Accueil » Archives, etc. » Bibliothèque diffuse » Opéraïsme & Autonomie » Bifo : « Le ciel est enfin tombé sur la terre »

Bifo : « Le ciel est enfin tombé sur la terre »

Prologue

Prologue : la fin du politique

Ce texte constitue le Prologue du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, […]

Deux ans de préparatifs à travers les nuages

Le réformisme et le refoulement du sujet

Ce texte correspond à la deuxième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Les meubles de Marx

Ce texte correspond à la première partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Matérialisme et transversalité

Ce texte correspond à la troisième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

De petits groupes en transformation

Ce texte correspond à la première partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Le parcours de la recomposition

Ce texte constitue la deuxième partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il […]

Pouvoir ouvrier et multiplication des logiques

Ce texte constitue la troisième partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il […]

Le jeune prolétariat ou un sujet pour la libération

De petits groupes en transformation

Ce texte correspond à la première partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Le parcours de la recomposition

Ce texte constitue la deuxième partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il […]

Pouvoir ouvrier et multiplication des logiques

Ce texte constitue la troisième partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il […]

Matérialisme et transversalité

Le réformisme et le refoulement du sujet

Ce texte correspond à la deuxième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Les meubles de Marx

Ce texte correspond à la première partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Matérialisme et transversalité

Ce texte correspond à la troisième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978). Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente […]

Le réformisme et le refoulement du sujet

Ce texte correspond à la deuxième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978).

Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, 1978.

1. Autonomie et réformisme

C’est la figure double de la force de travail et de la classe ouvrière qui fonde toute l’ambiguïté du rapport (contradictoire et d’interdépendance) entre classe ouvrière et développement capitaliste. Celui-ci, comme développement des forces productives et comme progrès général, est toujours aussi développement de l’extraction de plus-value relative. Laquelle à son tour – parce qu’elle résulte du rapport entre la masse de travail distribuée et la masse de travail accumulée sous la forme du capital – est le signe quantitatif de la domination capitaliste sur la classe. Le développement capitaliste consiste ainsi dans une accentuation de la domination sur le travail.
Reste que cette augmentation de la plus-value relative, liée à l’augmentation de la composition organique du capital et à la transformation qualitative du processus de travail, s’accompagne d’une réduction du travail nécessaire, d’une concentration de grandes quantités de capital, et d’une concentration de la capacité productive entre les mains d’un nombre d’agents toujours plus restreint. Si le développement est accroissement de la domination sur le travail, d’un autre côté il est aussi accroissement du pouvoir du travail (entendu comme capacité productive, mais également comme potentialité politique).
Ce caractère double du travail – en même temps force productive et classe ouvrière – produit donc une ambiguïté dans le rapport entre ouvriers et développement, classe et développement marchant du même pas à l’intérieur du processus même où ils sont contradictoires et antagonistes.
Et c’est justement à partir de ce croisement que le réformisme se détermine comme ligne politique, située au point de rencontre entre intérêt ouvrier et intérêt capitaliste. Le réformisme donne à cette rencontre une orientation politique déterminée. Il est la traduction de la confluence entre intérêt ouvrier et intérêt capitaliste, en termes, de subordination de la classe au pouvoir capitaliste et à l’Etat, unité répressive d’intérêts opposés.
Réduire le mouvement ouvrier à cette forme-là de pression, qui demeure de part en part intérieure au processus de développement, cela signifie réduire la classe, dans l’idéologie comme dans la pratique d’organisation, au rôle d’un élément subordonné, politiquement dépendant.

Le réformisme et la suppression formelle du travail

La classe ouvrière est objectivement le moteur du développement capitaliste; non seulement elle est, en tant que force de travail, ce qui produit de la valeur et donne sa substance au capital, mais ce sont ses luttes qui contraignent l’organisation technologique et politique capitaliste à se modifier, à accomplir dans sa structure des bonds en avant. Doit être alors analysée l’orientation de cette modification, de cette réorganisation continuelles. Car bien que ce soit la classe qui détermine le processus de restructuration, ce processus est entièrement dirigé contre elle, contre son organisation informelle, ses possibilités de mouvement et de lutte.
En fait, nous voyons bien que le développement se trouve tout entier orienté vers une accentuation de la subordination politique de la classe ouvrière au capital parce que seule cette subordination politique rend possible l’intensification de l’exploitation, dont le développement économique dans le mode de production capitaliste est inséparable.
La principale forme de la modification apportée par la technologie à la composition organique du capital consiste en une augmentation de l’exploitation ouvrière, en une augmentation de la capacité de domination du capital sur le travail. La réduction du temps de travail nécessaire rend possible une suppression graduelle du travail vivant; et l’intérêt historique des ouvriers réside dans cette réduction du travail; mais l’usage qu’en fait le capital va dans le sens contraire à l’intérêt ouvrier, et consiste à rendre le travail salarié plus rigidement dépendant de l’organisation capitaliste.
Le développement et l’application de la science interviennent dans ce processus comme un moment essentiel: la science s’empare de l’innovation ouvrière, la cristallise sous la forme du système des machines, qui constitue la forme concrète du pouvoir et du contrôle sur le travail ouvrier. C’est que, avec la suppression tendancielle du travail – qui se mesure toujours plus en termes abstraits de valeur –, l’importance du travail vivant pour la production des biens diminue par rapport à l’importance de la machine sociale et du cerveau général du capital; et cette suppression tendancielle représente certes une forme de l’intérêt ouvrier en ce qu’elle déplace en avançant le terrain de la lutte de classe et de la contradiction entre ouvriers et capital; mais au même moment, elle représente, dans l’usage politique concret qui en est fait et dans la structure même de l’organisation du travail, l’intérêt du capital pour la soumission du travail vivant.

