Archives du mot-clé génération

La dynamique culturelle des formes de vie sociales
Le matérialisme de Max Horkheimer
Cet article a pour objectif de mettre à l’épreuve l’indétermination conceptuelle du terme « Lebensform » (forme de vie) dans la tradition philosophique allemande, en cherchant à montrer ce que l’on trouve dans la première Théorie critique, une lecture matérialiste des « formes de vie ». On se propose de la reconstruire, en rendant compte du concept dynamique de la culture élaboré par Horkheimer au cours des années 1930, dans un dialogue étroit, quoique implicite, avec le matérialisme marxien de L’Idéologie allemande.

Cultural dynamics of social life forms
The materialism of Max Horkheimer
This article aims to challenge the conceptual indeterminacy of the term “Lebensform” (form of life) in the German philosophical tradition, seeking to show what ones find in the first Critical Theory, a materialist reading of “form of life”. It is proposed to reconstruct it, reflecting the dynamic concept of culture developed by Horkheimer during the 1930s, in a close dialogue, wathever implied, with the Marxian materialism of German Ideology.

Total Record
Les protocoles blockchain face au post-capitalisme
Le protocole Bitcoin (2009) s’inscrit dans le prolongement des utopies crypto-anarchistes visant à développer une monnaie numérique sécurisée et distribuée sur le réseau Internet pour échapper à la centralisation du pouvoir par les banques et les gouvernements. Récupérées en grande partie par la finance spéculative, ces technologies à chaînes de blocs (blockchain) se sont progressivement développées et dépassent désormais largement le champ monétaire (applications distribuées, contrats intelligents, jetons de valeurs, etc.). Malgré la persistance de certains freins sociaux et techniques, les protocoles blockchain pourraient-ils prendre de vitesse la logique destructrice du capitalisme financier ?

Total Record
Blockchain Protocols and Post-Capitalism
Bitcoin (2009) is an extension of crypto-anarchist utopias aimed at developing a secure and distributed digital currency on the Internet network. It thus aims to escape the centralization of power by banks and governments. Caught up by speculative finance, blockchain technologies now extend beyond the financial field (decentralized applications, smart-contracts, tokens, etc.). Despite some remaining social and technical barriers, could blockchain protocols encourage the emergence of post-capitalist futures?

Réévaluer la valeur pour sortir du capitalisme

Réévaluer la valeur pour sortir du capitalisme
Cet article présente des extraits des 99 thèses sur la réévaluation de la valeur. Un manifeste post-capitaliste, à paraître à Duke University Press en 2018. Il suggère qu’il est temps de redéfinir la notion même de valeur. Aux yeux de beaucoup, la valeur a été disqualifiée comme un concept trop compromis et trop englué dans un corset normatif et trop complice des puissances capitalistes pour mériter d’être réhabilité. Cette attitude a seulement conduit à abandonner la valeur aux marchands de normativité et aux apologistes de l’oppression économique. Mais la valeur est trop précieuse pour être abandonnées à de telles mains.

A Few Theses on the Reevaluation of Value
This article excerpts and translates some of the
99 Theses on the Reevaluation of Value. A Post-Capitalist Manifesto, to be published by Duke University Press in 2018. It argues that it is time to take back value. For many, value has long been dismissed as a concept so thoroughly compromised, so soaked in normative strictures and stained by complicity with capitalist power, as to be unredeemable. This has only abandoned value to purveyors of normativity and apologists of economic oppression. Value is too valuable to be left in those hands.

L’avenir de la crypto-finance
Le pouvoir de la finance ne se limite pas à lever des fonds ou gagner de l’argent. Il constitue aussi une invitation à risquer et à spéculer collectivement pour ouvrir de nouvelles possibilités d’agencement collectif. Pour la majorité d’entre nous, la finance est une pratique prédatrice et extractive, qui prend plus qu’elle ne donne. Mais qu’en serait-il d’une finance fondée sur une logique non pas de la capture et de la prise, mais de l’offre et du don ? Un geste rituel d’offrande – la création d’un intervalle de temps selon la forme dérivée du don – qui initie de nouveaux espaces économiques ?

Economic Space Agency and the Space platform
The power of finance in our hands doesn’t need to be just about raising funds or making money. It can be an invitation to risk and speculate together to open up new possibilities and modes of coming together. For most of us, finance is a predatory and extractive practice that takes more than it gives. But what if at the heart of finance we found a logic of active offering? A ritual offering gesture–the creation of a time interval in the derivative form of a gift –that both opens up and holds open new economic spaces?

  J’en ai vraiment marre de tous les discours que les serviteurs de l’état français débitent dans notre pays, la Polynésie française, comme des crachats sur nos intelligences1. Lors de sa récente visite en janvier 2018 Annick Girardin2, nous a offert une parfaite maîtrise de la perversité intellectuelle des politiques français, véritables virtuoses des détournements […]

La construction du  commun comme politique post‑ capitaliste
Aujourd’hui la planète est confrontée à l’absence de gestion de communs vitaux tels que l’air, le climat, l’eau. Il importe de construire des modalités collectives de gestion de ces communs, impliquant le maximum de parties prenantes. Pour cela, il faut sortir du capitalocentrisme, parallèle au phallocentrisme dénoncé par les féministes, pour lequel le commun serait engendré inévitablement par les contradictions du capitalisme. Il vaut mieux analyser la manière dont le commun se construit progressivement en mettant une ressource en commun quel que soit le régime de propriété. Trois exemples sont donnés : la qualité de l’air dans une ville australienne jouxtant une mine de charbon, où habitants et industriels ont reconnu peu à peu la nécessité de prévenir la pollution ; la menace sur la couche d’ozone qui a été conjurée à la fois par le Protocole de Montréal de 1985 et par une multitude d’actions en ce sens ; le développement des installations solaires domestiques par les citoyens australiens. À chaque fois une communauté d’acteurs s’est formée transversalement aux lignes de clivages de classe, et c’est une prolifération de ces communautés qui peut mettre l’énergie, l’atmosphère et d’autres ressources planétaires en commun. Il faudrait cependant que cette politique ait un nom, pour lequel l’article propose « La construction du commun ».

Commoning as a postcapitalist politics
Today the planet faces a genuine tragedy of the unmanaged “commons” (like air, climate, water). In this article, we explore how the process of commoning offers a politics for the Anthropocene. To reveal the political potential of commoning, however, we need to step outside of the capitalocentric ways that the commons have generally been understood, and that feminist thinkers have denounced as parallel to phallocentrism. We argue that commons can be conceived of as a process—commoning—that is applicable to any form of property, whether private, or state-owned, or open access. We turn to three examples from the past and the present that provide insights into ways of commoning the atmosphere (air quality in an Australian town, the international response to the threat on the ozone layer, the development of domestic solar energy by Australien citizens). We reveal how a politics of commoning has been enacted through assemblages comprised of social movements, technological advances, institutional arrangements and non-human “others.”

L’appropriation du capital fixe : une  métaphore ?
L’auteur revisite ici son intuition de base, qui renverse l’axiome central soumettant le travailleur au capitaliste du fait de la propriété exclusive dont bénéficie celui-ci sur les moyens de production (le capital fixe, l’usine, les machines). En parlant de « réappropriation du capital fixe » par le travailleur de l’âge des réseaux numériques, il précise ici qu’il ne s’agit pas d’une simple métaphore, mais bien d’un axiome véritablement transformateur de nos horizons socio-politiques.

The Appropriation of Fixed Capital: a  Metaphor?
The author revisits his basic intuition, which turns the central axiom of capitalism on its head: while, in the industrial mode of production, the worker used to be subjected to the capital-owner who held exclusive property of the means of production (the factory), cognitive capitalism has to face a new situation, wherein fixed capital takes the form the worker’s capacity, located in the worker’s body and mind. “Reappropriation” is not to be understood as a mere metaphor, but rather as an axiom of socio-political transformations.

