Tous les articles par Kyrou Ariel

Le revenu universel et le revenu contributif

Pour Bernard Stiegler, le revenu universel d’existence est une condition de démarrage d’un processus de transformation bien plus vaste de notre économie à moyen et long terme. Mais ce revenu de base n’est pas suffisant en tant que tel, et peut même s’avérer dangereux si sa mise en place ne sert que de prétexte à l’uberisation intégrale de la société. Sortir d’une économie entropique, destructrice de l’environnement et de nos singularités, pour construire peu à peu une économie qu’il qualifie à l’inverse de « néguentropique », suppose non seulement un revenu d’existence, mais surtout un revenu contributif et l’extension progressive à toute la population de la possibilité d’accéder au régime des intermittents du spectacle.

Universal Basic Income and Contributive Income

For Bernard Stiegler, a Universal Basic Income (UBI) is a precondition to a much wider social trans-formation of our economies in the medium and long run. But the UBI is not sufficient in itself, and could even be dangerous if it paved the way for an overall Uberization of society. In order to get out of our entropic economy, destructive of our environment as well as of our singularities, we need not only a UBI, but a « contributive income » which would extend to the whole population the status of intermittence currently pioneered by French artists.

Les fantômes de nos interphones métaphysiques

La première page du numéro de Multitudes que vous tenez entre vos mains, juste après sa couverture et son rabat, met en scène un interphone. S’y côtoient Gilles Deleuze et Salman Rushdie, Philip K. Dick et Simone de Beauvoir, Malevitch et Lévi-Strauss, Charlie Chaplin et Mehdi Ben Barka, Joseph Anton et Leila Alaoui, Wittgenstein et […]

Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction

Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction

Les subjectivités ont été numérisées par l’imaginaire de la science-fiction bien avant de l’être par des algorithmes et des machines effectives. Philip K. Dick et ses acolytes ont toujours-déjà posé les problèmes que nous voyons aujourd’hui émerger avec une surprise embarrassée. Retourner à leurs œuvres nous aide à mettre en perspective les rêves de Ray Kurzweil comme les pratiques de journalisme algorithmique.

Our Subjectivities are Immersed in Science-Fiction

Human subjectivities have been digitalized and computed by the imaginary worlds of science-fiction well before algorithms actually attempted to do so. Philip K. Dick and his fellow sci-fiers have already raised many of the issues we now discover with feigned amazement. Going back to their books and films helps us take distance towards Ray Kurzweil’s dreams as well as towards the emerging practices of algorithmic journalism.

L’ubérisation est un populisme

Derrière la prétention de résoudre tous les problèmes de nos sociétés par les nouvelles technologies se cache un populisme d’un nouveau genre, non plus par excès mais par défaut de politique, celle-ci s’étant dissoute dans l’économie hyper-capitaliste. L’ubérisation est l’arme de « disruption » massive de ce populisme paradoxal, porté par l’esprit libertarien de la Silicon Valley et qui porte en lui la perspective d’une société homogénéisée de femmes et d’hommes sans qualité.

Uberization is a Form of Populism

Behind the pretense of solving all our social problems with a technological fix, one finds a new type of populism characterized by a lack, rather than by an excess, of politics, as it dissolves itself in the hyper-capitalist economy. Uberization is the weapon of mass disruption carried by this new kind of paradoxical populism, riding on the libertarian spirit of Silicon Valley, announcing a homogenized society of women and men without quality.

Les robots sont des personnes comme les autres

Tout un symbole : Vital est le sixième membre du conseil d’administration de la société hongkongaise Deep Knowledge Ventures, alors qu’il n’est qu’un simple algorithme. Qu’il s’agisse de logiciels et d’objets dits intelligents ou de robots humanoïdes comme Pepper, Romeo et Nao, nous allons devoir apprendre à travailler bien sûr, nous amuser, être soignés mais aussi dialoguer avec ce genre de machines. Gare à ne pas les sous-estimer ! Qu’elles aient été conçues par un être d’os et de chair ne les empêchent pas d’être nos interlocuteurs. Certaines d’entre elles ne devraient-elles pas être considérées demain comme de vraies « personnes non humaines », selon le terme auquel a droit, depuis un procès de fin décembre 2014, l’orang-outan Sandra du zoo de Buenos Aires ?