Autonomie ouvrière et réformisme

Il convient ici de préciser les termes de cette analyse du point de vue ouvrier. Le caractère contradictoire du développement capitaliste ne représente qu’un des aspects de la contradiction plus profonde entre ouvriers et développement. Et ce dernier rapport se présente immédiatement de manière double: il y a intérêt ouvrier au développement et il y a hostilité ouvrière au système de l’exploitation. L’extranéité se révèle ainsi être un comportement tout à la fois de refus à l’égard de la subordination politique, et de convergence historique avec la suppression formelle du travail. Stimuler le processus de développement et en refuser en même temps la stabilisation politique dans l’État – lieu de la médiation entre intérêt ouvrier et intérêt capitaliste, lieu de la subordination ouvrière –, tel est l’intérêt ouvrier.
Disons encore que s’il existe un antagonisme entre la tendance à la suppression formelle du travail et la classe ouvrière entendue comme classe politique, le processus de libération du travail trouve pourtant ses bases à l’intérieur de cette même tendance: tendance dès lors à réduire le travail nécessaire, et à concentrer tant la puissance productive que la force politique dans les mains de la classe ouvrière. Bref, le processus se présente sous une forme ouvrière dans la mesure où il se détermine comme suppression politique du travail, de la forme du rapport du travail – non comme une réduction pure et simple et une restructuration technique.
Repérer le point de rencontre entre réformisme dit ouvrier et réformisme capitaliste, définir une politique ouvrière étrangère à la gestion du processus de développement, et plus généralement à l’Etat, figure d’ensemble de cette gestion – telle est la prémisse d’une critique d’un réformisme qui occulte la contradiction fondamentale entre intérêt ouvrier à la suppression politique du travail salarié et du système de la prestation, et intérêt capitaliste à la suppression formelle du travail, à la réduction du travail nécessaire, et à l’augmentation réelle de l’exploitation.
Le réformisme se fonde sur la proposition d’une gestion de l’organisation du travail qui n’en brise pas le caractère – parce qu’il ne reconnaît pas d’abord que la forme et la structure de l’organisation du travail sont étroitement déterminées par leur fonction (la valorisation, la cristallisation de segments de travail-vie non payés).
La possibilité d’un pouvoir ouvrier fait donc un avec une pratique de transformation des rapports de forces à travers les luttes (et donc avec la détermination d’une modification continuelle de l’organisation du travail, de l’organisation sociale dans son ensemble); et – faut-il ajouter – avec une autonomie maintenue par rapport aux mécanismes de gestion issus de ces luttes mêmes; elle tient à une étroite interdépendance entre lutte ouvrière et développement capitaliste, mais aussi à une extranéité hostile des mouvements de classe par rapport à l’organisation politique (État) du capital.

2. Histoire, théorie et sujet

Historicisme et formalisme : dialectique de l’essence et concept

L’autonomie du Mouvement par rapport au développement, la maturité du communisme: ce sont là des thèmes qu’on ne peut saisir ni à partir d’une méthodologie de type historiciste, ni à partir d’une démarche “ formaliste ”.
L’idéologie historiciste réduit le processus historique à une succession purement idéale, purement “ politique ”, rejetant, comme économiste, le fondement matériel de la transformation, et avec lui l’irréductibilité radicale des contradictions de classe (entre autres). Le socialisme est alors une catégorie qui rend possible le refoulement de toute matérialité, renvoyant à une hégélienne fin de l’histoire la solution de toutes les contradictions.
Le formalisme refuse, comme un point de vue ouvriériste, de poser la classe ouvrière comme sujet du processus historique; et tout en parlant de la contradiction, il nie que les contradictions aient un corps, un sujet, un désir.

Nous avons dit que Marx a pris chez Hegel le concept selon lequel la raison, le négatif sont la mise en relation, c’est-à-dire l’unité des contraires; mais que, à la différence de Hegel, Marx a conservé à la tauto-hétérologie dialectique son caractère de négatif, faisant de la raison non pas un absolu subsistant pour soi, mais la fonction d’un objet positif et réel. Ceci signifie que la synthèse ou l’inclusion logique n’est pas, pour Marx, une hypostase, mais une hypothèse, c’est-à-dire un instrument d’analyse : pas un concept-substance, mais un prédicat-fonction [[L. Colletti, “ Dialectique scientifique et théorie de la valeur ”, introduction à Dialectique de l’abstrait et du concret dans “ le Capital ”, d’Ilenkov, p. XXXIII.

..

Dans ce passage sont opposées dans leurs lignes logiques, deux conceptions, qui donnent une évaluation différente du caractère des concepts dont on se sert pour connaître la réalité et la société capitaliste.
Le filon idéaliste-historiciste considère les catégories du Capital comme des concepts-substances; ils ne sont vus que dans la positivité de la mise en relation; la synthèse théorique est, elle, mise en hypostase, dont on fait une réalité idéale, essentielle.
A cette conception idéaliste, pour laquelle la pensée est la compréhension d’un absolu subsistant pour soi, comme essence idéale, Colletti oppose ici une conception formaliste selon laquelle les catégories du Capital seraient des instruments heuristiques, purement logiques, fondés uniquement sur un processus de formalisation. Car ce que Colletti appelle l’“ universel logique ” tire sa validité de sa seule fonction structurelle de prédicat: le terrain où se vérifient les conditions de validité de cet universel, c’est le modèle logique, structuré séparément de la réalité, un pur système de fonctions.
Nous avons affaire ici à deux conceptions différentes de la dialectique: selon la conception idéaliste et historiciste, la pensée est une dialectique réelle, qui fait tout un avec le processus de réalisation de l’essence. Selon la conception formaliste, la dialectique est une méthode à appliquer ou une hypothèse à vérifier, séparée de la réalité, parce que la dialectique du concept ne fait pas un avec le développement réel. Or, nous sommes bien d’accord avec la critique faite à l’historicisme et avec la distinction entre processus réel et pensée. Mais sur l’évaluation de la pensée comme système séparé de fonctions, doté d’un fonctionnement purement logique, nous devons encore approfondir l’analyse.

On ne fait pas l’histoire de la naissance du capital en tournant le dos au présent pour revenir à ce moment où le capital est sur le point d’apparaître mais n’existe pas encore. Au contraire, on fait l’histoire du passé en partant du présent comme seule réalité… Ce qui signifie que l’histoire ne peut être analysée sans conceptualisation, sans des abstractions empiriques telle qu’est par exemple le concept de capital… Nous ne comprenons le passé que parce que nous partons toujours des catégories du présent et la rente foncière ne peut être comprise sans le capital; pour Marx, la science ne doit pas se servir des catégories dans l’ordre où elles furent historiquement déterminantes ou selon leur succession chronologique [[ Lucio Colletti, ibid., p. XLV-XLVI..