Chronorigami
De l’art de plier le temps selon des formes libératrices
Cette contribution documente le développement de cabinets de curiosités médiales et d’ateliers d’archéologie des media permettant leur exploration. Ces derniers ont été conçus dans le but de créer une expérience temporelle complexe envisagée comme génératrice de « chronorigamis ». Après une description des modalités de conception de ces différents dispositifs, nous portons la réflexion sur la portée pédagogique de ce travail à travers l’étude des expérimentations réalisées en milieu éducatif. 

Chronorigami
An Art of Folding Time Along Emancipating Forms
This paper documents the development of cabinets of media curiosities and workshops of media archaeology that encourage their exploration. The latter have been designed in order to create a complex temporal experience considered as a generator of “chronorigamis”. After a description of the modalities of conception of these workshops, the paper concentrates on the pedagogical scope of this work through a study of several experimentations done in educational contexts.

L’intermédiation algorithmique, pourquoi maintenant ?
L’adoption des technologies numériques accroît la densité du réseau de communication entre humains, appareils et institutions. Le numérique contribue à l’émergence de nouvelles temporalités et de nouveaux modes d’organisation, facilitant les échanges directs entre acteurs ainsi qu’une utilisation frugale des ressources. Cette transformation est contemporaine de la fin de l’abondance, avec des ressources naturelles essentielles qui deviennent rares. Est-ce une coïncidence? Dans les écosystèmes naturels, la pénurie des ressources favorise la reproduction sexuée, augmentant ainsi la complexité du réseau d’interactions, faisant écho aux interdépendances croissantes du monde numérique. La rareté des ressources pourrait-elle favoriser la montée en puissance des plateformes numériques, dans une boucle de rétroaction positive.

Algorithmic Intermediation, why now ?
The adoption of digital technologies increases the density of the communication network between humans, machines and institutions. The digital contributes to the emergence of new temporalities and new modes of organization, facilitating direct exchanges between actors and a potentially frugal use of resources. This transformation is contemporary with the end of abundance, with essential natural resources becoming scarce. Is this a coincidence? In natural ecosystems, scarcity of resources promotes sexual reproduction, thus increasing the complexity of the network of interactions, echoing the growing interdependencies of the digital world. Could scarcity of resources support the rise of digital platforms in a positive feedback loop?

  Dans l’histoire des idées, toute entreprise intellectuelle ou artistique se trouve confrontée à deux adversaires farouches : le dogmatisme et l’ignorance. L’un se nourrissant de l’autre, quand ils ne sont pas attisés par la paresse. Il en va de même lorsque, voulant rompre avec une vision linéaire et orthodoxe – voire canonique – de l’histoire de l’art, […]

Le projet de cette mineure est multiple. Tout d’abord, il s’agit, dans une tension entre passé, présent et futur, de mettre en évidence, dans tout son dynamisme, le rapport à la terre des populations kanak. Relever leurs modalités propres d’existence à travers le temps et l’espace permettra de considérer les mutations de cette population avec […]

Politiser la jeunesse kanak
Au-delà d’une tradition calédonienne de boycott électoral, la jeunesse kanak délaisse un droit de vote chèrement acquis pour une sorte d’indifférence politique. Peut-on interpréter cette dépolitisation comme une rébellion, une fatigue démocratique face au recul permanent de la date du référendum ? Ou n’est-ce pas, plus fondamentalement, le signe de l’entrée de cette jeunesse dans la « modernité », mêlant individualité et rejet des tactiques politiciennes ? Quoi qu’il en soit, la reconquête citoyenne de cette frange de la population est, pour le mouvement indépendantiste, primordiale. Elle ne pourra se faire que par l’offre d’un projet de société et de perspectives crédibles d’insertion professionnelle ou de « reconnexion » à la terre.

Mobilizing the Kanak Youth
Beyond a tradition of electoral boycott, the Kanak youth looks away when voting time comes. Should this be interpreted as a form of rebellion, as democratic fatigue due to the constant pushing back of the date of the independence referendum, or as the sign of an entrance in “modernity”, in a mix of individualism and rejection of the politicians’ antics ? Reconquering this segment of the population is a crucial objective for the independentist movement. This can only be achieved by providing a credible project of society as well as new perspectives in terms of employment and “reconnection” to the land.

Existe-t-il des territoires kanak ?
Depuis plusieurs décennies, la relation fusionnelle des Kanaks avec leur terre ancestrale a été mise en lumière par les sciences humaines. Mais s’agit-il pour autant de territoires, définis d’un point de vue occidental comme des espaces agis, appropriés et délimités par des frontières ? Dans la culture et les langues kanak, le terme de territoire n’existe pas selon cette acception. De la période pré-coloniale, où ils étaient apparentés à un réseau de lieux, de chemins et de géosymboles, jusqu’à la période coloniale, où l’administration a voulu les transformer en réserves, les territoires kanak ont subi de profondes recompositions, qui rendent nécessaires de nouveaux outils conceptuels : ceux de territorialité et de territorialisation.

Are There Such Things as Kanak Territories ?
Social sciences have studied for many decades the fusional relation Kanak people maintain with their ancestral land. But is it really accurate to talk about “territories”, in the Western definition of spaces structured, appropriated and limited by borders ? In the Kanak culture and languages, there is no word to designate territories according to this definition. From the pre-colonial period, when they were perceived as networks of places, paths and geosymbols, to the colonial times, where the Western administration attempted to transform them into reservations, Kanak territories have gone through major recompositions, which call for new concepts, like territoriality and territorialization.

Des couvre-feux, des barrages routiers, des points de contrôle sur les autoroutes menant à Al Hoceima au nord-est du Maroc, des quartiers entourés de camions militaires, la police qui s’en prend physiquement aux manifestants, des arrestations massives, des militants enlevés dans les rues : depuis le 26 mai – le premier jour du Ramadan – la ville d’Al […]

Prêter attention au commun qui vient
Conversation avec Martin Givors & Jacopo Rasmi
Dans cet entretien réalisé en exclusivité pour Multitudes par Martin Givors et Jacopo Rasmi, l’anthropologue Tim Ingold réfléchit aux implications politiques de son travail. Il éclaire ainsi en quoi les questions de lignes, d’attention, d’éducation ou d’habitation dont il parle dans ses travaux touchent profondément à des questions de démocratie et de commun, de liberté et de diversité. Il suggère au passage que l’art et l’anthropologie peuvent entrer ensemble en correspondance avec un renouvellement de la pensée de la démocratie comme manière de mener nos vies en commun par la différentiation et l’attention.

Paying Attention to the Coming Commons
An Interview with Martin Givors & Jacopo Rasmi
In this interview with Martin Givors and Jacopo Rasmi, anthropologist Tim Ingold discusses the political implications of his previous and current work. He suggests a number of ways in which the questions of lines, attention, education, wayfaring or dwelling elaborated in his books and articles might shed a relevant light on issues of democracy, community, freedom and diversity. He comes to the conclusion that art and anthropology can be brought together into correspondence with a rethinking of democracy as a way of leading common life through differentiation and attention.

Le court-circuitage néolibéral des volontés & des attentions
Le libéralisme se réfère à la volonté individuelle comme à son principal principe de légitimation. Or toute une série de dispositifs (médicaments, design, algorithmes, priming, nudge) mis en place sous régime néolibéral tendent à court-circuiter toute capacité de choix délibéré. À quoi ressemble ce néolibéralisme d’après la fin de l’illusion du choix ? En quoi est-il solidaire des dispositifs qui externalisent le travail de notre attention ? Ces court-cicuitages de nos choix et de nos attentions ne relèvent-ils pas eux-mêmes d’une illusion entretenue par les marketeurs d’innovations ?

Neoliberal Short-Circuiting of Individual Will and Attention
Individual will plays a fundamental role of legitimation in liberalism. A whole range of devices (performance enhancing drugs, algorithms, design, priming, nudge) currently promoted by neoliberal policies tends to short-circuit our capacity to make deliberate choices. What does liberalism look like after the end of the illusion of choice? What are its links to the various devices that externalize our attentions? Aren’t we deluded when we naïvely believe in the capacity of our digital technology to short-circuit human attention, reflection and deliberation?

