur la façon dont le racisme américain pourrait apparaître à des yeux asiatiques, de même l’aspect raciste non équivoque du nationalisme des États Unis était pour le moins manifeste dans ses ouvertures au sujet du besoin stratégique de désavouer le racisme aux États Unis. L’idée clairement partagée par Reischauer et ses correspondants japonais était que toute acceptation gouvernementale du racisme et du nationalisme ethnique était absolument contre-productive pour la directions de leurs Empires et de leurs guerres idéologiques respectifs. Ils s’obstinèrent donc à masquer leur politique par une aura d’universalisme sans tenir compte des contradictions et du manque de réalité d’un tel universalisme dans des situations historiques concrètes.
4°) L’installation du nouveau système impérial mit réellement fin à ce débat antiraciste au Japon. L’administration occupante ne censura délibérément que les publications antiracistes et non les outrances racistes dans le Japon d’après guerre. Cette oppression envers la critique du racisme convenait aussi particulièrement bien au gouvernement japonais, qui devait abandonner la population de ses anciennes colonies et écarter les minorités en son sein : les taiwanais et les coréens résidents[[Edwin Reischauer fut aussi impliqué après la guerre dans le traitement des résidents coréens au Ja pon. Voir : la préface de Reischauer au texte de Edward G.Wagner La minorité coréenne au Japon, 1904-1950 (New York, 1951). La majorité de la nation japonaise nouvellement définie n’avait aucune objection contre la censure de la critique du racisme, car les atrocités commises par le Japon pendant la guerre furent souvent de nature raciste, et la censure pouvait ainsi les aider à fermer les yeux sur leur propre culpabilité coloniale et leur responsabilité pendant la guerre. Au lieu de cela fut établie une répartition internationale des tâches entre les États Unis et le Japon, de telle sorte que les États Unis continuaient à prendre en charge l’unification de divers groupes ethniques et raciaux sous la bannière de l’universalisme, alors que les japonais renonçaient à jouer un rôle actif dans une telle intégration. En d’autres termes, les japonais devaient se satisfaire de leur statut de naturalisés tandis que les américains chercheraient à transcender et à transformer les particularismes raciaux et ethniques de façon à générer une nouvelle subjectivité dans les lieux mêmes de leur nationalisme.
Sous la constitution Meiji, tout acte politique de quelque importance était institué et appliqué comme un ordre du souverain, l’empereur. Quand l’empereur fut pardonné, comment pouvait-on encore poursuivre ses sujets qui, au moins théoriquement, avaient obéi à ses ordres même dans leurs actions brutales et inhumaines. L’administration américaine préconisa à la place quelques boucs émissaires tels que Tôjô Hideki et un très petit nombre de militaires.[[Dans «Memorandum» op. cit. «Le rôle possible de l’Empereur Japonais après guerre dans la réhabilitation de la mentalité japonaise a eu des effets précis dans la situation présente. Pour avoir l’Empereur à disposition comme un allié de poids ou une marionnette dans la bataille idéologique d’après guerre, nous devons le garder pas sali par la guerre actuelle. En d’autres termes nous ne pouvons pas le laisser dépeindre vis à vis du peuple américain comme l’Hitler ou le Mussolini d’Asie ou comme la personnification d’une version japonaise du totalitarisme. Insulter l’Empereur dans notre presse ou à notre radio peut aisément ruiner son utilité pour nous dans le monde de l’après guerre. Cela rendrait les américains non préparés à coopérer avec lui, ou même à l’accepter comme outil. Et bien sûr, cela ne rendrait pas l’Empereur lui-même et les hommes de son entourage prêts à coopérer avec notre gouvernement. Pendant les quelques derniers mois, il y a eu un usage considérable du nom d’Hirohito comme symbole du diabolique système japonais. Avec en tête le problème de l’après guerre il serait à conseiller pour le gouvernement de faire en sorte que les médias de ce pays évitent autant que possible toute référence à l’Empereur, et qu’ils utilisent des individus tels que Tôjô ou Yanamoto ou même un hochet mythique comme Monsieur Motto (en uniforme!) comme personnification du Japon que nous combattons.»
Bien entendu les conservateurs japonais et de nombreux chefs de guerre accueillirent chaleureusement une telle décision. Le tribunal des crimes de guerre de Tokyo fut un échec en tant que rôle historique, du fait que les plaignants ne traitèrent pas des atrocités sexistes et racistes commises sous les régimes coloniaux et impérialistes dans l’Est asiatique. En clair ils ne plaidèrent pas les possibilités inhérentes à l’idée de « crimes contre l’humanité », de peur que les accusations contre les responsables japonais n’aient un effet boomerang envers les puissances alliées, et en particulier les États Unis. L’hostilité américaine envers l’idée de crime contre l’humanité, caractéristique de l’administration de Bush, débuta au tribunal des crimes de guerre de Tokyo.