Sans chercher à identifier Colletti et Althusser, remarquons que quand, dans un contexte différent, Althusser parle du “ primat épistémologique du présent sur le passé ”, il y a lieu pour nous de souligner ce qui constitue, derrière des différences évidentes, les traits communs d’une conception formaliste de l’histoire.
La connaissance de l’histoire se fonde ici comme là sur un primat épistémologique parce que le sujet historique est effacé, refoulé, et remplacé par son concept. Le point de départ de toute cette analyse réside dans l’introduction de 1857, où Marx écrivait :

Le travail est semble-t-il une catégorie toute simple… Conçu sous l’angle économique, dans toute sa simplicité, le travail est cependant une catégorie aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction pure et simple… A cette généralité abstraite de l’activité productive correspond la généralité de l’objet défini comme richesse, ou de nouveau, le travail en général… Ainsi donc les abstractions les plus générales ne surgissent qu’avec le développement le plus riche du concret, où un même caractère est commun à beaucoup d’autres, à la totalité des éléments [[ K. Marx, Grundrisse, op. cit., introduction p. 64-65-66; nous suivons ici, pour plus de fidélité, la leçon de la traduction italienne – et aussi anglaise – Penguins Books (NdT)..

Sur la base de cette argumentation, le formalisme fait l’hypothèse de la prédominance épistémologique d’une catégorie, catégorie correspondant au niveau de développement concret le plus riche; il assume la prédominance de cette catégorie; et il trace ainsi un modèle de structure théorique qu’il suppose susceptible d’expliquer la réalité à ses différents niveaux de développement.
Or, que lisons-nous – quand Althusser critique l’historicisme?

L’histoire aurait en quelque sorte atteint ce point, produit ce présent spécifique exceptionnel où les abstractions scientifiques existent à l’état de réalités empiriques, où… les concepts scientifiques existent dans la forme du visible, de l’expérience comme autant de vérités à ciel ouvert [[ L. Althusser, Lire “ le Capital ”, t. 2, p. 80.
.

Marx n’a en aucune manière dit cela, ni justifié ce type de lecture. Dans la discussion althussérienne, comme aussi selon le point de vue de Colletti, le primat du concept du présent sur celui du passé produit un effacement du sujet historique présent, dans sa matérialité. Le sujet qui connaît n’est plus ici le présent comme protagoniste matériel du processus, mais les catégories qui le systématisent au plan du concept.
Marx, au contraire, dans la même page, affirmait :

Cette abstraction du travail en soi n’est pas seulement le résultat intellectuel d’une totalité concrète de travaux: l’indifférence à tout type déterminé de travail répond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à un autre et considèrent comme fortuit – et donc indifférent – le genre déterminé de travail [[ K. Marx, Grundrisse, op. cit., introduction, p. 66.(5).

Le présent dont il faut affirmer le primat, cette fois, c’est bien celui qui réside dans la condition historique matérielle du sujet.
Le formalisme pose au contraire le primat d’une catégorie, d’un concept, sur le processus; non pas les conditions matérielles du travail abstrait, comme forme d’existence de la classe ouvrière, mais le concept seul de travail abstrait.

Primat épistémologique et primat historico-théorique du présent

Si Marx dit bien que le travail abstrait n’est pas seulement une construction intellectuelle, mais une abstraction réelle, il faut alors affirmer le primat du sujet pratique sur la réalité à connaître.
La réalité ne peut être comprise comme histoire, comme développement et comme structure qu’à partir seulement du point de vue engendré par une pratique matérielle de construction et de destruction: ce qui revient à dire la pratique de classe, la pratique d’un sujet collectif.
Dans la conception formaliste, le présent à partir duquel est envisagée l’histoire passée constitue une catégorie, une structure de concepts; cela a l’avantage certes de rompre la possibilité de concevoir l’histoire de manière idéaliste, comme un “ temps continu et homogène ”, une continuité rationnelle en soi. Mais le primat épistémologique du présent sur le passé est encore primat structuraliste du concept sur la conscience, primat de la théorie (comme système séparé, formel, indéterminé) sur le sujet pratico-matériel : sur l’histoire.

L’histoire ne peut être analysée… sans conceptualisation, sans théorie, sans caractérisation, bref sans ces abstractions empiriques que sont… le concept de capital, de bourgeoisie, de prolétariat[[ L. Colletti, op. cit., p. XLV….

Le prolétariat ne serait ainsi le fondement de la connaissance qu’en tant qu’abstraction empirique, en tant que catégorie: ce n’est pas un sujet matériel, mais un concept. Bref, l’historicisme est abandonné au profit d’une dissolution formaliste, et, en dernière analyse, toujours idéaliste, du sujet historique.
Althusser de son côté écrit :

La structure du tout est articulée comme la structure d’un tout organique hiérarchisé. La coexistence des membres et rapports dans le tout est soumise à l’ordre d’une structure dominante, qui introduit un ordre spécifique dans l’articulation des membres et des rapports[[ L. Althusser, op. cit., t. 2, p. 45.

La fonction constitutive et structurante du système connaissant est ici prise en charge non par une figure externe au processus de connaissance, par un sujet matériel, mais par un élément interne au système même: le concept dominant.
Pour fonder la connaissance de manière matérialiste, il faudrait en sortir au contraire: reconnaître le lieu de formation de l’histoire. Hors du “ temps historique idéal ”, mais aussi hors de la structure théorique. Reconnaître le sujet historique matériel, et sa condition réelle, sa tension pratique. Dans la conception qui se dessine chez Althusser, comme chez Colletti, le concept de “ travail ”, de “ travail abstrait ” n’existe que comme caractéristique commune à une catégorie : la clé pour la compréhension de l’histoire, c’est une catégorie correspondant aux caractéristiques communes de l’état de choses le plus avancé.
Or, Marx, lui, écrit :

Le travail est, semble-t-il, une catégorie toute simple… dans toute sa simplicité, le travail est cependant une catégorie aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction nue et simple[[ Cf. supra, p. 65, n. 1. .