Le débat sur le « moral bioenhancement » entre dressage & perfectionnement
Les discours et pratiques relevant de l’augmentation de notre volonté morale (moral enhancement) par voie médicamenteuse illustrent un cas où la volonté de réussir pousse la volonté à reconnaître ses limites physiologiques. Dès lors que nos choix résultent, entre autres choses, de certains taux de neurotransmetteurs dans nos cerveaux, l’absorption de certaines substances chimiques peut nous aider à « mieux vouloir », c’est-à-dire à choisir ce que nous ne choisissons pas spontanément, mais que nous devrions vouloir choisir, si notre désir (subjectif) pouvait s’aligner sur notre intérêt (objectif). Cette morale médicamentée prétend court-circuiter notre volonté spontanée pour imposer cet alignement par la force irrésistible de la chimie.

The Debate on Moral Bioenhancement between Taming and Perfectionism
The recourse to medication in order to enhance our moral will is displays an exemplary case wherein our will to succeed drives our will to face its physiological limits. Insofar as our choices result, among other factors, from the relative rates of neurotransmitters present in our brain, absorbing certain chemical substances can help us to “improve our will”, i.e., to choose what we would not spontaneously choose, but that we ought to choose if our (subjective) desire could align itself with our (objective) interest. This pharmaceutical brand of moralizing intends to short-circuit our spontaneous will in order to impose such an alignment through the irresistible force of chemistry.

Le nudge
Embarras du choix & paternalisme libertarien
Au titre d’un « paternalisme libertarien », certains libéraux proposent de reconsidérer nos interactions sociales du point de vue des « architectures de choix » qui les conditionnent en sous-main à notre insu. La doctrine du « nudge » (coup de pouce dans le bon sens) propose une méthode douce d’influencer nos comportements basée sur des conditionnements souvent imperceptibles. Depuis la réforme des systèmes de santé ou de retraite jusqu’à l’organisation spatiale d’une cantine scolaire, le monde social devient le terrain d’exercice d’une activité de design potentiellement omniprésente, supposée bienveillante mais néanmoins inquiétante.

Nudging
Embarrassment of Choices and Libertarian Paternalism
In the name of “Libertarian Paternalism”, certain thinkers invite us to reconsider our social interactions from the point of view of the “choice architectures” that condition them unbeknownst to the agents themselves. The theory and practices of “nudging” provide us with soft methods to influence our behaviors on the basis of infra-perceptible conditionings. From Health Systems to Retirement Plans and school cafeteria, the social world becomes a playground for a potentially ubiquitous agency of design, reputed to be benevolent but nevertheless worrying in its implications.

Libre de dire : l’émancipation par le récit et la critique littéraire écoféministe.

 

Développées de façon théorique à partir de la fin des années 19901, les analyses littéraires sinspirant des théories écoféministes ont permis la mise en lumière de loppression de la pensée dualiste hétéro-patriarcale dans une veine analogue au travail entrepris dès 1982 par Annette Kolodny avec son The Lay of the Land. Cependant, au-delà dune dénonciation des systèmes oppressifs présents dans les narrations ayant aidé à construire certaines cultures occidentales2, il apparait que les structures et procédés narratifs mis au jour grâce à la critique littéraire écoféministe de ces vingt dernières années constituent également de véritables stratégies de résistance. Dès 1991, Patrick D. Murphy écrivait ainsi qu: « En explorant la littérature depuis une perspective écoféministe, nous pouvons nous attendre à révéler des stratégies d’émancipation qui ont déjà commencé à laisser libre cours à des narrations écologiques qui promettent un avenir plus teinté despoir. »

Près de trente ans après cette déclaration, le présent article se propose dexplorer les évolutions majeures dans la critique littéraire et la littérature écoféministes afin de déterminer dans quelle mesure les stratégies d’émancipation révélées par les analyses écoféministes ont permis de donner lieu à des narrations offrant une vision plus respectueuse des liens unissant les êtres humains entre eux ainsi qu’à leur environnement et tout ce qui y vit. Pour ce faire, je mintéresserai en premier lieu à la façon dont la critique littéraire écoféministe a permis à la mouvance de s’émanciper des critiques essentialistes et de la réputation sulfureuse de l’écoféminisme avant de porter mon attention sur quelques exemples de stratégie littéraire d’émancipation.

S’émanciper de l’‘ecofeminist backlash

En 1998, Gaard et Murphy prétendaient que « Les theories écoféministes proposent des stratégies plutôt que des règles. De ce fait, bien que lintersectionnalité entre écoféminisme et critique littéraire reste largement inexplorée, les chercheurs ont à leur disposition un certain nombre dindications qui peuvent les guider. »3 La première partie de cette phrase reste incontestablement vraie, que ce soit pour l’écocritique dans son ensemble ou la critique littéraire écoféministe. Par contre, les avancées dont ont été témoin ces domaines depuis 2005 marquent, à mon sens, un tournant décisif pour l’écoféminisme. En effet, la mouvance souffrait de mauvaise presse depuis les années 1990, à tel point quun grand nombre de chercheurs et chercheuses initialement intéressé.es par les idées proposées se sont détourné.es de l’écoféminisme, de peur que la simple évocation du terme ne vienne entacher leur crédibilité. Ce backlash fut tel que certains allèrent même jusqu’à annoncer la fin de l’écoféminisme ou, tout du moins, à recommander un changement de nom, nécessaire pour s’éloigner du discrédit associé au terme « écoféminisme ». Cependant, à partir de 2005 environ, certaines publications semblent annoncer une réutilisation progressive du terme « écoféminisme », ce qui na cessé de se confirmer depuis dans lintérêt grandissant dont celui-ci jouit de la part de différents domaines universitaires et intellectuels, entre autres.

Les publications de la dernière décennie ont ainsi permis de consolider deux points de grande importance : le premier concerne la diversité au sein de l’écoféminisme qui, plutôt que de devenir un débat paralysant, sest muté en une spécificité de cette approche.

Le deuxième point concerne le fait que nous assistons depuis environ 6 ans à une recrudescence de lutilisation de la dénomination « écoféminisme » dans la parution douvrages (et notamment dans les thèses de doctorat), qui semble indiquer que la récupération de lhistoire et des théories écoféministes voulue par un grand nombre soit devenue une réalité : « en effet je maperçois dune renaissance de l’écoféminisme sous forme de thèses et de publications qui émergent, cest très excitant. »4

La littérature comme porte dentrée ?

Serait-il audacieux de prétendre quau vu de ces éléments, l’écocritique féministe ait véritablement permis la récupération des idées écoféministes ainsi quune récupération du terme « écoféminisme », comme de nombreux intellectuels lespéraient ? Bien que le backlash antiféministe, dont l’écoféminisme a particulièrement souffert, ne puisse être considéré comme révolu au regard des nombreux articles et ouvrages y faisant encore référence, lapplication littéraire de l’écoféminisme semble avoir eu un effet positif sur la réception des idées de la mouvance. La critique littéraire écoféministe semble en effet avoir permis une compréhension plus vaste des idées écoféministes, et cette tendance est renforcée davantage par lécocritique féministe. Ceci semble donc effectivement avoir permis la réhabilitation du nom « écoféminisme », « comme un terme [qui] indique une intervention politique double »5 et dune prise de conscience de lidée selon laquelle « le problème [] est que plus les théories féministes prennent leur distance davec la nature, plus cette même nature se trouve implicitement ou explicitement renforcée comme appartenant au terrain glissant de la misogynie. »6

Serpil Oppermann, dans son article de 2013 « Feminist Ecocriticism : The New Ecofeminist Settlement », reprend une idée analogue. Premièrement, elle soutient la thèse, qui est la nôtre également7, en décrivant l’écocritique féministe comme une évolution ayant permis la réinstauration des idées écoféministes dans un contexte universitaire et intellectuel plus vaste. Le lien évolutif entre écoféminisme, critique littéraire écoféministe et écocritique féministe est présenté comme résultant de limportation des idées écoféministes dans la mesure où « les positions politiques, éthiques et théoriques écoféministes ont récemment été reconfigurées au sein dune nouvelle approche écocritique, appelée écocritique féministe. »8

Celle-ci constitue une mutation plutôt quune utilisation neuve (dans le sens dinédite) : en effet, les idées à la base de la pratique écoféministe sont présentes depuis plus de quarante ans (Kolodny, The Lay of the Land, 1975.) Mais lexpansion de la pratique écocritique féministe actuelle ainsi que le renforcement théorique qui laccompagne en font une pratique nouvelle, dans le sens de recyclée, dans la mesure où la fédération opérée durant la dernière décennie a permis une utilisation plus étendue et moins controversée des idées écoféministes.