Robots are People like You and Me

Vital, an algorithm, was elected as the sixth board member of the Honk Kong firm Deep Knowledge Ventures. Software, « intelligent objects », humanoid robots like pepper, Romeo and Nao: we will have to learn to work, talk and play with them, but also to be treated and cared for by this new type of machine. Let’s not underestimate them ! The may have been designed by humans, but they are nevertheless called to become our daily partners – and some of them may have to be considered as true « non-human persons », following the legal category crafted in 2014 for Sandra, the orangutan living in Buenos Aires zoo.

Goya, le douanier et moi Des aventures de la valeur en milieu festivalier

Les surprises et les soucis quotidiens d’un organisateur de festival d’art font entrevoir l’envers des jeux de valeur qui sous-tendent la circulation des œuvres. Une gravure de Goya manquant à l’appel vaut-elle une crise cardiaque ? Un paquet qui n’est déclaré en douane que pour une valeur de 600 euros peut-il vraiment passer pour de l’art ? La profonde ambivalence de l’œuvre fait surface à de telles occasions : côté pile, elle ne vaut rien ; côté face, elle n’a pas de prix. L’évaluation de l’inévaluable est un piège.

Goya, the Custom Officer and Me
Adventures in Festivals
The many surprises and worries of an art festival organizer give us a glimpse on the value-games which underscore the circulation of art works. Is a missing print by Goya worth a heart attack? Can a package declared in customs for a value of only 600 euros really be a work of (true) art? The profound ambivalence of the artwork surfaces on such occasions: on one side, it is worthless; on the other, it is priceless. Evaluating what is beyond value opens up a disquieting trap.

Quand le numérique transmute les valeurs
Le numérique réalise une opération d’alchimie, déclinée ici en cinq thèses : 1) L’original disparaît, la copie numérique devient originale, et l’œuvre trouve sa valeur par la création d’un contexte. 2) Dès lors que la position d’auteur est partagée avec le public, l’œuvre se juge en termes de relation. 3) Il devient impossible de mesurer la vérité d’une œuvre, sa valeur repose donc sur sa justesse. 4) L’œuvre ne tient plus sa valeur du musée ou de la galerie, mais des espaces-temps qu’elle réussit à construire. 5) Les arts nés du numérique et des biotechnologies sont les labos in vivo d’autres valeurs que celle du marché de l’art.

When Digitalization Transmutes Values
Digitalization brings about a form of alchemy, analyzed here in five theses: 1) As the original vanishes and the digital copy becomes original, the work finds its value by creating a context. 2) Since the authorial position is shared with the audience, the work is judged in terms of relation. 3) As it becomes impossible to measure the truth of a work, its value rests ion its justness. 4) The work no longer receives its value from the museum or the gallery, but from the time-spaces it manages to construct. 5) The forms of art born out of digital and bio-technologies are in-vivo labs where different types of value can emerge than market values.

Quand le Parlement européen dit non à l’Empire  au nom de l’Internet ACTA est mort le 4 juillet 2012 sur le champ de bataille du Parlement européen et c’est une très bonne nouvelle. Cet Anti-Counterfeiting Trade Agreement (ou en français Accord Commercial Anti Contrefaçon) représente en effet la quintessence de la corruption du processus politique par […]

Internet : 1 – ACTA : 0
L’ACTA (Accord Commercial Anti-Contrefaçon), bombe à retardement contre l’Internet ouvert et libre, a été rejeté à une très large majorité des votes par le Parlement européen le 4 juillet 2012, en particulier grâce à l’action pugnace d’une ribambelle d’associations européennes parmi lesquelles, en France, la Quadrature du Net. L’un des responsables de la Quadrature du Net, Jérémie Zimmermann, nous éclaire dans cette interview sur ACTA et sa logique répressive qui n’en finit pas de renaître dans bien des traités. Mais il revient également sur la façon dont des organisations comme la sienne et beaucoup d’autres ont agi, avec des citoyens de l’Europe entière, pour obtenir le rejet de cet accord si fortement symbolique.

Internet: 1 – ACTA: 0
ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement) is a time bomb against a free and open conception and practice of the Internet. It was rejected by the European Parliament, thanks to the pugnacious activism of numerous associations, including the Quadrature du Net. One of its organizers, Jérémie Zimmerman, reflects upon the repressive nature of such international agreements and upon the power of activist networks in order to block their political process of their approval.

Le mouvement d’activistes de l’internet
connu sous le nom d’Anonymous partage toute une série de
caractéristiques avec les mouvements
luddites, qui s’opposaient
aux implications socio-économiques
de la machinisation au xixe
siècle. Que nous apprend ce parallèle,
ainsi que les différences qu’il fait
apparaître ? À penser autrement les
rapports entre le nom, le masque, la
fiction et le soulèvement.