C’est donc dans les rapports qui produisent l’abstraction, dans les rapports historiques entre les classes, qu’il faut aller chercher le fondement de la théorie qui a comme concept dominant le concept de travail abstrait. On ne peut partir ni de la catégorie ni de la structure, mais seulement du sujet; le travail abstrait n’est pas une donnée, à reproduire sur une base empirique dans une catégorie abstraite; c’est la forme d’existence pratique, vivante, du sujet.
Le développement le plus riche en concret est l’existence pratique de la classe ouvrière: et c’est dans la pratique de classe, dans la pratique de construction et de destruction que cette classe développe, que réside le cerveau collectif qui produit la catégorie abstraite capable d’expliquer des degrés de développement antérieurs.
La catégorie de travail abstrait n’est pas le moteur du processus de connaissance, elle en est le produit général. Le sujet réel qui produit dans la pratique la possibilité de la catégorie de “ travail abstrait ” est précisément la classe qui refuse le “ travail abstrait ”. Nous pouvons dire que le développement historique, non comme histoire en général, mais comme lutte entre ouvriers et capital, comme contradictions, est ce qui produit la possibilité de penser le concept même de “ travail abstrait ”. L’existence ouvrière, la massification, le travail à la chaîne, la sédimentation progressive de milliers, de millions d’actes d’insubordination et de refus, l’extranéité – voilà ce qui produit la possibilité de penser ce concept, base de la critique de l’idéologie et fondement de la théorie.
Le concept de travail abstrait ne peut pas plus se réduire à des “ hypothèses ” qu’à des abstractions empiriques: il est la forme conceptuelle spécifique produite par la lutte ouvrière contre les diverses formes d’organisation du travail et de subordination à la productivité. La forme conceptuelle spécifique produite par l’extranéité de masse en regard du travail salarié.
En somme, les hypothèses formalistes, après avoir (justement) éliminé l’histoire comme temps continu idéal, ignorent dans un second temps l’histoire comme processus matériel de la contradiction.
Il est vrai que le développement du concret produit le concept capable d’organiser théoriquement la réalité; mais cela ne veut pas dire que le développement du concret soit reproduit de manière empirique dans un concept “ dominant ”; ni que seul l’objet pleinement développé puisse “ être envisagé ” de manière conceptuelle; cela signifie plutôt que seul le sujet pleinement développé peut “ voir ”. Disons alors que le développement du concret produit la possibilité matérielle – un sujet collectif historique, une classe, une pensée massifiée, un point de vue.
Le travail abstrait, chez Marx, se dédouble, se présentant d’une part comme un sujet qui connaît et d’autre part – mais en un autre lieu – comme un objet à connaître, c’est-à-dire produit théoriquement.
Et ce dédoublement est effectif, réel; le travail abstrait est à la fois lui-même et autre que lui-même, Le travail abstrait est d’une part travail sans qualité et sans volonté; mais il est aussi refus ouvrier, lutte contre le travail, Et il existe encore comme une réduction croissante du travail ouvrier à l’état d’activité abstraite, en tant qu’il se présente comme réorganisation capitaliste en face de l’insubordination ouvrière.
C’est dans ce dédoublement même qu’est posée la possibilité pour le sujet (travail abstrait comme refus actif, c’est-à-dire comme pratique) de connaître l’objet (travail abstrait). L’objet à connaître est le produit objectif du processus continu de réorganisation capitaliste; et le sujet qui connaît est la classe qui reconnaît son extranéité totale par rapport au travail, qui refuse systématiquement la forme, la fonction, l’organisation.

Le capital en général est, certes, contrairement aux capitaux particuliers: 1° une simple abstraction; mais ce n’est pas une abstraction arbitraire; elle représente la differentia specifica du capital en opposition à toutes les autres formes de la richesse ou modes de développement de la production… 2° Mais le capital en général a une existence réelle, différente de tous les capitaux particuliers et réels (…) Ce dédoublement, ce rapport à soi-même comme à un tiers, devient bougrement réel dans ce cas [[ K, Marx, Grundrisse, op.cit., t. 2, p, 266-267.

Le dédoublement, la référence à soi-même comme à quelque chose d’étranger, tel est le processus sur lequel se fonde la possibilité même de la connaissance. Le caractère déterminé du processus de connaissance est ébauché ici dans la perspective ouverte par la notion d’extranéité. La définition même du concept (le capital, le travail abstrait) pose l’objet de connaissance comme “ quelque chose d’étranger ”. Et celui-ci l’est réellement en ce que – s’il est produit comme objet, à l’intérieur du processus de dédoublement de la connaissance – comme sujet de pensée il vient avant, et possède une existence indépendante de l’esprit.