La recrudescence de lutilisation du terme « écoféminisme » de ces sept dernières années en témoigne. Celui-ci ne semble plus corrompu au point de complètement discréditer la personne lutilisant, comme c’était encore le cas il y a une dizaine dannées : « Cette interfécondation des points de vue devient visible, maintenant que l’écoféminisme est reconnu comme étant un des catalyseurs de lacceptation grandissante par l’écocritique de la complexité des questions environnementales. »9. Douglas A. Vakoch présente ainsi lidée selon laquelle l’écocritique féministe et la critique littéraire écoféministe sont bel et bien deux noms dune même chose : « [] l’écocritique féministe. Cette discipline hybride est également appelée critique littéraire écoféministe, qui a été définie comme étant un discours politiquement engagé qui analyse les connexions conceptuelles entre la manipulation des femmes et du non-humain. (Buell, Heise, and Thornber 2011: 425). »10

Uni.es dans la diversité

Dans les années 1960, les mouvements féministes s’emparent du slogan « the personal is political » pour attirer l’attention sur le problème de la subordination des femmes dans les sphères « privées » de la famille, du lieu de travail et de la société civile. Ceci fait référence à l’idée selon laquelle les problèmes personnels (au sein du couple, de la famille) auxquels les femmes ont à faire face sont en corrélation directe avec la façon dont la société (ici, le political) représente ces dernières. L’écoféminisme va récupérer cette idée du « personal is political » et la pousser encore plus loin en déclarant que si le personnel est politique, les deux sont spirituels également. Cette idée peut paraître saugrenue au départ, mais voici comment Anne Cameron l’explique dans « First Mother and the Rainbow Children », un essai publié dans Healing the Wounds (1989) :

Chaque décision quune personne prend dans sa vie est à la fois personnelle, politique et spirituelle. Si vous décidez de ne jamais devenir esclave des drogues ou de lalcool, vous prenez une décision personnelle mais en même temps, vous commettez un acte politique et faites un choix spirituel. [] Les mouvements féministes ont longtemps cru et vécu selon le crédo le personnel est politique et le politique est personnel, mais nous avons également appris que le spirituel constitue une part intégrale du personnel ainsi que du politique. Il ne peut y avoir de césure dans la spiritualité, ce nest pas quelque chose que lon peut faire une heure le dimanche après-midi, on vit selon ses croyances ou on vit en démontrant que lon ne possède pas de croyance.11

Donna Haraway (1991, 2003) reprend une idée similaire lorsquelle présente son utilisation du terme natureculture afin de contrer la vision divisée qui sépare les différentes expériences. Dune façon générale, les auteur.es étudié.es par la critique littéraire écoféministe ou ceux et celles écrivant dun point de vue écoféministe présentent cette même approche transformative du being-in-the-world. Sous leur plume, le personnel se mélange au social, le politique au spirituel, l’intime au public, l’émotion à la raison, la connaissance subjective à la connaissance scientifique, etc. Certes, leurs histoires leur appartiennent, mais les chiffres, les connaissances et la ré-articulation du rapport au monde qu’elles y étalent concernent lensemble de la population terrestre.

Une sélection dexemples

Linda Hogan est une romancière et poète Chickasaw. Dans The Woman who Watched over the World, elle raconte son histoire personnelle et tribale. Ici encore, c’est une histoire autobiographique qui sert de loupe pour l’histoire humaine et la façon dont celle-ci est unie au monde naturel. Elle y révèle les liens qui unissent les histoires tribales à une Amérique brisée ainsi que la façon dont ces histoires tribales restent présentes pour les générations actuelles. Dans Dwellings : A Spiritual History of the Living World ainsi que dans The Sweet Breathing of Plants, elle opère également cet effet de loupe. L’introspection dont elle fait preuve et la mise à nu qui en résulte ont pour effet un questionnement analogue chez ses lecteurs. L’écriture de Hogan oscille entre œuvres de fiction, de non-fiction, poésie et travaux d’édition.

Kuki Gallman est une auteure et environnementaliste italienne, émigrée au Kenya depuis 1972. Elle y acquiert Ol Ari Nyiro, un énorme ranch, dans lequel elle va tenter de mettre en place une façon harmonieuse de vivre-ensemble pour les êtres humains et la nature. Elle sera une des premières à engager des gardes anti-braconnage de façon personnelle (sans l’aide du gouvernement) et finira par faire d’Ol Ari Nyiro un exemple d’harmonie naturelle entre les peuples locaux, la protection de la nature et sa famille. Son histoire tragique se transformera en un exemple de détermination et d’amour : pour la nature et sa protection, pour les mythes et traditions locales qu’elle aide à protéger ainsi que pour le continent africain. Gallman a fait de ses pertes personnelles un combat politique pour la survie et la protection de l’Afrique. Elle participera à la crémation de douze tonnes d’ivoire saisies en juillet 1989, feu symbolique allumé par le président kenyan de l’époque, Daniel Arap Moi, pour symboliser l’opposition du Kenya au marché de l’ivoire. Elle raconte tout ceci dans I Dreamed of Africa, best-seller international qui a plusieurs fois été comparé à Out of Africa d’Isaak Dinesen. Les liens qu’elle établit dans son écriture entre son histoire personnelle et son combat environnementaliste mettent au jour un rapport particulier au monde naturel, dans lequel Gallman a trouvé une consolation et un but vital après la perte de son fils et de son mari. Elle est, encore aujourd’hui, considérée comme une des environnementalistes kenyanes les plus influentes.

Ellen Meloy était une peintre et auteure du sud-ouest américain, décédée en 2004. Elle se qualifiait elle-même de « desert writer. » Dans ses écrits, Meloy donne voix à l’incroyable nombre de formes de vie qui vivent et se plaisent dans le désert, souvent perçu comme un lieu vide. Elle y brouille les limites entre sa maison et l’extérieur, se considérant non pas comme vivant chez elle, mais comme vivant sur le terrain des lézards, corbeaux, desert bighorns et autres animaux qui occupent l’endroit. Après sa mort, son mari et ses amis ont fondé le Ellen Meloy Fund qui remet chaque année un prix à un récit sur le désert. Ce que Meloy met en place dans son écriture est une reconstruction de liens. Elle réinstaure un rapport personnel (inner) avec le monde qui l’entoure (outer) et rend ainsi, au moyen dune écriture qui borde le spirituel et le philosophique, le personnel politique. Elle brouille les attentes prévisibles et explique les raisons pour lesquelles elle se sent plus à l’aise perdue dans le désert ou la brousse plutôt qu’à Las Vegas. Ceci contribue à transformer le politique (le public) en quelque chose de personnel étant donné le rapport personnel que certains Américains ont avec cette ville au détriment du désert qui l’entoure. Ce renversement d’attendus contribue à faire du monde (et de sa protection) une affaire personnelle et politique chez cette auteure.