The Imaginary
of Anonymous,
from Luddism
to V for Vendetta

The movement known as Anonymous
shares a surprising lot of characteristics
with the Luddite movements,
famous for opposing the socioeconomic
consequences of industrialization
in the 19th century. What
can we learn from this parallel, as
well as from the specificity of each
movement? Another way of understanding
the relations between names,
masks, fictions and uprisings.

L’analyse détaillée d’un jeu vidéo grand public récent qui met en scène la question de l’homme augmenté dans le futur proche de l’année 2027, Deus Ex, Human Revolution, permet de décrypter les ressorts fictionnels de notre imaginaire des nouvelles technologies. Car la technoscience capitaliste transforme littéralement le monde en une sorte de fiction opérationnelle, de laboratoire à ciel ouvert où se testent in vivo des rêves issus de la science fiction. D’où l’importance de répondre à ces fictions en actes par des contre-fictions de toutes natures, littéraires, cinématographiques, vidéoludiques ou artistiques, qui s’imprègnent de cet imaginaire futuriste pour mieux en détourner
les formes et les messages.

Fictions and Counterfictions in the Age of the Cyborg

This analysis of the popular videogame Deus Ex, Human Revolution, which stages augmented human beings in the year 2027, deciphers the fictional imaginary of our new technologies. Capitalist technoscience transforms our actual world into an operational fiction, an open lab where sci-fi dreams are tested in vivo. It is all the more important to respond to such operating fictions, in literature, cinema, videogames, plastic and performing arts, with counterfictions designed to infiltrate and re-route the forms and messages of this futuristic imaginary.

Le rythme d’évolution des technologies est irréductible au cycle de diffusion des innovations, tel qu’il a été formalisé par le sociologue Everett Rogers. Le techno-rythme n’est pas économique, mais culturel. En tant que tel, il est constitué de la multiplicité d’usages, souvent imprévisibles, qui s’approprient et détournent les produits et services, pour parfois les retourner contre le pouvoir. Deux temps forts illustrent ce rythme : 1966-1969, l’explosion psychédélique, et 1986-1989, la naissance de l’acid house.

Techno-rhythm

The evolutive rhythm of technologies is irreducible to the diffusion of innovations cycle, as it has been formalized by sociologist Everett Rogers. The techno-rhythm is not economical, but rather cultural. As such, it consists of the multiplicity of uses, often unpredictable, which misappropriate the products and services, sometimes to turn them against power. Two highlights illustrate this rhythm: 1966-1969, the psychedelic explosion; 1986-1989, the birth of acid house.

En cinquante ans, l’utopie cyborg est devenue une vérité paradoxale de notre planète connectée : de la création du concept à des fins d’exploration spatiale en 1960 à sa concrétisation à l’ère de l’Internet omniprésent en passant par
le manifeste cyberféministe de Donna Haraway en 1985. Son idéal d’hybridation de l’homme et de la machine, de nos mondes intérieurs et extérieurs n’est plus une figure purement spéculative. Il s’agit désormais d’une fiction en actes, se réalisant à des années lumières de la surface chromée des Robocop et autres Terminator de notre imaginaire collectif.

We are all Cyborgs!

In fifty years, the cyborg utopia became a paradoxical truth of our planet connected: creating the concept for space exploration in 1960 to its realization in the age of ubiquitous Internet via the manifest cyberfeminist of Donna Haraway in 1985. Her ideal hybridization of man and machine, our different worlds is no more a speculative figure. It is now and very longer from the chrome surface of Robocop and others Terminator of our collective imagination.

Eloge de la flibuste

Flibustiers de l’art. Flibustiers des institutions. Flibustiers des rues. Meneuse de revue et non d’artistes patentés avec un grand A, Antonio Gallego photographie, peint, dessine, manie les mots, colle et décolle, crée depuis l’aube des années 1980 des sérigraphies et monte ici et là de drôles de maquettes utopiques. Ce curieux personnage, aussi joliment politique […]

Google et le syndrome Hadopi

À ma droite, dans le box des accusés, un sauvage à l’air très propre sur lui. Un Diable américain. Le plus grand des voleurs de l’ère numérique : Google, condamné le 18 décembre dernier par le tribunal de grande instance de Paris pour s’être adonné à des « actes de contrefaçon du droit d’auteur ». À […]

Les dispositifs de la sousveillance contemporaine fonctionnent comme des systèmes automatisés de production individualisée de fictions. Soit une nouvelle forme de contrôle toute pleine de bien-être, qui sonne comme l’écho des intuitions du film Minority Report et des nouvelles les plus joliment paranoïaques de Philip K. Dick. Opposant fiction contre fiction, l’auteur développe l’idée que face à ces nouvelles fictions de sécurité et de consommation à vocation normative qui nous habitent sur un mode hypnotique, il convient de créer des contre-fictions, des créations à même de troubler ce jeu de mise au pas normative de notre à-venir.