Idéalisme, réformisme, refoulement du sujet

Revenons au point d’où nous étions partis: la façon dont est considérée l’histoire dans la tradition idéologique post-marxiste.
L’historicisme juge chaque moment du passé pris dans sa particularité comme le porteur d’une signification “ rationnelle ” contemporaine: le processus historique et le sujet ne peuvent être distingués.
Le concept de “ conscience de classe ” fonctionne comme une médiation pour cette identité entre sujet et processus. Or, le concept de “ conscience de classe ” a un sens idéaliste, du moment qu’il fait référence à un projet, à des valeurs, à un idéal (le socialisme) que la classe ouvrière devrait réaliser. La conscience de classe est la médiation dans l’identité (hégélienne) entre raison et réalité historique; c’est la forme subjective de l’acquisition et de la réalisation de l’idée dans le processus historique.
Moyennant quoi, les besoins matériels du sujet sont réduits au silence, au nom de l’idéal à réaliser; la classe n’est plus un sujet autonome, une unité matérielle et désirante, mais l’intermédiaire pour un dessein historico-idéal (la réalisation du socialisme).
La conception formaliste du rapport entre théorie et histoire, elle, nie l’autonomie pratique du sujet dans le fonctionnement structurel du système. C’est le système qui détermine les mouvements du sujet, et celui-ci à son tour n’est qu’une des variables d’un système de fonctions “ à dominante ”.
Cette position réduit le développement capitaliste à un processus objectif, neutre: résultat d’un rapport entre forces économiques; et la catégorie la plus développée, celle à qui revient un primat épistémologique sur le passé, est conçue comme une abstraction empirique du phénomène économique, abstraction qui explique les passages historiques singuliers comme des déterminations imparfaites du concept.
Moyennant quoi, est nié le primat pratique des mouvements ouvriers sur la structure capitaliste, qui fournit pourtant sa base au primat théorique du sujet pratique sur la réalité à connaître. La possibilité de connaître est dès lors attribuée au fonctionnement d’une chaîne structurelle dotée d’un sens, mais dans laquelle le sujet de l’énonciation (sujet irréductible au système, à la valorisation) est rigoureusement refoulé et occulté.
On n’arrive alors à envisager le communisme (de la même manière, en définitive, que dans l’historicisme, mais inversée) que comme une réalité eschatologique, comme un au-delà par rapport au système des rapports existants.
Ici la société capitaliste et ses relations; là un système nouveau. Mais ici comme là, la réalité pratique, actuelle, du communisme en tant que libération du travail, et mouvement autonome, est évacuée.
L’analyse historiciste et l’analyse formaliste arrivent donc à un résultat analogue: en refusant d’assumer comme point de vue la contradiction ouvrier-capital arrivée à son point de maturité, ou bien on réduit le processus historique à un objet structuré sans contradictions, ou bien on l’explique en relation à une idée positive qui pourtant ne serait contenue dans l’état de choses présent que de manière négative et immature. Dans un cas comme dans l’autre, la pratique du sujet ne peut modifier la réalité.
Les mouvements concrets du sujet de la connaissance, tel qu’il vit dans la contradiction, tel qu’il se pose comme sujet de la connaissance et de la transformation pratique, ces mouvements restent hors jeu, réduits à des “ variables ”, ou à ces conditions matérielles dans lesquelles peut se former la conscience.
Les points de vue historiciste et formaliste, comme formes théoriques de l’idéogie réformiste, se constituent donc à partir du refoulement de l’autonomie pratique du sujet, à partir du refoulement de sa productivité théorique prétextuelle et intertextuelle. La réduction structuraliste fait du sujet une variable dans un système de fonctions qui, en soi, ne contient pas de contradictions. L’idéalisme identifie le sujet avec le processus même de la médiation, l’absorbe dans le processus de réalisation, en supprime le caractère contradictoire. Dans les deux cas, le communisme est en dehors du processus réel, n’est qu’une perspective eschatologique, le matin du grand soir.
A partir du moment où le désir (la tension pratique de libération) n’est pas assumé comme origine du processus historique, la machine de guerre sans sujet se réduit à un fétiche organisationnel (le parti léniniste) et la classe est réduite à une simple force productive, à une matérialité brute sans pensée, privée de toute épaisseur subjective.
Penser, au contraire, le communisme comme un mouvement pratique, comme un besoin matériel historiquement déterminé et historiquement en (trans)formation du sujet-classe, tel doit être le point de départ.
C’est le communisme qui connaît le capital (le communisme, forme subjective du travail abstrait, forme subjective du refus du travail abstrait). C’est le communisme qui pose l’être de la contradiction, non pour l’éliminer de la pensée, à la façon hégélienne, mais pour en affirmer l’irréductible dynamique propre, face à l’inconciliable résistance du monde du travail et de la misère.

( A/traverso, mars 1976)

( A/traverso, mars 1976)

Les meubles de Marx

Ce texte correspond à la première partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978).

Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, 1978.

Le 26 septembre 1856, Marx écrit à Engels, à propos de la crise prête à se déchaîner au niveau mondial :

La chose a d’ailleurs pris cette fois des proportions européennes, comme jamais auparavant, et je ne crois pas que nous puissions nous en tenir longtemps encore à un rôle de spectateurs. Le fait même que j’en sois enfin arrivé à m’installer une maison et à faire venir mes livres me prouve que la “ mobilisation ” de nos personnes est at hand.

Et Engels lui répond sur un ton tout aussi paranoïaque :

Il y aura cette fois un dies irae comme jamais encore, avec écroulement de toute l’industrie européenne, saturation de tous les marchés, les classes dominantes de tous les pays dans le pétrin, faillite complète de la bourgeoisie, guerre et désordre portés à leur comble. Moi aussi, je crois que tout cela se réalisera en l’an 1857, et lorsque j’ai vu que tu te rachetais des meubles, j’ai déclaré que l’affaire était fin prête et j’ai commencé à prendre des paris [[Marx-Engels, Correspondance. tome IV, p. 335, 336, 337..

Le fait que Marx dispose d’une autre manière les meubles dans son salon serait donc le symptôme sans ambiguïté d’une catastrophe imminente de la bourgeoisie, du capitalisme, de l’économie! Tout ceci est proprement stupéfiant. En premier lieu, parce que Marx et Engels nous parlent ici de leur manière d’entendre le rapport de la théorie à la pratique, à la politique, à l’organisation. En second lieu, parce que les prévisions catastrophiques de Marx et d’Engels se sont révélées d’autant plus fausses qu’elles étaient pourtant théoriquement plus productives.

Nous sommes là dans les années dites de la “ révolution par le haut ”.
Après 1848, après l’émergence politique de la classe ouvrière, une redéfinition générale est en cours, qui traverse les rapports productifs, politiques, la structure industrielle et financière. De cette révolution-là, le capital est le protagoniste, mais les conséquences en atteignent en profondeur toute la société, et la classe ouvrière en particulier. Interpréter la “ révolution par le haut ” et en proposer une mise en place théorique, c’est un geste dont la portée est infiniment plus grande que tous les petits efforts réformistes ou volontaristes à la Blanqui; la tâche politique que s’assignent Marx et Engels se situe dans l’espace de ce double besoin-là d’interprétation et d’organisation théoriques.
Un travail qui avance parallèlement à la critique des idéologies apparues au cours du même processus de “ révolution par le haut ” ; non seulement la critique des idéologies qui sont l’expression directe de la bourgeoisie, mais aussi de celles qui ont surgi à l’intérieur du mouvement ouvrier. Critique de l’utopie réformiste (proudhonisme, trade-unionisme), critique des sociétés secrètes italiennes. Bref, critique de toute hypothèse “ subjectiviste ” qui ne soit dans la politique qu’un lieu séparé, un lieu d’activité pour un sujet qui demeure par ailleurs extérieur aux rapports sociaux et matériels entre classes, étranger à la forme générale et massifiée de ces rapports.
La perspective ouvrière doit être replacée à l’intérieur du grand bouleversement en cours de l’organisation capitaliste, du rapport général entre capital et travail. C’est la “ révolution par le haut ” qui détermine aussi toutes les possibilités existantes de pouvoir politique pour le mouvement ouvrier. Et c’est en ce sens que le “ parti à deux ” se mobilise; sa fonction consiste à transcrire le besoin qui émerge du processus de recomposition matériel de classe; à produire de la théorie dans l’espace de cette (trans)formation du sujet-classe. Il ne s’agit donc pas de substituer sa propre activité, sa propre organisation (en en faisant un succédané de sujet, une hypostase volontariste) au mouvement réel.
Compréhension, prévision, transcription théorique. Telle est la forme que prend la position de Marx vis-à-vis de la politique.
Découvrir ce que la “ révolution par le haut ” produit matériellement, mais refoule (dans la figure de l’idéologie); le découvrir et lui donner forme et cohérence théoriques.