En conclusion, les histoires personnelles de ces auteures deviennent donc un moyen de rendre audible aux lecteurs des problèmes plus vastes, notamment grâce à la narration à la première personne du singulier, forme sous laquelle ces histoires sont relatées. Celle-ci permet de contourner les réticences que certain.es pourraient avoir vis-à-vis dun essai scientifique ou théorique, tout en permettant lexpression de positions personnelles éthiques et dune sensibilité souvent absente dans les discours éthiques et scientifiques analytiques.12 Il sagit pour ces auteures de réécrire le monde afin dy réinscrire lhumain comme n’étant plus séparé de la nature :

[Ces auteur.es] font lexpérience du monde naturel non plus comme la Nature, objectivement, artificiellement en dehors, mais dune façon profondément personnelle, intime et révélatrice, en dedans. [] La liberté [des écrivaines] est dexprimer la vérité concernant toutes nos relations et de ne pas nous dévaloriser parce que nous nous sentons connectées par le désir et le regret à des hommes, des enfants, des grand-mères, les pluies, la chair et les graines du désert, à de vieux récits et des mots malicieux, au passé et au future, à ce que Rachel Carson nommait le flot des choses vivantes. Cest une métaphysique puissante que cette unité entre corps, esprit et terre, avec des conséquences morales tout aussi puissantes.13

Cette citation reflète également de façon évidente les trois relations principales que ces différent.es auteur.es réinventent au moyen de leurs écrits : le rapport au lieu, au corps et au langage. Ces différentes réécritures offrent une vision du monde moins dichotomique : « une écriture qui suggère comment limagination et lesprit sentremêlent aux expériences de la nature de façon transformative et rédemptrice, de même quelle laisse entrevoir le potentiel de ces expériences et de ces transformations. »14 Ce faisant, ces écritures se distancient des normes hétéropatriarcales afin doffrir une stratégie d’émancipation écoféministe : une nouvelle façon d’« être-au-monde ».

1Notamment grâce à la publication, en 1998, de Ecofeminist Literary Criticism : Critiques, Theory, Pedagogy édité par Greta Gaard et Patrick D. Murphy qui fut le premier ouvrage à fixer lutilisation purement littéraire des pensées écoféministes. Pour une explication non-académique de la mouvance écoféministe, il est possible de vous reporter à deux articles de vulgarisation scientifique parus respectivement dans la revue suisse Moins ! et dans la revue écologique française S!lence ! (2015) par lauteure.

2 Comme le démontre Susan Griffin dans son Woman and Nature : the Roaring inside Her, publié en 1978.

3GAARD, MURPHY. Ecofeminist Literary Criticism. 11. Notre emphase.

4GAARD Greta, communication personnelle entre moi-même et lauteure, 30/04/2014.

5STURGEON Noël. Environmentalism in Popular Culture: Gender, Race, Sexuality and the Politics of the Natural. Tucson: University of Arizona Press, 2009, 169.

6ALAIMO Stacy, HECKMAN Susan. Material Feminisms. Bloomington : Indiana University Press, 2007, 4.

7LAUWERS Margot. Amazones de la Plume : les manifestations littéraires de l’écoféminisme contemporain. 2014.

8OPPERMANN Serpil. « Feminist Ecocriticism: The New Ecofeminist Settlement ». Op.cit. 65.

9VAKOCH Douglas A. Feminist Ecocriticism : Environment, Women and Literature. Lanham: Lexington Books, 2012, 2.

10VAKOCH. Feminist Ecocriticism. Op.cit. 2.

11CAMERON Anne. « First Mother and the Rainbow Children ». Healing the Wounds. Op.cit. 58.

12WARREN Karen. « The Power and the Promise of Ecological Feminism ». Environmental Ethics Vol 12 N°3, 1990, 125-46.

13WITTIG ALBERT Susan & MOORE Susan. What Wildness is This? Op.cit. xiii-xv.

14 WITTIG & MOORE. What Wildness is This ? Op.cit. xvi.

Le Souci de la nature. Écoféminismes et éthiques du care.

 

Souvent critiqué pour ses positions jugées essentialistes, l’écoféminisme a rapidement été écarté dun certain nombre de courants féministes, notamment parce quon a jugé quil proposait une épistémologie de la nature ambiguë, dans laquelle femme et nature étaient dangereusement associées. Cest dailleurs la même critique qui a conduit un certain nombre de féministes à rejeter le positionnement éthique de l’écoféminisme, souvent articulé autour de la notion de « caring » ou de « care », entendue comme lattention, le soin, le souci de lautre et les activités domestiques qui lui sont corrélatives. A partir des injonctions militantes 1à « aimer la nature », à la respecter comme une mère, ou à en prendre soin comme un enfant, certaines théoriciennes ont en effet cherché à faire de la notion de care un concept central de l’éthique écoféministe. Ces critiques ayant été cruciales dans la disqualification théorique de l’écoféminisme, il convient de les examiner ici dun point de vue philosophique.

Un des défis contemporains de l’écologique politique contemporaine pourrait être résumé ainsi : comment penser et œuvrer pour la protection de lenvironnement, si nous ne sommes pas dabord daccord sur lidée même que nous avons de la nature ? Ou : comment arbitrer localement et globalement des représentations concurrentes de la nature ? A cette question, l’écoféminisme apporte des solutions pragmatiques, partant des rapports les plus quotidiens et les plus immédiats que nous avons avec nos proches et le monde qui nous entoure. En sefforçant de mobiliser la notion de care, l’écoféminisme montre en effet quon ne peut initier une réflexion épistémologique sur la nature sans entamer préalablement une réflexion éthique sur les pratiques par lesquelles nous la transformons. Selon cette perspective, il se pourrait bien quil ny ait pas « une » nature à protéger, mais que la nature soit « ce que nous protégeons ». Entendue ainsi, la nature est un continuum infini de care-receivers, cest-à-dire de dépositaires de notre « souci de », de notre attention et de nos activités de soins. Plutôt que de chercher à moraliser notre rapport à « la » nature, objectivée par le pouvoir patriarcal et le capital, plutôt que de souscrire à des représentations à la fois hégémoniques et culturellement marquées de ladite nature, l’écoféminisme suggère quelle est cela même que nous protégeons quand nous faisons attention aux autres, quand nous pourvoyons à leur bien-être, quand nous réunissons autour deux les garanties de leur survie.

Cest pourquoi après avoir examiné quelques critiques adressées aux usages écoféministes de la notion de « care », je montrerai ses avantages théoriques et politiques, notamment dans la redéfinition de la nature et des liens qui nous unissent à elle.

L’écomaternalisme comme éthique écoféministe

Lune des principales critiques adressées à l’écoféminisme est de ne s’être jamais complètement émancipé de ce que certains appellent l’écomaternalisme. Par écomaternalisme, il faut entendre lextension du rôle maternel domestique (psychologique et pratique) au monde naturel et la mise en avant de ce rôle de mère dans la formulation de revendications écologiques et féministes. L’écomaternalisme désigne donc lapproche écologique fondée sur les valeurs et les pratiques de caring (dattention, de soin, et on peut ajouter, de reproduction) dont les femmes et les mères sont traditionnellement responsables dans de nombreuses cultures. Cet écoféminisme appellerait à « aimer la nature », à la « respecter comme une mère », ou à en « prendre soin » comme un enfant. De fait, aux Etats-Unis, l’écoféminisme sest dabord exprimé dans une série de mouvements « grassroot » qui rassemblaient des mères inquiètes de lavenir de leurs enfants, menacés par la pollution, par la guerre ou par des dérives incontrôlées de la technique. Cet 2écomaternalisme a donc puisé à deux sources3 : dune part le « maternalisme civique » du XIXe et du début du XXe siècle, dautre part les théories du care, élaborées dans le sillage des travaux de Gilligan. De ce point de vue, la notion de caring est, sans 4être nécessairement formulée, présente dès les débuts des premiers mouvements. Selon les détracteurs de l’écomaternalisme, ce courant tendrait à tenir pour acquis des définitions figées des femmes et de leur rôle familial et social. Il se contenterait en outre dexporter ce modèle idéologique dans la sphère écologique. La critique de cet écomaternalisme se décline en plusieurs arguments.

Le premier argument cible la conception figée de la femme que lusage de la notion de « care » semble induire. Cette critique, on laura reconnue, est celle à laquelle la plupart des féminismes de la seconde vague doivent répondre, à savoir de mobiliser des représentations figées de la femme, sans prendre en compte la multitude des expériences des femmes. Cette critique touche plus particulièrement lusage féministe de la notion de care, qui semble conforter les rôles de sexes imposés par la société patriarcale, et en particulier celui, pour les femmes, d’être les pourvoyeuses de soin. Corrélativement, on sest inquiété de ce que lusage de la notion de care ne limite le pouvoir des femmes à leur rôle social de mère, les empêchant ainsi de se poser en sujets politiques. Sans utiliser nécessairement le terme d’écomaternalisme, Janet Biehl reproche par exemple à la valorisation dun éthos du care d’être un simple « renversement » de la hiérarchie patriarcale, qui enferme les femmes dans la sphère de loikos, « au nom dun éthos domestique du « soin » [caring], de la « protection » [nurturing], et en invoquant au nom de liens organiques ou tribaux, un énigmatique et mystique « biologisme » » 5.