Hypnosis to Come, or: How to Use Sci-Fi Fables to Undo the Traps of Underveillance

Techniques of underveillance work as automated systems of individualized production of fictions. We are confronted with a new form control, watching for a well-being perfectly adjusted to the intuitions displayed in Minority Report and in Philip K. Dick’s most delightfully paranoid tales. Playing fiction against fiction, this article analyses how these new tales of security and consumption haunt us in a hypnotic mode. It calls for counter-fictions, in order to inject trouble into this normative alignment of our future.

Ne serait-ce qu’à cause de sa puissance et de ses visées tentaculaires, Google mérite une critique radicale, mais à sa hauteur. Comprendre Google et l’importance qu’il a pris dans notre quotidien suppose un regard allant au-delà du moteur de recherche lui-même et de ses services. L’usage de Gmail et de ses publicités contextuelles comme de Google Street View et de ses rues filmées via un objectif à 360˚ (comme si nous y étions) n’est pas neutre. Sauf qu’en amont de Google, il y a nos désirs. Il y a nos sources d’information et de connaissance, chaque jour en nombre plus démentiel, et moins fiables que jamais du côté des médias classiques… En aval, alors qu’Internet devient peu à peu aussi commun et invisible que l’électricité, se posent les questions des limites des moteurs tels que Google. Et puis il y a nos détournements, nos créations, nos projets individuels ou collectifs…

Beyond Google
If only because of its power and its tentacular expansion, Google deserves a radical critique, but at its height. Understanding Google and the importance it has in our daily lives requires a look beyond the search engine itself and its services. The use of Gmail and its contextual advertising, as well as Google Street View and its streets filmed with a 360˚ angular view (as if we were there) is not neutral. Except that, before Google, our desires exist. The number of sources of information and knowledge grows insanely every day, and at the same time the mainstream media become less reliable. As the Internet becomes as ubiquitous and invisible as electricity, the limits of engines such as Google need to be questioned. And then there’s our fidelity, our creations, our individual and collective projects…

Au-delà de sa technique et de ses usages, qui se veulent modestes, Google a pour carburant un imaginaire démentiel, héritier de l’intelligence artificielle forte de la fin des années 1950. Son symbole pourrait en être la « Singularity University », université d’été qu’il finance à partir de juin 2009 et qui tourne autour du concept de « singularité », développé par le techno-prophète et « transhumaniste » Ray Kurzweil. Selon ce dogme, la vie tient non à la matière mais à son organisation, donc à l’information. L’imaginaire de Google, tel que porté également par sa plate-forme open-source Android pour terminaux mobiles, aboutit à la vision, d’ici une ou deux générations, d’agents personnels d’information de l’ère « Post PC ». Ou encore à une IA Google qui « vivrait » en quelque sorte au travers de personnes robotiques, anges gardiens qui connaitraient tout de nous et pourraient devenir (sans rire) nos « meilleurs amis »…

The mutation of Google android
In addition to its technology and its uses, which are claimed to be modest, Google’s fuel is an insane imagination, heir to the artificial intelligence of the late 1950s. Its symbol could be the «Singularity University», a summer school it funds since June 2009 and which revolves around the concept of «singularity», developed by the techno-prophet and «transhumanist» Ray Kurzweil. According to this dogma, life is not about matter but about its organization, which is information. The imaginary world of Google, and also of its open-source platform for mobile devices called Android, leads to the vision of a post-PC era of personal information agents in one or two generations. Or even to an AI era where Google will « live » in some way through robotic persons, guardian angels who know all of us and could be (no pun intended) our “best friends” …

Kyrou Ariel

A publié récemment L’emploi est mort, vive le travail (avec B. Stiegler, Mille et une nuits, 2015), Ceci n’est pas un blasphème (Inculte, 2015), Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout (Inculte, 2010), ABC Dick (Inculte, 2009), Paranofictions (Climats, 2007) et Techno Rebelle (Denoel, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimedias, il est le rédacteur en chef du site Culture Mobile (www.culturemobile.net). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.