Marx reste étranger aux possibilités d’une gestion tactique du processus politique; il ne se déplace pas sur le terrain de la politique apparente.
Que fait Marx ? Il change ses meubles de place, déménage, déplace ses livres. Mais son travail théorique sait bien qu’il constitue une pratique, sait qu’il modifie le terrain sur lequel le mouvement se recompose.
Marx est paranoïaque.
Mais c’est que le délire paranoïaque est l’unique forme de compréhension possible de la “ révolution du capital par le haut ”, tandis que les projets réformistes de contrôle sur les forces sociales déchaînées se révèlent pure utopie, et que tous les projets d’organisation se réduisent à un volontarisme (auto )-terroriste.

… Le président Schreber a beaucoup à nous enseigner.

Matérialisme et transversalité

Ce texte correspond à la troisième partie du point 2 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978).

Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, 1978.

Nous voudrions exposer, sous forme de brèves notations, la résurgence du matérialisme sur le terrain de la théorie au cours de la dernière décennie, en Italie, après le long silence qui a marqué dans sa quasi-totalité le marxisme officiel de notre siècle.
Cette résurgence du matérialisme et la redécouverte de Marx – au-delà des réductions naturalistico-positivistes, comme des réductions historicistes et hégélianisantes – est indissociable d’une émergence, celle du sujet du communisme arrivé à maturité, dans les années soixante-soixante-dix. Et cela s’est fait à partir de l’identification toujours plus explicite entre réalité de la composition de classe et possibilité matérielle de l’extinction communiste du travail salarié.

La pensée post-marxienne s’est instaurée sur un refoulement fondamental: la théorie a refoulé le sujet; en conséquence de quoi, nous avons vu se former deux théories dans l’espace laissé ouvert par ce vide.
D’un côté, la théorie de Marx a été transformée en description scientifique d’un processus naturel (sans sujet), et la théorie de la valeur interprétée comme description économique du processus de production de la valeur, production dont la spécificité historique (donc, le caractère contradictoire) se trouve alors refoulée, et qui est en conséquence redéfinie comme “ loi de la valeur ”. Pour restaurer dans ce contexte le moment de l’activité subjective, on assiste à une sorte de fixation hypostatique de la volonté en Parti, caractéristique du mouvement qui va du SPD à Lénine, et qui se cristallisera ensuite – au-delà des conditions historiques qui l’avaient fait fonctionner – dans la IIIe Internationale.
Tandis que le post-marxisme scolastique de la social-démocratie et de la IIIe Internationale réduisait ainsi le sujet-classe à la pure fonction d’une structure “ déshistoricisée ” et naturalisée, on a assisté par ailleurs, à partir des années vingt, à un retour de l’influence hégélienne, qui vise à transformer la théorie de Marx en une philosophie de l’histoire dans laquelle le processus réel est résolu de manière anticipée et conclu selon la nécessité idéale de la solution dialectique, dont le mouvement “ réel ” n’est plus qu’une incarnation. Le concept de “ conscience de classe ” – simple médiation empirique pour la nécessité idéale d’une résolution du processus historique – vient ici remplacer l’accentuation volontariste de l’autre courant. Cette hypostase de la conscience comme médiation de l’hypostase “ Histoire ” est à son tour la conséquence du refoulement historiciste du sujet concret de classe.
Telle est la double voie où la tradition post-marxienne se fait idéologie – jusqu’en ses dernières oppositions, structuralisme/historicisme, qui restent motivées par la même fondamentale réduction: celle qui, sur le plan politique, se manifeste tantôt par la subordination de l’intérêt réel de classe et des besoins du sujet à la nécessité supérieure du Parti-État-Hypersujet; tantôt par la réduction de l’intérêt réel de classe à la conscience d’une mission historique à accomplir.
Si nous tentions de suivre les fils séparés de ces positions idéologiques – du débat dans le SPD au léninisme, en passant par les oppositions entre communisme officiel et Linkskommunismus, jusqu’à la publication d’Histoire et conscience de classe de Lukacs, et ainsi de suite, jusqu’à la cristallisation du monstrum stalinien en Nécessité idéale et historique de la domination de l’État sur le sujet réel –, si nous les filions ainsi jusqu’à nous, que ne finirions-nous pas par découvrir? Nous finirions par découvrir que le réformisme moderne, dans son actuelle variante “ eurocommuniste ”, a tout bonnement réussi à reprendre et à réunir les fils, ceux de la tradition formaliste et ceux de la tradition historiciste-idéaliste. La théorie de l’austérité qu’avance Berlinguer est à cet égard exemplaire: elle réussit d’un seul coup à supposer la naturalité des lois économiques existantes, la pérennité de la loi de la valeur, et à tracer, dans le même instant, les contours d’une admirable vision philosophique selon laquelle la mission idéale que l’histoire assigne à la classe ouvrière consiste à nier son autonomie pour étayer l’éternelle domination du capital et garantir l’éternelle souffrance du sujet.
Au-delà de l’aspect caricatural que la démence révisionniste donne à tout cela, on trouve là-dedans une énorme quantité de questions, toutes résolues de manière erronée, idéaliste. Mais l’élément fondamental reste toujours le même: le refoulement du sujet réel, de ses besoins et de sa dynamique contradictoire, hors du processus historique; ce qui fait que l’histoire se transforme finalement en déroulement idéal d’un processus dans lequel tout est prévu, la matérialité des contradictions se résolvant dans la conscience et dans l’identité de l’histoire (progrès, continuité) avec elle-même. La contradiction réelle, c’est-à-dire le sujet-classe défini par ses besoins, n’est vue que comme une provocation, une aberration par rapport au développement historique ordonné – réduit à des valeurs-fétiches dans lesquelles la dynamique concrète des classes en lutte est complètement occultée, pour laisser la place à des abstractions (démocratie, progrès, ordre) qui trouvent leur fondement dans l’espace vide de l’histoire (épurée de sa matérialité) et dans l’espace cristallisé du formalisme politique et sociologique.