Sherilyn MacGregor ajoute que l’écoféminisme noffre pas de perspective critique, ni sur les pratiques de care elles-mêmes, ni sur les institutions dans lesquelles elles se déploient ou devraient se déployer. LAllemande Maria Miès ou lIndienne Vandana Shiva sont ici particuli6èrement visées, accusées de limiter le féminisme à une « politique de la survie ». En accordant une place cruciale aux activités domestiques de soin, dattention, de protection, de la nature et des êtres humains, bref, aux activités de caring qui sont, dans le monde capitaliste, données aux femmes et dévalorisées, cest accepter les fondements mêmes de la division sexuelle du travail et sempêcher de la remettre en cause. Selon MacGregor, qui invite les écoféministes à une réflexion plus profonde sur lorganisation contemporaine de la reproduction sociale, l’écomaternalisme est aveugle aux institutions et aux mécanismes politiques, et noffre pour toute stratégie de résistance que de « rester en vie ».

Une troisième critique consiste à souligner le caractère a- ou infra-politique et les impasses utopiques de l’écoféminisme. En mettant lemphase sur la sphère du foyer, les écoféministes ont selon Biehl négligé la sphère politique, ce que trahiraient la radicalité du mouvement et ses contradictions internes. Bielh rappelle aussi combien la sphère de loikos a pu être, dans lhistoire, le lieu des plus grandes oppressions pour les femmes et combien il est par conséquent naïf den promouvoir les valeurs à l’échelle de la Cité. Surtout, Biehl reproche à l’écoféminisme de dissoudre la séparation entre privé et public, entre famille et cité, entre politique et domestique, autrement dit, de faire de loikos une sphère suprême, celle à partir de laquelle se définiraient les rapports entre individus et les modes de gouvernement. Biehl sinquiète donc quune politique écoféministe ne soit une dérive tyrannique, où les rapports domestiques justifieraient labolition même dun contrat social fondé sur un engagement rationnel des participants. C7est pourquoi Biehl préfère fonder le projet dune communauté juste dans la faculté de raison dont dispose chaque individu, plutôt que sur des valeurs de caring supposées nous mettre en relation avec le reste du monde vivant.

Usages du care

Quoique ces critiques soient en parties fondées, je voudrais montrer ici quelles ignorent la spécificité des usages du care dans le cadre particulier de l’écoféminisme. Cette notion de care na pas seulement été importée dun féminisme « vieille école », réitérant ainsi une ontologie dualiste mille fois critiquée. Il serait inexact et injuste dinterpréter sa mobilisation comme un ready-made éthique bien commode pour aborder simultanément les questions féministes et écologiques. Quelques remarques simposent.

Tout dabord, la critique de MacGregor et de Biehl nest, au fond, pas nouvelle. Elle sinscrit dans des débats bien connus qui apparaissent dès la parution de louvrage de Gilligan. En proposant de se tourner vers une théorie de la citoyenneté plutôt que vers une éthique du care, MacGregor reformule lopposition entre les éthiques du care et les philosophies abstraites du droit qui, dans une certaine mesure, est initiée par les travaux mêmes de Gilligan. Lalternative, cependant, nest peut-être pas entre « care » et sphère publique, entendue comme le lieu où se débattent et se décident les principes dune société juste. Un système légal peut tout à fait être articulé à nos pratiques de caring, soit pour les formaliser, soit pour soutenir leur déploiement, soit pour les encadrer. Car pour penser les termes dune société juste, lessentiel nest peut-être pas de décider sil faut ou non faire taire nos valeurs éthiques, mais plutôt de répondre à la question : comment articuler des visées concurrentes du bien ou, comment penser la visée éthique dune vie bonne dans des institutions justes8 ? Dans le cadre plus spécifique de l’écoféminisme, il est peu probable que la mise en œuvre dune réflexion politique sur les moyens de faire face aux défis écologiques de demain puisse faire totalement l’économie dune réflexion éthique sur les moyens dhabiter le monde, cest-à-dire aussi de prendre soin de ceux qui le peuplent.

Par ailleurs, les critiques d’ « écomaternalisme » que nous venons d’évoquer ont tendance à dissimuler la diversité et loriginalité des usages de la notion de care dans le discours écoféministe. Je me limiterai ici à donner troi exemples de la façon dont la mobilisation dune éthique du care a permis aux écoféministes de remettre en cause nos cadres éthiques pour refonder notre rapport à la nature. Premièrement, la notion de care a permis de poser de manière urgente la question de la responsabilité écologique de notre génération envers les générations futures. Issu notamment des mouvements pacifistes et anti-militaristes, l’écoféminisme a dénoncé très tôt la menace que faisaient peser sur les générations dalors et sur les suivantes lescalade de la violence et la course à larmement nucléaire dans le cadre de la guerre froide. En recourant 9à la notion de care dans un cadre écologique, les écoféministes étendent donc son champ dapplication horizontalement à toute la nature, et verticalement à toutes les générations futures.

Au prisme de l’écoféminisme, la notion de care questionne aussi la nature ontologique des partenaires de la relation éthique. En témoigne par exemple lusage quen fait la philosophie éthique animale. La question animale apparaît en effet dès les années 1970 dans les débats écoféministes, et est systématiquement explorée dans les années 1980. Les travaux de C. Adams et de J. Donovan questionnent plus sp10écifiquement lusage de la notion de care dans le domaine de l’éthique animale. Pour Adams, par exemple, c11est sur le plan de lobjectification à laquelle ils sont exposés dans la culture patriarcale que femmes et animaux subissent une oppression comparable, ce qui justifie le rapprochement des combats féministes et des mouvements en faveur de la protection animale. Les critiques mentionnées plus haute tendent donc à ignorer les profondes transformations que l’écoféminisme fait subir au sujet de la philosophie moderne. Le meilleur exemple de ces innovations peut sans doute être trouvé dans les travaux de Rosi Braidotti qui, dans Transpositions par exemple, revisite les éthiques du care pour en faire un des modes privilégiés de rapport au monde de ses « sujets nomades ». En mobilisant les éthiques du care, les écoféministes nous invitaient à considérer la porosité de notre subjectivité prétendument autonome, les imbrications réciproques de différents modes dexistences naturels, bref, le caractère fondamentalement « interconnecté » de notre subjectivité, pas seulement aux autres êtres humains, mais au monde non-humain (animal, végétal, voire minéral). Elles proposaient de repenser en profondeur les catégories ontologiques sur lequel il reposait, dinaugurer une nouvelle révolution copernicienne, pour se donner la chance de repenser le politique.

Finalement, cest donc la nature même du care qui était questionnée. Intégrée à une critique du travail reproductif, la notion de care recoupe lensemble des activités qui, quoique non rémunérées, contribuent à laccumulation du capital en participant à la reproduction de la force de travail. Selon cette perspective, le care est perçu comme un travail à proprement parler, ce qui le débarrasse de ses accents moraux ou psychologiques. Une féministe comme Federici, par exemple, se montre dailleurs méfiante à l’égard des analyses psychologiques de Gilligan. Et ce dabord parce que cette approche a tendance à dissocier lattention et le souci de lautre de ses enjeux reproductifs, et donc du système dexploitation économique duquel ils sont solidaires. Federici et Gilligan se rejoignent sur le constat que les activités et les rapports de care sont, dans la société patriarcale, dissimulés, ou jugés non-pertinents. Mais pour Federici, les activités de caring doivent être un terrain de lutte privilégié dans les combats féministes, parce quil sy joue la reproduction même du capital et du système doppression qui lui est concomitant, donc la reproduction même de nos existences. Quoiquelles induisent une dimension psychologique, les tâches domestiques du care, tout comme leurs versions marchandes dans l’économie capitaliste (service ménager, aide à domicile, etc.), ne peuvent donc être réduites aux simples modalités dun rapport éthique. Lintuition dune obligation éthique à protéger lenvironnement se mue alors en nécessité impérieuse de reconnaître limportance fondamentale des activités de caring, En dautres termes, lapproche éthique des écoféministes fixe le cadre dun nouveau pacte avec la nature, dans lequel prendre soin de lenvironnement et du monde naturel nest pas un luxe moral mais une condition sine qua non au maintien de la vie.

