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Mineure 34. Philosophie des normes

La théorie foucaldienne de la biopolitique est une référence constante des débats contemporains sur la gouvernementalité néolibérale et sur la médicalisation et la psychologisation du social. C’est à partir des articles consacrés à l’émergence de la médecine sociale au XIXe siècle que les conceptions foucaldiennes de la biopolitique et du libéralisme sont ici soumises à un examen critique. La thèse défendue est que le mouvement de réforme sanitaire est irréductible au simple développement de la gouvernementalité libérale et que l’idée de médecine sociale est associée à l’époque à une critique des principes normatifs du libéralisme qui conserve une pertinence aujourd’hui.

Current debates on neo-liberal governmentality and the medicalization-psychologization of the social constantly refer to Foucault’s theory of biopolitics. I critically examine Foucault’s notions of biopolitics and liberalism as conveyed in his articles on the emergence of social medicine in the 19th century. My thesis is that the movement of sanitary reform is irreducible to the mere development of liberal governmentality and that the idea of social medicine was associated in the period with a critique of the normative principles of liberalism which remains relevant today.

Luc Vincenti part de la question de l’applicabilité qui, en matière de comportement humain, spécifie la normativité dans le champ plus large de la régularité. La philosophie pratique de Kant permet d’enraciner cette applicabilité, au-delà d’un simple sentiment de soi, dans la connaissance de sa liberté. Mais que devient ce fondement de l’obligation hors du champ moral, dans le champ juridique, où Kant se rapproche du positivisme kelsénien ? La philosophie politique kantienne est en fait à double face : mettant en question la fondation contractualiste dans le champ propre du droit, Kant retrouve la légitimité dans le rapport, finalisé, du droit à la morale : dans la capacité du droit à produire la paix en préservant la liberté. La notion kantienne d’usage public de la raison est alors tout à la fois ce qui manifeste cette fin du droit, par la liberté d’expression, et ce qui apparaît comme déploiement public d’une connaissance de la liberté par elle-même.

Luc Vincenti starts from the question of applicability which, as regards human behaviour, specifies normativity within the wider field of regularity. Kant’s practical philosophy enables this applicability to be located, beyond the mere feeling of self, in the knowledge of one’s freedom. But what happens to this foundation of obligation outside of the moral realm, in the legal realm, where Kant is closer to Kelsenian positivism ? In fact, Kant’s political philosophy is two-sided : while he questions the contractualist foundation within the properly legal realm, he returns to the idea of legitimacy in the purposive relation law has to morals, i.e., in the capacity of the law to produce peace by preserving peace. Kant’s notion of the public usage of reason then exhibits this purpose of law, through freedom of expression, and is also the public display of freedom’s knowledge of itself.

L’étude des formes actuelles de la gouvernance permet de mettre en lumière les « formes d’expérimentation sociale » fondées sur l’enrôlement du collectif. Cela signifie qu’aujourd’hui la définition de l’effectivité d’un système de règles passe moins par la possibilité de réaliser une subsomption justifiant la validité interne d’une procédure que par « le pouvoir d’inférence à l’égard de la production d’une forme de vie sociale satisfaisante ». C’est pourquoi « la question de la normativité du droit se déplace de la cohérence formelle de son contenu sémantique vers son potentiel pragmatique de gouvernance comme institution sociale ». Il devient par là urgent d’inventer de nouvelles formes de coopération sociale à même de contrer « l’opportunisme » des acteurs sociaux capables de saisir les opportunités déterminées par la crise des formes institutionnelles classiques.

The study of current forms of governance sheds light on « forms of social experiment » based on collective participation. The effectiveness of a system of rules relies less on realizing a subsumption justifying the inner validity of a procedure than on the « power to infer the production of a satisfying form of social life ». This is why « the question of the law’s normativity is displaced from the formal coherence of its semantic content towards its pragmatic potential of governance as a social institution ». It is therefore urgent to invent new forms of social cooperation able to counter the agents’ « opportunism » in their attempts to seize the new opportunities opened by the crisis of classical institutions.

Selon l’hypothèse interprétative proposée par I. Pariente-Butterlin, le niveau des lois explicites ne peut pas représenter le paradigme de la norme. Autrement dit, la construction de la normativité fait référence à une dimension implicite permettant de mettre en lumière ce qui fonctionne à un niveau explicite. Dans ce sens, on peut admettre que la conduite ne constitue pas une expression de la loi. Une telle perspective déplace ainsi entièrement la problématique relative à la détermination d’un sens possible dans la production de conduites. En effet, « comment se fait-il que nous obéissions à des règles de droit dont nous ignorons l’existence ? » Dans la plupart de nos actions, nous ne réglons pas nos conduites sur la valeur et l’injonction de la loi. Ce qui implique que même notre rapport aux lois passe par une référence implicite à la norme. De cette manière, il devient sans doute envisageable de penser les formes de résistance ou d’acceptation des lois comme de modalités d’action ou de conduite assignées à l’horizon implicite de la normativité.

According to Pariente-Butterlin’s interpretive hypothesis, the level of explicit laws cannot represent the paradigm of the norm. In other words, the construction of normativity refers to an implicit dimension which sheds light on its explicit workings. In this sense, one can grant that conduct is not an expression of the law. This point of view completely displaces the problematic pertaining to the determination of a possible meaning in the production of conducts, for « how is it that we obey legal rules whose existence we are unaware of ? » In most of our actions, we do not regulate our conduct according to the value and injunction of the law. This implies that even our relation to laws implies an implicit reference to norms. Hence it becomes conceivable that forms of resistance or acceptance of laws be understood as modalities of action or conduct falling under the implicit horizon of normativity.

On parle plus volontiers aujourd’hui de philosophie des normes que de philosophie morale et politique. Cette évolution peut s’expliquer tout d’abord par un élargissement de l’objet que l’étude des normes accorde à la philosophie, ainsi invitée à réfléchir sur toute forme de régulation interhumaine, et non plus seulement sur l’institution de l’obéissance à un pouvoir […]