Mais tandis que le long silence du matérialisme – qui débute probablement juste après Marx, à partir de la réduction, opérée par la social-démocratie allemande, de la théorie de la valeur à une simple description des lois économiques – faisait place, dans le dernier de ses repaires, à l’utopie idéaliste de l’eurocommunisme et à ses corollaires policiers (quand on prétend réduire la réalité à l’idée, il convient d’armer l’idée pour contraindre la réalité à la respecter), en Europe, les années de la grande reprise des luttes ouvrières, les années qui suivent 1960, sont celles aussi d’une relecture de Marx que nous pouvons considérer comme le départ d’une longue marche vers le matérialisme: dont aujourd’hui, en 1977, année de maturité pour la révolution en Italie, année du début d’une reprise du processus révolutionnaire en Europe à travers un long parcours de critiques et de recomposition, nous pouvons peut-être tenter de dresser le bilan.
La marche vers le matérialisme a cette caractéristique d’apparaître comme une marche à reculons qui, en partant des notions les plus complexes, descend jusqu’à leurs déterminations les plus particulières (déjà Marx avait saisi, dans l’Introduction de 57, que cette manière d’aller de l’abstrait au concret, synthèse de nombreuses déterminations, est la façon matérialiste de procéder).
Des abstractions ayant possédé une détermination historique dans des moments particuliers s’étaient vidées et transformées en hypostases conceptuelles, seulement utiles pour cacher la réalité du mouvement. Des concepts comme ceux mêmes de “ mouvement ” ou de “ conscience de classe ”, qui avaient eu une capacité de fonctionnement théorico-pratique en tant que produits déterminés d’une situation de classe, comme l’Octobre soviétique ou la longue révolution allemande, avaient fini, ensuite, par se transformer en hypostase du formalisme organisationnel, ou de l’historicisme humaniste, se substituant ainsi à la dynamique matérielle du sujet de classe.
Au cours des années soixante, formalisme organisationnel et historicisme humaniste furent mis en crise par le concept de composition de classe placé au centre de la nouvelle pensée marxiste par la revue Classe operaia. Une fois éliminées les incrustations et les hypostases, le sujet était étudié et situé au centre de la recherche, comme sujet pratique de la théorie.
On ne doit pas observer la classe du point de vue du parti, ni le Mouvement du point de vue de l’Etat, encore moins la lutte de classe du point de vue du capital: la classe ouvrière est le moteur du développement, elle est donc l’agent réel de la restructuration et des vicissitudes qui en résultent dans le ciel de la politique. Mais comment comprendre et interpréter ce qui se passe dans la réalité de classe, si c’est seulement en partant de là que nous pouvons comprendre tout le reste? La réponse tient justement dans le concept de “ composition de classe ”, où sont compris non seulement les relations sociales entre secteurs prolétariens et ouvriers, entre couches sociales prolétarisées, non seulement le rapport entre travail vivant et travail mort, mais aussi le patrimoine organisationnel, culturel et de connaissance, sédimenté dans le corps concret de la classe. C’est à partir de là que les formes organisationnelles peuvent être comprises, comme des articulations du sujet réel, et non plus comme des hypostases faisant fonction de succédanés; de même, la conscience de classe n’est plus une idée de “ socialisme ” à laquelle la classe réelle doit s’adapter, mais une articulation du mouvement réel du sujet.
C’est ainsi encore que l’histoire n’est plus un déroulement nécessaire dans lequel les sujets trouvent leur identité et leur médiation, mais l’espace réel, en suspens, dans lequel le sujet ouvrier développe “ son ” histoire contre l’État, dont l’histoire prétendait être l’“ Histoire ” tout court.

Les années qui suivent 68 ne peuvent être comprises qu’à l’intérieur de la révolution qui avait été accomplie sur le plan théorique grâce à ce concept de “ composition de classe ” ; mais ce n’était pas encore suffisant: le concept avait indiqué un terrain nouveau, il ne nous avait pas indiqué la manière de le parcourir; il nous avait montré que le sujet vivait, il ne nous avait pas dit comment ni pour quels motifs.
C’est la théorie.des besoins sur laquelle la revue Aut-Aut[[Aut-Aut, revue philosophique italienne, partie d’un point de vue phénoménologique “ husserlien ” qui l’a conduite à s’interroger, à travers la problématique du nouveau marxisme italien, sur le rapport sujet/lutte de classe (NdT). a attiré l’attention – en partant d’une analyse attentive de la phénoménologie concrète du sujet – qui a rendu d’abord possible cet approfondissement; mais c’est avec la découverte des flux désirants, de l’inconscient comme fait historique et collectif, qu’on a commencé à comprendre comment, dans l’expérience concrète des masses en mouvement, dans leur vécu quotidien, le processus de recomposition se déclenche. La critique schizo-analytique de la psychanalyse freudienne, la découverte de l’historicité de l’inconscient – la contribution de Deleuze et de Guattari –, en circulant ces dernières années dans la théorie du Mouvement, en premier lieu grâce à L’Erba Voglio[[Revue bimestrielle, publiée en Italie depuis 1970, qui traite de psychanalyse, de pédagogie, de politique et de littérature.

, y a fait émerger le thème de la séparation des sujets et de la différence, comme moments du processus de recomposition.
Comment se détermine de l’intérieur le processus de composition de classe? La trame des différences constitue le sujet: c’est donc ici, dans l’espace du vécu, du quotidien, de la transformation culturelle, que nous pouvons comprendre quel est le parcours réel, concret, de la recomposition. Dans le vécu individuel, dans sa détermination historique et collective – et dans la dynamique des petits groupes, dans leur manière de se faire le lieu d’émergence et de transformation de l’inconscient – se constitue le désir en mouvement. Si l’inconscient se détermine dans l’espace historique de la lutte de classe, la classe, par ailleurs, en tant que sujet, est le lieu de composition des désirs, de leur agrégation en petits groupes, de leur formation en tribus.
Le parcours du matérialisme passe là: à travers la réalité de la désagrégation – laquelle est forme d’existence d’un sujet irréducible aux hypostases, aux catégories constituées par la politique, abstractions déterminées qui se renversent ensuite en formes-fétiches auxquelles le sujet ne peut être réduit qu’au moyen de la violence. Les lieux-institutions d’un refoulement de l’inconscient collectif et de la dynamique réelle du sujet ne peuvent contenir le réel qu’à condition d’user de la violence, de canaliser dans un sens agressif les investissements de l’inconscient. Désemmêler la charge désirante du sujet fait donc tout un avec la critique de l’économie politique, de la valeur comme somme et centre de toutes les canalisations de l’inconscient, de toutes les violences exercées contre la dynamique réelle. Avec la critique des hypostases par excellence.