Repenser la nature. La voie des éthiques du care.

Un des principaux arguments des écoféministes est davoir montré que le patriarcat orchestre des rapports de pouvoirs dans lesquels les hommes et la masculinité se placent comme maîtres et dominateurs des femmes et de la nature. Mais on a reproché aux tenantes dune éthique du care de maintenir une représentation confuse de la nature, et des bénéfices que cette dernière pouvait tirer de nos soins. Une 12éthique du care doit donc au moins pourvoir parvenir à finir ce quest la nature, en quoi elle peut être un partenaire de la relation de care, et finalement ce que veut dire en prendre soin.

Or sans doute y a-t-il autant de façons de prendre soin de la nature quil y a d’êtres humains et de communautés humaines. Daucuns en concluent quune éthique du care échouera nécessairement à fonder les termes dune politique écologique, car comment parviendrons-nous à protéger quelque chose sur la définition duquel il ny a pas de consensus ? Mais à linverse, tenter de définir la nature ne revient-il pas à circonscrire au préalable, et par là-même à objectiver, un champ épistémologique, éthique, politique, irréductible à toute définition ? Peut-être faut-il alors chercher ailleurs lintérêt des éthiques du care dans le champ écoféministe. En nous invitant à prendre soin de la nature, les écoféministes aspirent avant tout à éveiller notre conscience du monde naturel, condition indispensable à une forme dattention plus intensive de la nature, comme sa protection par exemple. Nest-ce pas, en effet, dans la possibilité dun caring about que peut germer la possibilité dun caring for ? L’éthique du care, na peut-être pas de contenu moral, et nen a peut-être dailleurs jamais eu, car elle consiste moins à mobiliser des valeurs surnaturelles, métaphysiques susceptibles de guider notre rapport à la nature, que de commencer à penser la nature comme cela même vers lequel sont dirigés notre soin et notre attention.

En faisant appel aux éthiques du care, les écoféministes ancrent l’éthique environnementale dans nos pratiques individuelles et collectives, au lieu de la fonder dans une série de valeurs supposées partagées par tous : le bien commun, la justice, la nature. Préserver lenvironnement, cela commence dans les plus quotidiennes de nos activités, dans les rapports les plus immédiats que nous pouvons avoir avec les autres et avec le monde qui nous entoure. Ce lien, individuel ou collectif, qui suppose parfois notre immanence au monde, est absolument fondamental pour établir un rapport écologique à la nature. En appeler au seul rationalisme, comme le fait Biehl, cest instaurer une distance à l’égard du monde naturel, nous arracher à la nature, qui certes lie les êtres humains entre eux, mais qui les distingue tout à la fois des autres êtres vivants. En faisant appel à une éthique de lattention au particulier et au contexte, les écoféministes rappellent limportance du lien qui nous lie à lautre (humain ou non) dans la prise de décision morale. A travers les éthiques du care, les écoféminismes font appel à notre intuition la plus immédiate, celle par laquelle nous sommes enclins à nous protéger nous-mêmes et ceux qui nous entourent et nous sont chers. To care about nature ne signifie donc pas tant se soucier ou prendre soin de la totalité de la nature que des êtres singuliers qui la peuplent. Cest donc là, dans les plus quotidiennes de nos activités, que se joue et se définit la nature.

Cette nature ne saurait être réduite au fantasme dun sans-lhomme, à la nature sauvage du romantisme ou encore à celle, objectiv(é)e, dont la science cherche à percer les secrets sous ses microscopes. Il sagit ici de la nature comme monde commun, comme ce dont nous faisons partie, ce que nous partageons. En invitant les éthiques du care dans une réflexion à la fois écologique et féministe, les écoféministes évitent le problème de fonder notre rapport éthique au monde sur la notion abstraite (le concept ?) de nature, qui porte demblée en elle une ontologie donnée, les accents coloniaux dune certaine histoire de lappropriation occidentale du monde. Les écoféministes proposent plutôt de partir de la nécessité la plus fondamentale, celle de reproduire la vie, de prendre soin de nous-mêmes, de prendre soin des autres et, pour cela, de prendre soin du monde qui nous entoure. Or cest dans ces activités que se dessine la nature, comme lhorizon même vers lequel tendent ces activités de care. Si lintuition dune oppression commune aux femmes et à la nature motive le discours écoféministe, la mobilisation dune éthique du care savère être une réponse pragmatique à une question théorique insoluble. Prendre soin de, faire attention à, bref, « to care », répond à linjonction de préserver la vie tout en laissant à « la vie » et « la nature » des contours à finir. Comprise en ces termes, la nature cest ce que nous nous donnons comme perspective dans toutes nos activités de caring.

Il nest donc pas certain que nous ayons à définir préalablement la nature comme un bien commun pour entamer des discussions sur la meilleure façon de la protéger. Avant d’être un bien, le commun est une activité partagée qui nous lie à la nature. A ce titre, les activités de la sphère domestique, par lesquelles nous prenons soin des autres, mais aussi reproduisons la vie, participent à la recherche de la vie bonne, dont les conditions vont bien au-delà du foyer. La mise en œuvre dune éthique du care écoféministe inaugure donc un changement de perspective. Non seulement elle nous dit tout dabord quil ny a pas, à proprement parler, quelque chose comme une nature à protéger. Mais elle nous indique aussi quil ne suffit pas de faire de la nature la résultante dun ensemble de discours, une somme de débats que des agents (scientifiques, politiciens, associations, artistes, etc.) auraient sur elle. Il ny a pas de nature sans la mise en œuvre dactivités par lesquelles nous protégeons la vie. Ou encore : la nature est la somme des activités de soin, dattention et de protection par lesquelles nous protégeons le monde qui nous entoure. A quoi il faut immédiatement ajouter quune telle position nest certainement pas un plaidoyer pour les mouvements pro-vie, quoique l’écoféminisme ait incontestablement trouvé des échos dans un certain féminisme théologique. La revalorisation des éthiques du care témoigne en effet avant toute chose dune volonté de laisser aux femmes les moyens de se réapproprier les modalités et les conditions du travail reproductif qui leur est traditionnellement confié, contre les menaces écologiques, capitalistes et guerrières qui les privent du moyen de contrôler leur propre corps.

Conclusion

Si donc la nature est laffaire de tous, cest parce quelle se joue à toutes les étapes de mon rapport à lautre, humain ou non humain. Dans la lignée des travaux de P. Linebaugh, Federici nous rappelle quil ny a pas de commun possible si nous ne renonçons pas à fonder notre vie et notre reproduction sur la souffrance des autres, si nous ne renonçons pas à nous considérer comme séparés deux. Cest donc dans lapparente banalité de notre quotidien que se construit du commun, dans toutes les tâches qui semblent les plus insignifiantes par lesquelles nous reproduisons la vie que sesquisse ce que nous appelons la nature. Pour agir sur la nature, et en faire un monde commun, il savère donc indispensable de maintenir le commun comme un horizon, « pas comme une pratique particulière, pas comme un sacrifice », nous met en garde Federici. Le commun, à chaque instant de nos existences, « doit être présent, doit modeler toutes nos pensées ». Cest pourquoi « il est important de construire le commun comme une perspective (…) à partir de la vie de tous les jours, et dans la production de tous les jours. 13» Cest dans le quotidien, à chaque étape de la transformation du réel que le commun doit être maintenu comme un horizon. En revalorisant les multiples façons par lesquelles nous témoignons dune certaine attention pour le monde qui nous entoure, les écoféministes proposent non pas de refonder nos cadres éthiques, tâche peut-être impossible, mais de repenser le monde commun. A travers les tâches quotidiennes par lesquelles nous reproduisons les conditions de notre existence, se dessine la nature, horizon encore lointain dun monde partagé.