La préservation de l’histoire nationale et de l’unité supposée de la culture nationale fut ainsi un moyen extrêmement puissant pour maintenir les populations occupées sous la coupe directe, puis indirecte, des États Unis. L’aspect le plus intéressant et le plus ironique de la relation d’après guerre entre les Etats Unis et le Japon est peut-être le fait que les États Unis continuèrent à dominer le Japon en dotant les japonais des fondements de leur propre nationalisme. C’est par le biais du sentiment apparent d’une spécificité culturelle nationale unique que le peuple japonais fut asservi à l’hégémonie américaine dans l’Est asiatique.

État nation, super État

Quelques réactionnaires sentimentaux comme Etô Jun déplorèrent que l’administration américaine d’occupation ait privé le peuple japonais de son droit à écrire sa propre histoire nationale. Mais ce ne furent qu’embarrassantes, naïves et vaines revendications. Une telle rhétorique ne sert qu’une espèce internationale de coquetterie dont l’aspect sexiste de l’amae ; dans cette attitude d’auto apitoiement, le faible (le Japon) sollicite l’attention et la bienveillance du fort (les États Unis).
Ce qui semble être pour Etô et pour les nationalistes sentimentaux comme lui une grave lacune est cette hypothèse anachronique qui a pris en compte sans les critiquer les idéaux des Etats nations du dix-neuvième siècle comme allant de soi : à savoir que le nationalisme recherchant une autonomie de la nation est extérieur à l’impérialisme. Selon une cartographie imaginaire, le nationalisme impérial des États Unis est extérieur au nationalisme japonais. Donc, depuis le début, Etô a mis de côté la possibilité logique que le nationalisme impérial des États Unis et le nationalisme japonais soient compatibles,voire même s’imbriquent l’un dans l’autre; il n’osa pas examiner la possibilité logique que le nationalisme japonais lui-même puisse contenir le nationalisme impérial desÉtats Unis, ou même en être une émanation.
En dépit de cette complicité entre le Japon et les États Unis, la distinction entre l’Ouest et l’Asie fut rigoureusement maintenue pendant toute l’après guerre. En outre, la rhétorique du culturalisme japonais fut avant tout obsédée par l’image de la spécificité du Japon, mais une telle rhétorique ne fut produite que pour opposer fortement une image fantasmatique de la culture de l’Ouest à l’arrière plan d’une cartographie imaginaire de tout le globe. L’identité culturelle du Japon a été entretenue dans la vision d’un observateur imaginaire placé hors de cet ensemble qu’est la nation japonaise. Et cet observateur imaginaire est habituellement assimilé à l’Ouest, et symbolise souvent l’hégémonie des États Unis.
Tout cela n’est pas limité au cas du Japon après sa défaite. Ce n’est qu’un exemple mettant en jeu le sens de l’identité ethnique et nationale, démontrant que des nationalismes de différents pays peuvent s’aider et s’encourager mutuellement. Cet exemple montre seulement une nouvelle configuration émergente dans laquelle un nationalisme périphérique renforce la complicité néo-colonialiste entre un super état impérial et un état nation subordonné; il montre aussi la relation entre le nationalisme des États Unis et la sécurité globale et, finalement la façon dont le nationalisme américain radical œuvre avec la complicité d’autres formes de nationalismes autour du monde.
Virtuellement, l’existence d’un super État réduit l’humanité à la nationalité et est d’autant plus efficace par le biais d’un humanisme national qui définit un être humain comme un être doté d’une nationalité ou d’une ethnicité sans ambiguité. Il établit une relation complice avec chaque État nation, et, ce faisant, prive cet État nation de sa souveraineté. C’est pourquoi tandis qu’un super État mène une politique de surveillance des frontières nationales, chaque État est doté de moins en moins d’initiatives afin de suivre son propre contrat social, comme par exemple les articles de sa Constitution. Le sort de la Constitution japonaise d’après guerre est sans doute le meilleur témoignage du fait que, dès les années 1950, la complicité des États Unis et du Japon obéissaient à cette logique embryonnaire d’un super État.
En fait, la réalité est bien loin de cette société civile, de cet État de droit global qu’invoque le néo-libéralisme. Sans surprise, le contrat moral sur les droits de l’homme est de moins en moins respecté. Mais le fait qu’un Empereur, par exemple, incarne un symbole national, sert le super État d’une manière très efficace précisément parce que le nationalisme japonais fut établi sur les bases d’une complicité entre domination des États Unis et subordination du Japon, fonctionnement exposé d’une manière exemplaire dans le livret de Madame Butterfly où le dominanr et le dominé sont mutuellement dépendants l’un de l’autre.[[M.Butterfly (David Cronenberg dir. Warner Studios,1993) est un exemple intéressant par les implications allégoriques qu’il arrive à exprimer.

traduit par Nathalie Sinelnikoff

Sakai Naoki

Professeur de littérature et d'études asiatiques à l'Université Cornell aux USA., il est l'éditeur de la revue Traces. Principales publications :" Translation and Subjectivity" (Univ. of Minnesota Press, 1997), "The Stillbirth of the Japanese as a language and an ethnos" (in Japanese)(Shinyosha, 1996), "Voices of the Past - the status of language in 19th-century Japanese discourse "(Cornell Univ. Press, 1991)