Or, arrivés à ce point – et nous nous trouvons ici au cœur du nœud passionnant entre mouvement réel de libération et pratique théorique matérialiste –, les sujets en libération sont contraints de vivre leur propre donné, leur être pris dans les filets du pouvoir, comme vivant obstacle (sous forme d’intériorisation de la norme et d’agressivité) à la recomposition. On ne peut pas se contenter de contempler la désagrégation, le donné, en en ignorant l’implication effective dans les réseaux du pouvoir (puisqu’elle concerne la trame même du vécu). Le rapport avec l’État, avec la famille, le rapport au travail ne sont pas le lieu d’une opposition frontale, comme le pense le volontarisme. Ils sont le lieu d’une implication extrêmement serrée, horizontale, plus précisément: transversale. Le sujet ne peut être remplacé par une volonté militante, dans l’hypostase du parti ou du socialisme. Il ne peut pas non plus être adoré dans son état de fait, puisque la figure donnée du sujet est tout entière tramée par le pouvoir.
Tel est le point actuel de la discussion sur le matérialisme, tel est le point aussi auquel en est arrivé le processus de recomposition réel.
Il s’agit d’un nœud que le pouvoir aperçu et traduit dans le processus pratique de la “ criminalisation ” ; un nœud qui trouve aussi sa traduction théorique dans cette accusation d’“ irrationalisme ” que l’idéologie adresse à la pensée de la libération.
Irrationalisme? Objectivement, quand la raison hypostasiée, l’idéalisme de l’institution voient le sujet réel échapper à leurs catégories, ils l’accusent d’aberration. Le capital sanctifie la rationalité de l’exploitation, l’idéologie doit sanctionner comme irrationnels les comportements ouvriers antiproductifs. Mais l’on ne peut pas – d’un autre côté – se contenter d’adorer la désagrégation, le mauvais négatif des comportements antiproductifs : pour autant que ceux-ci reproduisent en eux-mêmes la trame du pouvoir, et vivent la réalité du capital comme une nécessité douloureuse mais indépassable. C’est pourquoi le parcours de la pensée se fait ici transversal; il convient de saisir non seulement l’urgence mais la possibilité de la révolution.
Le rationalisme du plan est utopie, en ce qu’il prétend réduire la contradiction dynamique du sujet aux catégories de la valeur-fétiche, de l’institution-idée. Mais l’immédiateté des sujets qui se rebellent n’est pas encore autonomie, elle est .seulement souffrance, en ce que loin de rompre la trame du pouvoir, elle se contente d’en reproduire les articulations sans les dominer.
La rupture signifiante d’un système qui se fondait sur la dictature du signifié fait tout un avec l’émergence immédiate du désir, qui – par rapport à l’ordre du langage – vaut transgression.
Pour que cette rupture puisse se déterminer comme libération, puisse produire un texte, il faut que le désir s’installe dans la figure même du signifiant. Le désir – qui ne peut être médiatisé par la reconstitution d’un ordre normalisé du discours, où se restaurerait la dictature du signifié, même s’il s’agit d’un signifié progressiste – ne peut en aucun cas être simple enregistrement du donné. Il faut suivre la trame déterminée (c’est-à-dire historique) du signifiant pour y découvrir l’espace du désir. Désir signifiant, c’est-à-dire Mouvement.
La solution volontariste, la politique, voudrait de nouveau faire disparaître le sujet, lui substituer un succédané qui s’oppose à l’État. Là contre, l’état de choses présent doit être parcouru transversalement: c’est ainsi qu’on peut le détruire; et le sujet doit parcourir transversalement la trame de l’existence, de ses différences internes, s’il veut être un moment de recomposition. L’unique médiation de ce processus de recomposition (l’unique possibilité de saisir le nœud à quoi tient le pouvoir, et de le rompre, pour renverser la trame à partir de là) est l’intelligence et la compréhension du point limite: du point le plus extrême de la contradiction et en même temps de l’intersection.

MATÉRIALISME ET TRANSVERSALITÉ

Nous voici revenus à Marx et au point où s’indique la limite: parce qu’à partir de là, il semble possible de tout renverser, et de retisser la trame comme trame de la transformation. La limite se repère comme ce moment dans lequel le principe fondamental de la prestation – en tant que remise à plus tard de la consommation, répression du désir, interdiction de la jouissance et contrainte au travail – peut être brisé. Brisé parce que le travail n’est pas une nécessité naturelle, et parce que la lutte entre ouvriers et capital est arrivée au point où le travail (l’intelligence) accumulé peut réduire le travail vivant, et se substituer à lui. Bien entendu, nous ne pensons pas que le renversement, la recomposition et la libération adviennent seulement au-delà, après que le travail a été dans les faits supprimé ; mais qu’ils deviennent possibles dès que le mouvement réel est orienté de manière consciente et collective vers la réduction du temps de travail nécessaire à la production des biens essentiels. En tout cas, c’est dans ce renversement que réside la révolution, la dissolution du nœud ultime (la naturalisation de la loi de la valeur) qui fait tenir toute la trame de la prestation.
C’est là le problème auquel sont affrontées l’intelligence technico-scientifique et la connaissance en sa complexité (la connaissance en tant qu’elle est certes forme productive, travail, répétition normalisée, activité régulée par un code – mais aussi pratique du sujet, connaissance de la contradiction, enfin force-créativité, intelligence libérée de la fonction capitaliste). Et c’est le terrain théorique que nous proposons à l’attention de la pensée matérialiste, à l’initiative pratique du Mouvement communiste révolutionnaire.

( A/traverso, mai 1977 )