1 Voir Roger J. H. King, « Caring About Nature. Feminist Ethics and the Environment », in Hypatia, vol. 6, no 1 (Spring 1991).

2 Voir Lois Gibbs, Love Canal : And the Birth of the Environmental Health Movement (Washington : Island Press, 2010) ; Carolyn Merchant, Earthcare (New York : Routledge, 1995)

3 Sherilyn MacGregor, Beyond Mothering Earth : Ecological Citizenship and the Politics of Care (Vancouver : UBC Press, 2006)

4 Cf. le sous-titre de l’ouvrage de Sara Ruddick, Maternal Thinking : Toward a Politics of Peace (Ballantine Books ed. New York: Ballantine Books, 1990).

5Ibid, 154.

6 Vandana Shiva, Staying Alive : Women, Ecology and Development (London: Zed Books, 1989).

7 Janet Biehl, Rethinking Ecofeminist Politics (Boston, MA: South End Press, 1991), 135-36 ; 140.

8 Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre (Paris : Seuil, 1990).

9 Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort (Paris : P. Horay, 1974)

10 Voir par exemple l’article de Norma Benney, « All of One Flesh : The Rights of Animals », in Leonie Caldecott et Stephanie Laland (eds.), Reclaim the Earth : Women Speak out for Life on Earth (London: The Women’s Press Ltd, 1983),. La question de l’animalité est aussi explorée dans un numéro intitulé “Nature” de Woman of Power: A Magazine of Feminism, Spirituality and Politics, en 1988.

11 Carol J. Adams, et Josephine Donovan, Animals and Women : Feminist Theoretical Explorations (Durham: Duke University Press, 1995) ; Josephine Donovan et Carol J. Adams, The Feminist Care Tradition In Animal Ethics : a Reader (New York: Columbia University Press, 2007).

12 Roger King, Ibid., p.85.

13 Conférence donnée à Hofstra University, enregistrée à “Making Worlds, an Occupy Wall Street Forum on the Commons, New York, February 16-18, 2012, http://www.youtube.com/watch?v=Eqw-yKU5-1o, ma traduction.

 

Pour un écoféminisme de l’égalité

Pour un écoféminisme de l’égalité
Dans cet article, on propose un écoféminisme non essentialiste qui relève d’une réflexion éthique et politique sur les rapports de l’être humain à la Nature. Orienté vers l’écojustice et la durabilité, cet écoféminisme critique se caractérise par la défense des principes d’égalité et d’autonomie, le dialogue interculturel, une acceptation de la science et de la technique limitée par le principe de précaution ainsi que l’universalisation de l’éthique de la sollicitude.

For an Ecofeminism of Equality
This article describes a non-essentialist form of ecofeminism which questions ethically and politically the relations between mankind and nature. Geared towards ecojustice and sustainability, this ecofeminist critique stresses principles of equality and autonomy, of intercultural dialogue, of an acceptation of technoscience limited by the precautionary principle, and by the universalization of an ethics of care.

La théâtralisation d’une lutte « écoféministe »
Cet article d’anthropologie propose de premières pistes pour penser l’écoféminisme en lien avec le champ d’études théâtrales, et notamment la tension entre performance et représentativité. Il se base sur un mouvement paysan, qui lutte contre la construction d’une usine de ciment, et qui s’est fait connaître pour le rôle qu’y jouent les femmes par le biais d’actions théâtralisées qui font les liens entre leurs corps et la nature. Nous interrogeons dans quelle mesure l’écoféminisme agit comme une nouvelle norme globale permettant d’intégrer une lutte au système de représentativité dominant.

Dramatization of an Ecofeminist Struggle
This anthropological study sketches an attempt to think ecofeminism in light of drama studies, namely through the tension between performance and representation. It analyzes a peasant movement of, which fights against the construction of a cement factory, a struggle famous for the prominent role played by women through the use of drama to foster the connections between their body and nature. The article questions the possibility for ecofeminism to provide a new global norm allowing to integrate a struggle into the dominant system of representation.

Les Sorcières
sont de retour
Dans cet entretien, Xavière Gauthier, fondatrice de la revue Sorcières, revient avec sa sœur Danièle Carrer sur l’histoire méconnue de l’écoféminisme français des années 1980. Autour de cette revue, consacrée à la création littéraire et artistique des femmes, gravitaient plusieurs autrices engagées pour l’écologie et contre le nucléaire. Xavière Gauthier explique ici comment elles reliaient féminisme et écologie, domination des femmes et domination de la nature, objets d’une seule et même répression, celle de l’hyper-capitalisme, qui va jusqu’à désirer s’approprier le vivant. Nulle notion de magie ici, mais une mise en cause radicale des rapports de reproduction et de production.

The Witches Are Back
In this conversation, Xavière Gauthier, founder of the periodical Sorcières, discusses with her sister Danièle Carrer the neglected history of French ecofeminism in the 1980s. This periodical, dedicated to literary and artistic creation by women, gathered many women writers involved in ecological and anti-nuclear struggles. They tied together feminism and ecology, domination of women and domination of nature, all repressed by hyper-capitalism and its desire to appropriate life itself. No magic here, only a radical questioning of the relations of production and reproduction.

« Ni les Femmes
ni la Terre ! »
À la recherche de la convergence des luttes entre féminisme et écologie en Argentine et Bolivie
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Neither Women nor Earth!
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Neither Women nor Earth! is a documentary film shot in Argentina and Bolivia, closely following women who struggle against Monsanto and its system, against the destruction of the environment by extractivist corporations, and against “feminicides” (the killing of women because they are women). These activists fight for the right to own their body, to change economic models, to see their legitimacy and dignity recognized. They pave the way for an ecofeminist revolution.

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Autopsie urbaine
Sur Le Géant de Michael Klier
Le Géant (1982), film de Michael Klier, est un montage d’images de vidéosurveillance et policières, enregistrées dans de grandes villes d’Allemagne de l’Ouest (RFA). Au-delà d’une simple critique dénonciatrice, ce détournement artistique interroge de manière spéculative nos regards de spectateur sur les espaces urbains. En dépassant l’association convenue entre mise en visibilité et capacité de contrôle, il ouvre de nouvelles pistes de réflexion sur les expériences urbaines.

Urban Autopsy
On Michael Klier’s
The Giant
Michael Klier’s film
The Giant (1982) edits images of video-surveillance taken by the police and recorded in West Germany’s larger cities. Beyond a mere critique denouncing police surveillance, this artistic détournement questions in a speculative way our gaze as viewers of urban spaces. By overcoming the clichés associating visibility and control, it breaks new reflexive grounds about urban experiences.

Donna Haraway
Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène
Faire des parents
Nous sommes dans le « Chthulucène », l’époque au long cours où s’enchevêtrent des temporalités multiples, des forces non seulement humaines mais aussi plus qu’humaines et inhumaines, des noms-de-Terre dont Gaïa n’est qu’un exemple parmi d’autres. Une telle mise en perspective transhistorique considère l’Anthropocène non pas comme sommet de créativité anthropomorphique, mais comme terrible appauvrissement écologique, social et culturel. Dès lors la question devient : comment faire en sorte que l’Anthropocène ne puisse pas durer ? La réponse que donne Haraway est la suivante : « Faites des Parents pas des Bébés ! ».

Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene
Making Kin
We are in the “Chthulucene”, the long-term epoch in which a multiplicity of temporalities, of forces – not only human forces but also more-than-human and inhuman ones – and of names for the Earth – not only Gaia – intertwine. Such a transhistorical perspective considers the Anthropocene not as an apex of anthropomorphic creativity, but as a terrible ecological, social, and cultural impoverishment. The question then becomes: how can we ensure that the Anthropocene will not last? Haraway’s answer is : “Make Kin Not Babies!”